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Full text of "L'etat du christianime en France, divisé en trois parties : ‡b ou, Lettres addressées aux catholiques romains, aux protestans temporiseurs,"

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L  ET  AT 

D    U 

CHRISTIANISME 

EN 

FRANCE. 

Divifé  en  trois  Parties  : 

OU       LETTRES 

Adreffées 

Aux  Catholiques  Romains; 

aux  Proteftans    temporifèurs  ; 

&  aux  Déiftes- 

Par  JAQUEs'sAURIN. 


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A    LA    HAYE, 
Chez  PIERRE  HUSSON,  ijiy. 


FEB  2  191 


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lê^mmèm^^ 


L  E  T  A  T 

D     U 

CHRISTIANISME 

E    N 

FRANCE, 

T>e(Jem  de  cet  Ouvrage. 

lE  n  eft  pas  pour  faire 
l'éloge  de  la  France 
que  nous  entrepre- 
nons cet  Ouvrage; 
mais  ce  feroit  une  cruelle  in  ju- 
ftice  que  de  le  prendre  pour 
uneiàtyre.  Ceft  l'amour,  que 

A  2  nous 


4        DESSEIN     DE 

nous  avons  pour  nos  compa- 
triotes ,  qui  nous  Ta  didé ,  & 
ils  n'y  trouveront  rien  -,  qui  ne 
fe  reiîente  d'une  relation  li  ten- 
dre. Nous  les  rangeons  tous 
dans  trois  claiîès:  La  première 
eft  celle  des  Catholiques  Ro- 
mains: La  féconde  eft  celle 
des  Proteftans ,  mais  tempori- 
feurs  :  Et  iatroifiêmeceiledes 
Déities. 

Il  eft  vrai  que  les  premiers 
nous  ont  réduits ,  nous  &  les 
compagnons  de  notre  exil,  aux 
dernières  extrémitez.  Ils  nous 
ont  contraint  à  nous  arracher 
au  lieu  de  notre  naiflance,  ils 
ont  envahi  nos  biens  ,  ils  ne 
nous  ont  laiffé  d'autres  refîour- 
ces  que  la  charité  des  Peu- 
ples , 


CET    OUVRAGE.     7 

pies,  qui  nous  ont  tendu  les 
bras  dans  notre  refuge. 

jMais  l'Evangile  nous  ordon- 
ne d'aimer  nos  plus  grands  en- 
nemis ;  cette  loi  n'a  rien  de 
difficile  pour  nous,  rien  mê- 
me qui  ne  Toit  conforme  à  nos 
inclinations  ,  quand  il  s'agit 
de  la  pratiquer  envers  des 
ennemis  tels  que  ceux  aux- 
quels nous  deftinons  la  pre- 
mière Partie  de   cet  Ouvra- 

D'ailleurs  ce  qu'ils  avoient 
peut-être  d'abord  *  peiijé  en 
mal  j  c'eft  une  expreflion  de 
l'Ecriture,  T)ieu  ta  tourné  en 
bien.  Nous  leur  devons  du 
moins  la  guérifon  d'un  préju- 

A  3  gé 

*  Génèfc  L.  20. 


6        DESSEIN     DE 

gé  né  avec  nous ,   &  dans  le- 
quel font  encore  aujourd'hui  la 
plupart  des  gens  de  notre  Na- 
tion ,  c'eft  qu'il  n'y  a  point  de 
féjour  agréable  hors  de  la  Fran- 
ce.  Nous  vivons  dans  des  Païs 
délicieux ,  &  fous  le  gouverne- 
ment du  monde  le  plus  doux. 
Nous  trouvons  dans  les  Provin- 
ces-Unies   un    dédommage- 
ment univerfel  aux  facrifices, 
que  nous  avons  laits  pour  no- 
tre Religion.   Nos  Souverains 
font  en  quelque  forte  nos  égaux 
par  leur  affabilité,  &  par  un 
certain  efprit  d'égalité  qui  rè- 
gne dans  les  Républiques ,  au- 
tant que  cela  eft  compatible  a- 
vec   le   bien   de   la   Société. 
Ceux  de  nous ,  qui  ont  quelque 

fa- 


CET    OUVRAGE,    t 

favoir  &  quelque  induftrie,  fè 
fpntpoullez  dans  leur  art.  Nos 
Frères,  exilez  dans  d'autres 
Païs  Proteftans ,  y  éprouvent 
mille  douceurs;  &  s'il  y  en  a 
quelques-uns  qui  fe  trouvent 
dans  l'indigence  ,  comme  on 
ne  fauroit  en  difconvenir,  ils 
en  font  amplement  récompen- 
fezpar  la  paix  de  leur  confcien- 
ce  5  le  plus  précieux  de  tous  les 
biens.  Ainfi  quand  nous  au- 
rions eu  le  cœur  ulcéré  contre 
nos  Perfecuteurs ,  les  premiè- 
res années  de  notre  perfecution , 
nos  plaies  font  fermées  depuis 
bien  long-temps. 

Ils  n'ont  donc  aucun  lieu  de 
foupçonner  que  nous  leur  par- 
lerons comme  des  perfonnes 
A  4  ai- 


8v        DESSEIN     DE 

aigries  par  les  malheurs ,  dans 
lelquels  ils  nous  ont  plongez. 
Nous  avons  auflî  fait  paroitre, 
dans  d'autres  occafions ,  notre 
éloignement  pour  la  méthode 
de  ces  Ecrivains ,  qui  ne  lau- 
roient  propofer  leurs  penfées , 
fans  peindre, avec  les  plus  noi- 
res couleurs ,  ceux  qui  en  ont 
de  contraires.  Nous  croions 
que  les  Sciences  doivent  polir 
refprit.  Nous  ne  penfons  pas 
que  les  Théologiens  aient  le 
privilège  de  remplir  leurs  E- 
crits  de  fiel ,  &  de  fe  répandre 
en  invedives  contre  ceux  qu'ils 
entreprennent  de  réfuter. 

Comme  c'eft  particulière- 
ment pour  les  François  que 
nous  écrivons  >  nous  ne  leur 

im- 


CET     OUVRAGE.     9 

imputerons  pas  ce  qu'ils  con- 
damnent eux-mêmes  dans  les 
perfonnes  de  leur  Religion. 
On  doit  rendre  cette  juftice  à 
la  France  ,  c'eft  que  la  Reli- 
gion Romaine  y  ett  dégagée 
de  cent  &  cent  fuperftitions , 
qui  en  font  une  partie  eflentiel- 
le  dans  d'autres  lieux.  Il  n'eft 
queftion  dans  ce  Roiaume ,  ni 
de  recevoir  comme  infaillibles 
les  Oracles,  qui  émanent  delà 
bouche  d'un  homme ,  qui  a 
donné  tant  de  preuves  de  iail- 
libilité  5  je  veux  dire  du  Pon- 
tife  de  Rome  ;  ni  d'adopter  des 
contes  de  Légende,  ni  de  té- 
moigner une  dévotion  puérile 
pour  des  marmoufets  &  pour 
des  images.     Ceux  des  Fran- 

A  5         çois^ 


lo        DESSEIN     DE 

çois,  qui  retiennent  encore 
quelques-unes  de  ces  minuties, 
font  desavouez  par  les  autres; 
à-peine  en  avons-nous  trouvé 
un  (èul ,  qui  ne  nous  ait  préve- 
nus fur  Pidée  que  nous  vou- 
lions leur  en  donner,  &  qui 
ne  nous  les  ait  livrées  comme 
des  abus.  , 

J'avoue  que  la  France  fem- 
ble  démentir  depuis  quelques 
femaines  Pidée  avantageufeque 
nous  en  donnons.  On  vient 
d'elîaier  de  nouveau  à  nous  ra- 
mener dans  le  fein  de  l'Eglife 
par  un  genre  d'argument ,  au- 
quel on  avoit  renoncé  il  y  a 
quelque  temps ,  je  veux  dire 
par  celui  des  prétendus  mira- 
cles, que  Dieu  opère  au  milieu 

d'el- 


CET     OUVRA  G  E.   ii 

d'elle.  Et  ce  qu'il  y  a  de  plus 
étonnant  encore ,  c'eft  que  ce- 
lui qu'on  nous  allègue ,  eft  un 
de  ceux  dont  il  ferait  le  plus 
difficile  de  prauver  la  vériréi 
fuppofé  qu'il  fut  vrai  réelle- 
ment >  &  dont  la  nature  ferait 
la  plus  fufpefle ,  fuppofé  mê- 
me qu'il  fut  établi  fur  de  véri- 
tables démon  ftrations. 

Ce  ne  font  pas  quelques  per- 
fonnes  fans  nom ,  qui  nous  in- 
vitent à  la  réunion  par  ce  mo- 
tif. C  eft  un  Cardinal  célèbre 
par  fa  piété  &  parfon  zMe,  qui 
nous  propofe  cet  événement, 
comme  un  miracle  capable  de  con- 
vaincre les  nouvaux  réunis ,  que 
J,  C.  cjl  préfent,  &  qu'ail  veut 
être  adoré  dans  un  Sacrement^ 

par 


iz       DESSEIN     DE 

par  lequel  il  opère  de  fi  grands 
prodiges.  Bien  plus  :  le  pieux 
Prélat  nous  fait  efpérer,  que  fi 
nous  ouvrons  les  yeux  à  cette 
merveille ,  nous  parviendrons 
non  feulement  à  dittinguer  la 
vraie  Religion  d'avec  les  fauf- 
fes ,  mais  à  démêler  même 
dans  la  vraie,  les  véritables  en- 
fans  de  PEglife  d'avec  ceux  qui 
n'en  ont  que  le  nom  &  les  ap- 
parences. Nous  avons  fort 
bien  entendu  ce  que  fignifient 
ces  paroles  dans  la  bouche 
d'un  Homme  ,  qui  a  été  juf- 
ques  ici  à  la  tête  d'un  parti  op- 
primé? à  l'exemple  de  St.  Am- 
broije^  ce  font  les  paroles  du 
Cardinal ,  mus  regardons  ce  pro- 
dige comme  un  bienfait  ?    dont 

Dieu 


CET     OU  VR  AG  E.  13 

Dieu  a  voulu  honorer  notre  Epif- 
copat. 

Nous  avons  d'abord  héfitéfî 
dans  un  Ouvrage,  où  nous 
n'entreprenons  de  traitter  que 
les  points  controverfez  entre 
des  perfonnes  qui  ont  refprit 
iblide,  nous  devions  nous  em- 
ploier  à  décrier  un  pareil  mira- 
cle. Nous  voulions  laifTer  aux 
François,  qu'une  fainte  jaloufie 
pour  leur  Communion  empê- 
che d'alléguer  en  fa  laveur  ces 
fortes  de  minuties ,  le  foin  de 
réfuter  celle-ci.  Mais  quand 
nous  avons  fait  réflexion  aux 
impreflions,  que  dévoient  fai- 
re naturellement  fur  les  gens 
de  bien  le  témoignage  d'un 
Homme,   que  fes  vertus,  j'ai 

pre/^ 


14       DESSEIN     DE 

prefque  dit,  que  fon  efprit  dû 
martyre  a  rendu  fi  vénérable , 
nous  avons  crû  devoir  tenir  une 
autre  conduite.  Il  nous  a  pa- 
ru que  nous  ne  pouvions  nous 
difpenler  de  faire  entrer  dans 
le  corps  de  cet  Ouvrage  la  dif- 
cuflion  du  Mandement  de  ce 
Prélat. 

Mais  de  peur  qu'en  cela 
même  nous  ne  foions  taxez 
d'imputer  à  toute  une  Nation 
ce  qui  ne  doit  être  attribué 
qu'à  quelques-uns  de  fes  mem- 
bres, nous  avons  confulté  fur 
ce  fujet  un  célèbre  Jéfuite. 
Nous  l'avons  conjuré  de  nous 
déclarer?  fi  le  miracle,  publié 
par  Monfieur  le  Cardinal  de 
Noailles ,   eft  reconnu  pour 

vrai 


CET     OUVRAGE.    15 

vrai  dans  toute  la  France,  ou 
s'il  n'eft  avoué  que  par  un  pe- 
tit nombre  de  François.  Nous 
lui  avons  demandé  fi  nous  de- 
vions en  parler  comme  d'un 
événement,  qui  ne  doit  fa  naiP 
fànce  qu'àl'efprit  de  parti, ou, 
félon  les  expreffions  du  Cardi- 
nal ,  comme  d'un  miracle  capa- 
ble de  convaincre  les  nouveaux 
réunis ,  que  Je  (us  Chrifi  e(l  réel-- 
lement  préjent ,  &  qu'il  veut  ê- 
îre  adoré  dans  un  Sacrement^ 
par  lequel  il  opère  de  fi  grands 
prodiges.Nous  ne  favons  pas  en- 
core la  réponfe ,  que  nous  fe- 
ra ce  favant  Homme  ;  nous 
ignorons  même  s'il  nous  en  fe- 
ra; mais  quelque  parti  qu'il 
prenne  là-deflus,  nous  en  ren- 
drons 


i6       DESSEIN     DE 

drons  compte  au  Public  :  nou5 
en  avons  averti  par  avance  le 
Jéfuite,  pour  prévenir  le  re- 
proche qu'il  pourroit  nous  fai- 
re d'avoir  trahi  fà  confidence. 
Le  foin ,  que  nous  avons  pris 
de  le  conlulter,  juftifie  ce  que 
nous  avons  avancé ,  c'eft  que 
nous  ne  voulons  imputer  à  nos 
chers  antagoniltes  que  les  opi- 
nions qu'ils  avouent  unanime- 
ment. Voici  5  ce  me  femble,ïes 
principaux  motifs,  qui  retien- 
nent dans  leur  Communion 
ceux  d'entr'euxj  qui  auroient 
le  courage  d  y  renoncer,  mal- 
gré fes  avantages  qu'elle  leur 
procure  ,  fi  on  pouvoit  leur 
prouver  qu'ils  font  dans  Terreur.* 
Le  premier  motif?  c'eft  la 

né- 


CET     OU  VRA  GE.  17 

nécellité  d'un  Tribunal  infail- 
lible, &la  prétendue  incapa- 
cité, où  font  les  Particuliers  de 
difcerner  par  eux-mêmes  les 
fauiïes  Religions  d'avec  ]^ 
vraie,  du  moins  de  parvenir  à 
cette  connoifïance  par  la  voie 
de  l'examen  &  de  la  difcuf- 
fion. 

Le  fécond  motif,  (  je  me  fè- 
rois  fait  un  fcrupule  de  le  pla- 
cer ici  fans  les  raifons  que  j'ai 
marquées)  ce  font  les  mira- 
cles ,  que  l'on  croit  opérez 
en  faveur  de  l'Eglife  Romai- 
ne. Nommément  la  guérifon 
récente  d'une  Hémorrhoïfle, 
qui  l'avoit  demandée  à  Jefus 
Chrifl:  en  l'adorant  dans  le  in- 
crément de  l'Euchariftie. 

B  Le 


i8        DESSEIN     DE 

Le  troifiême  motif ,  c'eft  la 
nouveauté  delà  Religion  Pro- 
teftante ,  &  rinfuffiiance  des 
réponfes,  que  nous  avons  faites 
à  cette  demande  :  Où  étiez- 
vous,  où  étoit  votre  Religion , 
avant  Luther  &  avant  Calvin  ? 
&  ce  fujet  conduit  naturelle* 
ment  auxqueftions  fur  la  natu- 
re de  PEglife. 

Le  quatrième ,  c'eft  la  ma- 
jefté  du  facrement  de  TEucha- 
riftie ,  &  ces  déclarations  ex- 
preiTes  du  Sauveur:  *  Ceci  e(l  mon 
corps  y  ceci  ejî  mon  fang.  ^  Ma 
chair  e(l  une  véritable  viande , 
mon  [ang  ejt  un  véritable  bru^ 
vage.-^En  vérité  en  vérité  je  vous 
dis ,  que  fi  vous  ne  mangez  la 
chair  du  Fils  de  l* homme  >  &  fi 

vous 


CET     OUVRAGE.  19 

vous  ne  buvez  fin  jcing  ,   vous 
n'aurez  point  la  vie. 

Les  François  Catholiques 
Romains  ,  je  parle  même  de 
ceux  qui  font  les  plus  éclairez, 
ont  été  jufques  ici  irréconcilia- 
bles avec  les  Proteftans  fur  le 
premier,  &  fur  les  deux  der- 
niers de  ces  quatre  points.  D'un 
autre  côté  les  Proteftans,  ceux 
mêmes  qui  ont  le  plus  de  pen- 
chant à  concilier  lescontrover- 
fes,  ne  confentiront  jamais  à  iè 
relâcher  fur  aucun  de  ces  arti- 
cles. Je  vais  les  examiner  dans 
la  première  Partie  de  cet  Ecrit. 

Et  pour  mieux  témoigner 
encore  combien  je  fuis  porté  à 
le  faire  avec  modération ,  je 
mettrai  à  la  tête  de  cette  dif- 

B  2         eu- 


%Q        DESSEIN     DE 

cufTion,  une  Lettre  5  qui  con-' 
tient  un  projet  de  controverfe, 
tel  que  doivent  le  fuivre  des 
Chrétiens,  qui  difputent  pour 
S'éclairer  réciproquement,  non 
pour  avoir  rindigneplaifirdefe 
confondre.  Cette  Lettre ,  écrite 
depuis  quelques  années,  eft  uuq 
réponfe  àuneperfonnediftin- 
guée  par  fa  piété.  L'Eglife 
Romaine  fe  félicite  encore  de 
nous  l'avoir  enlevée  ,  &  nous 
ne  ceflerons  jamais  de  lui  en- 
vier une  fi  belle  conquête  ;  la 
difcretion  ne  me  permet  pas 
d'en  dire  le  nom,  moins  en- 
core de  publier  ce  qu'elle  m'a- 
voit  fait  l'honneur  de  me- 
crire;  je  me  contente  d'aver- 
tir qu'elle  m'avoit  invité  à  en^ 


CET     OUVRAGE,    n 

trer  en  conférence  fur  la  Re- 
ligion avec  quelques  perfon^ 
nés  éclairées.  Je  répliquai  que 
j'étois  prêta  accepter  ce  parti, 
pourvu  qu'on  me  mit  aux  pri- 
lèsavec  un  homme, qui  voulut 
fuivre  le  projet  que  je  propo- 
fois.  Si  l'illuftre  Religieule  , 
qui  reçût  cette  réponfe  ,  con- 
damnoit  le  parti  que  je  prens 
de  la  publier ,  je  la  prie  de 
confidérer, qu'elle  Pa  en  quel- 
que forte  rendue  elle-même 
publique.  Du  moins  je  ne  puis 
ignorer  qu'elle  ne  l'ait  com-^ 
muniquée  à  Mr.  le  Cardi- 
nal de  Noailles.  Ce  Prélat 
dit  même,  qu'ail  y  alloït  répon- 
dre-, c'eft-à-dire ,  C^u  moins 
je  le  compris  ainfi)  qu'il  alloic 
B  3  com- 


'1^ 


^)K 


2Z       DESSEIN     DE 

commettre  ce  foin  à  quel- 
qu'un,qui  remplirait  les  condi- 
tions que  j'avois  marquées.  On 
ne  me  fit  pourtant  point  d'au- 
tre réplique  ,  û  ce  n'eft  que 
fi  je  voulois  me  tranfporter  à 
Paris ,  j'y  trouverois  des  per- 
fonnes  ,  qui  entreraient  en 
conférence  avec  moi.  Mais  la 
crainte  ,  qu'on  n'emploiât  un 
autre  genre  de  controverfe  , 
m^empêcha  d'accepter  cette 
proposition. 

Si  nous  avons  lieu  de  nous 
flatter ,  que  les  Catholiques 
Romains  ne  trouveront  rien 
dans  cet  Ouvrage,  qui  puif- 
le  les  ofFenfer  ,  nous  fommes 
plus  fondez  encore  à  nous  le 
pramettre  des  Proteftans.   Ils 

font 


CET    OUVRAGE    23 

font  la  féconde  clafTe  des  per- 
fbnnes,  pour  lefquelles  nous 
écrivons  ?  &  qui  nous  don- 
nent de  fi  juftes  fujets  de  dé- 
plorer l'état  du  Chriftianifme 
en  France.  Quels  ibupçons 
pourroient-ils  former  contre  le 
delTein  ,  dont  nous  fommes 
animez  en  leur  écrivant?  Leurs 
malheurs  font  toujours  préfens 
à  nos  yeux  ;  nous  avons  befoin 
de  toute  notre  foûmiffion  aux 
ordres  du  Ciel ,  pour  voir 
avec  réfignation  le  redouble- 
ment des  fléaux  ,  d^nt  Dieu 
les  vifite.  Ils  ne  font  battus 
d  aucun  coup,que  nous  ne  {en- 
tions avec  cxxk^  Ils  entrent  dans 
toutes  les  prières ,  que  nous 
adreflTons  au-Cîel  en  public  & 
B  4  en 


24       DESSEIN     DE 

en  particulier.  Le  plus  ar- 
dent de  nos  vœux ,  c'efi  de  les 
voir  réunis  à  ces  Eglifes  , 
dont  les  malheurs  des  temps 
les  ont  arrachez.  Qiiand  la  Re- 
ligion ne  produiroit  pas  ces 
fentimens  dans  nos  âmes  ,  la 
Nature  fufïiroit  pour  nous  les 
infpirer.  Nous  ne  fommes  dans 
les  climats  ,  où  la  tempête 
nousajettez,quedes  Familles 
tronquées  ;  l'un  de  nous  eft 
feparé  de  fon  frère,  l'autre 
de  fon  père ,  l'autre  de  fon 
enfant.  Il  n'y  en  a  aucun , 
qui  n'ait  lieu  de  dire  comme 
autrefois  l'Eglife  :  ^  A4a  chair 
efî  en  ^abylone ,  mon  fang  ejl 
parmi  les  hahttans  de  la  Chd- 
dée.     Cette  feparation  tempo- 

*  Jer.  Li.  35-.  Telle 


CET     O  U  VR  AG  E.  îy 

relie  nous  réveille  des  idées 
plus  finiftres encore:  elle  nous 
tait  entrevoir  des  barrières  im- 
pénétrables entre  nos  Frères 
&  nous  dans  l'éternité. 

Peut-être  n'avons-nous  pas 
donné  à  ces  Compatriotes  des 
preuves  aflfez  fenfibles  de  no-' 
tre  amour  :  ils  ont  fou- 
vent  imploré  notre  fecours; 
ils  nous  ont  quelquefois  de* 
mandé  des  dîredions  :  ils  ont 
exigé  de  nous  des  formulaires 
de  piété  convenables  à  leur 
état.  Nous  nous  fommes  re- 
fufez  jufques  à  préfent  à  des 
demandes  qui  femblent  fi  juf. 
tes.  Mais  comment  y  pou-' 
vions-nous  déférer  ,  fans  faire 
en  quelque  forte  l'apologie  de 

B  5  la 


î(J       DESSEIN     DE 

k  foibleflè  de  ceux  qui  nous 
les  adreflbient ,  fans  nous  ren- 
dre complices  de  leur  défer- 
tion ,  &  fans  leur  fournir  de 
nouveaux  prétextes  pour  s  y  af- 
fermir ?  Les  exhorter  à  con- 
ferver  précieufement  telle  & 
telle  idée  de  la  Religion  dans 
leur  efprit ,  n'auroit-ce  pas  été 
leur  infinuer ,  qu'il  fuffit  de 
connoître  intérieurement  la 
Religion ,  &  qu'on  n'eft  point 
obligé  de  la  confeffer  au  de- 
hors ?  Leur  propofer  des 
moiens  pour  fuppléer  dans 
leur  cabinet  au  culte  public , 
dont  ils  font  privez ,  n'auroit- 
ce  pas  été  reconnoître  que  le 
culte  public  n'eft  pas  nécefTai- 
re  ?  Et  faire  cet  aveu  n'eft-ce 

pas 


CET     OUVRAGE.  Z7 

pas  précifément  cela  même 
que  nous  difions  ?  N'eft-ce  pas 
faire  l'apologie  de  la  foiblefle 
de  nos  Frères  ,  nous  rendre 
complices  de  leur  défertion  , 
&  leur  fournir  de  nouveaux 
prétextes  pour  s'y  affermir  ? 

Il  falloit  donc  ,  dira-ton  , 
réveiller  leur  confcience  par 
des  exhortations  continuelles; 
il  falloit  travailler  fans  ceffe  à 
arracher  le  bandeau  qui  eft  fur 
leurs  yeux.  Je  l'avoue  :  mais 
bien  loin  que  dans  cette  réti- 
cence nous  aions  péché  par  un 
défaut  d'amour  5  c'eft  l'excès  de 
cet  amour  qui  l'a  caufée.  Nous 
ne  pouvions  nous  réfoudre  à 
dépeindre  à  nos  Frères  toute 
l'atrocité  de  leur  conduite?  & 

tou- 


1%       DESSEIN    DE 

toute  l'horreur  de  leur  élût 
Nous  fentions  de  la  répugnan- 
ce à  leur  tracer  avec  des  cou- 
leurs naturelles  une  indolen- 
ce? qui  dure  depuis  quarante 
années;  des  mariages  contrac- 
tez dans  des  circonftances  û 
peu  propres  à  attirer  la  béné^ 
diction  du  Ciel  ;  des  enfans 
retenus  dans  des  lieux  ,  oii  il 
leur  eft  û  difficile  de  connoî- 
tre  la  vérité;  des mourans pri- 
vez de  confolation  ;  des  vœux 
de  fë  rélever  formez  mille  & 
mille  fois,  &  violez  autant  de 
fois  qu'ils  ont  été  formez.  Nous 
ne  pouvions  nous  refondre  à 
leur  prouver  qu'un  culte,  ren- 
du à  la  Divinité  dans  un  gen- 
re de  vie,  qu'elle  condamne 

d'u- 


CET    OUVRAGE.   29 

d'une  manière  û  exprefïe  5  eft 
un  outrage  à  fa  Majefté  , 
moins  propre  à  concilier  fa  fa- 
veur ,  qu'à  exciter  fon  indig- 
nation. La  plume  nous  tom- 
boit  des  mains  toutes  les  fois 
que  nous  la  prenions  pour  leur 
déclarer  ?  que  nous  n'avions 
d'autre  diredion  à  leur  don- 
ner, que  celle  que  le  Sr.  Ef- 
prit  donne  lui-même  à  tous 
ceux  qui  font  dans  leur  cas: 
^Sortez  de  ^ahylone^mon  Peu-^ 
pie  5  de  peur  qu'en  participant  à 
fes  péchez ,  vous  ne  participiez  à 
f es  plaies.  Nous  craignions  mê- 
me qu'en  levant  l'étendart  , 
nous  n'atrira (lions  de  nouvel- 
les perfecutions  à  nos  Frères, 

Les 

*  Apoc.  xviii,  4. 


30       DESSEIN     DE 

Les  exhortations,quenous  leur 
adreilerons ,  difions  -  nous ,  ou 
demeureront  dans  robfcurité , 
&  alors  elles  feront  inutiles  :  ou 
elles  paroitront  au  grand  jour, 
6c  alors  elles  donneront  lieu  à 
de  nouveaux  Edits  ,  &  à  de 
nouveaux  tourmens  ,  contre 
ceux  qui  oferont  les  enfrain- 
dre. 

Mais  il  eft  temps  enfin  de 
s'affranchir  de  toutes  ces  vaines 
confidérations  ;  il  eft  temps 
d'annoncer  tout  *  k  confeil  de 
T>ieu  j  de  remplir  notre  de- 
voir à  l'égard  des  Prote- 
ftans  temporifeurs ,  &  d'aban- 
donner leur  defti  nation  à  la 
Providence.  C'eft  ce  que 
nous  faifons  dans  la  féconde 

*  Aa.xx.27,  P^^* 


CET    OUVRAGE.  31 

Partie  de  cet  Ouvrage. 

La  troificme  eft  pour  les 
Déiftes.  Le  poifon  du  Déif- 
me  eft  répandu  dans  toute 
l'Europe  :  c'eft  à  proprement 
parler  le  vice  de  notre  fiècle  , 
&c  le  genre  de  folie  qui  le 
caraderife.  Quand  on  connoit 
le  jeu  des  paflions ,  on  décou- 
vre fans  peine  qu'elles  doivent 
enfanter  de  temps  en  temps  des 
Syftêmes  d'incrédulité.  Mais 
quand  on  fait  attention  d'un 
côté  au  degré  de  lumière,  au- 
quel les  hommes  font  parve- 
nus aujourd'hui ,  &  de  l'au- 
tre, à  l'excès ,  auquel  ils  ont  por- 
té la  corruption  ,  on  voit  aifé- 
ment  pourquoi  notre  fôcle  a 
produit  tant  d'Incrédules. 

Ou. 


3%       DESSEIN    DE 

Outre  ces  raifons  générales 
du  malheur  que  nous  déplo- 
rons ,  il  y  en  a  de  particulières 
à  la  France.  L'idée,  que  nous 
avons  donnée  des  Catholiques 
Romains  &  des  Proteftans ,  qui 
font  dans  ce  Roiaume ,  fuffit 
pour  nous  faire  craindre  ce  que 
nous  voions  de  nos  propres 
yeux,  ceft  qu'il  nourrit  dans 
ion  (ein  un  grand  nombre  d'In^ 
crédules. 

1.  Il  eft  difficile  félon  nous 
que  la  Religion  Romaine  fafle 
de  véritables  dévots  ;  je  ne  dis 
pas  que  parmi  ceux  qui  la  pro- 
feflfentj  il  ne  s'en  trouve  un 
grand  nombrcqui  ont  une  dé- 
votion fincère  ;  mais  la  con- 
noiflance  eft  le  premier  carac- 
tère 


CET    OUVRAGE.    33 

tère  de  la  dévotion  :  un  vé- 
ritable dévot  eft  un  homme  ? 
qui  non  feulement  rend  un 
certain  culte  à  la  Divinité  , 
mais  qui  veut  lavoir  quel  eft 
celui  qui  lui  eft  agréable,  &  qui 
fe  détermine  fur  ce  lu  jet?  non 
fur  lesdécilions  d'un  Direcleur 
idiot,  ou  partial,  mais  fur  cel- 
les de  la  Vérité  éternelle.  Si 
î  on  fait  cette  réflexion ,  on  ne 
fe  récriera  pas  fur  ce  que  nous 
difons ,  qu'il  eft  difficile  que 
la  Religion  Romaine  falTe  de 
véritables  dévots.  La  dévo- 
tion y  qu'elle  prefcrit  ,  jette 
comme  nécelfairement  dans  la 
fuperftition,  ou  dans  le  DéiP 
me.  Elle  jette  danslafuper- 
ftition  ces  peuples  timides^ 
C  dont 


34       DESSEIN     DE 

dont  on  aflervit  l'efpiit  dès  le 
berceau ,  à  qui  Ton  fait  envi- 
làger  l'examen  &  la  difcuffion 
furies  matières  de  la  foi,comme 
un  crime  atroce  ,  comme  la 
fource  de  toutes  les  héréfies  ? 
dont  les  entrailles  de  FEglife 
ont  été  déchirées,  &  digne  de 
toutes  les  loudres,  qu'elle  lan- 
ce contre  les  errans  ôc  les 
Schirmatiques.  Elle  jette  dans 
le  Déiime  ,  quand  on  eft  for- 
mé dés  l'entance  à  examiner 
en  partie ,  mais  à  n'examiner 
qu'imparfaitement:  du  mélan- 
ge de  lumières  &  de  ténèbres , 
qui  fe  trouve  dans  un  elprit  é- 
levé  de  cette  manière?  nait or- 
dinairement le  Déifme.  Un 
komme  ,  qui  a  reçu  ce  genre 

d'édu- 


CET     OU  VRA  GE.  3j 

d'éducation  ?  découvre  fans 
peine  à  un  certain  âge^  qu'on 
a  abufé  de  fa  crédulité.  Il  ne 
po0ede  pourtant  pas  un  affcz 
grand  fonds  de  lumières  poui' 
découvrir  où  eft  la  vérité ,  lors 
mêmes  qu'il  en  a  rufliramment 
pour  voir  où  eft  le  menfonge, 
La  Religion  Romaine  lui  pa-- 
roit  faulle  ,  mais  il  ne  fait  que 
très  fuperficiellenLient  les  motife^ 
qui  nous  attachent  au  Chriftia- 
nifme.  11  fe  fait  un  fyftême 
de  doutes  &  de  difficultez  :  & 
comme  il  ne  fauroit  s'empê- 
cher de  reconnoître  un  pre- 
mier Etre  î  caufe  univerfelle 
de  tout  ce  qui  exifte,  il  pen- 
fe  que  fi  cet  Etre  avoit  voulu 
qu'il  y  eût  une  Religion  >  à 
C  2  la- 


3(5       DESSEIN     DE 

laquelle  les  hommes  donnaf^ 
fent  la  préférence ,  il  Tauroii: 
accompagnée  d'une  fi  grande 
fupériorité  de  preuves^  qu'il  ne 
feroit  pas  poliible  de  la  mé- 
connoître.  Or  ce  genre  d'é- 
ducation, cet  efprit  d'examen 
&  dedifcuilion  ébauché  ?  c'eft 
le  caradére  ordinaire  des 
François  nez  Catholiques  Ro- 
mains. Ce  fait  n'a  pas  befoin 
de  nouveaux  argumens ,  il  eft 
fuffifamment  prouvé  par  ce 
que  nous  avons  dit  touchant 
l'état  de  l'Egli(é  Romaine  en 
France. 

S'il  doit  naturellement  y 
avoir  beaucoup  de  Déiftes 
parmi  les  François  nez  Ca- 
tholiques Romains,  il  eft  na- 

tu- 


CET    OUVRAGE.   37 

turel  aufîi  qu'il  y  en  ait  un 
grand  nombre  parmi  les  Pro- 
teftans  temporifcurs  ;  ils  ne 
connoifTent  qu'impartaitement 
la  Religion  Proteftante  ,  & 
ils  font  imbus  de  tous  les  pré- 
jugez imaginables  contre  la 
Religion  Romaine. 

Comment  connoîtroient-ils 
la  Religion  Proteltante?  Nous 
nous  plaignons  tous  les  jours 
que  dans  les  climats  même, où 
elle  eft  enfeignée  avec  le  plus 
de  netteté  &  prouvée  avec  le 
plus  de  force  ?  elle  n'eft  pas 
allez  connue  ;  que  ceux  qui 
en  font  profclîion ,  mêlent  les 
préjugez  à  la  lumière  ,  &  re- 
tiennent encore  en  partie  cet 
efprit  de  loûmiffion  aveugle, 

C  3  que 


DESSEIN     DE 

que  nous  reprochons  a  ceux 
de  TEglife  Romaine.  Com- 
îîient  nous  perfuadera~£-on 
que  des  gens  ,  qui  vivent 
dans  des  lieux  ?  où  l'exercice 
de  cette  Religion  eft  interdit, 
en  puiflent  avoir  des  idées; 
exades  ? 

S'ils  ne  font  pas  en  état  de 
la  connoître  ^  ils  font  moins 
en  état  encore  de  la  taire  con- 
îioïtre  à  leurs  enlans.  C'eft 
un  grand  art  que  celui  d'en- 
feigner  ce  que  Ton  fait  ?  de  fo 
proportionner  à  la  capacité  de 
ceux  qu'on  veut  inftruire?  de 
commencer  par  les  principes , 
par  lefquels  il  faut  commen- 
cer $  &  ainfi  du  refteé  Cet 
art  n^e(t  pas  moins  difficile  dans 

là 


CET     O  U  VR  AG  E.  39 

la  Religion ,  que  dans  les  autres 
difciplines  ;il  a  befoin  de  gens, 
qui  s'y  vouent,  &qui  s'y  bor- 
nent :  il  doit  être  le  partage  de 
ceux  que  Dieu  a  établis  dans 
TEglile  pour  être*  Pafleurs  & 
Doâeurso  pour  taffemblage  des 
Saint  s  i&  pour  l'œuvre  du  mim/iè- 
re.  Les  enfans  des  Proteftans 
font  privez  de  ces  fecours.  Il 
eft  donc  mal  aifé  qu'ils  con- 
noiflent  leur  Religion. 

Mais  leurs  pères,  trop  mal 
inftruits  pour  leur  décou- 
vrir les  erreurs  de  l'Eglife  Ro- 
maine ,  font  pourtant  trop 
prévenus  contre  elle  pour  ne 
pas  leur  communiquer  les 
idées  qu'ils  en  ont ,  &  la  haine 
qu'ils  lui  portent. 
*  Ephef.iv.ii.         G  4       Ce 


DESSEIN     DE 

Ce  pbrcqui  n'a  que  des  no- 
tions confufes  de  Pidolatrie  3& 
qui  ne  fauroit  en  fournir  une 
claire  définition  i  ne  celle  d'aC- 
lûrer  fes  enfans,  que  TEgli- 
fe  Romaine  eft  idolâtre  :  lors 
même  qu'il  ne  peut  pas  leur 
prouver  que  c'eft  une  i^ufle 
Religion^il  lesperfuade  qu'elle 
eft  digne  d'averfion  ;  il  leur 
dit  que  c'eft  de  fon  fein  que 
font  émanez  ces  édits  &  ces 
profcriptions  ,  qui  ont  coûté 
tant  de  larmes  &  tant  de  fang 
à  leurs  Pères.  En  voilà  afiez 
pour  donner  à  des  entans  un 
éîoignement  éternel  pour  la 
Religion  Romaine.  Mais  la 
haine  pour  cette  Religion  j 
jointe  à  Tignorance  de  la  nô- 
tre, 


CET    OUVRA  G  E.   41 

tre?  produira  bien-tôt  la  rejec- 
tion  de  toutes  les  deux.  Un 
peu  de  réflexion  en  convain- 
cra fuffifainment  mon  Lec- 
teur, làns  que  je  m  attache  à 
le  prouver  par  principes  & 
par  conféquences  ;  ainiî  la 
difpofition  des  Proteftans ,  & 
celle  des  Catholiques  Ro- 
mains en  France?  les  conduit 
naturellement  au  Déifme. 

L'expérience  ne  confirme 
que  trop  fur  cet  article  ce  que 
leraifonnement  nous  avoit  fait 
préfumer.  Le  Déifme  fait  plus 
de  ravages  en  France  que  par- 
tout ailleurs.  11  en  fait  parmi 
les  Courtifans ,  il  en  fait  par- 
mi les  Politiques ,  il  en  fait  par- 
mi les  Eccléfiaftiques ,  il  en 
C  S  fait 


4t       DESSEIN     DE 

fait  parmi  les  gens  d'épée ,  & 
ce  qu'il  y  a  de  plus  remarqua- 
ble  fur  ce  fujet,  c'eft  qu'on 
trouve  rarement  dans  ce 
Roiaume  des  Incrédules  éclai- 
rez. Nous  fommes  étonnez 
dans  ces  Provinces  de  voir 
quelques  François,  qui  font  à- 
peine  capables  d'arranger  deux 
idées ,  fe  donner  certains  airs 
d'incrédulité.  Ailleurs  les  In- 
crédules fe  piquent  de  raifon- 
nement  :  ils  difent  pourquoi 
ils  font  Incrédules  :  ils  étu- 
dient les  opinions  qu'ils  ont 
réfolude  rejetter?  &  s'ils  ren- 
dent de  très  mauvaifes  raifons 
de  leur  irreligion  ,  du  moins 
ils  en  rendent.  Mais  un  Fran- 
çois incrédule  fe  croit  pour 

l'or- 


CET     O  U  V  R  A  G  E.  4  j 

Tordinaire  difpenfé  d'avoir  des 
raifons  de  l'être.  Il  fonde 
tout  fon  fyftême  fur  cette  bon- 
ne opinion  de  foi-même  ,  qui 
eft  innée  à  notre  Nation  ,  & 
que  les  autres  Peuples  nous 
reprochent  à  fi  jufte  titre. 
Quand  on  lui  demande,  de 
quel  droit  il  s'infcrit  en  faux 
contre  des  chofes  qu'il  ne  con- 
noît  point ,  quand  On  lui  de- 
mande, fur  quoi  il s'apuie, lors- 
qu'il nie  ce  que  tant  de  grands 
Hommes  de  Tune  &  de  l'autre 
Communion  ont  avancé  pour 
prouver  la  vérité  de  la  Reli- 
gion Chr.  il  répond  avec  un 
(bûris  moqueur ,  avec  un  ait 
décifif,avec  un  bon  mot,  avec 
quelqu'un    de  ces  fermens  > 

dont 


44       DESSEIN     DE 

dont  il  a  de  û  riches  formulai- 
res. Voilà  fa  Logique,  voilà 
fa  Théologie.  Avec  ces  dif- 
pofitions  il  s'oublie  dans  le 
plaifir  5  il  s'abandonne  tran- 
quilement  au  fommeil ,  il  met 
ia  principale  occupation  à  être 
connu  à  la  Cour,  à  y  briller  , 
à  s'y  avancer,  il  fe  vautre  dans 
la  débauche  ,  &  il  laide  aux 
enfans  &  aux  femmelettes  ces 
terreurs  ,  qu'infpire  l'attente 
d'une  autre  vie,d\in  Compte, 
d'un  Jugement. 

Les  gens  de  cet  ordre  ver- 
ront dans  la  troifiême  Parrie 
de  cet  Ouvrage  (  du  moins 
s'ils  daignent  jetter  les  yeux  fur 
des  Ouvrages  de  ce  genre ,  ce 
que  je  n'oferois  me  promet- 


CET     OU  V  RA  GE.  4^ 

tre  }  ils  y  verront,  dis- je ^  l'ex- 
travagance de  leur  fyftëme. 
Nous  leur  prouverons  d'abord 
que  pour  être  Incrédule  avec 
quelque  ombre  de  raifon ,  il 
faut  recevoir  certains  prélimi- 
naires,qui  leur  font  encore  in- 
connus :  en  forte  que  quand 
le  fyftême  de  l'incrédulité  fe- 
roit  fondé  ,  quand  même  il 
feroit  fufceptible  de  démon- 
ftration,  ils  ne  font  pas  en  droit 
de  l'admettre. 

Nous  irons  plus  loin  enco- 
re; nous  tâcherons  de  les 
convaincre ,  que  tant  s'en  faut 
que  ce  fyftême  foit  démontré, 
il  a  contre  lui  tous  les  genres 
de  démonftrations.  Nous  fe- 
rons voir  que  fi  l'on  ne  peut 


DESSEIN     DE 

pas  foûtenir  qu'il  ne  faui'oit  y 
avoir  d'Incrédule,  qui  le  foit 
de  bonne  foi  ;  la  corruption 
du  cœur  eft  pourtant ,  finon 
la  cauiè  unique,  du  moins  U 
caufe  la  plus  ordinaire  de  l'in- 
crédulité. 

Voilà  les  vues  générales  de 
cet  Ouvrage.  Je  iens  combien 
il  furpalîe  mes  forces  :  je  fens 
même  que  quand  je  pourrois 
me  promettre  d'avoir  les  talens 
nécellàires  pour  l'exécuter ,  il 
me  feroit  difficile  de  le  faire 
dans  leseirconftances  où  je  me 
trouve;  appelle  à  lexercice  de 
Ja  prédication  ,  qui  confume 
une  partie  de  ma  vie  ,  enga-j 
gé  dans  un  *  Ouvrage  de  lonj 

*  La  publication  du  fécond  volume  in  folio  | 
qui  cft  imprimé  depuis  long-temps ,  n'eft  retardéfi 
que  parce  qu'il  y  manque  encore  quelques  planches; 


i 


CET    OUVRAGE.  47 

gue  haleine  fur  l'Ecriture  fain- 
te  ;  mais  f  efpère  que  les  fe- 
cours  de  Dieu  fuppléeront  à 
mes  grandes  foiblefîès/j'efpère 
même  d'être  difpenfé  d'une 
cerrainerégularité,qu'on a  droit 
d'exiger  des  Ecrits  d'un  autre 
genre.  Il  n'eft  pas  néceflaire 
qu'il  y  ait  des  Poëmes ,  il  n'eft 
pas  néceflaire  qu'il  y  ait  des 
pièces  d'Eloquence  ;  ceux  qui 
publient  ces  lôrtes  d'Ouvrages, 
doivent  s'attendre  aux  juge- 
mens  les  plus  févèresde  la  paît 
de  leur  Ledeur ,  &  ils  ne  Ibnt 
excufables  de  les  publier,  que 
lorsqu'ils  peuvent  fe  promet- 
tre de  les  avoir  portez  à  la 
perfeflion. 

Mais  il  eft  néceflaire  qu'il  y 
ait  des  Livres  de  Religion , 

il 


DES  SEIN     DE 

il  vaut  incomparablement 
mieux  qu'on  en  produire  de 
deftituez  des  grâces  du  tour& 
du  langage ,  que  fi  on  n'en 
produiloit  point  du  tout.  Mais 
pour  ne  pas  manquer  aux  au- 
tres devoirs  de  ma  vocation  , 
en  m'aquittantde  celui-ci;  je  ne 
publierai  pas  incontinent  tou- 
tes ces  Lettres ,  je  les  donne- 
rai par  feuilles  tous  les  mois , 
ou  tous  les  quinze  jours.  Il  y  a 
un  inconvénient  à  defunir  ainfi 
des  parties  qui  ont  quelque  liai- 
fbn,  c'eft  que  l'intervalle,  qui 
les  fepare ,  en  fait  perdre  de 
vue  l'enchainure.  Pour  pré- 
venir cet  inconvénient  je  pro- 
portionnerai le  nombre  de  mes 
feuilles  à  ce  qui  y  fera  conte- 
nu: 


CET     OU  VRAGE.  49 

nu  :  on  en  aura  plus  ou  moins 
à  la  fois ,  félon  que  les  matiè- 
res, qui  y  auront  été  entamées, 
ferorft  plus  ou  moins  liées 
enfemble.  ,.,^ 

Il  ett  à  propos  de  placer  ici 
la  Lettre  à  l'illuftre  Religieu- 
fe  ,  dont  j'ai  parlé ,  &  celle 
dans  laquelle  je  demande  au 
PèreTournemine,fes  idées  fur 
le  miracle  publié  dans  le  Man- 
dement de  Monfieur  le  Car- 
dinal de  Noailles. 


D  LET- 


LETTRE  . D,El  L'A  U  T  E U  R 

I     A    U 
REVEREND     PERE    TQtJRNEMINE. 

o  W^  tè  ^  R"     ^'^f 

Vous  ferez  fans  doute  furpris  de  la  quef- 
tion,  que  je  prens  la  liberté*  de  vous  pro- 
pofcr.  Peur-êrre  même  trouverez-vpus  , 
qu'en  vous  la  propolànt  j'abuledes  marques 
de  bienveiiilbnce  ,  dont  vous  m*avez  ho- 
noré. Mais  le  choix,  quejefaisde  vous 
dans  cette  occafion,  doit  vous  prouver  que 
je  (ai  l'arcendaut,que  vos  vertus  &  vos  lu- 
mières vous  donnent  lur  ïcs  Elprits  ,  parti- 
culièrement lur  les  perfonnes  de  votre  Com- 
munion. Voici  dcquoi  il  s'agit. 
-  Qiielque  éloignement  que  j'aie  toujours 
eu  pour  la  dilpute,  j'entreprens  un  Ouvra- 
ge de  Controverfe.  Je  ne  iîiurois  h  pu- 
blier dans  cette  conjond:ure  ,  i'ans  faire 
mention  d'un  Mandejncnt ,  que  Monfieur 
le  Cardinal  de  Noailles  vient  de  donner,  & 
d'un  événement  prétendu  miraculeux,  qui 
en  a  été  i*occafion.  Ce  Prélat  l'ai  lègue 
comme  ////  miracle  capable  de  convaincre 
les  nouveaiix  rcnnis  ^  q  ne  Je  fus  Chrïji  ejl 
réelleme:U  préfent ,  Ï3  qtiïl  veut  être  adoré 
dans  un  ficrement  ,  par  lequel  II  opère  de 
pareils /'/'i^^igfj'.  Je  demande,  font-ce  là  des 
idées  de  Monficur  ie  Cardinal  feulement 


Lettre  de  l'Auteur  au  T.  Tournemhte.  5 1 

&  de  les  difciples  ;  ou  fi  ce  font  celles  de 
tous  les  bons  Catholiques  ?  Le  fait ,  qu'on 
nous  rapporte,  eft-il  regardé  comme  miracu- 
leux par  toute  \à  France,  ou  s'il  n'cft  reçu 
pour  tel  que  par  un  petit  nombre  de  Fran- 
çois ? 

J'avoue  que  cette  quefticn  fcmbie  avoir 
quelque  chofe  de  captieux  ;  mais  j'ai  trop 
de  preuves  de  votre  pénétration  pour  olèr 
me  promettre  de  vous  lurprcndre  ,  quand 
même  je  manquerois  afTez  de  candeur  pour 
en  faire  felfai.  Mais  pour  me  mettre  à  cou- 
vert de  toute  ombre  de  icupçon  fur  ce  fu- 
jet ,  je  veux  vous  déclarer  naïvement  l'u- 
iage  que  je  me  propofe  de  faire  de  votre 
réponfc. 

Si  vous  vous  infcrivez  en  faux  contre  le 
prétendu  miracle ,  dont  j'ai  parlé ,  je  le  tien- 
drai par  cela  même  fufFilàmmenr  décrié ,  dc 
je  dirai  à  l'Auteur  du  Mandement  ;  Vou- 
driez-vôus  que  les  Proteftans  regardafîent 
comme  un  miracle  ,  opéré  pour  jufti fier  vo- 
tre fyftéme  fur  l'Euchariftie  ,  un  événe- 
ment, que  vos  plus  zélez  deffenfeurs  taxent 
eux-mêmes  de  iuppofition  ?  Qtie  fi  vous 
admettez  au  contraire  l'argument  d@  Mon- 
ffcur  le  Cardmal,  j'avoue  que  je  me  fervi- 
rai  de  cet  aveu  pour  rendre  fuipeéle  aux 
nouveaux  réunis ,  &:  à  tout  le  corps  des 
Proteflans,une  Communion,  qui  met  parmi 
les  fondcmcns  delà  foi  un  fait  auffi  douteux 

D  z  que 


5*  1  Lettre  de  l'Auteur  au  î*.  Tournemine. 
que  celui  qui  nous  efl:  allégué  par  ce  Pré- 
lac  ;  &  des  conféquences  auffi  peu  fondées 
que  celles  qu'il  en  tire. 

J'efpère  que  mon  ingénuité  m'obtiendra 
la  grâce  de  mon  indilcretion  ,  fuppofé  que 
ma  demande  vous  ait  paru  indifcrètc.  A- 
près  tout  je  vous  crois  trop  bon  Catholi- 
que pour  nier  un  fait  avéré, que  vous  croi- 
riez glorieux  à  l'Eglife  Komaine  ;  &  je 
vous  crois  trophommede  probité  pour  nous 
le  donner  comme  certain,  fi  vous  le  croiez 
faux  ,  même  fi  vous  le  regardiez  comme 
problématique. 

-  Quelle  que  foit  la  réponfe  ,  dont  il  vous 
plaira  de  me  favorirer,&  quelque  différen- 
ce qu'il  puifle  y  avoir  dans  nos  pcnfées  fur 
la  Religion,  je  vous  prie  d'être  fortement 
convaincu,que  j'admire  la  fupériorité  de  vos 
'  talens,que  je  déplore  le  malheur  que  j'aide 
vivre  loin  dun  homme,  dont  je  me  forme 
de  fi  grandes  idées,&  que  je  regarde  vos  Ou- 
vrages comme  des  oracles  d'érudition  ,  aux- 
quels j'ai  fouvent  recours.  J 'ai  l'honneur 
d'être  avec  refped:, 

MONSIEUR 

Votre  très  humble  ,  &c. 

^  De  la  Haye  le  20,  Septembre  lyzj. 

P.     S. 

Vous  jugerez  bien  par  le  fryle  de  ma  let- 
tre ,  que  je  ferai  obligé  de  la  rendre  publi- 
que avec  votre  réponfe. 

LET- 


LETTRE 

DE      L'  A    U    T    E    U   R 

A  MADAME  CHARLOTE  DE  ...  . 

M  E 

On  m'a  rendu  une  Lettre  Jîgnée  Chariot^ 
te  de  St.  .  .  .  J'avoue  ingénument  que  ce 
nom  m  et  oit  inconnu,  mais  je  favois  il  y  a 
long-temps  les  grandes  qualitez  de  celle  qui 
le  porte.  Elles  m'ont  paru  tracées  toutes 
enfemble  dans  cette  Lettre ,  ^  dès  que  j'y 
ai  jette  les  yeux  ,  j'ai  connu  que  c^étoit 
vous.,  Madame,  qui  me faifiez  l'honneur 
de  ni  écrire.  L'encens  ,  que  vous  me  don- 
nez, ,  ne  m'a  pas  enivré  :  ^je  découvre 
fans  peine  le  principe  d'où  il  vient.  Oejï 
une  Fille  toute  vouée  au  fervice  du  Ciel , 
^  dont  la  charité  eft  la  pajjlon  dominan- 
te .^  qui  me  dit  des  chofes  flateufes ,  &  qui 
fi  fer t  de  ce  pieux  fratagéme pour  me  fai- 
re travailler  à  les  mériter. 

On  ne  fauroit    voir  fans  une  extrême 

édification   la  piété  .^  qtie  vous  témoignez 
pour  ceux  que  vous  croiez  ddiîs  l'erreur. 

'Plût  à  T)ieu  que  le  malheur  des  errans^ 

on  de  ceux  qu'on  regarde  comme  tels,  n'eût 
jamais  produit  dan  9  l'ame   des  Chrétiens 

que  de   tendres  foins  pour  les  ramener  ! 

D  3  ya- 


54  Lettre  de  l" Auteur 

y  adreffe  des  prières  ferventes  au  Ciel  pour 
lut  demander  y  que  cet  amour  y  dont  vous  pa- 
roi ffez,  fi  pénétrée  pour  la  vérité ^  vous 
obtienne  la  grâce  de  la  connoitre.  On  fi- 
roit  amplement  dédo^nmaq^é  des  travaux 
d'une  vie  toute  emploièe  à  la  méditation  ^ 
à  f  étude  ,  fi  l'on  avoit  contribué  à  ce  grand 
ouvrage.  Je  feus  le  plai/ir^  que  Ion  auroit 
à  ramener  dans  le  bercail  de  Je  fus  Chrifi 
iine  Brebis^  qui  n  en  ejî  firtie  que  pour  avoir 
été  mal  dirigée.  Mais  ceft  là  bien  moins 
r objet  de  nos  efpérances  que  de  nos  vœux, 

J'ai  toujours  déploré  la  manière ,  dont 
on  traite  ordinairement  les  matières  con- 
troverfées  parmi  les  Chrétiens  %  elle  afin - 
vent  plus  contribué  à  les  confirmer  dans 
leurs  préjugez,,  qu'à  les  en  retirer.  La  con- 
troverfe  ejî  devenue  un  exercice  d'ejprit , 
où  chacun  veut  fe  difîinguer.     L'on  cher- 
che moins  à  faire  triompher  la  vérité ^  qu'à 
remporter  des  viéîoires  pour  le  parti ,  dans 
lequel  on  eft  engagé.    Cette  réflexion  n'eft 
pas  defiinée   à  apojîropber  vos  ^oéfeurs 
feulement  :  elle  regarde  aujfi  quelques-uns 
de  ceux  de  notre  Commun io7i.     Ceft  ce  qui 
m'a  toujours  infpiré  de  la  répugnance  pour 
les  Ecrits  polémiques ,  CT*  qui  m'engagera 
à  éviter  autant  que  je  le  pourrai  des  confé- 
rences fur  ces  fortes  de  Jiijets.     Je  nai 
pourtant  jamais  ce  (je  de  chercher  un  homme  ^ 
qui  eut  dans  lapratique  cette  docilité  ^  cette 

droi' 


à  Madame  Char  lot  e  de  .  ,  ,      5-5: 

droiture  ,  dont  nous  faifons  tous  frofejjhn 
dans  la  Jfeculation.  ^^uel  plaïfîr  d'ouvrir 
fin  cœur  k  un  pareil  homme  ,  Ç9  de  lui  dire 
fans  refirve  tout  ce  quon  penfe  fur  la 
Religion\ 

L'idée ,  qtion  nous  a  donnée  de  feu  Mon  - 
fieur  l' Archevêque  de   Cambrai  ,   certain 
cara6îere  de  douceur  répandu  daris  quel' 
ques-uns    de    fes    Ecrits  y  m'avcient  fait 
fiupçonner  ,  que  l'on  ponrroit  trnnverréu' 
nies  en  fa  perfonne  les  qualités^.,  qitefavois 
cherchées  vainement  par -tout  ailleurs.  Il 
étoit  à  Mous  r  année  dernière  ,    lorsque  je 
pafai  à  Bruxelles  en  revenant  d Aix  la 
Chapelle,  Il  auroit  eu  une  de  mes  vifites^fl 
des  affaires  indifpenfibles  ne  rnavoient  rap- 
pelle à  la  Haye.     Combien  de  vœux  n'ai- je 
pas  formez  depuis  ce  temps-là  ^ponr  qu'il 
y  eût  de  la  tolérance  chez  vous ,  ^  quun 
homme  de  mon  caraBere  pût  y  aller  en  li- 
berté, non  pour  mettre  en  problème^  s"" il r(} 
dans  la  vérité  ^   ou   dans  l'erreur  ,   mais 
pour  parler  fans  contrainte  avec  les  per- 
fonnes  célèbres  de  votre  Communion  !  Nous 
ne  formerons  probablement  jamais  que  de 
vains  defirs  fitr  cet  article.     Fournijfrz 
moi  les  moiens  de  fuppléer  à  ce  défaut.  Ré- 
pondez moi   du  cœur  d'une  perfbnie  que 
vous  choifrez  :  je  fuis  prêt  à  entrer  en 
matière  avec  lui.  Il  me  femble  qri'un  hom- 
me, qui  fer  oit  bon  Chrétien  Ï3  bon  Logi- 
D  4  ciiyi 


^6  ■  Lettre  de  V Auteur 

cien  tout  enfemble  ^  fie  fauroit  refufir  queU 
que  s  conditions  y  dont  je  voudrois  faire  le 
préliminaire  de  nos  Conférences. 

I.  Ne  fas  aggraver  l'erreur  de  fin  an- 
tagonïfie.  Un  Chrétien  doit  fe  conduire 
à  Regard  des  fautes  de  fpeculation  ,  dans 
lesquelles  tombe  le  prochain  ^  comme  dans 
celles  de  pratique,  ^land  le  prochain  com- 
met des  crimes ,  il  n'efl pas  permis  d'être 
ingénieux  à  les  exaggerer  :  la  charité  ne 
fouffre  pas  qu'on  les  envi fage  par  les  côte 2^ 
odieux  uniquement  :  elle  veut  qu'on  les 
extenue ,  autajtt  que  la  Jlncérité  &  la  bonne 
foi  le  peuvent  permettre»  IDe  même  la  cha- 
rité demande  qu'on  excufe  les  erreurs  ,  au- 
tant qu'elles  font  excufabl^s.  Nous  avons 
tous  befoin  de  cette  maxi.ie  ;  nos  Contro- 
verfiftes  é^  les  vôtres  l'ont  violée  enplus 
d'une  occafîon:  Ils  ont  fait  fouvent  envi  fa- 
ger ,  comme  des  points  fondamentaux  de  la 
Religion  ,  certains  articles ,  qtii  étoient 
moins  du  rejfort  de  la  Théologie  que  de  la 
Metaphyfîque.  Un  figne  de  croix  a  parti 
quelquefois  aux  Réformez  une  fnperfi- 
tion  intolérable  :  le  chant  des  ^feaumes  en 
Langue  vulgaire  a  fouv&it  paru  un  blaf- 
phéme  aux  Catholiques  Romains. 

I I.  S'il  y  a  de  finjuftice  à  aggraver  une 
erreur  ,  il  y  en  a  beaucoup  plus  encore  à 
empoifonner  les  intentions  de  celui  qui  er* 
re ,  iê  je  voudrois  auffi  quelle  fût  entiè- 
rement 


à  Madame  Char  lot  e  de  .  .  \      57 

rement  bannie  de  nos  Conférences.     On 
taxe  facilement  veux  qui  fe  trompent  d'être 
animez  dun  dejfeinfunejie ,  de  vouloir  r en- 
ver  fer   la  Religion  &  les  bonnes  mœurs  : 
mais  quelle  circonfpediion  ne  doit  point  être 
apportée  à  des  reproches  de  ce  genre!  ^el- 
le démonft  rat  ion  ne  doit-on  pas  avoir  avant 
que  de  former  même  ce  foupçon  \    Glu  il  eft 
peu  vraifemblable  que  la  fociété  nourriffe 
beaucoup  de  pareils  Monfires  dans  fin  fein! 
Sur-tout  quily  a  de  barbarie  à  accufer  de 
pareils  motifs  un  homme  ,  qui  fiuffre  pour 
fa  Religion  !  Il  ejt  probable  que  ceux  qui 
endurent  une  forte  de  martyre  ,  dans  quel- 
que fe  cl  e  que  ce  foit ,  le  font  par  le  dejir 
qu'ils  ont  de  fe  fauver.  ^wi,  un  Faquir 
des  Indes  y  qui  paffe  des  jours  entiers  dans 
une  foffe  fans  boire  ni  manger^  fans  voir 
la   clarté  du  jour  '^    un  Faquir  ,     qui  ne 
prend  de  fommeil  que  fur  nue  corde  fuf- 
pendue  ,  en  forte  que  fes  jambes  s'' enflent 
par  la  quantité  d humeurs  qui  y  tombent  ; 
un  Faquir  ,   qui  s'impofe  la  loi  de  tenir 
jnfques  à  la  mort  les  bras  élevez  dans  l'air^ 
&  qui  fait  perdre  à  fes  jointures  leur  fou- 
plejje  naturelle  ,  jufques  là  qiiil  ne  peut 
plus  baiffer  fes  bras  ;  un  autre  ,  qtti  tour- 
ne toujours  les  yeux  vers  le  feleil ,  jufques 
à  fè priver  entièrement  de  la  lumière  :  des 
hommes  de  ce  caracfere  agijfent-ils  par  de 
mauvais  mot  ifs  "^^  Le  defir  du  faUit  neutre- 
05-  t'il 


58  Lettre  de  l'Auteur 

t 'il  pour  rien  dans  leurs  pénitences!  ^toi, 
un  Moine  de  la  Trafe ,  qui  s'enterre  eii 
quelque  façon  pendant  fa  vie^  ou  plutôt 
qui  fe  condamne  à  un  tourment  perpétuel'^ 
^ioi ,  un  Réformé ,  qui  foujfre  conftam-  ^ 
me7it  trente  années  de  galères ,  ^  qui  ex- 
pire fous  le  bâton  d'un  Comité  impitoiable  y 
pltitôt  que  de  lever  le  bonnet  devant  une 
hoftie  ?  ^oi ,  Madame  Charlote  de  St. . . . 
qui  a  renoncé  à  tant  de  biens  ^  à  tant  de 
charmes  ,  pour  fuivre  un  des  genres  de  vie 
le  plus  aujfère  de  la  Religion  Romaine  \  ^ 
Mlle  de ...  fa  Jœur^  qui^pour  ne  pas  aban- 
donner la  Religion  ^roteftante ,  a  fait  les 
mêmes  facrijicesl  ^loi,  toutes  ces  perfen- 
nes  11  ont  que  des  motifs  condamnables  dans 
leur  conduite  ?  ^loi -,  le  defir  du  falut 
n^ entre  pour  rien  dans  leurs  démarches} 
§^ù  pourroit  concevoir  des  penfées  fi  in- 
jurieufes  ^  JÎ  extravagantes  ? 

II î.  Je  vouârois  que  dans  les  Conféren- 
ces far  la  Religion  on  cherchât  à  injiruire 
fin  antagonifte  y  plûtâ^  quà  Vembarajfer  G) 
à  le  confondre.  'Deux  per fouit  es  ,  qui  rai- 
fonnent  furla  Religion^  ont  chacune  le  mê- 
me intérêt ,  c'efl  de  connoùre  celle  qui  eft  la 
véritable  :  fi  c'eft  là  ce  qu^ elles  cherchent , 
elles  doivent  pefer  les  argumens  quon  leur 
propofe  ,  en  faire  fient ir  elles-mêmes  la 
force  ,  fi  on  les  a  énervez,  en  les  propo- 
fiant, 

IV. 


à  Madame  Cbarlote  de  .  .  .       ^^ 

IV.  Il  fer  oit  important  que  Von  établit 
avec  netteté  Vétat  des  que/lions  :   cela  ejl 
cjfenriel  dans  toutes  les  Conférences  ,  farti- 
culicrement  dans  celles  qui  roulent  fiir  les 
matières    controverfées.       Vos    ^ofleurs 
nous  livrent  fouvent  comme  des  abus  ,  fui^ 
vis  feulement  par  le  Peuple ,  ^  non  auto- 
ri/ez,  par  l'Eglife  ,  quelques-uns  de  vos 
dogmes   ^    de  vos  pratiques  :   quon  nous 
marque  ces  abus  :    que  dans  cette  lifte  il 
ny  en  ait  aucun  de  ceux   que  l'Eglife   a 
autonfèz.  Monfieur  Rohault^le  Tère  Male^ 
branche  ,  @  quelques  autres  ,  ont  tiré  de  la 
fupériorité  de  leur  génie  ,  tout  ce  quil  a 
pu  leur  fournir  pour  mettre  le  dogme  de 
la  Tranfubftantiat ion  à  couvert  du  repro- 
che de  contradiction  ,    dont  nous  Savons 
chargé',  ils  fe  font  infcrits  en  faux  contre 
des  explications  quon  en  avoit  données  ,  ^ 
qui  ouvraient  le  flanc  de  toutes  parts  à  nos 
obje[iions.     Mais  ces  explications  ,   qu'ils 
ont  rejettées  ,  font  celles-là  précifément 
qui  ont  été  données  par  le  Concile  de  Tren- 
te ,   ^   quil  commande    de  recevoir  fous 
peine  danathême.     Ce  neft  pas  pour  en- 
trer en  lice  que  j  allègue   cet  exernple  , 
ceft pour  expliquer  ma  penfée.     Je  veux 
donc  que  r homme  ,   avec  qui  f  aurai    des 
Conférences  ,  me  faffe  d'abord  la  lifte  de 
toutes  les  propofitions  qu  il  veut  fout  enir  ^^ 
de  toutes  celles  quil  m'abandonne,     ^e 

fi 


6o  Lettre  de  l' Auteitr 

Ji  parmi  ce  quïl  rn  abandonne  tl  fe  trou- 
ve quelquun  des  points  décidez  pas  l'E- 
glife  Romaine^  je  ferai  en  droit  de  lui  faire 
avouer  que  l'E glife  a  erré ,  que  fan  Tri- 
bunal ne  doit  pas  être  regardé  comme  in- 
faillible, ^le  fî  au  contraire  il  admet  tout 
ce  que  V  E glife  décide^  il  faut  qu'il  s^  enga- 
ge à  le  foâtenir-f  quil  réponde  aux  objec- 
tions ,  qui  foppoferai  contre  ces  fortes  de 
dogmes ,  ^  quil  nefe  ferve  pas  des  bou- 
cliers des  'Fhilofophes ,  à  moins  quils  ne 
fbient  marquez  au  coin  des  Théologiens , 
£9  des  Conciles  ,  à  qui  feuls  appartient  le 
droit  de  décider  ce  qui  eji  de  foi^  ou  ce  qui 
ne  feft  pas.  ^e  mon  côté  je  fuivrai  la 
même  maxime.  J'aurai  foin  de  déclarer 
quels  font  les  articles  de  ma  foi,  ^  j'a^ 
bandonnerai  tout  le  refte. 

V.  Cette  maxime  nous  conduit  a  une  au- 
ire.  Nous  ne  nous  engagerons  point  h  a- 
àofter  tous  les  argumens ,  que  les  Do5feurs 
particuliers  de  notre  Communion  ont  avan- 
cez ,  en  faveur  des  Dogmes  que  nous  admet- 
tons Nous  ne  nous  engagerons  pas  à  ré- 
pondre aux  objc^ions  ,  qu'on  peut  faire  rai- 
formahlement  contre  ces  afgumens-lk  ,  CT 
nous  n'y  prendrons  aucune  part.  Je  déclare 
par  avance  que  s'il  ny  a  aucun  dogme  de  no- 
tre Ré  for  mat  ion  y  auquel  je  n'adhère  y  Un  y 
a  pourtant  aucun  des  Traitez ,  qui  ont  été 
faits  pour  les  foûtenir  ,    que  j^ adopte  dans 

ton- 


à  Madame  Char  lot  e  de  .  .  ^      6i 

toutes  fes  parties.  Vous  parliez  d'un  hom- 
me i célèbre  parmi  nous ,  dans  la  Lettre, que 
vous  m'avez  fait  Vhonneur  de  m'' écrire  :  je 
Vai  toujours  regardé  comme  digne  de  grands 
éloges  ;  //  auroit  mérité  de  fervir  de  modèle 
à'  fonjiècle,  s'il  avoit  eu  autant  de  jujiejje 
dans  fes  raifonnemens ,  é^  autant  de  ctrcon- 
fpe£fion  dans  fes  narrations,  que  de  viva- 
cité dans  fon  imagination  ,  &  de  hardtejje 
dans  fes  conjeBures.  Mais  il  faut  avouer 
que  cétoit  un  de  ces  hommes  ,  qutin  amour 
trop  véhément  pour  la  vérité  fait  quelque- 
fois tomber  dans  le  menfonge ,  embrajjant  trop 
légèrement  tout  ce  qui  fattoit  Ça  caufe-i  & 
qui  a  fouvent  donné  occafîon  à  rejetter  les 
vrais  momtmens  de  la  Ré  formation,  pour  en 
avoir  érigé  de  chimériques. 

VT.  Il  eji  àfouhaitter  quon  nefe  fafje  point 
de  honte  de  reconnaître  en  certaines  rencon- 
tres, qu'on  s'eft  trop  avancé  fur  tel ,  on  fur  tel 
article ,  que  lantagomfie  a  eu  rai  fon  par  rap- 
port à  tel ,  ou  tel  argument ,  quon  avoit  rejet- 
té  dans  la  chaleur  de  la  dtfpute.  Il  ne/l  prefque 
pas  pofible  que  dans  de  longues  Conférences, 
fur  des  matures  aufji  combinées  que  celles  de 
la  Religion  ,  on  ne   laiffe  échaper  incidem- 
ment bien  des  raijons  foibles ,    qui  ne  dimi- 
mient  rien  de  la  bonté  de  la  canfe  qu'on  foû- 
tient.      Celui  qui  a  rai  fon  dans  le  fonds  , 
pnitfe  tromper  dans  quelqu'une  des  preuves , 
fur  lefquelles  il  veut  apuierfa  thefe.    Par- 
mi 


6z  Lettre  de  V auteur 

mi  des  ferfonnes  y  qui  font  entrées  en  confé- 
rence de  bonne  foi ,  ô'  dans  le  louable  dejfem 
de  s'écimrcir  ,  ft  elles  errent  ,  ou  de  rame- 
ner les  errans ,  //  doit  être  permis  de  rappel- 
les ces  propofitions ,  quon  a  avancées  trop 
légèrement.  Combien  d' Auteurs  ^  fur  tout 
combien  de  Controverfijtes  ont  fait  tort  à  la 
bonne  caufe  ,  pour  ne  vouloir  pas  démordre 
de  certains  fophifmes  ,  qutls  avoient  em- 
ploies pour  la  défendre! 

VII.  Je  voudrois  qu  avant  que  de  com- 
mencer des  Conférences  on  s'engageât,  par 
une  réfolution  inviolable  O"  p^r  un  ferment 
folemnel,  de  fe  reconnoître  vaincu  ,  fi  lo7i 
croit  V  être  en  effet.  Ou  plutôt  je  voudrots  que 
Von  regardât  comme  la  plus  belle  vi[îoire  , 
celle  quon  remporte  fur  les  préjugez  de  /V- 
ducation  &  ^e  la  naijfance.   Nous  admirons 
Mr.  le  Cardinal  de  Noailles  ,  qui  donne  au- 
jourd'hui des  exemples  de  fermeté,  dignes  de 
pajfer  jufquà  la  poftérité  la  plus  reculée  ; 
mais  n  admirerez-vous  pas aufi  des  hommes 
dociles  ,  qui  feront  cet  aveu  fi  difficile  h  no- 
tre orgueil  ;  nous  avons  erré  jttfques  à  ce 
Jour ,  nous  confacrons  le  refie  de  notre  vie 
à  publier  cette  vérité ,  que  nous  avions  eu  le 
malheur  de  méconnoïtre. 

J'ai  été  fi  diffus  ,  Madame ,  dans  mes 
premières  maximes  ,  que  je  nofe  en  propo- 
fer  d'autres ,  qui  ne  font  peut-être  ni  moins 
effentielks  ,  ni  moins  négligées:  mais  vous 

'         avez 


a  Madame  Chariot e  de  .  .  ,       65 

avez  trop  de  pénétrât  ion  pour  ne  pas  apper* 
cevoir  ï  utilité  que  l'on  retirer  oit  d\tne  Con- 
férence formée  fur  le  plan  que  Je  viens  de  tra- 
ter  y  à-  que  fai  dans  l'ifprit  &  dans  le  cœur. 
Ne  me  demandez  pas  que  je  vous  en  allègue 
quelqutme ,  qui  aitfmvi  ceprojet4à  :^/ere- 
connois  que  je  nen  ai  jamais  vu  de  pareille. 
U aigreur  &  la  vanité  entrent  dans  tous  les 
débats  des  Savans  :  ^  quoiqu'une  des  pre- 
mières loix ,  nécejfaires  pour  connoître  la 
Religion  ^foit  de  dépouiller  ces  dijpofitions ,  on 
neles quitte  prefque jamais  entièrement  quand 
on  entreprend  de  combattre  pour  elle. 

Mais  je  crains  que  la  longueur  de  cette 
.  Lettre  ne  vous  fafje  repentir  de  m' avoir 
fourni  Voccafion  de  l'écrire:  je  ne  faur  ois  pour- 
tant la  finir  fans  vous  témoigner  ma  reconnoif 
fance  pour  les  invitations  que  vous  me  faites, 
pour  l'agréable  idée  de  vie  que  vous  me  tra- 
cez ,  d^'  que  je  pourrois  me  promettre  dans 
l'Eglife  Romaine  ;  j'efpere  que  ces  fortes  de 
confidérations  n'entreront  jamais  pour  rien 
dans  la  préférence  que  je  donnerai  à  une  Re- 
ligion. Il  vaut  mieux  être  avec  St.  Paul 
dans  les  ch aines  i  qu  avec  Néron  fur  le  thro- 
ne  de  IVnivers.  Pourvu  que  la  Commu- 
nion y  dans  laquelle  je  veux  vivre  (^  mou 
tir  y  fait  celle  de  J.  C.je  ferai  gloire  de  la  fui- 
vre,  fut  ce  au  milieu  des  feux  cr  des  flam- 
mes,  comme  lui,  ^le  fi  lafoiblejje  humai- 
ne me  fait  fov.haiter  avec  ardeur  de  ri  être 

ja- 


6 4  Lettre  de  V Auteur  àMad.  de.,, 
jamais  expofè  à  une  fi  violente  tentation-, 
Dieu  m'efi  témoin  pourtant ,  que  je  lui  de- 
mande avec  plus  d^ardeur.  encore  la  grâce  de 
la  foutemr,s'il  étoit  déjà  gloire  de  m*y  appeU 
1er.  y  ni  Vhonnenr  dêtre  avec  tout  h  refi 
p6i  &  tout  l'attachement  imagmabl  y       ■   > 


MADAME 


Votre  très  humble  6c  très 
obéiflant  ferviteur 

SAURIN; 

De  la  Haye  le .  .  . 
Août  j  716. 


L' E  T  A  T 

D  U 

eHRISTIANISME 

EN    FRANCE, 

.  :  L  E  T  T  R  E  S         r  h 

aux  Catholiques  Romains  >r 

aux  Prpteftans    temporifeuriS> 

&auxDéiftes. 

PREMIERE    PARTIE, 

^ii  confient  quelques  Lettres  adref* 
fies  aux  Catholiques  Romains,,  '  ' 

Première    LETtRE, 

Où  ron  examine  Ji  chaque  Particulier 
doit  examiner  la  Religion, 


M 


E  s  s  I  E  u  R  s. 


Le  devoir  ,  que  nous  impofons  à  tous 

les  Chrétiens  d'examiner    la  Religion, 

Tom,  L  E  Ypas 


66  L'Etat  dn  ChriftUniJine  en  France, 

vous  a  toujours  prévenus  contre  nous. 
Vous  croiez  les  Particuliers  incapables 
idè  cet  examen.  Vous  prétendez  que 
iiièu ,  pour  fuppféer  à  leur  împuifTance ,  a 
dreffé  dans  FEglife  un  Tribunal  infailli- 
ble, tjue  c'elt  fur  les  décîfions  de  ce  Tri- 
bunal que  chacun  doit  fe  régler  en  ma- 
tière de  Religion,  &  non  fur  les  idées 
de  fon  efprit  &  fur  le  diftamen  de  fa 
confcience.  C'efl  une  de  nos  plus  im- 
portantes &  de  nos  plus  difficiles  Con- 
tre verfes.    Il  elt  quelquefois  arrivé  aux 

^Catholiques  Romains  &  aux  Proteftans , 
qui  ont  entrepris  de  la  traitter,  d'avan- 
cer des  proportions ,  auxquelles  il  leur  a 

•^^f^lfu  renoncer,  quand  il  a  été  queftion 
d'établir  d'autres  points  de  leur  Doftri- 
ne.    Et  il  ny  a  eu  fouvent  que  nos  En- 

•^^mis  communs,  je  veux  dire  les  Incré- 
dules, qui  aient  tiré  avantage  de  cette 
difpute. 

Pour  éviter  cet  écueil ,  envifageons 
notre  fujet  fous  deux  points  de  vue.  i. 
Par  rapport  aux  différentes  idées,  que  les 
Catholiques  Romains  &  les  Proteftans 
fe  forment  fur  l'examen  de  la  Religion. 
1.  Par  rapport  aux  conféquences  fophi- 
iliques ,  que  les  Incrédules  tirent  de  cet- 
te différence. 

•;    I.  Par  rapport  aux  différentes  idées, 

^ue  les  Catholiques  Romains  &  les  Pro- 

te- 


teftans  fe  forment  fur  Pexaraen  de  la  Re- 
ligion. Cette  propofition;  Vn  Tarficu- 
lier  eft  incapable  d'examiner  la  Religion  , 
peut  avoir  deux  fens.  i .  Elle  peut  figni- 
fier,  qu'il  n'y  a  aucun  point  de  Religion, 
fur  lequel  un  Particulier  puiffe  fe  déter- 
miner par  lui-même ,  qu'il  doit  toujours 
prendre  le  parti  de  la  foumiflion ,  rtiême 
fur  cette  queftion  ;  Y  a-t-il  une  Eglife , 
aux  déciiions  de  laquelle  on  doive  fe  fou- 
mcttre?  On  peut  auiîi  donner  à  cette 
propofition  un  fens  moins  étendu ,  &  ne 
deffendre  l'examen  qu'à  ceux  auxquels 
on  aura  prouvé,,  qu'il  y  a  une  Eglife  in» 

faillible.  ;:-^"^::  : 

Je  ne  rechercherai  point  ici,  dans  quel- 
le de  ces  deux  fignifications  vos  Dodeurs 
ont  admis  cette  propofition.  Je  me  croîs 
en  état  de  prouver  qu'ils  font  quelque- 
fois adoptée  dans  l'une  &  dans  l'autre* 
Mais  fans  faire  aucun  incident  fur  ce 
fujet,  je  me  déclare  contre  toutes  les 
deux. 

Cette  propoiîtîon  ,prife  dans  là  premiè- 
re fignification ,  me  femble  non  feulement 
fauffe,  mais  d'une  contradiction  palpa- 
ble :  fi  quelques  Catholiques  Romains 
Tont  admife  dans  ce  fens,  je  préfume 
que  c'a  été  par  inadvertance  dans  lâcha* 
leur  de  la  difpute.  J'ai  mis  parmi  les 
loix  de  nos  controverfes ,  que  ceux  à  qui 

E  %  il 


68  ISEtat  du  Chriftianijme  en  France^ 

il  échaperoit  de  ces  fortes  de  propolî- 
tions;  auroient  le  droit  de  les  rappeller, 
&  que  leurs  antagonifles  ne  leur  rcpro- 
cheroient  pas  de  les  avoir  avancées  ;  je 
'me  foumets  le  premier  à  cette  loi.  Je 
ne  tirerai  aucun  avantage  des  contradic- 
tions de  quelques-uns  de  vos  Doéteurs 
fur  ce  fujet  ,  pourvu  qu'ils  les  desa- 
vouent. 

Qui  pourroit  admettre  de  fang  froid 
la  première  fignification  de  la  propor- 
tion ,  dont  nous  parlons  ?  Un  homme , 
qui  me  dit  que  je  fuis  incapable  d'examen 
fur  tous  les  points  de  Religion:  qu'il 
n'y  en  a  aucun,  à  1  égard  duquel  je  ne 
doive  prendre  le  parti  de  la  foumiffion: 
que  je  n'ai  pas  môme  la  faculté  d'exami- 
ner, s'ilell  raifonnable  que  je  le  pren- 
'ne,  un  tel  homme  veut  me  prouver ,  que 
la  raifon  demande  que  je  me  foumettc. 
Si  je  lai  fais  des  objeftions  ,  il  me  ré- 
■  pond.  Il  conclut  de  la  foiblelfe  de  mes 
difficultez,  &  de  la  force  de  fes  argu- 
mens ,  que  je  fuis  déraifonnable,  fi  je  re- 
fufe  de  me  foumettre.  Mais  que  fuppo- 
fe  un  hom.me ,  qui  agît  avec  moi  de  cet- 
te manière?  Ne  fuppofe-t-il  pas  que  je 
fuis  capable  de  raifonnement,  du  moins 
fur  le  fujet ,  dont  il  efl  queflion  entre  lui 
&:  moi  ?  Ne  fuppofc-t-il  p.is ,  lorfqu'il  fe 
donne  taut  de  mouvemens  pour  me  per- 

fua- 


Première  Partie»  6^ 

fuader  d'embrafTer  fes  opinions ,  que  j'ai 
droit  de  me  conduire  à  cet  égard,  furies 
idées  de  mon  efprit ,  &  fur  le  diétamen  de 
ma  Confcience  ?  Mais  fonder  fur  le  prin- 
cipe ,  qu'un  homme  elt  capable  d'examen, 
tout  ce  qu'on  lui  propofe  pour  lui  prou- 
ver qu'il  n'ell  pas  capable  d'examen, 
n'eft-ce  pas  une  contradiftîon  palpa- 
ble? 

Comment  pourroit-on  attendre  de 
nous ,  que  nous  entraflîons  en  conféren- 
ce avec  des  antagoniftes ,  qui  deman- 
dent pour  préliminaire  ,  que  quelques 
évidentes  que  puilTent  être  nos  raifons 
contre  eux,  nous  rcconnoitrons  qu'elles 
manquent  d'évidence  ;  que  quelque  faux 
que  puifle  nous  paroitre  le  raifonne- 
ment  qu'ils  feront  contre  nous  ,  nous  le 
recOnnoitrons  pour  jufle:  que  foit  qi^e 
nous  les  battions ,  foit  qu'ils  nous  battent , 
nous  nous  rcconnoitrons  également  vain- 
cus. Car  s'il  arrive  que  dans  nos  confé- 
rences fur  cette  queflion  ,  Y  a  t-îl  une 
Eglife  infaillible?  ils  nous  allèguent  des 
raifons  fupérieures  aux  nôtres ,  il  faudra 
nécelTairement  par  cela  même  que  nous 
nous  reconnoifiîons  vaincus.  Que  fi  au 
contraire  nos  raifons  font  fupérieures 
aux  leurs ,  il  faudra  encore  que  nous  flif- 
fions  le  même  aveu  :  car  nous  aurons 
accordé  par  avance,  que  fur  laquellion, 
E  3  dont 


jo  L'Etat  du  CMjîlanifme  en  France, 

il  s'agit,  nous  fommes  incapables  d'exa^ 
men:  que  nous  devons  nous  en  rappor- 
ter aux  décidons  infaillibles  de  cette  l'Egli- 
fe,  dont  i'exillence  fait  le  fujet  de  notre 
difpute.  Mais  faire  cette  çoncefîion  , 
c'ell  reconnoitre  que  toutes  nos  raifons , 
dès  qu'elles  manquent  de  conformité  a- 
vec  les  Oracles  de  cette  Eglife,  font  en- 
tièrement fophiiliques. 

Bien  plus  ;  Non  feulement  on  n'obtien^ 
dra  jamais  des  Proteftans ,  qu'ils  entrent 
en  conférence  fous  cette  condition ,  mais 
vous  avez  vous-mêmes  interdit  de  ne  pas 
l'exiger  d'eux.  Je  fuppofe  pour  un  mo-^ 
ment,  que  vos  raifons  l'emportent  fur 
îes  miennes.  Par  cela  même  que  j'aurai 
été  vaincu ,  vous  ferez  obligez  de  conclur- 
re,  que  je  ne  l'ai  point  été.  Car  quand 
je  cède  à  vos  raifons,  je  fuppofe  que  je 
,  connois  leur  fupériorité  fur  les  miennes  ; 
mais  vous  prétendez  vous-mêmes,  que  je 
fuis  incapable  de  dillinguer  une  bonne 
raifon  d'avec  un  fophifme  ;  par  confé- 
quent  vous  prétendez  que  j'ai  été  mal 
fondé ,  quand  j'ai  trouvé  vos  raifons  fu- 
périeures  aux  miennes.  Donc  vous  croîez 
que  j'ai  eu  tort  de  vous  céder,  &  que  je 
fuis  encore  en  droit  de  vous  réfifter ,  mal- 
gré révidence  des  raifons,  qui  avoient 
vaincu  ma  réfiflance. 
Je  ne  poufferai  pas  plus  loin  ces  argu- 

mens  ; 


Trêmière  Tartie.  71 

mens  ;  on  peut  les  voir  propofez  ,peut-ê- 
tre  avec  trop  de  chaleur,  mais  certaine- 
ment avec  beaucoup  de  clarté  &  avec 
beaucoup  de  force,  dans  un  Ouvrage  du 
Dofteur  Sçherloc ,  dont  Monfieur  de 
Joncourt,  Pafteur  de  l'Eglife  de  Bois-le- 
duc,  nous  a  donné  la  tradudion.  Je  ne 
faurois  afTez  en  recommander  la  leftu- 
re  à  ceux  qui  veulent  avoir  des  direç»^ 
tions  fur  nos  Controverfes.  Je  fuis 


MpssiiËyRS, 


Votre,  &c; 


E4  SE- 


li  VEtat  au  Chriftiam/me  en  France,. 

:    :'  SECOTSIDÈ  LETTRÉ, 

Ou  lion  examine  le  fécond  iens  de  cette^^ 
-  propofition:  1)n  Particulier  ejl 
incapable  d'examiner  la 


tni 


M 


E  S  SI  E  U  R  S, 


Cette  propofition ,  IJn  Particulier  eji 
incapable  d'examiner  la  Religion^  eft  fuf- 
ceptible  d'une  féconde  fignîiication  :  nous 
l'avons  marquée:  elle  peut  lignifier  que ,, 
la  queflion  de  l'infaillibilité  de  TEglife 
exceptée  ^  un  Particulier  doit  s'en  rap- 
porter à  FEglife  fur  tous  les  points  de  la 
Religion.  C'elt  dans  ce  fens  principa-- 
lement  que  la  plupart  de  vos  Dodeurs 
nous  interdifent  l'examen ,  &  qu'ils  nous, 
prêchent  la  foumifiion.  J'avoue  même 
que  leurs  argumens  font  fpécieux.  Quel 
triomphe  ne  femblent-îls  pas  être  en  droit 
de  fe  promettre,  quand  ils  tiennent  ce  lan- 
gage à  nos  Artifans  !  „  Vous  n'entendez 
5,  ni  Grec ,  ni  Hébreu  :  Vous  ne  favez 
„  ni  Critique,  niHilloire:  Vous  n'êtes 
„  ni  Théologiens ,  xii  Philofophes  :  Vous 
":;,  ignorez  l'art  de  démêler  un  bon  raifon- 
,,  nement  d'avec  unfophifme:  Vous  é- 

teg 


Crémière  Partie,  73 

„  tes  élevez  dans  des  occupations  méca- 

„  niques ,  &  toutes  les  circonltances  de 

5,  votre  vie  ,  répondant  à  la  nature  de 

5,  votre  éducation,  ont  plongé  de  plus 

5,  en  plus  votre  ama  dans  la  matière.  A- 

5,  vec  fi  peu  de  lumières,   comment  fe- 

5,  rex-vous  capables  de  juger  des  dog- 

„  mes  de  la  Religion  ?  Comment  péné- 

5,  trerez-vous  dans  l'Antiquité ,  pour  fa- 

5,  voir  fi  les  Livres  de  l'Ecriture  lainte 

„  font  des  Auteurs,  dont  ils  portent  le 

yy  nom ,  ou  fi  ce  font  des  Ouvrages  fuppo- 

„  fez  ?  Comment  reconnoitrez-vous  par- 

5,  mi  leurs  diverfes  leçons ,    celles  qui 

„  font  authentiques  ?  Comment  aurez- 

V,  vous  recours  aux  Langues  originales  > 

5,'  pour  favoir  fi  les  Verfions  font  fidèles? 

5,  Comment  diltinguerez-vous  les  con- 

5,  clufîons  du  vrai  Docteur  d'avec  les  cap- 

„  tieufes  conféquenccs  de  l'Hérétique? 

5,  Avec  un  efprit  fi  borné,  &  fi  peu  é- 

5)  claire,  pouvez- vous  prendre  un  parti 

„  plus  fage,  que  celui  de  vous  foumettre 

5,  à  une  Autorïtémajeure  ?  C'eilparcet- 

„  te  voie  de  la  foumiliion,quelesCatho- 

5,  liques  Romains  fe  délivrent  de  l'ef- 

,,  froiable  incertitude ,  où  jette  la  voie 

5,  de   l'examen.    Ils  fe  foutiennent  p^r 

„  la  force  de  l'Eglifc  :  Ils  voient  par  fe? 

5>  yeux:   Ils  marchent  fur  fes  pas  avec 

„  fermeté  :  Ils  fe  dépouillent  du  foin  de 

E  s  leu! 


74  L'Etat  du  Qhrifiianifme  en  France  y 

,,  leur  propre  conduite  dans  un  chemin  ^\ 
„  difficile ,  pour  fe  repofer  uniquement 
„  fur  la  Tienne.  Encore  une  fois  voilà 
des  argumens  très  fpécieux  ;  voilà  des 
des  objeftions,  qui  femblent  triomphan- 
tes. J'entreprens  pourtant  de  prouver, 
que  le  fécond  fens  de  cette  propofition 
eft  contradiftoire  comme  le  premier,  &; 
que  fi  la  contradidion ,  qu'il  renferme, 
n'efl  pas  d'abord  fi  fenlible,  elle  n*efl  pas 
moins  réelle.  J'entrepens  de  prouver, 
que  fi  votre  raifonnement  conclut  contre 
mol,  il  conclut  aufîi  contre  vous  :  Que 
s'il  en  réfulte ,  qu'un  efprit  droit  ne  fau- 
roît  être  Proteftant ,  il  en  réfulte  auffi 
qu'il  ne  fauroit  être  Catholique  Romain, 
En  voici  la  preuve. 

Si  vous  voulez  que  je  me  foumette  a- 
veuglément  aux  décifions  de  votre  Egli- 
fe,  il  faut  premièrement  que  vous  prou- 
viez deux  propofitions.  Première  pro- 
pofition,  que  vous  devez  prouver  :  Il  y 
a  une  Eglile  infaillible.  Seconde  propo* 
fition  :  C'efi:  dans  l'Eglife  Romaine  que 
l'infaillibilité  réfide.  La  jufiice  de  ma 
prétenfion  efl  évidente.  Pourrois-je  re- 
cevoir vos  décifions  comme  infaillibles , 
fi  je  n'étois  convaincu  qu'il  y  a  un  Tri- 
bunal fur  la  terre ,  dont  les  décifions  font 
infaillibles.  Et  quand  même  je  reconnoi- 
trois  qu'il  y  a  un  pareil  Tribunal, fur  quel 

fon- 


Trémiere  Partie.  75* 

fondement  voudriez-vous  que  je  reçûfTe 
vos  décifions  comme  des  oracles,  fî  vous  ne 
m'aviez  fait  comprendre ,  que  c'efl  au  mi- 
lieu de  vous  que  Dieu  a  drelîë  ce  Tribu- 
nal ,  préférablement  à  toute  autre  Com- 
munion ?  Cela  pofé ,  je  juftiiie  ce  que 
j'ai  avancé ,  c'efl  que  fi  le  raifonnement , 
que  vous  faites  pour  décrier  l'examen, 
conclut  contre  moi,  il  conclut  aulTj  con- 
tre vous:  Que  s'il  en  réfulte  qu'un  ef- 
prit  droit  ne  peut  pas  être  Proteflant ,  il 
en  réfulte  auffi  qu'il  ne  peut  pas  être  Ca- 
tholique Romain. 

Pour  fentir  la  prétendue  folidité  des 
raifons,  fur  lesquelles  vous  appuiez  cet* 
te  première  propofition,  Il  y  a  une  EglU 
fe  infaillible ,  il  faut  être  capable  d'exa-» 
men ,  je  ne  dis  pas  d'examen  en  général , 
mais  de  cet  examen  particulier ,  dont  on 
nous  aiïïire  que  nous  femmes  incapables. 
Suppofé  que  nous  foions  capables  d'exa- 
miner cette  queflion,  T  a-t-il  uneEglife 
infaillible^:  nous  fommes  capables  auffi 
d'examiner  celle-ci,  L'Ecriture  efl-elle 
un  Livre  divin  ?  Les  verfions  de  tels  & 
tels  pailages  de  l'Ecriture  font-elles  fidè- 
les? Ces  paflages  ont-ils  telle,  ou  telle  fi- 
gnification  ? 

La  raifon ,  pour  laquelle  on  ne  fauroit 
nous  accorder  le  premier  examen,  fans 
nous  accorder  le  fécond,  c'efl  que  l'éta- 

blif- 


y 6  VEtat  duChrtflianifme  en  France', 

bliffement  d'un  Tribunal  infaillible,fuppofc 
qu'il  y  en  ait  un ,  a  cela  de  commun  avec 
les  autres  myftères  de  l'Evangile,  c'eft 
qu'il  efl  une  fuite  de  la  volonté  libre  de 
Dieu,  &  non  une  néeeiîité  de  fa  Natu- 
re. Dieu  pouvoit  former  une  Eglife ,  il 
pouvoit  aufTi  n'en  former  aucune.  Il  n'y 
a  point  d'Artifan ,  il  n'y  a  même  aucun 
génie  aifez  pénétrant ,  pouravoir  pu  dé- 
couvrir par  fa  propre  méditation ,  quelle 
feroit  la  conduite  de  Dieu  à  cet  égard. 
L'Eglife  doit  fa  naiflance  à  cet  abime  des 
miféricordes  divines ,  que  perfonne  ne 
peut  connoitre  fans  révélation.  Ici  fe  vé- 
rifie ce  que  dit  St.  Paul,  en  parlant  des 
myllères  de  l'Incarnation  '* Ce  font  des  cho- 
fesy  que  l'œil  n^  a  point  vues  .i  que  V oreille 
fia  point  ouies^  qui  ne  font  point  moîîtées 

dans  le  cœur  de  l'homme , mais  que  Dieu 

nous  a  révélées  par  fin  Efprit.  Je  nefau- 
rois  donc  admettre  raifonnablement  un 
Tribunal  infaillible,  à  moins  que  Dieu  ne 
révèle  qu'il  y  en  a  un  ;  &  en  vain  auroit- 
ii  révélé  qu'il  y  en  a  un,  fi  je  fuis  incapa^ 
ble  de  fentir  la  force  des  raifons,  qu'on 
allègue  pour  prouver  que  la  révélation, 
qu'on  lui  attribue ,  vient  de  lui  ;  que  les 
paiTagesde  cette  révélation,  par  lefquels 
on  veut  établir  qu'il  y  a  un  tel  Tribunal , 
ont  la  fignification  qu'on  leur  attribue. 

Vol- 

■  *  X.  Cor,  II.  9, 


Crémière  Partie,  yj 

Voilà  donc  ce  que  vous  alléguiez  pour 
prouver  qu'un  efprit  droit  ne  fauroit  être 
Proteflant ,  le  voilà  qu'il  prouve  qu'un 
efprit  droit  ne  fauroit  être  Catholique  Ro- 
main. Je  me  fers  de  vos  propres  raifons> 
&  je  dis  à  vos  Artifans  :  „Vous  n'entendez 
5,  ni  Grec ,  ni  Hébreu  :  Vous  ne  fa- 
5,  vez  ni  Critique ,  ni  Hiftoire  :  Vous 
„  n'êtes  niPhilofophes,  ni  Théologiens  : 
„  Vous  ignorez  l'art  de  démêler  un  bon' 
„  raifonnement  d'avec  un  fophifme.  A- 
„  vec  fi  peu  de  lumières  ,  avec  im  ef- 
5>  prit  il  borné,  comment  pourrez-vous 
„  jamais  favoir  s'il  y  a  une  Eglife  infail- 
„  lible.  Comment  pourrez-vous  connoi- 
i„'tre,  fi  le  Livre,  dans  lequel  on 
V,  prétend  que  Dieu  a  révélé  ce  my- 
„  itère,  vient  de; lui,  oufi  c'efl:  unepro- 
„  du^tion  humaine  ?  Comment  pour- 
„  rez-vous  vous  convaincre,  que  la  ver- 
„  (ion  des  pailages,  dans  lefquels  on  trou- 
li,  've  rétablillement  de  ce  Tribunal ,  ell 
•  „  fidèle  ,  &  qu'ils  ont  la  fignification 
j,  qu'on  leur  donne  ? 

Ce  n'eft  pas  tout ,  fi  cette  première 
propofition ,  Il  y  a  itn  Tribunal  infailli- 
ble, demande  le  même  genre  d'examen , 
dont  on  prétend  que  nous  fommes  inca- 
pables; la  féconde,  {•xvmx.Cefidans  l'E- 
■glife  RomaïnC  que  réfide  l'infaillibilïté ^\ç. 
demande  aaffi;  chacun  eft  porté  à  fepré- 


78  UEtat  du  Chriftïanifine  en  France^ 

venir  pour  fa  Religion.  Dès  que  vous 
aurez  prouvé  qu'il  y  a  un  Tribunal  infail- 
lible, chacun  dira  que  c'eft  dans  fa  Com- 
munion qu'il  eft  érigé.  Le  Proteflant 
dira  que  c'ell  dans  la  fienne  ;  le  Maho- 
metan  s'en  glorifiera  à  fon  tour,  &  ain- 
fi  des  autres.  Ne  nous  oppofez  pas  que 
votre  Eglife  eft  la  feule  qui  fe  dit  infailK- 
ble  :  il  n'y  en  a  point  d autre,  qui  ait 
cette préteniion,  je  l'avoue:  mais  pour- 
quoi? Parce  qu'il  n'y  en  a  aucune,  qui 
croie  qu'il  y  a  une  Eglife  infaillible.  Mais 
fi  vous  parvenez  à  prouver  qu'il  y  en  a 
une;  chaque  Communion  prétendra  à  l'in- 
faillibilité. Je  me  déclare  pour  ma  Religion. 
Vous  démontrez  qu'il  doit  y  avoir  un 
Tribunal  infaillible  dans  l'Eglife  ;  je  le 
veux;  je  cède  à  vos  argumens:  mais  la 
première  conféquence,  que  je  tire  de  ce 
dogme  ,  c'eft  que  l'Eglife  Proteftante  eft 
infaillible.  Chaque  membre  des  autres 
Religions  aura  la  même  prétenfion  ;  il 
fera  même  fondé  à  l'avoir  :  car  dès  que  je 
fuis  perfuadé ,  qu'il  y  a  un  Tribunal  in- 
faillible ,  n'efl-il  pas  naturel ,  que  je  le 
cherche  dans  la  Communion,  qui  mepa- 
roit  avoir  les  plus  grands  caractères 
de  vérité  ?  Attribuerai-je  l'infaillibilité 
aux  Sociétez ,  qui  me  femblent  avoir 
fenfiblement  failli  ?  Regarderai-je  com- 


^rémièrel^  artie,  79 

me  incapable  d'errer  une  Religion  j  à  la- 
quelle j'attribue  les  erreurs  les  plus  grof- 
lières  ?  Et  puisque  je  luis  convaincu , 
que  Dieu  a  donné  à  une  Société  le  don 
de  Tinfaillibilité ,  n'efl-il  pas  naturel  que 
les  mêmes  motifs,  qui  me  perfuadentque 
ma  Religion  efl  exempte  d'erreur,  me 
la  faiîènt  aufli  regarder  comme  incapa- 
ble d'errer?  Quel  parti  prendra- donc  un 
Particulier  dans  cette  difpute?  Demeure- 
ra-t-il  dans  la  Religion  de  fes  Pères  ?  Flé- 
chira-t-il  fous  le  joug  de  cette  PuifFance 
fupérieure,  à  laquelle  fon  éducation  la 
foumis  ?  Dans  ce  principe ,  voilà  les  Re- 
ligions les  plus  abominables  autorifées. 
Voilà  le  Payen  fondé  à  demeurer  Payen  ; 
Le  Mahometan  à  demeurer  Mahomet 
tan;  &  ainfi  des  autres.  Que  fauc-îl 
donc  faire  pour  fe  déterminer  ?  Ne  faut- 
il  pas  examiner  ?  Ne  faut-il  pas  ouvrir 
les  yeux  ?  Ne  faut-il  pas  le  même  genre 
d'examen  qu'on  nous  refufe?  Car  fi  ce 
tî'eft  pas  une  notion  commune ,  qu'il  doit 
y  avoir  un  Tribunal  infaillible  fur  la  ter- 
re, beaucoup  moins  eft-ce  une  notion  com- 
mune que  ce  Tribunal  foit  dans  l'Eglife 
Romaine V  nous  ne  pouvons  favoir,  quia 
le -don  dlnfàillibilité ,  fi  nous  ne  favonsqui 
forit  ceux  à  qui  il  a  plû  à  Dieu  de  le  don- 
ne!?.   Nous  ne  pouvons  favoir  qui  font 

ceux 


8o  DEtat  du  Chrijiiamjme  en  France^ 

ceux  à  qui  il  à  plû  à  Dieu  de  le  donner, 
4  moins  qu'il  ne  nous  le  révèle  ;  à  moins 
que  nous  ne  foions  capables  de  dilcer- 
ner,  fi  la  Révélation,  qu'on  lui  attribue , 
vient  de  lui  :  à  moins  que  nous  n'aions 
desmoiens  pour  connoitre,ri  les  verfions 
despaflages,  fur  lefquels  telle  Commu- 
nion fe  fonde  pour  prouver  qu'elle  eil  in- 
faillible ,  font  fidèlement  traduits  :  à 
moins  que  nous  ne  puifRons  diilinguer  > 
fi  ces  paffages  fidèlement  traduits  renfer- 
ment les  proportions ,  qu'on  croit  y  trou- 
ver. Le  raifonnement ,  que  vous  aviez 
-fait  contre  moi,  conclut  donc  encore 
contre  vous:  ce  qui  prouve  qu'un  efprit 
droit  ne  fauroit  être  Proteflant ,  prouve 
qu'un  efprit  droit  ne  fauroit  être  Catho- 
lique Romain.  Je  me  fers  de  vos  pro- 
pres raifons  ^  &  je  dis  à  vos  Artifans  ; 
„  Vous  n'entendez  ni  Grec,  ni  Hébreu: 
5,  Vous  ne  favez  ni  Critique,  ni  Hiftoire: 
i,  Vous  ignorez  l'art  de  démêler  un  rai- 
5,  fonnement  concluant  d'avec  un  fo- 
phifme;  avec  fi  peu  de  lumières,  a- 
vec  un  efprit  fi  borné ,  comment  pour- 
rez-vous  favoir  ,  fi  c'efl  dans  l'Eglife 
Romaine  que  Tinfaillibilité  réfide  ? 
Comment  pourrez-vous  .connoitre,  iî 
la  Révélation ,  dans  laquelle  elle  pré- 
tend que  ce  don  lui  efl  promis,  vient 

,;  de 


Première  T^artle^  %t 

^,  de  JDieu,  ou  fi  c'ell  une  produdion  hu- 
5,  maine?  Comment  pourrez-vous  vous 
„  convaincre,  que  les  verfions  des  palFa- 
„  ges ,  qu'elle  allègue  pour  prouver 
^,  fon  infaillibilité  >  font  fidèles ,  ou  qu'é- 
„  tans  fidèlement  traduits  ils  renferment 
5,  les  proportions  qu  on  croit  y  trouver  ? 
On  répond  deux  chofes ,  que  nous  allons 
examiner.  Je  fuis 


MESSIEURS, 


Votre,  &é. 


totH,  t  F  TROP 


8x  L'Etat  du  Chriftimifme  en  France^ 

TROISIEME    LETTRE, 

^ans  laquelle  on  examine  deux  objectons. 


M 


E  S  S I  E  U  R  S 


On  a  fuivi  deux  différentes  méthodes 
pour  détruire  ce  que  nous  venons  de  pro- 
pofer.  Ceux  de  vos  Dodeurs ,  qui  ont  le 
plus  outré  le  dogme  delà  foumiiïion  aveu- 
gle ,  nous  répondent  que  la  véritable 
Eglife  a  des  marques  extérieures  &  fen- 
fibles, auxquelles  chacun  peut  la  connoître 
fans  entrer  dans  la  difcuffion  de  fa  doctri- 
ne. Mais  ceux  qui  cherchent  un  milieu 
entre  la  foumifîion  que  nous  rejettons ,  & 
l'examen  dont  nous  preifons  la  néceffité , 
nousdifent  que  ladiicuffion  de  deux  dog- 
mes etl  plus  aifée ,  que  celle  de  pluiieurs 
dogmes  :  ils  nous  permettent  d'éclaircir 
ces  deuxquelHons  par  l'Ecriture,  pour- 
vu que  nous  nous  loumettions  fur  tou- 
tes les  autres ,  Y  a-t-il  une  Eglife  infail- 
lible? Quelle  efl  la  Communion  dans  la- 
quelle rinfallîbilité  réfide? 

Avant  que  d'examiner  la  première  de 
^es  objedions  je  vous  demande  la  défini- 
tion 


TrémièreT  artte.  83 

tion  de  ce  que  vous  appeliez ,  marques  de 
la  véritable  Eglife.  J'infifte  avec  d'au- 
tant plus  de  plaiiir  fur  cette  demande  , 
qu'elle  me  donne  occafion  de  rendre  jufti- 
ce  à  quelques-uns  de  vos  Doâeurs ,  qui 
me  femblent  avoir  de  faines  idées  de  ce 
que  devroient  être  des  marques  de  l'Eglife , 
deflinées  à  difpenfer  les  Particuliers  de 
lexamen  de  fa  doélrine.  Il  eft  doux  de 
pouvoir , durant  les  momens  de  trêve,  don- 
ner la  main  à  ces  mêmes  Ennemis ,  qu'on 
fera  obligé  de  combattre  ,  dès  que  ce 
bienheureux  temps  fera  expiré. 

Grégoire  de  Valentia  ,  un  des  plus  cé- 
lèbres Jéfuites  que  l'Efpagne  ait  produit, 
a  défini  très  exactement  les  marques,  dont 
nous  parlons.  Voici  le  progrès  de  fes  ré- 
flexions. 

11  dit ,  que  la  rufe  &  l'importunité  des 
Sedaires  ont  obligé  les  Catholiques  de 
rechercher,  à  quelles  marques  la  vérita- 
ble Eglife  peut  être  connue. 

Il  combat  les  Protelbns ,  qui  veulent 
qu'il  n'y  en  ait  point  d'autres ,  que  la  vé- 
rité de  fa  doctrine. 

Parmi  les  argumens ,  qu'il  propofe  con- 
tre leur  prétenfionjil  y  en  a  un  fur  lequel  il 
infille ,  c'eil  que  la  connoiiïance  des  mar- 
ques de  la  véritable  Eglife,  doit  être  à  la 
portée  de  tous  ceux  qui  ont  intérêt  de  la 
connoître. 

F  2  II 


84  L'Etat  du  Chrijîïanifme  en  France-, 

Il  fait  fes  efforts  pour  prouver,  que  tous 
ceux  qui  font  appeliez  à  la  connoître  y 
n'ont  pas  la  capacité  d'en  juger  par  fa 
doctrine. 

De  cet  argument  &  de  quelques  autres^ 
qu'il  n'eft  pas  néceffaire  de  rapporter  ici , 
il  conclut  que  les  marques  de  la  véritable 
Eglife  font  *  certains  accidefis ,  ;^lus  faci-* 
les  à  difierner  que  la  vérité  de  Ja  doBrine, 
Il  en  compte  fîx:  La  véritable  Eglife,  dit- 
il ,  eft  i.une;  x.  Catholique;  s.fainte; 
4.  Apoltolique;  5'.  bien  ordonnée;  6.  vi- 
fible.  Or  toutes  ces  marques ,  félon  le 
Jéfuite  que  je  cite ,  conviennent  à  TEglife 
Romaine. 

J'ai  ramené  à  deffein  l'état  de  la  quef* 
tion  que  nous  traitons ,  Meffieurs ,  & 
les  raifons  qui  vous  portent  à  vouloir  ju* 
ger  de'  l'Eglife  par  fes  marques  extérieu- 
res ,  &  non  par  le  fonds  de  fa  doctrine. 
Pourvûque  vous  vous  rappelliez  vos  pro- 
pres vues ,  vous  fentirez  la  folidité  de 
la  réponfe,  que  nous  allons  faire  à  vo- 
tre objeftion.  Vous  nous  promettez 
des  marques  de  l'Eglife,  qui  nous  dif- 
penfent  d'examiner  le  fonds  de  fa  doc- 
trine ;    &    cependant   vos    plus    zélez 

par- 

*  Gregorius  de  Valentia  Analyfis  fîdei  Catholicae,  dans 
k  xiii.  Volume  de  la  Bibliothèque -Pontific.de  Roccaberti 
pag.  94.  NecelTe  eft  ut  fint  ejnfmodi  accidentia  cognita 
facilia,  &;  quidem  clariora  eâ  ipla  re  quae  quîeritur. 


Trémïère  Tartie.  §5' 

partifans  du  dogme  de  la  fourni flîon 
aveugle ,  ce  même  Grégoire  de  Valentia , 
Alexandre  de  Turre  Cremenfis ,  Antoi- 
ne Paulutius,  François  Dominique  de  St. 
Thomas ,  Jean  Baptiile  Gonet  ,  Pierre 
Brovershaven  ,  &  tous  les  autres  Au- 
teurs, dont  les  Ecrits  font  compilez  avec 
ceux  de  cejéfuitedans  la  Bibliothèque  de 
Roccabertî,  veulent  nous  prouver  par  l'E- 
criture ,  c'efl-à-dire ,  par  cette  même  doc- 
trine, dont  ilsdifent  que  l'examen  elt  au- 
defTus  des  Particuliers  ,  que  l'unité  ,  la 
Catholicité,  la  fainteté,&  ces  autres  ac- 
cidens  extérieurs  ,  dont  nous  avons  fait 
rénumération ,  font  les  marques  de  la  vé- 
ritable Eglife. 

Demandez  à  *  Alexandre  de  Turre 
Cremenfis ,  pourquoi  l'unité  devoit  être 
une  des  marques  de  la  véritable  Egli- 
fe ?  Il  vous  dira ,  que  c'efl ,  non  feule^ 
ment  parce  que  le  foleil  marche  au  mi- 
lieu des  fignes  du  Zodiaque  ;  comme 
un  Monarque  précédé  &  fuivi  de  fes 
Courtifans  ;  non  feulement  parceqiie  tous 
les  rameaux  d'un  arbre  tirent  leur  fuc  de 
fa  tige  ;  non  feulement ,  parceque  les 
abeilles  <k  les  grues ,  guidées  par  une 
intelligence  qui  ne  peut  errer  ,    fuivent 

con- 

*  Alexander  à  Turre  Cremenfis  de  fulgenti  radio  Ec? 
defiae  militant,  hierarch.  Rad.  xi.  pag.  i.dans  le  xin, 
Vol.  de  h  Bibliothèq.  Pontif.  de  Roccabcrti. 

V  i 


86  L'Etat  du  Chrijîïanifme  en  France, 

conitamment  un  feul  chef  mon  feulement, 
parce  que  les  Anges  font  fubordonnez 
aux  Archanges ,  les  Archanges  aux  Prin- 
cipautez  ,  les  Principautez  aux  puilîan- 
ces ,  les  puifTances  aux  vertus ,  les  vertus 
aux  dominationsjes  dominations  aux  thrô- 
nés,  lesthrônes  aux  Chérubins, les  Chéru- 
bins aux  Séraphins,  &  tous  ces  Efprits 
bienheureux  à  un  autre  Efprit  fupérieur , 
qui  les  conduit  &  qui  les  gouverne  ; 
mais  parceque  l'Eglife  eit  appellée>  ^  ma 
colombe  ,  mon  unique  ;  parce  qu'il  elt  dit , 
que  les  premiers  Chrétiens  n'étoient  ^ 
qiiun  cœur  &  qitune  ame  :  parceque  l'E" 
glife  ell  repréfentée  comme  un  '^  feul 
Corps,  comme  une  feule  Cité,  comme 
un  feul  Troupeau. 

Demandez  à  :j:  Antoine  Paulutius  , 
pourquoi  il  veut  que  vous  regardiez  la 
fainteté  comme  une  des  marques  de  la 
véritable  Eglife ?  Il  vous  dira,  que  c'eil 
parceque  Salomon  tient  ce  langage  à  l'E- 
poufe  myflique ,  ^  Tu  es  toute  belle ,  7non 
jim'te,  il  ny  a  en  toi  aucune  tache.  Il  vous 
dira,  que  c'eft  parceque  J.C.  «/^  aimé  l'E- 
glife ,  qtiil  s'ejt  donné  poîir  elle  afin  de  la 
rendre  famte. 

De- 

A  Cantiq.  vi,  9. 

b  Ad.  IV.  32.    cEphéf,  IV,  4.  Hébr.  !icn.  22.  Jean  x.  16. 

:j:  Antonius  Paulutius  de  Ecclefià,  cap.  11.  pag.  257. 
(^ans  le  iv.  Volume  de  la  Bibliothèque  Pontif.  de  Roc- 
eaberti.  ^^Cant.iv.).  «  Ephef. v. 25. 


Crémière  Partie.  87 

Demandez  à  *  François  Dominique 
de  St.  Thomas ,  pourquoi  il  veut  que  vous 
regardiez  la  Catholicité  comme  une  des 
marques  de  la  véritable  Eglife  ?  Il  vous  di- 
ra, que  c'efl  parce  que  J.  C.  avoit  donné 
cet  ordre  à  fes  Apôtres  :  ^  j^llez,  ,  en- 
feignez  toutes  les  Nations  \cq  qui  marque 
une  Catholicité,  ou  une  univerfalité  de 
lieux.  Il  vous  dira ,  que  c'eft  parce  qu'il 
étoit  dit  du  Chef  de  l'Eglife  ,  que  ^  fojt 
règne  nauroit  point  de  fin  :  ce  qui  marque 
une  univerfalité  de  temps. 

Demandez  à  |  Jean  Baptifle  Gonet , 
pourquoi  il  veut  que  vous  regardiez  l'A- 
poflolicité ,  comme  une  des  marques  de  la 
véritable  Eglife  ?  Il  vous  dira, que  c'eft  i. 
parce  qu'elle  doit  fa  naiiTance  à  J.  C.  '^  le 
Pontife  &  l'Apôtre  de  notre  vocation. 
Comm.e  cela  efl  enfeigné  dans  le  chap.  i. 
de  l'Epitre  aux  Hébreux:  x.  parcequ'elle 
à  efl  édifiée  fnr  le  fondement  des  Apôtres. 
Comme  cela  eft  dit  dans  le  chap.  i.  de 
l'Epitre  aux  Ephéliens. 

Demandez  à  ce  même  Grégoire  de  Va- 
lentia,  qui  a  fait  entrer  dans  la  définition 

des 

*  Tradatus  de  Eccleliâ  &  Papa',  dans  le  x.  Vol.  de  la 
Biblioth.  de  Roccaberti  ,pag.  145.  Il  prouve  même  par 
l'Ecriture  qu'il  y  a  une  Eglife  ,  page  147. 

a  Marc  xvi.  i<^.  b  Luc  i.  33, 

\  Joh.  Bapt.  Gonet,  de  fummo  Pontifîce,  pag.  c.  dans 
le  XIV.  Vol.  de  la  même  Bibliothèque. 

cHebr,  iii.i.  ii  Ephéf.  1 1 .  lo. 

F  4 


B8  L'Etat  du  Qhriftianifûie  en  France  ^ 

des  marques,  dont  il  nous  parle,  cette 
clarté  ,  qui  diipenfe  de  l'examen  de  la 
doftrine  ;  pourquoi  le  bon  ordre  devoit 
être  une  marque  de  la  véritable  Eglife  ? 
*I1  vous  dira,  que  c'eft  parceque  St. Paul 
enfeigne  aux  Ephédens  ,que  J.  C.  ^  a  éta- 
bli les  uns  Tafteurs ,  les  autres  T)o6îeurs  , 
four  Vajfemblage  des  Saints  y  ^  four  l'œu- 
vre dît  minifiere. 

Il  ell:  inutile  d'alléguer  un  plus  grand 
nombre  d'Auteurs.  Je  puis  allurer  de 
bonne  foi ,  que  parmi  ceux  qui  me  font 
connus  ,  il  n'y  a  aucun  fans  exception , 
qui  n'ait  entrepris  de  prouver  par  l'E- 
criture ,  que  les  marques  ,  auxquelles 
vous  nous  rcnvoiez  pour  nous  épar- 
gner le  foin  de  l'examen  ,  font  celles 
de  la  véritable  Eglife.  Le  Cardinal  Bel- 
îarmin,  qui  a  creufé  ce  fujet  plus  qu'aucun 
autre  Controvcrfifte,  ell  celui  qui  a  fait  de 
plus  grands  e^^  j»  :ts  pour  judifier ,  par  la 
do(!T:rine  des  Auteurs  liicrez,  ce  point 
de  votre  Théologie.  Cela  me  fuffirapour 
prouver,  que  même  en  fuppofant  que  l'E- 
glife  a  les  marques  extérieures ,  que  vous 
^  lui 

*  Ubi  fupra  pûg.  loi.  Voi.  auffi  fur  les  marques  de  l'E-: 
glife ,  Franc.  Dominicus  Gravina  de  notis  Eccl.  dans  le 
yiii.  Vol.  de  la  même  lîiblioth.  pag.ioj.  &c.  item  Petrns 
Èrovershaven ,  Applicat.  proprietar.Ecclef.  ad  Rom.  dans 
3c  VII.  Volume  de  la  même  Biblioth.  pag.  799.  ^c. 

A  Ephéf.  îv.  II. 


'Première  Tartie,  89 

lui  attribuez ,  les  Particuliers  ne  fauroient 
eonnoitre  quelle  eft  la  véritable  Eglife , 
s'ils  font  incapables  d'entendre  l'Ecriture, 
&  d'examiner  quelle  eft  la  doétrine  en- 
feignée  dans  ce  facré  Livre. 

Je  pourrois  bien  vous  faire  remarquer, 
que  vos  Dodeurs  ne  font  pas  d'accord  en^ 
tr'eux  fur  le  nombre  des  marques  de  la 
véritable  Eglife.  Que  quelques-uns  n'en 
comptent  que  trois ,  d'autres  cinq  ,  d'au- 
tres huit  ,  d'autres  quinze ,  &  d'autres 
cent  ;  je  pourrois  vous  demander  comment 
un  Particulier  ,  incapable  d'entrer  dans 
l'examen  de  la  doctrine,  fera  capable  de 
fe  déterminer  fur  cette  controverfe  ? 

Je  pourrois  vous  repréfenter,  qu'il  n'efl: 
pas  démontré  que  toutes  les  marques,  al- 
léguées par  vos  plus  célèbres  Controver- 
filles ,  foient  celles  de  la  véritable  Eglife. 
Quelques  Doéleurs  de  notre  Communior^ 
ont  cru  prouver*,  que  la  profpérité  tem- 
porelle d'une  Communion ,  que  la  fin  tra- 
gique de  fes  Perfécuteurs ,  que  la  mul- 

titu- 

*  La  Cardinal  Bellarm.  compte  quin7,e  marques  de  la 
véritable  Eglife:  i.  le  nom  Catholique  :  i.  l'antiquité  : 
3.  la  durée  perpétuelle:  4.1a  fucceffion:  5.  la  multitude  : 

6.  la  conformité  avec   la  doétrine  de  TËglife  primitive  : 

7.  l'union  de  fes  membres  avec  un  Chef  vilible:  8.  la 
iaintcté de  la Doélrine :  9.  fon  efficace:  10.  la  faintcté  de 
les  Auteurs:  ir.  la  gloire  des  miracles  :  12.  la  lumière  pro- 
phétique: 13.  le  témoignage  de  fes  adverfaires:  14.  la  fin 
tragique  de  fes  Perfécuteurs  :  15.  la  félicité  temporelle, 
Bellarmin.  Difput.  Tom,  ii.lib.iv.  cap.  m.  pag.  165.  ôvC, 

F  s 


90  UEtat  dtiQhriftianifme  en  France^ 

titude  de  ceux  qui  y  adhèrent ,  que  fon 
union  avec  un  Chef  vifible  ,  font  des 
marques  fauffes  ou  équivoques  de  fa  vé- 
rité. 

Je  pour  rois  mettre  en  queflîon,  fi  tou- 
tes les  marques  ,  que  vous  nous  alléguez , 
fe  trouvent  dans  votre  Communion.  De 
favans  Hommes  ont  foutenu ,  qu'il  y  en 
a  quelques-unes  dans  ce  nombre  plus  pro- 
pres à  la  déguifer  qu'à  la  caraftérifer ,  & 
qu'on  pourroit  la  connoitre  plutôt  à  l'in- 
novation ,  qu'à  l'antiquité  de  fa  dodri- 
ne  ;  plutôt  à  fa  dilTonance  ,  qu'à  fa  con- 
formité avec  l'Eglife  primitive  ;  plutôt 
à  la  dépravation  ,  qu'à  la  fainteté  de  fes 
dogmes  :  plutôt  aux  miracles ,  que  quel- 
ques-uns de  fes  partifans  ont  feints  ,  ou 
admis  avec  légèreté  ,  qu'à  de  véritables 
miracles. 

Mais  je  me  renferme  dans  mon  fujet. 
J'avois  entrepris  de  prouver  ,  que  les  rai- 
lbns,qui  vous  femblent  combattre  notre 
dodrine  touchant  l'examen  de  la  Religion, 
en  établiflent  la  nécefTité  :  que  fi  elles 
prouvent  qu'un  efprit  raifonnable  ne  fau- 
roit  être  Protelknt ,  elles  prouvent  aufFi 
qu'il  ne  fauroit  être  Catholique  Romain. 
Je  m'étois  fondé  fur  ce  principe,  c'eft 
que  quand  même  il  y  auroit  une  Eglife 
infaillible, aux  décifions  de  laquelle  on  de- 
vroit  fe  foumettre  ,   on  feroit  pourtant 

obli- 


Crémière  Partie,  91 

obligé  d'examiner,par  le  fonds  de  la  doctri- 
ne ,  ces  deux  queftions  ;  Y  a-t-il  une  Eglife 
infaillible?  L'infaillibilité  eft-elle  dans  la 
Communion  de  Rome,ou  dans  quelqu'au- 
trePV^ous  répondez  qu'on  peut  les  éclaircir 
par  une  autre  voie  ,  &  que  la  véritable 
Eglife  a  des  marques  extérieures,  dont 
la  connoiiTance  eftplus  aifée  que  celle  de 
fa  conformité  avec  la  doftrine  des  Auteurs 
facrez.  Et  nous  prouvons  ,  que  dis -je  ? 
vous-mêmes,  quand  vous  voulez  nous 
prouver  ,  que  les  marques ,  dont  vous 
parlez,  font  celles  de  la  véritable  Eglife, 
vous  avez  recours  à  la  doctrine  des  Au- 
teurs facrez.  Ne  fuis-je  donc  pas  en  droit 
de  foutenir ,  que  fi  vos  raifons  concluent 
contre  nous, elles  concluent  contre  vous; 
que  fi  elles  prouvent  qu'un  efprit  raifonna- 
ble  ne  fauroitêtre  Proteflant,  elles  prou- 
vent aufîi  qu'il  ne  fauroitêtre  Catholique 
Romain  ?  Ne  fuis-je  pas  fondé  à  faire  cet 
argument  ?  Les  Particuliers  font  incapables 
d'entrer  dans  l'examen  de  la  doélrine  des 
Auteurs  facrez,  &  de  la  confronter  avec 
celle  de  la  véritable  Eglife  :  mais  ils  ne 
fauroient  ,  fans  entrer  dans  l'examen  de 
la  doftrine  des  Auteurs  facrez  ,  connoître 
fi  les  marques  de  vérité ,  que  l'Eglife  Ro- 
maine s'attribue ,  font  celles  de  la  véritable 
Eglife.    Donc  les  Particuliers  font  inca- 

pa- 


9i  L'Etat  du  Chrijiianïjme  en  France^ 

pables  de  connoître  ,  fi  TEglife  Romaine 
ed  la  véritable  Eglife. 

C'efl  alTez  fur  la  première  objeftion. 
La  féconde  me  paroit  beaucoup  plus  fpé- 
cieufe  On  ne  fauroit  nier  ,  qu'il  n'y  ait 
plus  de  difficulté  à  entrer  dans  la  difcuf- 
iion  de  chaque  dogme ,  qu'à  examiner 
ces  deux  queftions  :  Y  a-t41  une  Eglife 
infaillible?  Eft-ce  dans  l'Eglife  Romaine 
que  l'infaillibilité  réfide  ?  Si  l'Ecriture 
fainte  favorife  vos  prétenfions  fur  ces  deux 
queftions ,  nous  devons  nous  foumettre 
à  vos  décifions  fur  les  autres  points  de 
notre  foi. 

Mais  quand  j'examine  la  première  de 
ces  queftions  par  l'Ecriture,  je  trouve  i. 
qu'elle  garde  un  profond  filence  fur  le 
dogme  de  l'infaillibilité  de  l'Eglife.  x. 
Qu'elle  nous  donne  des  loix  ,  qui  fuppo- 
fent  que  l'Eglife  peut  errer. 

I.  Elle  garde  un  profond  filence  fur 
le  dogme  de  l'infaillibilité  de  l'Eglife, 
Je  ne  parcourrai  que  les  principaux  paf- 
iages,  que  vous  avez  accoutumé  d'allé- 
guer pour  le  juttitier. 

Le  premier  elt  celui  du  chap.  xvii.  du; 
Deuteronome:  *  ^and  une  affaire  vou^ 
paroîtra  trop  difficile  pour  juger  entre  le 
meurtre  ^  le  meurtre,  entre  la  caufi  &  la 
çaufe  ,  entre  la  plaie  ^  la  plaie ,  qui  font 
des  fujets  de  procès  dans  vos  fortes  ,   vous 

■^  Ver.  8.  *VQ^*S 


Première  Tartïe,  .  93 

vous  lèverez  ^votts  ire  z,  aux  Sacrificateurs  ^ 
defcendus  de  Levi  ,  ^  aux  Juges  qui  je- 
ront  alors  ,  ils  vous  déclareront  ce  qui  ejl 
droit  i  &  vous  ferez  exactement  ce  qu'ils 
vous  auront  ordonné.  On  conclut  de  ces 
paroles,  qu'il  y  avoit  dans l'Eglife  Judaï- 
que un  Tribunal  infaillible  ,  auquel  les 
Ifraelites  dévoient  foumettre  leur  foi.  De 
ce  qu'il  y  avoit  un  Tribunal  infaillible  dans 
l'Eglife  Judaïque, on  conclut  qu'il  y  en  a 
un  dans  l'Eglife  Chrétienne  :  mais  nous 
ne  faurions  admettre  ni  l'une  ,  ni  l'autre 
de  ces  conclufions. 

Nous  ne  croions  pas  qu'on  puifle  con- 
clurre  de  ces  paroles ,  qu'il  y  avoit  dans 
l'Eglife  Judaïque  un  Tribunal  infaillible , 
auquel  les  Ifraelites  dufTent  foumettre  leur 
foi.  Il  ne  nous  paroit  pas  même  qu'il 
s'agifle  de  matières  de  foi  dans  ce  palFa- 
ge  ,  mais  de  chofes  purement  politiques  : 
Qu'on  foit  attentif  au  texte  :  '^nand  une 
affaire  vous paroitra  trop  difficile.  Quelle 
affaire  ?  S'agit-il  d'une  quellion  de  Reli- 
gion? S'agit4l,  s'il  n'y  a  qu'un  Dieu  ,  ou 
s'il  y  en  a  plufieurs  ?  S'il  faut  adorer  des 
flmulachres,  ou  file  culte  qu'on  leur  rend 
efl  criminel  ?  Non.  Il  s'agit  d'un  affai- 
re de  procès  :  ^tand  une  affaire  vous pa- 
roitra  trop  difficile  ,  entre  le  meurtre  & 
le  meurtre ,  entre  la  caufe  é^  la  eau- 
fi  ,    entre    la  plaie  ^   la   plaie  ,    quà 

font 


94  L^Etat  du  Qhrïftianïfine  en  France^ 

fint  des  fujets  de  procès.  C  eft-à-dire  > 
quand  les  circonflances  d'un  meurtre  fe- 
ront fi  compliquées  ,  que  vous  ne  pour- 
rez pas  les  démêler  :  quand  les  rai- 
fons  de  deux  perfonnes ,  qui  plaident  Tu- 
ne contre  l'autre ,  vous  paroitront  fi  for- 
tes ,  que  vous  ne  vous  fentirez  pas  capa- 
bles de  déterminer  de  quel  côté  efl  lajuf- 
tice,adrefrez  vous  alors  aux  Sacrificateurs. 
Ce  ne  font  pas  là  des  matières  de  Reli- 
gion ,  ce  font  des  matières  purement  po- 
litiques. 

Suppofé  même  qu'il  fût  queftion  dans 
ces  paroles  de  quelque  point  de  Religion, 
elles  n'attribuent  aucune  infaillibilité  au 
Tribunal ,  auquel  elles  renvoient  les  Ifrae- 
lites.     Il  leur  ell  bien  ordonné  de  défé- 
rer à  ce  Tribunal ,  mais  non  de  le  croire 
infaillible.     L'intérêt    public     demande 
qu'on  fe  foumette  aux  Magiltrats ,  quand 
même  leurs  décidons  feroient  injufles  , 
pourvu  qu'elles  n'intérelTent  point  la  con- 
fcience.    Si  le  Magillrat  me  condamne  à 
paier  une  fomme,  dont  je  ne  fuis  pas  re- 
devable ;  ce  n'eft  pas  à  moi  à  vomir  des 
injures  contre  ceux  qui  ont  prononcé  cet 
arrêt  ,  ni  à  me  fouftraire  à  leurs  loix.   Ils 
feront  bien  refponfables  devant  Dieu  de 
l'iniquité  de  leurs  jugemens ,  mais  je  dois 
obéir  :  autrement  il  n'y  auroit  jamais  de 
tranquillité  dans  un  Etat ,  &  les  divifions 

fe- 


'Première  Partie.  9  5* 

feroient  éternelles.  C'efl  là  le  vrai  fens 
du  pafïage  que  nous  avons  rapporté.  Cha- 
que ville  avoit  des  Juges,  qui  tenoient 
leurs  afîifes  à  fes  portes  ;  mais  comme 
dans  les  petits  Lieux  il  pouvoit  arriver , 
que  ceux  qui  étoient  commis  pour  admi- 
niîlrerlajuitice,  ignoralTent  certaines  loix, 
ou  que  la  loi  étant  ambiguë  &  le  cas  fm- 
gulier ,  ils  ne  pulTent  pas  prononcer,  alors 
ces  Juges  étoient  obligez  deconfulter  les 
Sacrificateurs,  &  les  Lévites,  qui  étoient 
cenfez  avoir  de  plus  grandes  lumières  ;  & 
leurs  décifions  tenoient  lieu  de  loi.  Mais 
s'il  arrivoit  dans  la  fuite ,  que  l'affaire ,  é- 
tant  plus  mûrement  examinée ,  ces  Sacri- 
ficateurs, ces  Lévites,  ces  Sénateurs  vinf- 
fent  à  reconnoitre  leur  faute  ,  ils  étoient 
obligez  de  la  réparer.  Dieu  avoit  ordon- 
né qu'ils  offrilTent  des  facrifices  pour  l'ex- 
pier ,  comme  on  le  peut  voir  ordonné 
dans  le  4.  chap.  du  Levitique.  Ainfi  la 
première  conclufion  ,  qu'on  prétend  ti- 
rer du  palTage  du  Deuteronome  ,  favoir 
que  dans  l'Eglife  Judaïque  il  y  avoit  un 
Tribunal  infaillible,  cette  conclufion,  dis- 
je ,  n'efl  pas  juile  ;  &  comme  elle  fervoit 
de  fondement  à  cette  féconde  conclufion , 
il  y  doit  avoir  un  Tribunal  infaillible  par- 
mi les  Chrétiens ,  la  réfutation  de  l'un  ell 
la  réfutation  de  l'autre. 

On  nous  oppofe  en  fécond  lieu  l'éloge, 

que 


^6  VEtat  du  Chrtfiianifme  en  France^ 

que  St.  Paul  donne  à  l'EgUfe  dans  le  chap. 
3. de  la  i.Epitre  àTimothée,  où  il  l'ap- 
pelle <^  l'afpui  ï§  la  colomne  de  la  vérité: 
mais  ces  paroles  font  rangées  dans  le  texte 
Grec  d'une  manière  ,  qu'elles  peuvent  ê- 
tre  rapportées  également  &  à  ce  qui  les 
fuit  ,  &  à  ce  qui  les  précède.  Nous 
fommes  aufli  fondez  à  croire  que  par 
l'appui  ^  la  colomne  de  la  vérité ,  il  a 
entendu  le  myftère  de  piété  de  la  ma- 
nifeltation  de  Dieu  en  chair,  dont  il  par- 
le immédiatement  après ,  que  ceux  de 
l'Eglife  Romaine  à  foutenir  ,  qu'il  a 
voulu  déligner  l'Eglife ,  dont  il  parle  im- 
médiatement auparavant.  Selon  cette 
explication ,  voici  le  fens  de  ce  texte. 
La  vérité ,  qui  eft  ferme  comme  une  co- 
lomne ,  c'eit  ^  fans  contredit ,  le  myftère 
de  piété  eft  grand.  Nous  ne  difons  pas 
que  cette  traduftion  foit  démonilrative- 
ment  la  meilleure  ;  nous  difons  feule- 
ment, que  les  paroles  de  l'Apôtre  en  font 
fufceptibles.  Or  c'efl  une  maxime  incon- 
tcflable  ,  (  plût  à  Dieu  que  les  Théolo- 
giens la  fuivilTent  dans  leur  pratique  ^ 
comme  ils  l'admettent  dans  leur  théo- 
rie!) c'ell,  dis-je  ,  une  maxime  incon- 
teflable ,  qu'un  pallage  ambigu  ne  peut 
pas  fervir  de  preuve  à  un  dogme. 

X.  Sup- 

a  I.  Tim.  m.  ïj,' 
b  Ver.  16. 


Œ^rémière^artie.  ^j 

t.  Suppofé  que  ces  paroles,  l'appîù  & 
la  colomne ,  fe  rapportent  à  l'Egife ,  on 
peut  dire  que  St.  Paul  n'y  marque  pas 
tant  ce  qu'elle  ell,  que  ce  qu'elle  doit  être. 
Ce  tour  d'expreflion  elt  familier  dans 
tous  les  Auteurs  ;  il  y  en  a  divers  exem- 
ples dans  l'Ecriture  :  perfonne  n'ignore 
celui  de  Malachie  :  ^  Les  lèvres  du  ficri- 
ficateur  ne  gardent-elles  pas,  c'ell-à-dire, 
ne  doivent-elles  pas  garder,  la  fcieîice , par- 
ce qtCil  eft  le  mejfager  de  T>ieu  ?  Le  but 
du  raifonnement  de  faint  Paul  peut  très 
raifonnablement  déterminer  la  penfée  à 
■ce  fens.  Il  le  propoibit  d'engager  Tmio- 
thée  à  prendre  ibin,que  les  Eccléiiafliques 
fe  conduifiilent  d'une  manière  fortable  à 
la  gravité  de  leur  caraélère.  Il  vouloit  auiïi 
porter  ce  cher  difciple  à  fuir  ^  ces  Se- 
dudîeurs  ,  qui  enfeigneroient  des  dotîrines 
diaboliques ,  à  prêcher  comme  un  bon 
minifîre  de  J.  C.  nourri  dans  les  paroles  de 
la  foi ,  M  à  rejetter  les  fables  profanes. 
Pour  le  porter  à  fuivre  ces  leçons  il  lui  dit  : 
*  Je  f  écris  ces  chofes  ,  afin  que  tu  fâches 
Tomment  il  faut  fe  conduire  dans  la  mai  fin 
de  Dieu,  qui  eft  r appui  ÏÉ  la  colomne  de 
ia  vérité.  Il  femble  qu'il  n*y  a  pas  beau- 
;coup  de  liaifon  entre  les  leçons  de  l'Apô- 
tre &  l'infaillibilité  de  l'Eglife  :  car  fi  l'E- 


a  Malachie  ii.  7. 

It  I.  Tim.   IV.  ï.  &c.  c  Cliap.  ni.  14.15. 

Tom.  L  G  . 


glifc 


9 8  L'Etat  du  Chrijlïanifme  en  France^ 

glife  cil  infaillible, il  n'cftpas  fi  nécelTaire 
que  Timothée  prenne  tant  de  foin  de 
choifir  des  Evoques  &  des  Diacres  graves 
&  prudcns,  ^  de  conferver  une  doctrine 
orthodoxe.  Il  n'aura  qu'à  les  incorporer 
dans  cet  augufte  Corps ,  &  les  voilà  par 
cela  même  revêtus  comme  lui  d'infailli- 
bilité ;  au  lieu  que  fi  vous  prenez  ces  pa- 
roles dans  le  fens  que  nous  leur  donnons , 
elles  fournillent  un  prelFant  motif  à  Ti- 
mothée pour  remplir  les  devoirs  ,  que 
l'Apôtre  lui  prefcrit  :  car  fi  l'Eglife  eil 
fippellée  à  être  r appui  ^  la  colomnc  de  la 
mérité  y  combien  ne  doit-il  pas  prendre  de 
foin  pour  n'y  élever  dans  les  premiers  em- 
plois, que  des  perfonnes  capables  de  ré- 
pondre à  leur  deftination  ?  Combien  ne 
doit-il  pas  veiller  fur  lui-même,  pour  ne 
pas  laifler  corrompre  fes  mœurs  &  fa 
do(î^trine,par  Icsfophifmes  &  par  les  mau- 
vais exemples  des  Seduéleurs.*? 

3.  Suppofé  que  l'Apôtre  parle  de  ce 
que  l'Eglife  eit,  fes  expref fions  n'ont  rien 
qui  emporte  l'infaillibilité.  11  fait  allufion 
aux  colomnes ,  dont  les  temples  étoient 
entourez  ;  celui  de  la  ville  d'Ephèfe  , 
dans  laquelle  Timothée  étoit  Evêque,en 
avoit  cent  vingt-fept  *  ;  fur  ces  colomnes 
on  voioit  gravez  les  préceptes  &  les 
maximes  du  Paganifme  ,    comme  il  fe- 

roit 

*  Plin.  Hb.  XXXVI,  cap.  xtt.pag.  740.  de  la  dernière  Edit. 
du  P.  Harduin. 


Trémïcre  "Partie.  99 

roit  aifé  de  le  prouver, lî  cetoit  ici  le  lieu 
d'alléguer  Plutarque  ,  Athénée ,   Pline  , 
Porphyre ,  &  divers  autres.    Je  me  con- 
tenterai de   citer   un  pûiTage  de   Denis 
d'HalicarnalTe  :   *  On  ramaffa   de    l'ar» 
gent  de  toutes  les  villes^  dit -il,  @  Tultiui 
fit  bâtir  le  Temple  de  'Diane  ,  qui  eji  fut 
le  Mont  Avantin  dans  l'endroit  de  Rome  le 
plus  élevé.    Il  drcjfa  Ini-méme  les  arti* 
des  de  r alliance  ^  que  tous  les  Latins  ve^ 
noient  de  conclurre.     Il  fit  des  loix  pour 
régler  le  commerce ,  ©  les  cérémonies  de  la 
folemnitéi  ^afin  que  le  temps  ne  lesejfafâû 
jamais ,  il  érigea  une  Colombie ,  fur  laqueU 
le  il  fit  graver  les  conventions  faites  dans 
l^AJU^emblée.     Cette  colomne  a  fibfilîé juf 
que  s  à  notre  fiècle  <t  elle  eft  dans  le  Temple 
de  T>iane,  Ce  font  les  paroles  de  cet  Hif- 
torien.  St. Paul  dit  à  Timothée,  que  delà 
même  manière  ,  que  les  Loix  des  Paiens 
étoient  gravées  fur  les  colomnes  de  leurs 
temples,  les  Loix  de  J.  C.  font  enfeîgnées 
dans  fon  Eglife  ;  ce  qui  peut  convenir 
à  toutes  les  EgUfes  particulières  ,  tandis 
qu'on  y  prêche  la  vérité.    Aufli  les  an- 
ciens Dodeurs  de  l'Eglife  fe  font-  ils  don- 
né mutuellement  f   le  titre  de  Colomne  s  ^ 
(1ms  prétendre  fe  traiter  les  uns  les  autres 

d'in- 

*  Dionyf.  Halicàr.  lib.  tv.  pàg.  ziî." 

\  Voi.Conllit.  Apoft.  lib.  m.  cap.  15.  pag.  2.9a, 

Q  % 


ioô  lu  Etat  dû  Chriftianifmé  en  France^ 

d'infaillibles.  *  Grégoire  de  Na2ianze  IC 
donne  à  St.  Bàfile  ,  qui  le  donne  f  lui- 
même  à  un  Evêque  de  Néocéfarée  ;  :j:  les 
fidèles  de  Lion  au  Martyr  Attalus!.  J'en 
pourrois  rapporter  plufieurs  iiutres  exem- 
ples. 

Mais  quand  St.  Paul  auroit  décidé ,  que 
de  fon  temps  l'Eglife  étoit  infaillible  en  la 
perfonne  de  quelques-uns  de  fes  Dofteurs , 
iious  ne  croirions  pas  devoir  accorder  , 
qu'elle  aura  le  don  de  l'infaillibilité  dans 
tous  les  périodes  de  fa  fubfiftance.  Dieu 
la  cultivoit  alors  par  des  Miniitres  ,  qu'il 
éclairoit  immédiatement  de  fon  Efprit  , 
&  qui  font  appeliez  par  cette  raifon  des 
^  fondc.meî7s  ,  &  des  colomnes ,  dans  le  fens 
le  plus  noble  &  le  plus  étendu,  dont  ces 
expreflions  puiiTent  être  lulceptibles. 
Mais  de  ce  qu'elle  avoit  alors  de  pareils 
Dofteurs ,  il  ne  fuit  pas  qu'elle  dût  en 
«ivoir  toujours  ;  &  l'hiiloire  des  foiblelTes , 
&  des  erreurs,  de  ceux  qui  l'ont  conduite 
depuis  ces  bienheureux  jours,  ne  prouve 
que  trop  qu'elle  a  perdu  ce  privilège. 

On  nous' allègue  4.  les  promeffes ,  que 
J.Chrifl  faifoit  à  fes  Difciples,  qu'il  les 

con- 

*  Gregor.  Nazianz.  Orat.  19.  xi.  2.3.  29. 

-j-  Balil.  Epift.  62.  Tpm.  m.  pag..  91.  .      .  .         . . 

\  Eufeb.  Hilt.  lib.  v.  cap.  i.  pag.  12,7.  edit/VdIèl*. 
a  Gai.  II.  9.    Ephéf.  11.  io.  -  '    '    ■  '    * 


Première  Paytîe.  lox 

çondukoit  ^  en  toute  vérité  ,,  que  ce 
qu'ils  *  lier  oient  fur  laTerre,  feroit  lié  dans 
le  Ciel  :  que  ceux  qui  '^  les  écouteroient  j 
feroient  cenfez  l'avoir  écouté  lui-mêmei 
Nous  mettons  dans  le  même  rang  le  far 
tneux  palîage  de  l'Evangile  :  *  Tu  esPier^ 
re^  ^  fiir  cette  Pierre  f  établirai  mon  E^ 
glife  '^.  Mais  fans  nous  engager  ici  dans 
une  difcuiTion  ,  qui  excederoit  les  bor- 
nes, que  nous  nous  prefcrivons,  il  fuffit 
d'une  feule  remarque.  C'ell  que  Jéfus 
Chriil  ,  en  promettant  ces  privilèges 
à  fes  Difciples ,  ne  détermine  point  la 
queilion  ,  s'il  les  accorderoit  à  leurs 
lucceiTeurs  :  on  ne  fauroit  nier  ,  qu'ils 
n'en  aient  eu  qui  leur  étoient  particu-» 
liers  :  tels  étoient  ceux  de  guérir  les  ma- 
lades, de  reifurciter  les  morts,.  &c.  La 
queition  ,  fi  les  fucceffeurs  des  Apô- 
tres font  infaillibles,  ou  s'ils  font  fujéts  à 
Terreur,  ne  doit  donc  pas  être  détermi- 
née, par  ce  que  Jéfus  Chriil  a  promis  aux 
Apôtres,  mais  par  ce  qu'il  a  promis  à  leurs 
fucceiîëurs.  Or  bien  loin  que  dans  les 
Textes,  que  j'ai  citez,  Jéfus  Chriil  pro- 
mette l'infaillibilité  aux  fuccelTeurs  des 

Apô- 

a  Jean  xvi.  13. 

h  Matt.  XVI.  19.      c  Luc  X.  16.    ri  Matth.xvi.  18. 

*  Nous  marquerons ,  en  explicant  la  quellion  toudiant 
j  la  fplendeur  perpctuelle  de  l'Eglife  ,  le  vrai  ions  de  ces 
paroles  quifuivcnt ,  la  portes  de  l'Eiifer  ne  privaiklront  pzs 
tont  relie. 

G  3 


lor  DEtat  du  Chrifiiànifine  en  France^ 

Apôtres ,  il  ne  dit  rien  du  tout ,  qui  les 
regarde  direftement.  Il  ne  dit  ni  s'ils  feront 
infaillibles, ni  s'ils  feront  fujets  à  l'erreur. 
Qu'on  n'objefte  pas ,  que  le  même  prin- 
cipe de  charité ,  qui  porta  Jéfus  Chrill  à 
^communiquer  l'infaillibilité  aux  Apôtres, 
devoit  le  porter  aufli  à  la  communiquer 
à  leurs  fuccefleurs.  Il  étoit  abfolument 
nécelîàire  pour  le  fia  lut  de  TEglife  ,  que 
les  premiers  Hérauts  de  l'Evangile  fuf- 
fent  infaillibles.  Comment  ajouterions* 
nous  foi  à  leur  doétrine ,  fi  nous  pouvions 
la foupçonner  d'erreur?  Mais  cette  doétri- 
ne  étant  une  fois  établie  nous  n'avons 
plus  befoin  d'Auteurs  infaillibles  :  nous 
devons  regarder  comme  faux  tout  ce  qui 
nous  paroitra  évidemment  oppofé  à  fes 
décifions  :  nous  devons  admettre  com» 
me  véritable  tout  ce  qui  nous  paroitra 
évidemment  conforme  avec  elle  :  &  ce 
qui  ne  nous  paroitra  ni  conforme ,  ni  op- 
pofé à  cette  doétrine  ,  nous  devons  le 
regarder  comme  indifférent  par  rapport  à 
notre  falut  ;  nous  pouvons  fans  péril  l'ad- 
mettre ,  ou  le  rejettcr.  La  doctrine  des 
Auteurs  facrez  doit  être  le  flambeau  de 
toutes  les  Controverfes ,  &  la  règle  de 
tous  les  autres  Articles  de  notre  foi ,  fé- 
lon cette  parole  émanée  de  la  bouche  de 
pieu  même  :  '^A  la  Loi ,  ^  au  témoignage, 

que 

<t  Efa.  VI II.  zo. 


l! 


Crémière  Partie,  103 

que  s* ils  ne  parlent  feloît  cette  parole  ,  il 
n'y  aura  point  de  matin  pour  eux. 

Que  fi  Ton  iniille  encore,  fi  l'on  dit , 
qu'il  n'étoit  pas  plus  nécelFaire  à  l'Eglife 
d'avoir  des  hommes,  qui  ctablilîènt  une 
dodrine  infaillible  ,  que  d'en  avoir  pour 
lui  en  expliquer  infailliblement  le  fens  :  je 
réponds ,  que  nous  devons  régler  l'idée 
de  l'amour  deJéfusChrilt  pour  l'Eglife, 
non  fur  nos  propres  conceptions  ,  mais 
fur  celles  qu'il  nous  en  a  lui-même  don-' 
nées.  Or  bien  loin  qu'il  ait  crû  que  c'é- 
toit  une  marque  d'amour ,  que  de  nous 
renvoi er  à  des  interprètes  infaillibles ,  il 
a  voulu  nous  marquer  fon  amour ,  en  nous 
laiiTant  une  Révélation,  dans  laquelle  nous 
pullîons  voir  de  nos  propres  yeux  les  dog- 
mes de  notre  foi ,  &  les  règles  de  notre 
conduite.  On  s'en  convaincra  ,  Ti  l'on 
fait  attention  aux  preuves  de  la  féconde 
proportion  ,  que  nous  avons  avancée  ; 
C'ell  que  non  feulement  nos  Ecritures 
gardent  un  profond  filence  fur  le  point  de 
l'infaillibilité  de  l'Eglife  ,  mais  qu'elles 
nous  exhortent  à  nous  fervir  de  nos  lu- 
mières ,  pour  examiner  le  fens  de  ce  que" 
Dieu  nous  révèle ,  &  qu'elles  donnent  des 
éloges  à  ceux  qui  ont  tenu  cette  condui- 
te. 

Voici  de  quelle  manière  elles  nous  ex- 
hortent à  nous   fervir  de  nos  lumières. 
G  4  ^Ecow 


i<:>4'  I^Etat  duQhnflimnjmeén  France, 

^'Ecoute  Ifiàe^les  coinmandenieîis^  que  je 
te  fais  aujottrcThiik     Tu  les  inculqueras  à' 
tîs  eiîfans ,  tùen  parleras  quand  tft-  tt  tien- 
dras dans  ta  mai/on^  quand  tu  te-  mettras  en^ 
cherhitt^  qtiajid  tu  t'e  cotichera\s  ^  M  quand* 
tu  te' lèveras.  ^ M  la  Loi^  ait  témoignage,' 
que  s'ils  ne  parlent  felvn  cette  parole  ici  ','■ 
il  ny  aura  point'de  matin  pour  enX\''^'  ^iand" 
le  Rai  fera  affïs fîtr  le  Thr^ne'^'i- H^écf'ird^ 
pour  foi  nn  double  db  cette  Loi da'ns^ un  LjZ^} 
*vre -,    &  il  le  lira  torts  les  jours 'de  fa  vie: 
Non  feulement  Dieu' n'ordonne  pa:s  à  fon' 
Peuple  de  fe.  tenir  aux  dëdfions  de  fés" 
Docteurs  :  il  veut  môme  que ,  quand  des 
Doéleurs  feront  authorifez  d'utie  appa- 
rente miffion  extraordinaire,   le  Peuple 
rie  fè  laiiTe  point  éblouir  de  leur  éclat  , 
&:  qu'il  rejette  tout  ce  qui  fera  contraire'^! 
à  la  Loi ,  qu'il  avoit  reçue  :  ^  S'il  s'élève 
au  milieu  de  vous  quelque  Prophète  .  .  . 
qui  fajfe  quelque  miracle ,  ^  que  ce  fignCy 
ou  ce  miracle  ,  âont  il  aura  parlé  y  arrive. 
S'ils  vous  dit  y  allons  après  d'autres  Dieux  ^ 
vous  n'  écouterez  point  les  paroles  dece'Pro- 
pJoete. 

Les  Auteurs  du  N.  Teftament  en  nous 
révélant  plus  clairement  les  myftères  de  la 


Re- 


«  Deuter.  vi.  4.  &c. 
b  Elai,  VIII.  lo. 
c  Dcut.  XVII,  18. 
à  Deut.  XIII.  I.  ^vc.- 


^vr;.-0.  'Crémière  "Partie  \'^.vK:\  i6f 

Heligion ,  nous  ont  engagé  à  un  examen 
plus  exaft.  Il  nous  ont  exhorté  à  a  éprou^ 
ver  toutes  chofesy  à  retenir  ce  qui  efi  boity 
^  à  ne  pas  croire  à  tout  efprit:  mais  à  exa- 
miner fi  les  efprits  font  de  'Dieu.  Ils  ont 
voulu  que  nous  fuflions  '^attentifs  à  la  pa- 
rc le  des  Trcphètes  j  qu'ils  comparent  à^ 
Vint  chandèle  ,  qni  relttifoit  dans  un  liew 
objcur ,  jnfquW  ce  que  le  jour  commençât' 
à  Itme  5  ÏS  que  l'étoile  du  matin  fût  levée 
dans  nos  cœurs  i  c'eft-à-dire- ,  jufcjii'à  k^ 
venue  du  Melîiê^.'  ^i  ^'-  -  /cijijuq/^  ..;ji  :/j 
Ce  qu'il  y  a  de  pltisfemâi-quablê  fur 'ce 
lujet  ,  c'eft  que  ces  Auteurs  facrez  fe 
font  foumis  eux-mêmes  à  Fexamen  de 
ceux  à  qui  ils  prêchoient  l'Evangile.  Saint 
Paultenoit  ce  langage  aux  Corinthiens  : 
d  Je  vous  parle  comme  à  des  per fouîtes  in- 
telligentes \  jugez  vous-mêmes  de  ce  que  je 
dis.  Et  aux  Galates:  ^  Quand  nous-mê- 
mes  5  quand  un  Ange  du  Ciel  vous  évangé- 
liferoit  outre  ce  qui  vous  a  été  évangé- 
lifé^  quil  vous  fait  anathéme.  Jéfus  Chrift 
même  n'a  pas  prétendu  être  crû  fur  fon, 
propre  témoignage  ;  il  a  voulu  que  les 
Juifs,  auxquels  il  étoit  envoie, examinaf- 

fcnt 

•'.I  i.Thef.  V.  21. 
b  r.  Jean  iv.  i. 
c  II.  Pier.  I.  19. 
à  \\  Cor.  X.  15. 
t  Galat.  I.  8. 

G  J 


ïo6  L'Etat  du  Chriftianljke  en  France  y 

fent  dans  les  anciens  Oracles ,  s'il  avoit 
les  caractères  ,  auxquels  on  devoit  re- 
connoitre  le  Meflie  ,  ^  Sondez,  les  Ecritu- 
res 5  car  ce  font  elles ,  qui  rendent  témoig- 
nage de  moi. 

Je  ne  me  ferai  point  de  fcrupule  deprê- 
ter  ici  des  armes  à  l'Eglife  Romaine  ,  & 
de  reconnoitre  que  la  manière ,  dont  quel- 
ques Proteftans  ont  raifonné  fur  cette  con- 
duite de Jéfus  Chrifl  &  des  Apôtres, peut 
faire  naitre  une  diiiiculté.  Jéfus  Chrilt 
&  les  Apôtres  (  c'eft  le  raifonnement  des 
Proteftans ,  dont  je  parle  )  veulent  qu'on 
juge  de  leur  dodrine  par  TEcriture  ;  donc 
ils  ne  veulent  pas  qu'on  fe  foumette  à  un 
Tribunal  infaillible.  Les  Catholiques  Ro- 
mains pourroient  nous  répondre.:  Nous 
permettons  l'examen  de  la  même  manière, 
dont  J.  C,  &  les  Apôtres  l'ont  permis  : 
ils  n'ont  jamais  prétendu  en  le  permettant 
qu'on  eût  le  droit  d'appeller  de  leurs  dé- 
cilions ,  &  de  les  regarder  comme  fujet- 
tes  à  l'erreur.  Il  y  a  donc  un  examen  , 
qui  n'eft  pas  incompatible  avec  l'infailli- 
bilité de  celui  qui  s'y  foumet.  Ne  con- 
cluez donc  pas  4e  ce  que  Jéfus  Chrill  vous 
a  ordonné  d'examiner  la  dodrine  des 
Conduékurs  de  l'Eglife,  qu'il  ne  leur  a 
pas  accordé  le  don  de  l'infaillibilité. 

Pour 

«  Jean  V.  39. 


^Première  Tarde.  107 

Pour  ne  pas  donner  lieu  à  cette  retor- 
Tion  ,  voici ,  ce  me  femble  ,  de  quelle 
manière  il  faut  emploier  les  derniers  paf- 
fages,  que  j'ai  citez  :  il  prouvent  deux 
chofes. 

I.  Qu'il  n'y  avoit  point  de  Tribunal  in- 
Mliblc  dans  TEglife,,  Iqrfque  J.Chrift  <^ 
les  Apôtres  vinrent  prêcher  l'Evangile  : 
iJs  avoient  une  miflion  furnaturelie  ;  ils 
permettoient  à  chaque  Particulier  d'exa» 
miner  fur  quoi  ils  fe  fondoient ,  lorsqu'ils 
fe  difoient  euvoiez  du  Ciel.  Mais  à  quel 
Tribunal  veulent-ils  être  jugez?  Eft-ce  au 
Tribunal  dé  l'Eglife  ?  Eft-ce  à  ce  Tribu- 
nal, qu'ils  renvoient  ceux  qui  veulent  a- 
voir  de  faines  idées  de  leur  mifTion?  Non: 
ils  renvoient  aux  Ecritures  :  ils  veulent 
que  chaque  Particulier  examine ,  fi  leur 
doétrine  eft  conforme  à  celle  que  Dieu 
nvoit  donnée  par  fes  Prophètes,  ou  fi  elle 
lui  eft  contraire.  Jamais  on  n'agita  de  plus 
importante  queftion  dans  l'Eglife  que  cel- 
le-ci ,  Jéfus  Chrift  eft-il  le  Meflie  ^  Les 
Apôtres  font-ils  des  hommes  infpirez  ?  Si 
l'on  eut  jamais  befoin  d'avoir  recours  à  des 
Docteurs  infaillibles  pour  la  décifion  d'u- 
^ne  queftion,  c'étoit  fans  doute  dans  ce 
temps-là.  Et  cependant  c'eft  par  les  Ora- 
cles des  Ecritures,  &  non  par  ceux  de  l'E*» 
glife  ,  quej.  C.  &  les  Apôtres  veulent 
que  chaque  Particulier  en  juge. 

La 


ïo8  DEtat  auChriftlanifme  en  France^ 

La  féconde  chofe ,  que  ces  palTages  pi-ou- 
veiit ,  c'eit  que  les  Particuliers  font  ca- 
pables de  juger  des  dogmes  de  la  Reli- 
gion par  l'Ecriture  ;  d'où  je  conclus  que 
perfonne  n'eil  en  droit  de  leur  inter> 
dire  cette  difcuiîion  ;-  Sondez  les  E- 
crïtures ,  car  ce  font  elles  ,  qtù  rendent 
témoignage  de  moi  :  c'elt  l'ordre  de  J.  C. 
mais  comment  pourrai-je  connoître,  que 
les  Ecritures  témoignent  que  J.  C  eft  le 
Meiiie,  fi  je  fuis  incapable  de  voir  dans 
l'Ancien  Tell,  l'idée ,  que  les  Oracles  don- 
nent du  Mefîie  ?  ^tand nous-mêmes ,  quand 
nu  Ange  du  Ciel  vous  évangéliferoit  outre 
ce  qui  vous  a  été  évangélifé  ,  qu'il  vous 
foit  anathême  ,  difent  les  Apôtres.  Mai^ 
comment  pourrai-je  connoître  ,  qu'and 
on  évangélifè  outre  ce  qui  a  été  évangéi- 
/i/^' ,  fi  je  fuis  incapable  d'entendre  ce 
qui  a.  été  évangclilé,&-ce  qu'on  évangé-, 
Ulé  t'Ai  lù'ï^^xin  f  '  i'T.mv\_  .-ji-:  -^  iiJi 

Non'feulèmfent  rEcritûfë  nous  exhôffe 
à  nous  fervir  de  nos  lumières ,  pour  dif- 
cerner  la  véritable  Religion  d'avec  les 
fauffes,  mais  elle  donne  des  éloges  à  ceux 
qui  ont  ténu  cette  conduite,  &  elle  nous 
les  propofe  pour  modèles.  Témoins  les 
fidèles  du  temps  d'Efdras,  auxquels  on  ex- 
pliquoit  les  Ecritures  ^  par  les  Ecritures. 
Témoins  ceux  de  Bérée^ qui  exami noient 
.  ■    '    :        ■  '  -ce 

.  Or-  Nchcm.  vin.  8 ,        b  AcTl.  xvii.  ii. 


Première  Tartie.i^s^A'^  109 

ce  que  difoient  les  Apôtres,pour  voir  fi  leur 
doctrine  étoit  conforme  à  celle  des  Pro- 
phètes. Témoin  ce  qui  efl  dit  de  Timo- 
thée ,  qu'il  ^  avo'tt  étudié  les  faïntes  Let- 
tres dès  fin  enfance.  Je  conclus  ,  qu'on 
ne  fauroit  prouver  par  l'Ecriture  ,  qu'il  y 
a  une  Egliie  infaillible. 

Mais  fi  on  ne  peut  pas  prouver  par 
l'Ecriture  cette  première  propoiition  ;  Il  y 
a  une  Eglife  infaillible ,  beaucoup  moins 
pourroit-on  prouver  par  ce  Livre  facré  , 
que  l'infaillibilité  réfide  dans  î'Eglife  Ro- 
maine. Cette  féconde  propofition  ;  C'ell 
dans  I'Eglife  Romaine  que  l'infaillibilité 
réfide ,  ell  enveloppée  dans  les  ruines  de 
celle-ci  :  Il  y  a  une  Eglife  infaillible.  Si  el- 
le ne  rétoit  pas  ,  nous  aurions  d'au- 
tres moiens  pour  la  combattre.  Plus 
vous  réuiïiriez  à  prouver  que  I'Eglife  eit 
infaillible  ;  &  moins  vous  parviendriez  à 
nous  perfuader ,  que  c'elt  dans  votre  Com- 
munion que  l'infaillibilité  réfide.  Si  Tin- 
faillibilité  efl  une  prérogative  inféparable 
de  la  véritable  Eglife  ,  nous  avons  une 
nouvelle  clalTe  d'argumens  pour  vous  ex- 
clurre  de  cette  Taintè  fociété.  Car  tandis 
qu'on  admet  que  la  véritable  Eglife  eft  fu- 
jette  à  errer  ,  on  pourroit  préfumer  que 
la  multitude  des  dogmes  erronez  ,  que 
vous  enfeignez,  n'empêche  pas  que  yous 

.  ..ifioîîniîc 

«  II.  Tim,  III.  i^i 


1 1  o  L'Etat  du  Chriftimijme  en  France^ 

ne  fafïiez  corps  avec  elle.  Il  pourroit  ve- 
nir dans  refprit  de  ceux  qui  outrent  les 
idées  de  la  tolérance  Chrétienne ,  que  les 
erreurs  fondamentales ,  que  nous  vous  re- 
prochons ,  font  dignes  de  fupport.    Mais 
dès  que  vous  aurez  prouvé  que  l'infailli- 
bilité elt  inféparable  de  la  véritable  Egli- 
fe,  que  les  fucceffeurs  des  Apôtres  font  in- 
faillibles comme  les  Apôtres,  votre  caufe 
eft  defcfperée.    Car  fi  les  fuccelfeurs  des 
Apôtres  font  infaillibles  ,  il  fuit  néceilai- 
rement  qu'ils  enfeigncnt  la  même  dodri- 
ne  que  les  Apôtres.     Deux  Auteurs  in- 
faillibles ne  peuvent  pas  enfeigner  une  doc- 
trine oppofée.    Les  fucceffeurs  des  Apô- 
tres ne  peuvent  pas  enfeigner ,  qu'on  doit 
invoquer  les  Saints, prier  pour  les  morts, 
révérer  les  fimulacres ,  tandis  que  les  A- 
pôtres  enfeignent ,  qu'on  ne  doit  ni  ré- 
vérer des  fimulacres ,  ni  prier  pour  les 
morts ,  ni  invoquer  les  Saints  :  mais  vous 
enfeignez  ,  qu'on  doit  invoquer  les  Saints, 
révérer  les  fimulacres ,  prier  pour  les  morts; 
donc  vous  n'êtes  pas  les  fucceiîéurs  des 
Apôtres. 

Vous  répondrez  fans  doute ,  que  vos 
dogmes  font  conformes  à  ceux  des  Apô- 
tres ;  mais  comment  nous  convaincrez 
vous  de  la  juflice  de  vos  prétenfions  ?  Ce 
ne  peut  être  qu'en  nous  permettant  de 
confronter  les  dogmes  des  Apôtres  avec 

les 


Trémïere  Partie.  iit 

les  vôtres.  Car  nous  parlons  ici  à  ceux 
de  vous,  qui  veulent  que  nous  examinions 
par  rEcriture  fainte  ces  deux  queflions: 
Y  a-t-il  une  Eglife  infaillible  ?  Ell-ce  dans 
TEglife  Romaine  que  l'infaillibilité  réfide? 
Mais  félon  vos  hypothèfes ,  les  Particu- 
liers font  incapables  de  faire  cette  con- 
frontation ;  donc  ils  font  incapables  de  con- 
noître,  fic'eft  dans  votre  Communion  que 
l'infaillibilité  réfide.  Cette  conféquence 
eft  fenfible.  Voiez  l'enchainure  de  nos 
propofitions. 

Pour  fa  voir  fi  c'eft  dans  votre  Com- 
munion que  l'infaillibilité  réfide  ,  il  faut 
l'examiner  par  l'Ecriture  fainte. 

On  ne  fauroit  fe  perfuader  par  l'Ecri- 
ture fainte,  que  l'infaillibilité  réfide  dans 
votre  Communion ,  à  moins  qu'on  ne  voie 
dans  l'Ecriture  fainte  ,  que  vos  dogmes 
font  conformes  à  ceux  des  hommes  infail- 
libles. 

Il  n  eft  pas  pofiible.  de  connoître  fi  leurs 
dogmes  &  les  vôtres  font  conformes  ,  à 
moins  qu'on  ne  les  confronte. 

Faire  cette  confrontation ,  c'eft  entrer 
dans  l'examen  du  f  jnd  de  la  doèirine. 

Mais  félon  vos  principes  les  Particuliers 
font  incapables  d'entrer  dans  Texamen  du 
fond  de  la  doftrine. 

Donc  félon  vos  principes  mêmes ,  les 
Particuliers  font  incapables  de  connoî- 
tre, 


iïz  L'Etat  dît  Chrtftianifine  en  France <i 

trcfi  c'eil  dans  votre  Communion  que 
l'infaillibilité  réfide. 

Ainfi  rien  n'invalide  ce  que  nous  avons 
avaneé  ;  c'ell  que  fi  vos  argumens  contre 
l'examen  concluent  contre  nous ,  ils  con- 
cluent contre  vous  :  s'ils  prouvent  qu'un 
efprit  droit  ne  fauroit  être  Proteiîant  ; 
ils  prouvent  aufli  qu'un  efprit  droit  ne  fau- 
roit être  Catholique  Romain.  C'eil  ce 
qu'il  falloit  prouver. 

Nous  ne  bornons  pourtant  pas  là  nos 
prétenfions  :  nous  les  portons  beaucoup 
plus  loin,  &  nous  allons  déniontrer,  que 
vos  argumens  concluent  beaucoup  moins 
contre  nous ,  que  contre  vous  :  que  s'il  cîi 
réfultè,  qu'un  efprit  droit  ne  fauroit  être 
Proteftant;  ili  en  réfulte  beaucoup  plus 
encore,  qu'il  ne  fauroit  être  Catholique 
Romain.  Je  fiais.',  - 


i:  MESSIEURS^ 

.-OT  7'y\  or:  ™ 

TA'.  noDVtitre,:  &c. 

De  la  Haye  le  SE,z^.[  c;|j  jj^/i  UM  <  c.ViÛi( 

Novembre  1715.,   :i:> ^,,:.- ,  ,>r    ' 


2  M  /  nolt>i 

-lonuu- 


>  Lno'ti 

quaI 


Crémière  T  art  te.  113 

QUATRIEME   LETTRE, 

Dans  laquelle  on  prouve ,  qtiz  les  diffîcultez 
des  Catholiques  Romains  contre  l'exa- 
men de  la  Religion  ^  font  plus  fortes  con- 
tre leur  Communion  que  contre  celle  des 
Trotejlans. 


M 


ESSIEU  RS, 


Nous  avons  tâché  de  vous  convaincre  j 
que  vos  objedions  contre  l'examen  ont 
autant  de  force  contre  vous ,  que  con- 
tre nous.  Nous  allons  faire  voir,  qu'el- 
les font  beaucoup  plus  fortes  contre  vo- 
tre Communion  que  contre  la  nôtre ,  & 
qu'en  voulant  nous  affranchir  des  difficul- 
tez de  la  difcufîion,  vous  nous  jettez  dans 
des  diiïicultez  incomparablement  plus 
grandes. 

Nous  ne  propofons  que  ce  feul  argu- 
ment fur  ce  fujet.  Si  les  Particuliers  font 
incapables  de  l'examen  ,  auquel  ils  font 
engagez  par  les  principes  des  Proteilans , 
à  plus  forte  raifon  le  font-ils  d'un  examen 
plus  difficile.  Or  l'examen ,  auquel  ils 
font  engagez  par  la  foumiffion  que  vous 
leur  demandez  ,  eft  incomparablement 
plus  difficile,  queçduioii  ils  font  enga- 
Tom.  I.  II  gez 


114  LEtat  du  Chrijïianifîne  en  France, 

gez  par  la  difcufTion  ,  que  leur  deman- 
denl  les  Proteltans  Donc  en  voulant  af- 
franchir les  Particuliers  des  difficultezde 
l'examen ,  vous  les  jettcz  dans  des  difîi- 
cultez  incomparablement  plus  grandes. 
Donc  vos  objedions  contre  l'examen  , 
que  nous  exigeons  de  chaque  Chré- 
tien ,  font  plus  fortes  contre  votre  Com- 
munion ,  que  contre  la  nôtre. 

Vous  nierez  fans  doute  cette  pro- 
portion :  V examen ,  auquel  les  Particu- 
liers fint  engagez  far  la  foumijjîon  ,  que 
leur  demandent  les  Catholiques  Rojnains, 
eft  incomparablement  plus  difficile ,  que  ce^ 
lui  où  ils  fnt  engagez,  par  la  difcitjjioti , 
que  leur  demandent  les  Protejîans.  Il  faut 
la  prouver. 

Pénétré  des  raifons ,  que  vous  m'allé- 
guez de  mon  incapacité  ;  épouvanté  du 
travail  qu'exige  la  voie  de  la  difcuilion  , 
je  me  jette  entre  les  bras  de  cette  So- 
ciété ,  qui  me  promet  de  m'épargner  le 
foin  de  l'examen  par  fon  infaillibilité  ,  & 
le  dégoût  de  la  controverfe  par  fon  unité. 
Mais  je  lui  demande  deux  chofes;  Tu- 
ne, de  me  marquer,  dans  quelle  de  fes 
parties  l'infaillibilité  réfide:  l'autre  ,  de 
me  fournir  les  moiens  de  parvenir  à  en- 
tendre fes  décifions. 

Sur  la  première  queflion  je  trouve  d  a- 
bord  Rome  diviféc  contre  Rorne,  Catho- 
lique 


Crémière  T  art  le,  115' 

îique  Romain  contre  Catholique  Romain. 
L'un  me  dit  que  l'infaillibité  réfide  dans 
Ja  Perfonne  du  Pontife  :  l'autre  m'aflure 
que  c'ell  dans  les  Conciles  :  l'autre  qu'il 
faut  chercher  les  décifions  infaillibles  de 
l'EglifedanslaDodrine  unanimement  en- 
feignée  par  les  Pères ,  &  toujours  reçue 
par  les  vrais  Fidèles. 

Je  commence  par  les  Pontifes ,  &  d'a- 
bord je  fuis  effrayé  de  l'excès,  auquel  quel- 
ques-uns des  Théologiens ,  qui  me  ren- 
voient à  fon  tribunal ,  ont  porté  la  gran- 
deur de  ce  prétendu  Chef  de  l'Eglife ,  & 
je  me  fens  partagé  entre  leurs  décifions 
&  celles  des  autres  Théologiens  de  leur 
Communion. 

Nous  écrivons  principalement  pour 
vous  5  nos  chers  Compatriotes  ;  vou? 
êtez  François  ,  yous  vous  êtez  tou- 
jours oppofez,  pour  la  plupart, aux  exor- 
bitantes prétenlions ,  que  les  Ultramon- 
tains  ,  &  leurs  Partifans ,  ont  ofé  for* 
mer  à  l'égard  de  leur  Pontife. 

Vous  vous  êtes  oppofez  aux  titres , 
qu'ils  lui  ont  donné  :  Ils  l'ont  appelle 
^  le  Fondateur  des  T)ogmes ^  ^  l'Auteur-, 

^  l^ 

a  Biovias  Pontif.  Rom.  cap.  13.  pag.  Z49.   Conditor 
Dogmatum. 
h  Concilicrum  Auétor,  idem  cap.  8.  pag.  70, 

H  % 


ii6  L'Etat  du  Chrifîianijme en  France, 

*  le  Promoteur  ,  le  ^  Confirmât eur  ,  ^  le 
Juge  des  Conciles  ;  &  celui  dont  les  Conci- 
les tirent  toute  leur  vigueur.  Ils  l'ont  ap- 
pelle ^  le  Viciât  eur  de  la  ^o^rine  Ca- 
tholique ^  *  la  Règle  univerfelle  de  la  véri- 
té ,  /  l'Oracle  y  auquel  tout  l'Univers  doit 
avoir  recours.  Ils  l'ont  appelle  ^  la.  lumiè' 
re  du  monde  ,  ^  le  Tivot  de  la  Religion , 
'^  le  foleil  d'éternelle  lumière^  auquel  con- 
viennent  ces  paroles  du  Ffalmifle-,  fon  thrô- 
ne  fera  comme  le  foleil  en  ma  préfence ,  il  y 
en  aura  dans  le  Ciel  un  témoignage  certain. 
Ils  l'ont  appelle  *  L arbitre  du  mon- 
de 

a  Idem  cap.  lo.  pag.  77. 

b  Idem  cap.  11.  pag.  83. 

<:  Al.  à  Turrecremenfis  de  fulgenti  radio  ,  &c.  Rad.  xviii. 
pag.  44.  Totius  Oibis  Catholici  confenfione  ufuque  con- 
iînnatum  cft,  ut  hoc  fupremum  Apoftolicse  Sedis  judi- 
cium  omnium  Conciliorum  ihtuta  confirmet ,  omnes  ca- 
nonicas  fcripturas  judicet,  omnes  piè  vivendi  normas  ap- 
probct,  &c.  vide  plura  ibidem. 

d  A  Chrilïo  &  à  Spiritu  S.  traditae  Doftrinae  D  i  c- 
T  A  T  o  R.  Bxov.  ubi  fuprà  pag.  204. 

e  Metrum  &  rcgula  credendorum.  Item, Régula  prima 
veritatis.  Vid.  Franc.  Dominic.  Giavina  de  notis  Ec- 
clef.  pag.  777.  Joh.  de  Turrecremata  de  Poteftate  Pa- 
pali  ,   cap.  Ï07.  pag.  441. 

/  Id.  ibid.vide  eriam  Franc.  Dom.  Maria  Marchefium  de 
Capite  vifibili  Ecclefiye,  Art.  11.  pag.  801, 

g  Orbis  lumen ,  Rodolph,  Cupers  S.  Ecclefiaft.  Art.  9. 
pag.  40. 

h  Vertex  Religionis  ,  Bzovius  ubi  fup.  cap.  39.  pag. 
469.  Item  Thomafl".  Diflert.  xvi.  in  Concil.    pag.    386. 

/  Sol  seterni  luminis.  Al.  à  Turrecrem.  ubi  fup,  pac^. 
39.  vide  etiam  Anton.  Paulut.  de  Comit.  Ecclef.  cap.* 
6.  pag.  435. 

k  Bz^v.  ubi  fup.  pag.  5:18. 


Crémière  Partie.  117 

de  "*;  Lejugefupréme  du  Ciel^  delà  Ter- 
re  . 

Vous  vous  êtez  oppofez  à  l'idée ,  que 
les  Ultramontains  ont  donnée  du  Tribu- 
nal de  leur  Pontife.  Ils  ont  dit  que  c'é- 
toit  ^  /e  Tribunal  de  Chr'tft  ;  que  comme  il 
lieft  pas  permis  d'appeller  du  Tribunal  de 
Chrift  5  //  fCeft  pas  permis  aujjî  d"* appel- 
1er  du  Jien.  ^^lil  a  le  droit  d'appe lier  du 
jugement  des  Concile  s  ;  ^  que  les  Conciles 
nont  pas  le  droit  d'appeller  de  /on  juge- 
ment  :  que  ceux  qui  appellent  de  lui  nu 
Concile  encourent  par  cela  même  V excom- 
munication. Que  cela  a  été  décidé  par  une 
Conllitution  de  Pie  IL  renouvellée  parju» 
les  II./&par  d'autres  Pontifes. 

Vous  vous  êtes  oppofez  à  ce  que  les  Ul- 
tramontains ont  avancé  fur  l'irreprehenfi- 
bilité  de  leur  Pontife.  Ils  ont  dit,  qu'il  ell 
l  le  'Juge  de  tous  ,  mais  qu'il  iiefi  jugé  de 

per- 

a  Baptifta  Fragofus  de  obligatione  Summi  Pontif.  cap* 
4.  pag.133. 

b  Bzovius  ubi  fupra  pag.  403.  vid,  &  Auguft.  Barbofa 
de  poteft.  &  audor.  Rom.  Pontif.  pag.  512.. 

c  Cypr.  Benêt,  de  prima  Orbis  fede,pag.  759. 

d  Prieras  de  irrcfragab.  verit.  Rom.  Eccl.  pag.  277. 

e  Appellans  à  Pontifice  ad  Coiicilium  ,  ultra  diéla, 
primo  quidem  eft  excoinmunicatus;  fecuiido  verô  eft  fa- 
tuus.  Id.  ibid.  cap.  13.  Voiez,  ibid.  le  peu  de  cas  qu'il 
en  excepte.  Vide  etiam  Andr,  Duval.  Traft.  de  fum- 
uia  Pont,  comparatione  &  Concil.  quaeli  poflrema,pag.  585. 

f  Vide  Franc.  Paul.  Fabulot.  de  Poteftate  Papae  fupra 
CJoncilium  ,  pag.  9.  &  feq. 

,g  Cundos  ipfe  judicaturus  ,  à  nemine  judicaadiis ,  R, 
Cupers  ubi  fupràpag.  zi. 

H  3 


Ïi8  JJEtat  duChriJîianifme  en  France, 

ferfonne  ;  ^  qiCilnî  peut  être  àépofé^^  quil 
])Ourroït  ïêtre  en  cas  qiiïl  fût  hérétique^ 
mais  qiion  doit  croire  pieufement  qiCd  ne 
rejî  jamais  ;  '^  qiten  cas  même  quihnéritât 
la  dépofition  pour  cauje  dhéréfie  ,  ce  ne 
fourroit  être  qu'entant  qnil  aiiroit  dreffé 
lui-même  le  Canon  de  fa  dépofition  ;  ^  que 
quelque  crime  qu'il  commette  ;  que  de  quel- 
que notoriété  que  pût  être  la  fureur  ^  avec 
laquelle  il  vendroit  les  chofes  facrées ,  que 
quelque  tyrannique  que  fût  fin  empire  fur 


a.  Sylvcd,  Prieras  de  irrcfragabili  veritate  Rom.  Ec- 
çlef.  cap.  II.  pag.  2.74,  Pontlfex  indubitatus  nedum  à 
Concilie,  fed  neque  à  totoMundo  poteft  deponi. 

b  Apol.  pro  illuft.  Card.  Bellarm.  Audore  Adolpîio 
Schulkenio  Gcldrenfi  ,  dans  le  fécond  volume  de  la  Bi- 
bliothèque Pontif.  de  Roccaberti,  pag,  94. 

c  Rodolph.  Cupers  ubi  fuprà  Art,  m.  pag,  ii.&c.Quae- 
ritur  utrum  Papa  poffit  deponi  pro  quocumqne  crimine 
notorio  ,  &  videtur  quod  fie.  Dicitiir  enira  dift.  40. 
Si  Papa  quod  ejusmodi  culpas  redarguere  pra^fumit  , 
quia  cunftos  ipfe  judicaturus ,  à  nemine  judicandus  ,  nid 
deprehendatur  à  fide  devius:  ergo  videtur  quod  faltem 
pro  hserefî-  pofTit  deponi.  Immo  &  Gloffa  fuper  diélo 
cap.  dicit,  quod  pro  quocumque  alio  crimine  notorio, 
adulterii ,  Simonise ,  &  hujusmodi ,  fi  effet  incorrigibilis  ,• 
&  fcandalizaret  Ecclefiam  ,  poffet  deponi.  In  contra- 
rium  eft  quod  dicit  Anacletus  dift.  79.  &c.  Vide  ctiam 
P.  Ludovic.  Thomaffinum  ubi  Aipra  diff.  xv,  pag.  583.  Si 
Papa  fuae  8c  fraternse  falutis  negligens  deprchenditur,  inu- 
tilis  &  remifTus  in  fuis  operibus  innumerabiles  populos  ca- 
tervatim  fecum  ducit,  &c.  hujus  culpas  iftic  redarguere 
praefumit  mortalium  nemo:quia  cuiittos  ipfe  judicaturus? 
a  nemine  eft  judicandus. 

A  Baptifta  Fragofus  de  obligatione  S.  Pont.  cap.  4, 
pag.  133- 


Trémière  'Partie,  iip 

rEgVtfe^  on  ite  fatir oit  fmt s  crime fuhft huer 
un  autre  hofmne  en  Ja  place. 

Vous  vous  êtes  oppofez  à  ce  que  les 
Ultramontains  ont  enCeigné  fur  les  privilè- 
ges de  leur  Pontife.  Ils  ont  dit,  ^ qu'il  e/l 
le  feiil  juge  de  lui-même ,  dans  fa  propre 
caufe:^  qu'il  iieft-pas  lié  parles  Loix  :  c  quil 
tieft  pas  fournis  à  ce  précepte ,  jD/V  le  âTE- 
glijè:  ^  qu'il  peut  faire  des  loix  pour  ;/V- 
tre  pas  accufé  d'héréfe  :  ^  qu'il  eft  aM-dcJfus 
du  droit  :f  que  lorsqu'il  agit  C07itreles  loixy 
&  lorfqiCil  en  difpenfe  ,  il  ne  pèche  point: 
s  que  quand  même  pendant  un  fchifme  il 
aur oit  juré  d'abdiquer  le  Fontificat ,  il  ne 
fer  oit  pas  tenu  d'avoir  égard  à fon  ferment . 

Vous 

a  Catal.  Boncompagnis  de  tranfl.  Concil.  &c.  pa^.  36. 

h  Non  Hgatur  legibus  à  fe  fadis,  etiam  facrorum  Con- 
ciliorum  Canonibus,  fed  poteit  ex  plenitudine  pDtellatis 
fuperjus&legespofiras  facere,  &  in  Canonibus  Concilio- 
rumjuxta^temporum  opportuniratem  ,  autlocorum  &per- 
fonarum  conditiones  difpenlare:  Joh.  de  Turrecremata 
de  potcft.  papal,  cap.  51.  pag,  345, 

c  Id.  ibid.  cap. 98.  pag.  425, 

d  Vide  GloŒim  in  cap.  [i  Papa,  &c.  apud  Jacobatium 
de  Concilio  pag.  31.  confutatam. 

e  Apud  eundv  ibid.  pag.  356,   Vide  etiam  pag.  348. 

/  Iramut.it  naturas  rerum  ,  &  ei  eftpro  ratione  voluntas, 
nec  poteft ei dici cur  ita  facis,&  proptercà  contravenien- 
do  capituHs  &  dirpenfando  cum  perfonis  cuna  quibus 
vult,  valebic  quod  ab  eo  fiet,  Ikc.  apud  Jacobatium  ibid. 
pag.  ^^56. 

g  Franc.  Domiracus  de  S.  Thoma  de  Ecclefia  Chrifti 
&  Papa  lecft.  xxi.  pag.  Z04,  Quod  fi  aliquis  Papa  tempoïc 
fchifmatis  juramento  le  obligallet  cedcrePapatui ,  ut  uni- 
tas  Ecclefiae  iervaretur,  Sk  hanc  ccffionem  dilataret,  non 
poffet  ECcieiia  ipfani  obligare  ad  cellioncm  talis  jura- 
menti, 

H  4 


110  UEtat  du  Chriftïanifyne  en  France, 

Vous  vous  êtez  oppofez  à  ce  que  les 
Ultramontains  ont  foutenu  touchant  Tin- 
failiibilité  de  leur  Pontife.  Ils  ont  dit  , 
^  que  fans  cette  infaillibilité  //  ny  mirott 
rien  de  certain  Jnr  la  terre-,  ^  que  ceux  qui 
ont  des  doutes  doivent  attendre fes  décijîons 
comme  celles  du  T>ieu  célejie  ;  que  c'eft  lui 
qui  comme  Juge  fupréme  ]^ojjède  la  puif- 
fance  déjuger  des  matières  de  la  foi:  que 
des  qu^un  homme  eji  ajjls  fur  le  Siège  Pon- 
tifical ,  il  eft  éclairé  d'une  lumière  divine , 
qîii  diffïpe  toutes  fes  ténèbres  y  quelque basy 
quelque  méprifable-  que  pût  être  le  lieu  , 
dont  il  auroit  été  pris  :  <^  qu'il  peut  pécher  , 
mais  quil  ne  peut  pas  enfeigner  une  doc- 
trine erronée  :/^  qu  il n'efi  pas  moins  infail- 
lible y 

a  Si  non  effet  judicium  Papîe  indefe(î^ibile  ,  tota  fides 
Catholica  evanelcerct,  n.im  &  décréta  Synodorum ,  Sanc- 
toruiiî  Canonizationes ,  &  cultus  difciplinae  morum  cor- 
ruerent  in  dubiuni ,  &  in  quacllionem  verti  polTent ,  &c. 
qucc  famen  omnia  autoritate  finnantur  Papae  ,  Fr.  Dom. 
Çrivina  de  Pap.  infaillib.  pag.  413. 

h  Propterea  quotquot  ambiguitatem ,  fcrupulos  à  men- 
te evellere  peroptant  ,  ad  Sedem  Apoftolicam  tanquam 
ad  fidei  noi  raam  accedunr ,  Se  à  Pontifice  maximo  ,  oui 
'àCitLEsTi  NuMiNE  judicium,  fententiam  expec- 
tant  ;  quoniam  in  Romano  Pontifice ,  ut  in  S  u  i>  r  f.  m  0 
JuDicE  ,  eft  de  caufis  fidei  ultima  judicandi  poteftas  , 
«kc.Alexand.  àTurrecremenfisubifup.  Rad.  xviii.pag.  38. 

c  Vide  Franc.  Dcminic.  Maria  Marchef.  de  capite  vi- 
fibili  Ecclef.  dubiumultimum  ,  p.  798.  799.  &  feq.  Fabu- 
Jot.  de  poteli.  Papx,  pag.  36. 

d  Fr.  Domin.  à  Trinit.  de  S.  Pont,  pag  3o6.,Gregorii  de 
Valentia  Analyf.  fid.  Cath.pag  8.  Pontifcx  in  definiendo  ftu- 
diumadhibcat,five  non  adhibeat, modotamenControvei'- 
ilam  denniat,   iniallibiliter  certè  detînict  ,  ikc. 


Trémière  "Partie.  t^t 

Itblet  quand  il  définit  feul  y  que  quand  il  le 
fait  à  la  tête  à' un  Concile  \  quand  il  le  fait 
a_près  avoir  mîh'ement  examiné  un  Jujet , 
que  quand  il  le  fait  fans  examen  ;  ^  quand 
il  parle  comme  *T>otleur  privé  ^  que  quand 
il  far  le  comme  DoBeur  fubltc  :  h  que  fa 
volonté  \ê  fon  entendement  font  mus  intr in- 
féquemmt par  le  St.  Efprit  :  '^  que  c'eft  de 
lui  que  r infaillibilité  émane  fur  les  Conci- 
les :  ^  que  quand  il  convoque  des  Conciles,  il 
a  pour  but  de  déclarer  fes  décifions  ;  afin 
que  ce  qiC elles  portent ,  vrai  en  foi  , 
foit  vrai  auffipar  rapport  à  nous  ;  ^  qu^on 
doit  s'y  foumettre  ,  quand  même  elles  fe- 
voient  oppofées  au  jugement  de  toute  la  ter- 
re -J  qu'il  ne  peut  pas  être  hérétique:  que 
jamais  ^ape  n'eft  tombé  dans  Ihéréfie  ; 
pas  même  Zephirin ,  lorsqu'il  donna  aux 
Montaniftes  des  lettres  de  pacification  , 

qu'il 

a  Voiez  cette  opinion  de  Pighius  lib.  iv.  cap.  8.  de 
Hierarch.  Ecclefiaftica,  réfutée  par  Franc.  Dominique 
Bannes,  dubitationes  de  R.Pontificepag.  313.  &  rapportée 
(;n  ces  termes  :  Ut  primum  quis  creatur  fummus  Ponti- 
fex  ,  itatiin  confu-matur  in  fide  ,  ita  ut  etiamfî  velit ,  non 
poffit  errare  crrorc  pcrfonali. 

b  Franc.  Dominic.  Gravina  de  Papse  infallibilit.  8cc.  Art. 
II.  pag  494. 

c  Vid.  Cathedrse  Apoftolicae  Oecumenicae  aucfloritas, 
apud  Roccabert.  tom.  vn.  pag.  551.  Vid.  etiaifi  P.  Ludo- 
vic. Thomair.  Diflert.  xviii.  in  Synod.  Rom.   pag.  663. 

d  Carhedrse  Apoft.  audioritas ,  pag.  664, 

e  Vide  hanc  fententiam  confutatam  apud  Jacobatiuni 
de  Concilio  ,  pag.  201. 

/  Bzovius  de  Pontif.  Rom.  cap,  i6.  pag.  338. 
339.  ckc.  gcc. 


ïii  n Etat  du  Cbrijî tan t/me  en  France, 

qu'il  révoqua  enfuite  par  le  confeil  de 
Praxeas  l'erreur  ,  dans  laquelle  il  tom- 
ba d'abord ,  ne  concernant  que  les  perfon- 
nes^  &  non  pas  la  Religion  :  pas  même 
Marcellin,qui  offrit  bien  de  l'encens  aux 
îdoîes  parla  crainte  de  la  mort,  mais  qui 
ne  prêcha,  ni  n'cxcula  l'idolâtrie,  &qui 
perdit  bien  la  confeffion ,  mais  non  pas 
ia  foi  :  pas  même  Félix  ,  qui  aiant  été  in- 
trus par  les  Arriens  à  la  place  de  Liberius , 
entretint  communion  avec  eux,  mais  qui 
ne  pécha  qu'i  V égard  de  la  convenance  de 
la  communion ,  mais  non  à  l'égard  de  ladt- 
"uerjité  de  la  fecîe  ;  &  qui  eil  bien  appel- 
lé  Arrien  dans  quelques  exemplaires  cor- 
rompus, mais  non  dans  les  anciens  Ma- 
nufcrits  de  faint  Jérôme  :  pas  même  Li- 
berius, duquel  à  la  vérité  S.  Jérôme  & 
un  Hilaire ,  qui  ne  peut  pas  être  le  vrai 
Hilaire,  ont  avancé  qu'il  foufcrivit  à  l'hc- 
rélie  Arrienne ,  mais  qui  aiant  été  mieux 
informez  corrigèrent  leur  flile ,  &  dirent, 
qu'il  avoit  fbufcrit  à  la  méchanceté  Arrien' 
7/^;  c'eit-à-dire,  à  la  condamnation  de  St. 
Athanafe:  pas  même  Sylveftre  II.  qui  s'a- 
donna bien  à  F Albologie ,  mais  non  à  la 
Magie ,  &  que  Benno  aaccufé  par  un  prin- 
cipe de  malice ,  d'avoir  voué  fon  ame  au 
Démon  pour  devenir  Pape  :  pas  même 
Céleflin,  qui  regarda  feulement  comme 
probable,  mais  qui  ne  détermina  pas  que 

l'hé- 


Crémière  Partie.  îij 

l'héréfie  annuUoit  le  mariage  ,  &  qu  une 
perionne ,  qui  s'étoic  mariée  avec  un  hé- 
rétique ,  pouvoir  fe  remarier  avec  un  au- 
tre :  pas  même  Jean  XXII.  qui  opina , 
mais  qui  ne  définit  points  que  les  âmes 
des  gens  de  bien  ne  font  admiles  à 
la  vifion  de  Dieu  qu'après  la  réfur- 
re(!^iion  ,  &  qui  n'auroit  pas  manqué  de 
retracer  cette  erreur ,  fi  la  mort  ne  la- 
voit  prévenu  :  pas  mêm.e  Jean  XXIII. 
quoique  Philippe  ,  Roi  de  France ,  Tait 
appelle  hérétique ,  &  qu'on  l'ait  accufé 
par  calomnie  d'avoir  nié  la  vie  à  venir , 
ik  une  bienheureufe  rélurredion. 

Vous  vous  êtez  oppofez  aux  fliilueufcs 
defcriptions,  que  les  Ultramontains  ont 
faites  de  leur  Pontife  :  vous  avez  rejette 
ces  Proportions  :  ^  ^.e  le  ^ape  eft  non 
feulement  le  plus  grand  dans  T  Eglife  ^mais 
qtiil  cft  plus  grarid  que  Œgltfe  :  ^  qtiil  ejl 
aihdejftis  des  Anges  :  ^  que  fin  autorité  s'é- 
tend 

a  Vide  Jacôbatium  de  Concilio,  pag.  570. 

b  Soins  itaque  Deus  major  efl  Papa  ;  nam  autoritate 
&  poteftate  cacteris  etiam  Sandlis  exiftentibus  in  c^lo  * 
etiam  iplïs  Angeîis  major  eft.  Quamvis  fcandalo  fît  toti 
Ecclefiîe ,  &  pelEmus ,  ac  immanibus  fe  devolvat  pec- 
•eatis ,  tolerandus  St  ôc  obediendus.  Vid.  Franc.  Alphons. 
Mendoza  quseft.  iv,  Scholaft.  pag.  14.  S.  Anton,  de  Sum. 
P.  pag.  78. 

c  Chriflus  plenam  habiiit  totius  Orbis  onlnifque  creatu- 
rse  jurisdiftionem  ;  igitur  &Vicarius  illius  fummus  Pçnti- 
fcx'j&c.  Alvar.  B.  Antoninus  Aug.  Anconitanus,  &  plures 
alii ,  apud  Celfum  Mancinum  de  juribus  Princip.  cap.  4. 
pag.  54,  ô:c. 


114  L'^Etat  du  Chriflianijme  en  France, 

tend  fur  tout  l'Univers  :  c-  qiC il  ne  fauroit 
enabufer:  ^  que  St.  Pierre  n*auroit  pas  eu 
le  droit  défaire  une  loi ,  four  borner  lapuif- 
fance  du  Tape ,  farce  que  le  ^ape  eji  égal 
à  lui  :  ^  qu'il  tient  lieu  de  T>ieufur  la  ter- 
re ,  Ç^  que  fes  avions  doivent  être  réfu- 
tées celles  de  Dieu  même  :  ^  qtielle  ne  fe 
borne  pas  au  fpirituel ,  mais  qu'elle  s'é- 
tend fur  le  temporel ,  ce  qui  fut  marqué 
far  ces  paroles  de  St.  'Pierre  à  J.  C.  Sei- 
gneur,  voici  deux  epées:  *  qu'il  participe 
à  la  divinité  de  J.  C.  par  fa  puijfance 
fpirituelle  ,  ^  à  l'humanité  de  ce  divin 
Sauveur  par  fa  puifTance  temporelle  :  qu'il 
peut  exercer  cette  puiffance  temporelle  fur 
le  monde  entier  ;  qtîHl  le  fait  de  droit  ; 
que  s'il  ne  l'exerce  pas  de  fait  ^  cefî  parce 
qu'il  eft  tout  occupé  des  chofes  fpirituelles  : 
f  que  tous  les  revenus  du  monde  lui  appar- 
tiennent ;  ^  que  s'il  fe  contente  de  ceux  de 
l'Italie,  ce  n'efî pas  qtiilsîie  foient  à  lui, 

mais 

a  Frnnc.  Dominic.  à  Sanfl.  Trinitate  de  fac.  Ecclef. 
Conc.  pag.  ^i^C':^. 

b  At  ipfe  Divus  Pctriis  non  potuit  legem  ferre  ,  qua- 
tenus  Pontifex  &:  caput  erat  Ecclefise  ,  qua  fiicceflbres 
Qb'igaret ,  qiiia  par  in  parem  non  habet  i.mperium,  Franc. 
Alph.  Mendoza  ubi  fup.  pag.  14. 

c  Apud  Jacobat.  ubi  fupra  pag.  12,1.  113.  &c. 

d  Celf.  Mancin.  ubi  fupra  pag.  51. 

e  Alvarez  Pelagius  de  planftu  Ecd.lib.i.cap.  37.pag.47. 

/  Antonin.Aug.  Anconitanus  ubi  fupra  pag.  56.  &c. 

g  St.  Antonin.  Arckiepifcop.  Florent,  de  5.  Pontifi.ce , 
pag.  79-^-88.  89.  Sec. 


'Crémière  Partie,  i^^ 

mais  c'e/l  qu^ il  aime  la  paix  :  que  cette 
poiTeffion  lui  a  été  conférée  quand  J.  C. 
a  dit  :  Cherchez  premièrement  le  Roiaume 
de  T^ieu  ^  fajuftice  y  &  toutes  les  autres 
chofes  vous  feront  ajoutées  par-dejjiis  : 
qu'elle  a  été  figurée  par  la  millérieufe 
conduite  de  St.  Pierre ,  qui  entra  feul 
dans  la  mer,  lorfquej.  Chrill  y  apparut  à 
fes  Difciples. 

Sur-tout  comme  François, toujours dif- 
tinguez  par  leur  fidélité ,  &  par  leur  dé- 
vouement à  leur  Roi ,  vous  vous  êtes 
oppofez  à  l'ufurpation  ,  que  les  Pontifes 
ont  faite  des  droits  des  Souverains.  Vos 
Théologiens  ont  proteflé  contre  ces  ma- 
ximes des  Ultramontains ,  ^  que  le  Tonti- 
fe  a  fiiccedé ,  quant  au  temporel^  à  Conf- 
tant  in  le  Grand , comme  à  St.  Pierre  quant 
au  fpirituel:  ^  que  c'eft  lui ,  quia  tr  an  finis 
r Empire  à  Charks-Magne  :  *  qtie  de  Fa* 
'veu  même  de  VEglife  Gallicane  il  domine 
fiir  les  Rois,  fitr  les  T  rince  s ,  fiir  les  Em- 
pereurs ,ftir  leurs  'Principautés ,  fitr  leurs 
Roiaume  s  ,  fur  leurs  Empires  ,  puifquil 
domine  fur  les  Anges  mêmes  :  ^  qu'il  n'e/i 

pas 

a  Robert.  Bellarmin.  de  poteftate  fummi  Pontifie,  cap. 
17.  pag.  410. 

b  Vid.  tradat.  de  Cathedrae  Apoft.  audorit.  pag.  348. 

c  Caeleflin.  Sfondrat.  Gallia  vindicata  ,pag.  740.741.  8c 
Cap.  II.  cui  titulus,  Ecclefise  Gtllicanse  confenfus  pro 
Pontificis  indireft-à  poteftatc  in  Regcs,  &  Principes,  eo- 
ruinq.  boju,  &  dignitates  temporales, 

d  Fr.  Léonard.  Coquaei  Antiniornaeus  ,pag.  4^0,  8cc, 


ïz6  VEtat  du  Chriftïan'îjme  en  France^ 

pas  ^onùfe  ^  Ce  far  tant  enfemble  ,  maif^ 
que  la  dignité  de  Tontife  lui  affujetit  celle; 
de  s  Ce  fars',  que  fonte  nir  le  contraire  ,  ccji. 
non  feulement  tme  erreur  ,  mais  une  héré- 
fie  :  qu  aucun  Catholique  ne  lui  a  contefté 
cette  prérogative  ^  &  que  toute  ladiJputCy 
qu'il  peut  y  avoir  eu  entre  eux  à  cet 
égards  roule  feulement  fur  cette  queftion: 
Le  T ontife  a4-il  cette  puiffajîce  d'une  ma- 
nière direBe ,  ou  indireÛe?'^  Glue l'autorité 
du  Taf  excelle  des  Souverains  font  de  deux 
genres  dijférens^  qu'elles  ne  font  pas  com- 
me deux  mains ,  qui  ont  la  même  dignité,  mais 
comme  le  corps^  l'efprit^dontl'un  eft  fubor' 
donné  à  l'autre'.  ^  qu'il  a  le  pouvoir  de  dépofer 
les  Rois  y  &  de  les  élire  :  que  quand  il  ufe 
de  ce  pouvoir ,  il  ne  prétend  pas  être  plus 
grand  que  T^icu ,  de  qui  les  Rois  reconnoif 
fent ,  qu'ils  tiennent  leurs  Roiaumes ,  mais 
qu'il  agit  en  cela  par  l'ordre  de  T)ieuy 
dont  il  eft  le  Vicaire:  '^  que  lorsqu'il  appelle 
nu  Concile  pour  concourir  avec  lui  à  la 
dépofition  d'un  Roi ,  ilnes'afjocie  tant  dau- 
guftes  perfoiines  que  par  pure  honnêteté ^ 
&  non  parce  qu'il  a  befoin  de  leurs  concours 
&  de  leurs  fujf rage  s  dans  cet  aBe  de  Su- 
prématie: ^  que  c' eft  lui  qui  confirme  ^  qui 

oint , 

a  Robert.  Bellarm.  de  poteHat.    S.  Pontif.  cap.  xvii. 

pag.  41?. 

b  Idem  ibio. 

c  Idem  ibid.  pag.  389. 

à  Alvar.  Peîagius  de  plandlu  Ecclef.^  cap.  "  xiii.  pag. 
31.  Sec. 


Première  Partie,  127 

oint ,  qui  couronne ,  qui  approuve  ,  qui  re- 
prouve les  Empereurs ,  coinme  bon  lui  fem- 
ble. 

Vous  n'avez  pu  voir  fans  frémir  des 
maximes  fi  dangereufes  mifes  en  exécu- 
tion: un  Prélat,  exhortant  de  cette  ma- 
nière Léon  X.  /i  y?  prévaloir  de  la  ton- 
îe-puijfance^  qui  'lui  a  été  donnée  dans 
le  ciel  ïê  fur  la  terre  ;  '^  Trens  le  glaive 
à  deux  t  ranch  an  s  ,  que  la  '^Divinité  fa 
mis  entre  les  mains ,  enjoins  ,  commande  , 

ordonne ,  Lie  les  Rois  avec  les  fers 

du  grand  Roi  ;  contraints  les  Nobles  a  vec  les 
chaînes  de  tes  cenfures\  tu  ne  faurois  excé- 
der ton  pouvoir. 

Vous  avez  frémi  d'entendre  un  Sixte  \. 
fulminant  cette  Bulle  contre  les  deux  fils- 
de  la  colcre  ,  fa  voir  le  Roi  de  Navarre  & 
le  Prince  de  Condé:  „  ^  L'autorité,  qui  a 

été 

a  Arripe  ergo  gladium  divinas  Poteftatis  tibi  credi- 
tum,  bis  acutum;  &  jube,iinpera  ,  manda,  utpax  uni- 
verlahs  ,  &  colligatio  per  decennium  inter  Chnftianos 
ad  minus  fiât;  &  Reges  ad  id  in  compedibus  magni  Ré- 
gis hga  ;  U  Nobiks  cenfurarum  in  manicis  ferreis  con- 
ltnnge;quoniam  tibi  data  eft  omnis  poteftas  incœlo&in 
terra.  Epifc.  Patrac.  feff.  lo.  p.  131. 

b  Ab  immenfa  seterni  Régis  potentia  B.  Petro  eiiifque 
luccdioribus  tradita ,  auéloritas  omnes  terrenorum  Rc^um 
^   Pnncipum  fiipereminet  poteftates —  InconculTa  pro- 

i^xt  in  omnes  judicia Et  fi  quos  ordinationi  Dei  refif- 

tentes  invenit  Jevenore  hos  vindifta  iilcifcitur,&quam- 
yis  potentiores  de  fijlio  dejiciens  ,  veluti  fuperbicntis 
Luciteri  Minifiros  ad  infima  terrae  deturbatos  proftex- 
nit— Dominus,  regnis ,  ôcc.  Nos,  illos  illorumque  po- 
ueros  pnvamus  m  perpetuum— -  A  juramcnto  hujusmo- 
*5J,  ac  onvii  prorfus Domirùi ,  Fidelitatis,  ôcObfeguiide- 

bito. 


1x8  DEtat  du  Chriftianifine  en  France^ 

„  été  donnée  à  St.  Pierre  &  à  fes  Suc- 
3,  cefîeurs  par  l'immenfe  pouvoir  du  Roi 
,,  éternel ,  excède  celle  de  tous  les  Prin- 
,,  ces  &  de  tous  les  Rois:  elle  porte  fur 
„  tous  les  hommes  de  la  terre  des  juge- 
„  mens  inébranlables  :  fi  elle  trouve  des 
„  hommes  qui  lui  réfiftent  ,  elle  les  ter- 
5,  ralîè  d'une  manière  proportionnée  à 
5)  leur  élévation  ;  elle  les  renverfe  du  faî- 
5,  te  des  grandeurs ,  où  ils  font  élevez  , 
„  &  elle  les  précipite  jufques  aux  lieux 
5,  les  plus  bas  de  la  terre  ,  comme  les 

5,  Minillres  du  fuperbe  Lucifer Nous 

5,  délivrons  &  nous  abfolvons  du  ferment 

5,  de  fidélité  tous  leurs  Sujets Nous  leur 

„  deffëndons  d'avoir  aucune  déférence 

„  pour  leurs  mandemens  &    loix ,  &c. 

Vous  avez  frémi  d'entendre  ces  paroles 

de  Grégoire  VIL  ^  „  Pour  la  defFenfc  de 

l'E- 

bito ,  illos  omnes  tam  univerfe  ,  quam  fingulatim  ,  auc- 
toritate  prïefentium  abfolvimus,  &  liberamus,  prsecipi- 
musque  &  mterdicimus  eis  univerfis  &  lîngulis  ,  ne  illis 
eorumquc  monitis  ,  Icgibus  &  mandatis  audeantobedire. 
BuUaSixti  V.  contra  Henr.  Navarr.  R.  &c. 

à  Hac  itaque  fiducia  fretus  pro  dignitate  Z<.  tuteia  Ec- 
elçfise  luœ  fan<5t-.E  ,  omnipctentis  Dei  nomme  Patris  , 
Filii  ,  &Spiriius  Sandi  ,  Heniicum  Regem  ,  Henrici 
quondam  Iraperatoris  filium,  qui  audafter  nimis,  &:  te- 
merariè  in  Ex-cldiam  tuam  manus  injecit  ,  Imperatoiia 
adminiftratione  Regiique  dejicio  :  &:  Chriftianos  omnes 
imperio  fubjcdos  juraniento  illo  abfolvo,  quo  fidem  ve- 
ns  Regibus  praeilare  confueverunt:  dignum  enim  efl  ,  ut 
is  honore  careat  ,  qui  MajelVatem  Ëcclefiie  imminuere 
caulatur.  Platina  in  Grcg.  VII.  &:  Tora.  x.  Conc.Rom.  3,. 
apud  Bin,  p.  484. 


Trémière  'Partie.  129 

„  TEglifc  de  Dieu  ;  au  nom  du  Dieu  tout- 
„  puilfant  le  Père ,  le  Fils  &  le  Saint  Kf- 
„  prit ,  je  dépofe  de  fon  adminillration 
„  Roiale  ,  &  Impériale,  le  Roi  Henri, 
„  fils  d'Henri  jadis  Empereur,  pour  avoir 
„  porté  des  mains  téméraires  &  au- 
„  dacieufes  fur  TEglife;  j'abious  tous  les 
„  Sujets  du  ferment  qu'lL   lui  ont  prê- 

„  té Car  celui  qui  a  oie  diminuer  la 

„  Majefté  de  l'Eglife ,  eil  digne  d'être 
,.  privé  de  cet  honneur. 

Non  feulement  vos  Théologiens  fe 
font  liffuez  contre  une  dod'trine  &  contre 
une  conduite  li  funelles  à  lafociété ,  mais 
vos  Politiques  fe  font  joints  à  vos  Théo- 
logiens, dans  les  mêmes  vues.  Combien 
de  vos  Jurisconfukes  ont-ils  bravé  les  fou- 
dres du  Vatican ,  pour  plaider  la  cauie  de 
leurs  Rois  ?  En  combien  d'occalions  le 
Parlement  de  Paris  n'a-t  il  pas  fignalé  fon 
zèle  fur  cet  important  fujet.  *  Avec  quel- 
le force  ne  deftèndit-il  point  les  lihertez 
de  VEglife  Gallicane  contre  la  Cour  de 
Rome  ,  dans  l'Ouvrage  qu'il  préienta  à 
Louis  XI.  ?Je  ne  faurois  m'empêcher  de 
vousrappellerauiiiun  arrêt  de  cetaugufte 
Corps,  en  datte  du  x6.  Novembre  1610. 

con- 

*  Vid.  apud  Fran.  Diiarenum  pro  libertate  Ecclef. 
Gallic.  aiiverfus  Romnnam  A'il-im  ,  deiTcnfionera  Pari- 
fienlls  CiTri3e,Ludovico  XL  Galloriim  Régi  quondam 
oblatam,  pag.  103.  6cc. 

Tom.  I.  I 


130  V Etat  du  Qhriftïanijme  en  France^ 

contre  le  Livre  du  Cardinal  Bellarmin, 
dont  nous  avons  cité  quelques  palFages , 
intitulé  ,  Traité  delà  Tuïjfànce  fiipréme  du 
pontife  contre  Guillaume  Barclay. 

*  Cet  arrêt  eft  rendu  à  la  requifition 
des  Gens  du  Roi  ,  qui  après  avoir  re- 
marqué que  Bellarmin  avoit  déjà  avancé 
dans  un  Traité  'de  la  Hiérarchie  du  Pon- 
tife ,  dédié  à  Sixte  V.  que  le  Pape  a  une 
puifTance  temporelle  indireflemcnt  ,  fe 
plaignent  que  ce  Cardinal  ajoute  de  nouvel- 
les erreurs  i\  celle-là  ,  dans  TOuvrage  , 
dont  nous  parlons;  ils  en  marquent  plu- 
fleurs  endroits ,  dont  je  ne  rapporterai 
qu'un  petit  nombre. 

,,  Que  les  Princes  temporels  peuvent 
„  être  dépofez  par  les  fouverains  Pon- 
„  tifcs ,  quand  la  néceffité  de  l'Eglife  le 
„  demande, 

„  Que   les  Apôtres    étoient    fournis 

aux  Princes  de  fait  feulement,  &  non 

pas  de  droit. 
Que  le  Pontife  peut,  s'il  eft  néceffai- 
„  re  pour  le  falut  des  âmes  ,     ôter  le 
„  Roiaume  à  quelqu'un,  &  le  conférer 
„  à  un  autre. 

„  Que  quand  il  affranchit  des  Sujets  de 
„  l'obéiiîimce  qu'ils  doivent  à  un  Prin- 
„  ce  ,  il  ne  les  difpenfe  pas  d'obéir  à 
5,  leur  Souverain ,  ce  qui  feroit  violer  le 

droit 

*  Imprimé  in  8.  fans  nom  de  lieu  en  1610, 


3> 
5> 


Trémière  Partie.  131 

„  droit  naturel ,  mais  il  fait  que  celui  qui 
„  étoit  leur  Souverain  légitime  ,  celFede 
„  l'être. 

„  Que  l'autorité ,  par  laquelle  le  Pon- 
„  tife  contraint  tous  les  Chrétiens  de  fai- 
„  re  leur  devoir ,  ne  fe  borne  pas  à  l'ex- 
„  communication,  mais  quelle  s'étend 
„  jufqu'à  la  privation  de  leurs  Roiaumes 
,,  &  Principautez,  quand  le  Palleur  juge 
„  que  cela  efl  expédient  pour  le  falut  du 
„  troupeau. 

„  Que  fi  l'Empereur  ne  veut  pas  dé- 
„  gainer  fon  épée  au  figne  de  la  volonté 
5,  du  Pontife  ,  ou  s'il  la  dégaine  contre 
„  ce  ligne  ;  le  Pontife  le  contraindra  bien 
„  d'abord  par  le  glaive  fpirituel  ,  c'efl-à- 
„  dire,  par  les  cenfures  Ecclefiaftiques ; 
5,  mais  que  fi  l'Empereur  réfilleàcescen- 
5,  fures,  le  Pontife  lui  ôtera  l'Empire. 

Voilà  quelques-unes  des  propolitions , 
dont  les  Gens  du  Roi  demandent  la  con- 
damnation. Ils  fondent  leur  requili- 
tion  fur  plufieurs  raifons.  Celle  qu'ils 
apportent  contre  la  dernière  de  ces  pro- 
pofitions,  elt  bien  remarquable  :  *  Ici 
la  Cour  fe  fou  viendra  ,  difent-ils,  àe  la 
principale  rai  fon ,  qui  fut  alléguée  par  le 
dernier  parricide  ,  pour  le  mouvement 
qui  l'avott  poujfé  à  fon   eutreprife  fur  la 

fi. 

*  Pag.  io. 

I  z 


1 3  x  L'Etat  du  Qhriftïanifme  en  France , 

facrée  perfonne  du  Roi  Henri  IV.  Car 
parlant  de  la  guerre  de  Cleves  ^  de  Ju^ 
lier  s  ,  où  icelui  Seigneur  Roi  fe  fropofoit 
d'aller  pour  fecourir  les  Princes  à'Alle' 
magne  fis  Alliez, ,  cet  abominable  a  répon- 
du en  la  face  desju^es^  quilavoit  penje 
que  cette  guerre  fi  fai [oit  contre  le  gré  du 
^Fape  ^  ^  qiiil  avoit  crû  que  quiconque 
faifioit  la  guerre  contre  la  volonté  du  Pape  y 
la  faifioit  contre  la  volonté  de  'Dieu  mê- 
me ,  que  'Dieu  et  oit  le  Pape  ,  t3  que  le 
Tape  étoit  'Dieu. 

„  Sur  les  requifitions  des  Gens  du  Roi 
la  Cour  fait  inhibitions  &  défenfes  à 
toutes  perfonnes  de  quelque  qualité  & 
condition  qu'elles  foient ,  fur  peine 
de  crime  de  lèieMajeilé,  de  recevoir, 
retenir  ,  communiquer  ,  imprimer  , 
faire  imprimer,  ou  expofer  en  vente  , 
le  dit  Livre  contenant  une  fauile  & 
détellable  propofition  ,  tendente  à  Té- 
verfion  des  Puiifances  fouveraines  or- 
données &  établies  de  Dieu  ,  fouleve- 
ment  des  Sujets  contre  leurs  Princes  , 
fubftraftion  de  leur  obéifîance  ,  induc- 
tion d'attenter  à  leurs  Perfonnes  & 
Etats ,  &  troubler  le  repos  &  la  tran- 
quillité publ-que.  Enjoint  à^ceux  qui 
auront  des  exemplaires  du  dit  Livre, 
ou  connoiiTance  de  ceux  qui  en  feront 
faifis,  de  le  déclarer  promptement  aux 

Juges 


55 


5> 


Tr entière  "Partie.  133 

Juges  ordinaires  ,  pour  en  être  faite 
pcrquifition  à  la  requête  des  fubftituts 
du  dit  Procqreur  Général ,  &  proce- 
„  der  contre  les  coulpables  :  fait  pareilles 
„  inhibitions  &défenres  à  tous  Doéieurs, 
„  ProfefTeurs,  &  autres,  de  traiter,  dif- 
„  puter  ,  écrire  ,  ni  enfeigner  direéle- 
„  ment, ni  indiredement,en  leurs  Ecoles, 
„  Collèges,  &  tous  autres  lieux,  la  fufdite 
5,  proporition,&:c. 

Je  viens  de  marquer  les  idées  ,  que 
les  Ultramontains  fe  forment  de  leur  Pon- 
tife :  vous  faites  profefîion  de  les  rejet- 
ter  ;  vous  avez  toujours  regardé  ceux  qui 
ont  voulu  les  introduire  dans  vos  Ecoles, 
comme  les  plus  grands  ennemis  de  la 
France.  PuifTiez-vous  ne  jamais  démen- 
tir de  fi  fages  difpofitions  !  Puiiliezvous 
faire  évanouir  les  craintes,  que  vous  don- 
nez depuis  quelque  temps  fur  ce  fujet,  à 
tous  ceux  qui  s'intéreffent  véritablement 
pour  votre  bonheur,  &  pour  votre  gloi- 
re! Mais  de  quel  côté  fe  rangera  un  Par- 
ticulier dans  ce  fameux  procès  ?  fe  déter- 
minera-t-il  par  lui  même  en  confrontant 
avec  l'Ecriture  la  Doétrine  des  deux  par- 
tis, pour  fuivre  celui  qui  eil  le  plus  in-, 
violablement  attaché  au  décifions  de  ce 
Livre  facré?  Mais  de  quel  droit  un  hom- 
me ,  félon  vous,  incapable  d'entrer  dans 
la  difcuffion  des  Dogmes,  fuivra-t-il  dans 

I  3  cette 


134  L''Etat  duChrifitanifme  en  France^ 

cette  occafion  les  lumières  de  fon  efprit , 
&  le  didamen  de  la  confcience?  De  quel 
droit  préferera-t-il  fon  jugement  à  celui 
des  Auteurs  Ultramontains,  qui  plaident 
avec  tant  de  chaleur  la  caufe  de  leur  Pon- 
tife, ou  à  celui  de  tant  de  Sa  vans  ,  que 
notre  France  a  produits ,  &  qui  fe  font 
acquis  une  réputation  immortelle  dans  TE- 
glife,pour  avoir  réfillé  avec  tant  de  cou- 
rage aux  invafions  de  FUfurpateur  ?  Que 
fera  donc  un  Particulier  ?  renoncera-t-il 
à  fon  propre  fens  pour  fe  foumettre  à  une 
Autorité  fupérieure  ?  Mais  à  quel  tribu- 
nal aura-t-il  recours,  qui  nefoit  en  même 
temps  &  Juge,  &  Partie?  Mettra-t-il  les 
quellions ,  qui  divifent  l'Eglife  de  Rome 
d'avec  l'Egliie  Gallicane, dans  la  clalTede 
celles  ,  fur  lesquelles  on  peut  fe  tromper 
fans  péril  ?  Mais  il  s'agit  d'être  Hérétique, 
ou  Orthodoxe:  efclave  d'un  fnriple  mor- 
tel ,  ou  Difciple  docile  d'un  Maitre  ,   à 
qui  Dieu  lui-même  a  cédé  fes  droits  :  bon 
Sujet ,  ou  Sujet  rebelle  ,  digne  d'être  ad- 
mis à  la  Communion  des  gens  de  bien,  ou 
d'être  foudroie  de  leurs  anathêmea?  Kef- 
tera-t-il  indéterminé  entre  les  deux  par- 
tis ,  fans  fe  déclarer  ni  pour  l'un ,  ni  pour 
l'autre?  Il  encourra  l'indignation  de  tous 
les  deux.     Où  eit  donc  cette  tranquilli- 
té, Meflieurs,  que  vous  nous  faifiez  ef- 
perer  du  parti   de  la  foumiffion  ?    Où 

font 


Crémière  Partie.  135' 

font  les  fruits  de  cette  unité  ,  que  vous 
nous  alléguiez  comme  un  des  grands  ca- 
ractères de  votre  Communion  ? 

Mais  lailfons  à  l'écart  tout  ce  qu'il  y  a 
de  plus  odieux  &  de  plus  outré  dans  les 
idées,  que  les  Ultramontains  fe  forment 
de  leur  Pontife.  Prenons  leur  fyftême 
le  plus  modéré  ,  &  réduifons  le  à  cette 
Propofition  :  On  doit  fe  foimiettre  aux  dé- 
cifions  du  Pafe ,  quand  il  prononce  ex  Ca- 
thedra///r  des  matières  de  foi.  Dans  cette 
fuppofition  même  vos  objections  contre 
l'examen ,  font  plus  fortes  contre  votre 
Communion ,  que  contre  la  nôtre  :  &  en 
voulant  affranchir  les  Particuliers  des  dif- 
ficultez  de  la  difcufTion  ,  on  les  jette  dans 
des  diliicultez  beaucoup  plus  grandes. 

I.  Je  demande  qu'on  me  donne  des 
moiens  pour  dhtinguer  ce  que  le  Pape 
prononce  ex  Cathedra  ,  d'avec  ce  qu'il 
prononce  d'une  autre  manière.  Quelque 
recherche  que  j'aie  faite,  je  n'ai  rien  pu 
trouver  de  hxe  fur  ce  fujet  dans  la  Théo- 
logie des  Catholiques  Romains.  Non 
feulement  les  Ultramontains  font  en  con- 
tradiéiion  avec  l'Eglife  Gallicane  ,  quand 
ils  veulent  déterminer  cette  queition  ; 
mais  ils  font  en  contradi(^lion  les  uns  avec 
les  autres.  Ils  foutlennent ,  qu'il  n'elt 
pas  néceffaire  que  le  Pape  foit  dans  un 
Concile  pour  prononcer  ex  Cathedra  des 

I  4  déci- 


1^6  L'Etat  du  Chrifttan'îfme en  France -^ 

décifions  infiiillibles,  ce  que  l'Eglife  Gal- 
licane n'admettra  jamais.  Ils  font  en  con- 
tradi^'-iion  les  uns  avec  les  autres.  C'eil 
ce  dont  le  L.edeur  fe  convaincra  ,  s'il 
veut  fe  donner  le  foin  de  confronter 
'^  Lombard,  ^  (rravine,  ^  Duval,  ^  Ban- 
nes, &  quelques  autres. 

Parler  ex  Cathedra^  félon  l'opinion  la 
plus  généralement  reçue  à  Rome,  c'eil 
parler  non  comme  Do(î-teur  privé,mais  com- 
me Pontife:  &  le  Pontife  parle  en  cette  der- 
nière qualité  I.  Quand  il  s'adrelîèà  toute 
l'Eglife.  2.  Quand  il  décide  des  matières , 
qu'il  a  mûrement  examinées.  3-  Quand 
il  les  propofe  comme  des  Articles  de  foi. 
4.  Quand  il  déclare  hérétiques  &  qu'il  ana- 
thématîze  ceux  qui  les  rejettent.  '  Cette 
doftrine  concilie,  félon  les  Auteurs  que 
j'ai  citez,  les  contradictions ,  qui  fe  trou- 
vent entre  les  décifions  de  divers  Ponti- 
fes. /  Par  exemple  ,  difent-ils.  Sixte  IV^ 
deffendit  autrefois ,  fous  peine  d'excom- 
munication ,  de  peindre  Ste.  Catherine 
avec  des  lligmates  ;  mais  cette  delience 

ne 

a  F.ugen.  Lombard,  de  infollibititate  Papas  ,  lib,  iii-. 
pag.  4<^6. 

b  Franc,  Dominic,  Gravina  de  Papse  infallib.  artic.  ij. 
pag.  496. 

c  Andi.  Duval.  de  infallib.  Pap^e ,  quseft.  v.  pag.4S4. 

i  Bannes  art.  lO.  quicft  i.  in  D.  Thom.  dubit.  i.  apiid 
Duval.  ibid.   pag.  488. 

*  Confere2  les  Auteurs  citez  ci-deiTus. 

/  Percr.  de'Ecclcf,  cap,  6,  dubit.  13. 


Crémière  Partie.  137 

ne  rouloit  pas  fur  des  matières  de  foi: 
■elle  étoit  dellinée  feulement  à  terminer 
des  controverfes,  qui  font  affoupies  de- 
puis ce  temps-là.  C'ed  pour  cela  que 
dans  rOrîice,  publié  par  les  ordres  d'Ur- 
bain VIII.  Ste.  Catherine  elt  peinte  avec 
des  iligmates.  *  De  même  fi  le  St.  Siège 
a  defïèndu  dans  quelques  occafions,  fous 
peine  d'excommunication  ,  aux  Tho- 
mifles  d'enfeigner  le  dogme  de  la  Con- 
ception Immaculée  ,  &  fi  dans  d'autres 
occafions  il  a  décidé  que  ce  dogme  n'a 
rien  de  dangereux  :  c'ell  qu'autre  elt  la 
pùjfance  de  définitton->  ^  '^vXxç.X'^  puïjfan' 
ce  de  jurïsâi^ion  ,  autres  les  détermina- 
tions des  véritez  ^&'o;/ ^/?i^  fr<?/>£',  ^'  au- 
tres celles  des  règles  du  gouvernement  qiion 
deit  fuivre  :  autre  fanathême  lancé  contre 
les  Hérétiques ,  autre  celui  qui  efl  lancé 
contre  les  rebelles.  De  même  quand  Cé- 
leftin  III  a  prononcé ,  que  lorsqu'un  ma- 
ri,  ou  une  femme  ,  tombe  dans  l'héré- 
fle,  leur  mariage  e[i  dilJGlu  ;  il  na  pas  pro- 
jionce  comme  "Tontife ,  quoique  fa  Décret  aie 
fe  trouve  dans  le  Corps  du  Droit  Canon  : 
c'eil  pour  cela  qu'Innocent  III.  Ta  rejettée. 
De  même  encore  ce  Décret  d'Alexandre 
m.  \  Alienum  efl  à  gêner  ali  coîi/uetudme,^ 

à 

*  Idem  Jbid. 

t  Vide  Caïuim  de  locis    Theoîog.  lib.  v.  cap.  v.  & 
lib.  VI.  cap.  9.  apud  Duval,  ubi  fuperius  pag.  488. 

I  S 


158  n Etat  du  Chrtftiamjtne  en  Francey 

à  divina  lege ,  ^  à  fan^orum  ^atrum  in- 
ftitutis ,  ut  teftamenta  ^fi  quinque  vel  fep- 
tem  teflïum  fîierint  fiibfirïptione  firmata^ 
fenitus  refcindantur ,  ce  Décret ,  dis-je , 
quoiqu'inferé  dans  le  Droit  Canon,  na 
pas  été  prononcé  par  Alexandre  III.  com- 
me Pontife;  c'eit  pour  cela  qu'il eft rejet- 
té  aujourd'hui  de  la  plupart  des  Théo- 
logiens. Je  vous  lailTe  juger ,  Meffieurs , 
s'il  eft  polfible  qu'un  Particulier,  dont  le 
génie  ne  fauroit  fuffire  à  entrer  dans  la 
difcuflion  des  Dogmes  de  l'Ecriture  , 
puilîè  fortir  des  labirinthes  ,  dans  les- 
quels toutes  ces  diltindions  le  font  éga- 
rer. 

II.  Ce  n'efl  pas  tout.  Non  feulement 
je  me  fens  retenu  par  vos  argumens  , 
lorsque  je  veux  me  foumettre  aveuglé- 
ment au  Pontife  ;  mais  quand  même  je 
croirois  triompher  de  vous  dans  cette 
difpute ,  je  ne  faurois  comment  m'afTu- 
rer,  que  l'homme,  qui  occupe  aduelle- 
ment  le-  Siège  Pontifical ,  efl  ce  Pontife, 
auquel  on  m'a  prouvé  que  je  dois  me  fou- 
mettre: &  non  un  intrus  ,  qui  a  envahi 
cette  dignité ,  ou  un  refradaire  ,  qui  y 
aiant  été  élevé  juridiquement,  s'en  eil 
dégradé  lui-même  par  fes  erreurs  &  par 
fes  vices. 

Ce  fcrupuîe  m'efl  infpiré  par  ces  mê- 
mes Théologiens  ,  qui  me  renvoient  au 

tribu- 


Crémière  Tartie»  139 

tribunal  du  Pontife.  Ils  m'avertifFent, 
qu'il  ne  iuffit  pas  pour  être  un  légitime 
Pontife  d'en  avoir  le  nom ,  d'en  porter  la 
Thiare  ,  d'en  recevoir  les  hommages  , 
d'en  remplir  le  thrône.  Ils  me  difent, 
que  pour  être  un  légitime  Pontife  il  faut 
I.  avoir  été  élu  canoniquement  :  x.  per- 
fiiter  dans  la  foi  de  l'Eglife  ;  c'ell  donc  à 
moi  d'examiner  fi  je  trouve  ces  deux  con- 
ditions dans  l'homme,  qui  occupe  aduel- 
lement  le  Siège  Pontifical. 

Me  voilà  engagé  dans  un  examen  péni- 
ble ,  moi  qui  me  promettois  de  me  voir  af- 
franchi des  peines  de  l'examen  par  la  voie 
de  la  foumiiïion.  Bien  plus  ,  me  voilà 
engagé  dans  de  nouvelles  difputes ,  moi 
qui  me  promettois  de  trouver  dans  la  voie 
de  la  foumiiïion  dequoi  m'afïranchir  du 
dégoût  de  la  difpute.  Je  demande  aux 
Théologiens ,  qui  ont  marqué  ces  condi- 
tions ,  ce  qu'ils  entendent  par  être  élâ 
canoniquement  ?  Je  vois  parmi  eux  fur  ce 
fujet,  comme  fur  tant  d'autres ,  une  ex- 
trême variété  d'opinions.  Je  choilis  cel- 
le qui  a  le  plus  grand  nombre  de  parti- 
fans  ;  la  voici.  Deux  fortes  de  chofes 
font  requifes  pour  une  éledion  canoni- 
que, l'une  de  la  part  des  fujets  qui  éli- 
lent,  l'autre  de  la  part  du  fujet  élu.  Voi- 
ci ce  qui  eil  requis  de  la  part  des  fujets 
qui  élifent. 

I.  *Ce 


140  U Etat  du  Chrijîhmjme  en  France^ 

r  i.*Ce  font  des  Cardinaux,  qui  doivent 
élire  le  Pontife,  x.  Ils  doivent  y  affilier 
tous,  du  moins  il  leur  doit  être  permis 
â  tous  d'y  aiîiiter  ,  fans  qu'on  en  puifTe 
exclurre  aucun.  3.  Ils  doivent  agir  libre- 
ment. 4.  Ils  doivent  être  déterminez  à 
ne  donner  leurs  fuffrages  par  aucun  mo- 
tif d'intérêt,  ou  de  malice,  &c.  5-.  Ils 
doivent  avoir  l'efprit  fain ,  &  être  exempts 
de  toute  ombre  de  démence,  ou  de  fré- 
nefie. 

Il  eft  requis  de  la  part  duffujet  élu.  i. 
Qu'il  ait  été  baptizé.  2.  Qu'il  foit  dans  un 
âge  mûr.  3 .  Qu'il  foit  mâle ,  ëc  non  fe- 
melle ,  félon  cet  axiome  :  In  midierem 
non  cadunt  C laves  Ecclefia  ,  c'elt-à-dire , 
les  Clefs  de  r  Egl'tfè  716  tombent  pas  dans  les 
mains  dune  femme.  4.  Qu'il  ne  foit  que 
mâle ,  &  non  hermaphrodite.  5-.  Qu'il  ne 
foit  point  Simoniaque.  6.  Qu'il  foit  Ortho- 
doxe ,  l'Héréfie  feule  fumfant  pour  an- 
nuUer  une  élection. 

Toutes  ces  conditions  en  fuppofent 
d'autres  ,  d'où  elles  dépendent.  Par 
exemple,la  première  fuppofe  qu'un  hom- 
me, qu'on  admet  à  donner  fon  fufliage 
pour  l'éleétion  d'un  Pontife,  a  non  feule-  , 
ment  le  titre  de  Cardinal ,  mais  qu'il  en 

aj 

*  Franc.Domin.à  S.  Trin.  deS.Pont.  cop.x.pag.  Z69. 
t  Vide  Eugen.    Lombard,    de  fuperiorit.  Papae ,  &:c.' 
cap.  XIV.  pag.446.  Jacobat.  ubi  fup.  artic.  xi.pag.42.0. 


Crémière  Partie.  141 

a  l'eflence.En  quoi  confifte-t  elle?  Autre 
fource  de  débats  ;  autre  fource  de  per- 
plexitez  pour  un  Particulier.  Je  ne  fe- 
rai point  d'incident  fur  ce  fujet.  Mais 
par  quelle  voie  pourrai-je  m'aifurer  que 
les  conditions  ,  dont  on  rne  fait  l'é- 
numeration ,  font  celles  que  Dieu  a  re- 
quifes  pour  la  légitime  éledlion  de  fon 
Vicaire  ? 

Je  ne  faurois  m'empêcher ,  par  exem-; 
pie ,  d'avoir  des  fcrupules  fur  la  premiè- 
re. Qui  a  eu  le  droit  d'enlever  au  Peu- 
ple la  prérogative  de  donner  fon  fuffra- 
ge  dans  l'életî'iion  du  Pontife,  &  de  la 
refervcraU  Collège  des  Cardinaux  ?  ceux 
mêmes ,  qui  Ibutiennent  qu'elle  lui  appar- 
tient ,  nous  apprennent'qu'il  ne  l'a  que  de- 
puis le  douzième  Siècle.  Je  pourrois  allé- 
guer un  grand  nombre  d'Auteurs  fur  ce 
îujet.  îl  fuffit  du  témoignage  de  '^  *  Ni- 
colas Coeftëteau  François  ,  mais  pour- 
tant aiijji  chéri  du  ^ontïfe^  que  de  Louis 
XIII.  Roi  de  France  :  ce  font  les  termes 
de  ceux  qui  ont  publié  fes  Ecrits ,  &  qui 
les  ont  jugez  dignes  d'être  dans  la  clalfe 
de  ceux  qui  font  deitinez   à  relever  la 

gloi- 

a  Fr.  Nicolas  Coeffeteau  pro  S.  Monarchia  Ecdel^ 
Cathol.  fc  advcrfus  Remp.  M.  Anton,  de  Dominis , 
pag.  319. 

*  Il  étoit  Evcque  de  Marfeille ,  Vicaire  Général  de  h 
Congrégation  Gallicane  à  Rome. 


1 42»  UEtat  du  Chrijiianijme  en  France  ^ 

gloire  du  thrône  Pontifical.  Cet  Auteur 
nous  apprend  qu'anciennement  le  Clergé 
&  le  Peuple  Romain ,  les  Evêques  étran- 
gers mêmes ,  étoient  admis  à  donner  leur 
lufFrage  dans  l'éledion  des  Pontifes  ;  il 
le  prouve  par  un  pafFage  *  de  faint  Cy- 
prien. 

i  II  ajoute  que  Grégoire  le  Grand  élu 
FAn  ^po.  ne  fut  confacré  qu'après  que 
l'Empereur  Maurice  y  eût  confenti  ,  ce 
qui  différa  de  fix  mois  la  cérémonie  de  fa 
confecration  :  que  l'An  fix  cens  quatre 
vingt  quatre  l'Empereur  Conftantin  IV. 
rétablit  l'ancienne  liberté  des  éledions, 
en  caffant  l'arrêt  de  Juflinien  ,  qui  l'avoit 
opprimée:  que  l'An  773.  le  Pape  Adrien  I. 
à  la  tête  d'un  Concile  de  150. Evêques, 
défera  à  Charles-Magne  un  honneur,  que 
cet  Empereur  refufa ,  je  veux  dire  celui 
de  nommer  un  Pontife  :  que  fur  la  fin  du 
X.  Siècle  Léon  VIII.  Pape  crût  ne  pou- 
voir trouver  de  moien  plus  efficace  pour 
réprimer  Fefprit  de  fa^iion ,  dont  le  Cler- 
gé &  le  Peuple  Romain  étoient  animez 
dans  les  éleétions ,   que  de  les  remettre 
aux  Empereurs ,  qui  enabufèrent:  qu'elle 
leur  fut  ôtée  par  le  Pape  Nicolas  II.  l'An 

105-9. 

*  Cornélius  facfhis  eft  Epifcopus  à  plurimis  Epifcopis, 
qui  tiyic  Romîc  aderant  ,  de  Clericorum  ferè  omnium 
teftimonio ,  de  plcbis ,  quœ  lune  adfuit,  fufFragio ,  de  Sa- 
cerdotum  anriquorum  ck  bonorum  virorum  Collcgio  , 
Cyp.  lib.  IV.  epift.  2.  cité  par  Cocffeteau  pag.  319. 


Trémière  Tartie,  143 

105-9.  qui  la  donna  principalement  aux 
Cardinaux,  quoiqu'avec  quelque  reftric- 
tion  :  mais  qu'elle  leur  fût  entièrement  re- 
mife  fous  Alexandre  III.  vers  le  milieu; 
du  douzième  Siècle  par  un  Concile  de' 
Latran ,  compofé  de  plus  de  trois  cens 
Evêques. 

L'Auteur ,  que  j'ai  cité ,  nous  fournit 
aufli  quelques  exemples  des  difficulrez, 
qu'on  fit  dans  TEglife  contre  ce  préten- 
du droit  des  Cardinaux:  &  il  nous  don- 
ne lieu  de foupçonner, qu'on  pourroit  lé- 
gitimement en  faire  de  nouvelles.  Je  ne 
prelTerai  pas  cette  réflexion  :  j'accorde-' 
rai  que  toutes  les  conditions ,  dont  nous 
avons  parlé ,  font  celles  qui  doivent  être 
obfervées  dans  l'élertion  d'un  Pontife. 
Mais  comment  pourrai-je  parvenir  à  me 
convainc re,qu'ell es  ont  été  obfervées  dans 
l'éleftion  de  celui  qui  occupe  aduelle- 
ment  le  Siège  Pontifical:  &  dans  celle  de 
tous  ceux  qu'on  me  dit  avoir  occupé  la 
Chaire  de  faint  Pierre  depuis  cet  Apô- 
tre, &  dont  on  veut  que  je  reçoive  les 
décifions  comme  des  Oracles  émanez  de 
la  Vérité  infaillible?  Par  quel  fecret pour- 
rai-je m'aflurer  de  leur  baptême ,  de  leur 
fèxe ,  &  des  autres  chofes ,  fans  lesquel- 
les on  m'enfeigne  qu'un  homme  ne  fau- 
roit  être  élevé  légitimement  au  Pontifi- 
cat? 

Cette 


144'  L'Etat  du  Qhriftianifme  en  France^ 

/Cette  incertitude,    toujours    capable 
d'alarmer  la  confcience  ,  redouble  dans 
le  temps  des  fchiimes  ;   lorique  plufieurs 
fujets  prétendent  être  légitimement  par-: 
venus  à  la  dignité  Pontificale,  &  s'ac-^ 
cufent  mutuellement  de  Tavoir  ufurpée.  ' 
Ce  cas  n'elt  pas  inoui  :  il  n  eil  pas  même 
des  plus  rares  '^.   Vos  propres  Auteurs 
comptent  pour  le  moins  trente  de  cesichif- 
mes,  durant  lesquels   on  a  va  quantité 
d'Antipapes.  Quelle  conduite  tiendra  un 
Particulier  dans  ces  circonftances .?  Com- 
ment diicernera-t-il  le  Berger  d'avec  le 
Brigand? 

Se  rangera-t-il  du  côté  de  ^  Corneille  ^ 
élu  par  leize  Evêques ,  mais  accufé  de 
pafTer  les  bornes  de  la  douceur  Evange- 
lique,  &  de  favorifer  l'Apollafie  par  fa 
condefcendance  pour  les  Apoilats:  ou 
s'il  prendra  le  parti  dé  ^  Novatien  fon. 
Compétiteur,  accufé  de  cacher  fous  les 
voiles  de  rhumilité  un efprit  rongé  d'am- 
bition ;  &  de  jet  ter  les  pécheurs  dans  le 
defefpoir  fous  prétexte  de  vouloir  punir 
le  péché?  |; 

Se  déclarera- t-il  pour  ^  Liberius  ,  ce 

grand 

a  Vid.  Adolph.  Sculkenii  Geîdrenfîs  Apolog.  pro  Bel- 
larr),ino,  &:c,  pag.  31. 

b  Cyprian.  cpift.  49.  pag.  66. '^c. 

c  Eufeb.  lib.  vi.  cap,  43.  pag.  197.. 

d  Voiez  Thcodoret.  hh.z.  cap.17.pag.95.Sozomen.1r.     j 
r1.pag.448  ikc.  voi.  auffiBaronius  Tom.  iit.  ad  ann.'35;7. 
n.  54-  F^ë-  766. 


Crémière  T art  le.  I45' 

grand  exemple  des  foiblelTes  &  des 
contradidions  de  l'efprit  humain  ^  tantôt 
Apoflat ,  &  tantôt  Martyr  de  l'Orthodo- 
xie: ou  pour  Félix  Ion  Rival  ,  tantôt 
loué  d'être  ennemi,  tantôt  blâmé  detré 
fauteur  de  l'Arianifme  ? 

Reconnoitra-t-il  Damafe,  quoique  fé- 
lon **  quelques-uns  élevé  au  Pontificat  ^ 
moins  par  le  nombre  des  fuffrages,  que 
par  la  terreur  des  armes  :  ou  s'il  recon- 
noitra  Urlîn ,  ^  que  Ruffin  chargé  des  vio- 
lences mifes  par  quelques  autres  fur  lé 
compte  de  fon  Concurrent  ? 

Suivra-t-il  Boni  (ace  premier  ^  malgré 
le  témoignage  defavantageux,  que  lui 
rend  «^  Symmaque  Gouverneur  de  Rome^ 
qui  le  pourfuit  comme  un  feditieux  :  ou 
s'il  fuivra  ^  Eulalius ,  qu'on  dit  avoir  pré- 
venu la  fentence ,  que  lui  préparoit  le  Sy- 
node de  Ravenne  ,  &  prononcé  lui-mê- 
me larrêt  de  fon  abdication  ? 

Ce 

a  Ammian.  MarccII.  lib.  xxvii.  cap.  3.pag.  373J  .. 

^  Voiez  Ruffin.  lib.  11.  cap.  10,  p.ig.  198.  Urfînus 
quidam  ejufdem  Ecclefise  Diaconus  in  tantum  furoriâ 
érupit,'  lit  perfuafo  quodam  fatis  imperito  &:  agrefti  Epif- 
copa,  colleda  turbulentoruin  &  fcditioforum  hominura 
manu  ,  in  Balilica  quse  Siciniiii  appcllatur ,,  Epifcopum  fé 
fteri  extorquerct,  legibus  &  ordine  Se.  tnditidnè  perver- 
ijs.  Quo  ex  fadto  tanta  feditio ,  imè  vero  tanta  bella 
coorta  funt,  altefutruni  defendentibus,  populls,  ut  reple- 
rentur  humatïo   fanguine.  orationufii  ioca. 

c  Baronius  ad  Ann.  418.  n.  8r.  pag.  439.    . 

à  Voiei  du  Chefnc ,  Hiiioire  des  Papes  ,  dans  Boîîiliî- 
ce  premier,  pag.  136. 

Tom,  L  K 


1^6  JUEtat  du  Chrïftïaîiiftne  en  France^ 

Ce  Pyrrhonifme  revient  autant  de  fois 
que  Ton  trouve  d'Antipnpes.  La  diffi- 
culté ,  déjà  trop  grande  en  elle-même, 
dans  tous  les  fchiimes  redouble,  &  devient 
indiiïbluble  durant  celui  d'Occident.  Dans 
la  confufion  ,  où  Rome  fe  trouve  alors 
pendant  tant  d'années  ,  non  feulement 
î'Artifan  &  l'Idiot  demeurent  en  fufpens; 
mais  les  perfonnes  éclairées  ;  que  dis-je  ? 
un  Concile  même  ,  qu'on  croit  infpiré 
du  ët.Efprit,  ne  peut  iuffire  à  découvrir 
aux  fimples ,  qui  n'attendent  que  fes  dé- 
cidons pour  fe  déterminer ,  quel  efl  le 
véritable  Pontife,  &  quel  eit  celui  qui  a 
ufurpé  le  Pontificat.  *  Verner  Rolmunc, 
que  quelques-uns  appellent  Werner  Ro- 
lewink,  Pveligieux  de  l'Ordre  des  Char- 
treux ,  qui  vivoit  dans  le  xv.  Siècle  ,  dé- 
clare dans  fa  Chronique,  qu'il  ne  fait  qui 
a  été  Pape  depuis  Urbain  VI.  jufqu'à  Mar- 
tin V.  Voici  des  paroles  plus  remar- 
quables encore  ;  elles  font  de  l'Ex- 
Jéfuite  Maimbourg:  f  5?  Le  Schifme  , 
„  dont  j'entreprens  l'hiiloire  ,  il  parle  du 
3,  grand  Schifme  d'Occident  ,  fut  le 
3,  vingt-neuvième ,  qui  fepara  les  Catho- 
,,  liques  de  Communion  ,  en  les  parta- 
3,  géant  entre  plufieurs  chefs  d'une  mê- 
35  me  Eglife ,  laquelle  félon  toutes  les  loix 

divi- 

*  Fa'fciculus  temporum  inAnn.  1378. 

\  Maimbourg  Hilt. du  grand  Schifmed'Occident pag. z. 


'Première  T  art  te.  i^f 

^,  divines   &  humaines  n'en  peut    avoir 
à,  qu'un  feul ,  &  dans  une  feule  perfonne: 
5,  mais  il  faut  avouer  que  tous  ceux  qui 
5,  Font  précédé  dans  le  cours  d'onze  cens 
j,  ans ,  quoi  qu'ils  aient  fliit  fans  doute 
ij  bien  du  dcfordre,  n'ont  rien  eu  néan- 
j,  moins  de  funefte ,  qu'on  puiiïe  compa- 
i,  rer  avec  ce  qui  a  rendu  celui-ci  fans 
5,  contredit  le  plus  pernicieux  de  tous  ; 
n  foit  pour  la  durée ,  foit  pour  le  nom- 
j,  bre ,  foit  pour  la  puilFance  ,  &  pour  la 
^  qualité  des  Peuples ,  &  des  Roiaumes 
j,  qu'il  a  divifez  ;  foit  pour  les  maux  in- 
,i  concevables  qu'ilacaufez  généralement 
j,  dans  toute  l'Europe  ;   foit  enfin  pour 
5,  l'extrême  difficulté  ,&,  fi  je  l'ofe  dire, 
,j  pour    cette  impoffibilité  morale  ,   où  . 
iy  l'on  étoit  de  démêler  les  vrais  Papes 
,j  d'avec  les  Antipapes.  De  forte  qu'un 
^  Concile  même  Universel  j  qui 
jf,  a  eu  l'afiiftance  infaillible  du  St.EfpriC 
5,  pour  toutes  les  chofes  qui  appartiennent 
»)  à  la  foi ,  n'a  pas  cru  avoir  assez  de 
j,  LUMIERE  en  cette  rencontre,  pour  difîi- 
5,  per  ces  ténèbres  en  prononçant  fur  le 
h  droit  des  parties.   Enfuite  il  a  jugé  que 
a  pour  prendre  un  parti  fur  dans  cette  in^ 
îi.  certitude,  il  valoit  mieux  agir  par  Auto-^ 
ii  RITE  que  par  Connoissance,  &  fe  fervir 
a  de  la  Puifîance  fouveraine  en  dépofant 
ji  les  deux  prétendus  Papes ,  pour  ddnrler 


Ï4B  VEtat  duChrîfiimûfme  en  France^ 

i,  à  l'Eglife  pal*  une  élection  légitime  & 
5,  inconteitable  un  Chef,  auquel  on  ne 
j,  pût  difputer  cette  augufte  qualité  fans 
55  une  révolte  manifelle. 

Si  UN  Concile,  un  Concile  Univer- 
sel, QjLJi  AVoir  l'assistance  infailli- 
ble DU  S.  Esprit,  n'  a  pu  démêler  les  vrais 
^dpes  d'avec  les  Antipapes  :  Jl  dans  cette 
Incertitude  /"/  a  cru  devoir  agir  par  Auto- 
rité, ne  pouvant  suffire  a  agir  par 
Connoissance  ;  quel  flambeau  pourra 
guider  un  Particulier  dans  une  nuit  fî 
profonde  ? 

Voici  une  difficulté  nouvelle  :  quand 
un  Particulier  fe  fera  fàtisfait  fur  la  quef- 
tion,  que  nous  venons  de  propofer,  quand  \ 
il  aura  une  démonflration ,  que  celui  qui  ! 
occupe  actuellement  le  Siège  Pontifical  : 
n'eft  pas  un  intrus  ;  comment  pourra-t-il 
connoitre  que  ce  même  homme  ,  qui  a 
été  un  véritable  Pontife ,  en  vertu  de  fon 
élection ,  n'a  pas  ceflé  de  l'être  par  fes 
crimes ,  ou  par  fes  héréfies  ?  '^  Launoi 
prétend  qu'il  y  a  des  cas ,  dans  lesquels 

non 

a  Launoii  EpiftolPart.  v.  epift.  xiv.  pag.  <;50 —  Non 
profcindo ,  fed  laudo  Alvarum  Pclagium  exOrdine  Mino- 
rum  Theologum,  &  Joannis  XXII.  Pœnitentiarium  ,-cu- 
jus  teftimonium  ibidem  profero  ex  lib,  11,  de  Plandu  Ec- 
clefiae  cap.  x.  In  condemnatione  Papae ,  ut  didum  eff, 
duo  (teftês)  fufficiunt ,  nec  in  hoc  privilegiatus  eft  ,  imo 
deterioris  conditionis ,  quia  ipfe  major  fine  comparatione 
àliorum  eft,  6c  ideofme  fpc  Venise  condemnandus ut Diîif 
fcolHS. 


Trémière  T  art  te.  149 

non  feulement  on  peut  regarder  le  Pape 
comme  un  fimple  homme  ,  mais  le  con- 
damner  comme  un   Diable.     Tous  les 
Catholiques  Romains ,  un  très  petit  nom- 
bre, excepté  ,    conviennent  qu'un  Pape 
peut  tomber  dans  l'héréiie  :  &  ils  foutien- 
nentque  quand  il  y  tombe  ,-^11  eft  cenfé 
mort ,  &  il  celle  d'être  Pape.    C'ell:  mê- 
me par  cette  dernière  hypothèie  ,   qu'ils 
prétendent  répondre  à  une  objeftion  des 
Proteftans.     Comment  pouvez- vous  con- 
cilier, leurs  difent  ces  derniers,  l'infaillî- 
bilité  des  Papes,  &  leur  pofîibilité  de  tom- 
ber dans  rhérélie?  ils  répondent,  le  Pa- 
pe eft  infaillible  tandis  qu'il  eft  Pape;  il 
celTe  d'être  Pape  dès   qu'il  tombe  dans 
l'héréfie.     Je  pourroîs   infifter  ;    Votre 
propofition  revient  à  celle-ci:  un  Pape  eft 
infaillible,  tandis  qu'il  eft  infaillible.  Si  je 
me  trompe  ;  ft  vous  pouvez  repouftër  cet- 
te inftancc',  comment  vous  deffendrez- 
vous  contre  celle-ci  ?  Vous  me  renvoiez 
au  Pontife  ,  parceque  je  fuis    incapable 
d'entrer  dans  l'examen  de  la  doéirine.  Et 
quand  je  vous  demande  une  voie  pour 
m'aftiirer,  que  l'homme  ,  auquel  vous  me 
renvoiez  ,    eft  aujourd'hui  un  véritable 
Pontife  5  comme  il   l'étoit  auparavant  ; 

vous 

a.  Vide  Barthol.  Fumi  furama  Armilla ,  pag.  620.  v. 
vol.  Biblioth.  Pontifie.  Roccaberti ,  fi  Papa  fit  haercti- 
eus ,  ôc  nolit  Te  emcndare ,  ipfo  fado  mortuus  elt. 

K  3 


^^o  h^Etat  du  Qhrïfîianifine  en  France  ^ 

vous  me  renvoiez  à  Icxamen  de  la  dodri- 
ne.    Vous  me  dites,  que  je  puis  maflû- 
rer  que  cet  homme  continue  d'être  un 
véritable   Pontife  ,   pourvûqu'il  ne   foît 
pas  tombé  dans  l'héréiie.  N'eil-ce  pas  là 
me  renvoi er  à  l'examen  de  la  doctrines 
pour  me  difpenfer  de  l'examen  de  la  doc- 
trine? Puis-je  m'ailûrer  qu'un  homme  ell 
exempt  d'héréiie,  fi  je  n'examine  fli  docr 
trine?  Quel  autre  garant  puîs-je  en  avoir? 
Le  Pape  ?  Mais  c  eft  de  lui-mêm.e  ,  dont 
ileft  queftion;  il  ell  quellion  de  favoir, 
s'il  ell  Pape,  ou  s'il  ne  lefL  point.    Le 
Concile?  Mais  nous  nedifuutons  encore 
que  contre  ceux  qui  nous  propofent  la 
voie  de  la  foumifllon  au  Poniife  ,  pour 
nous  épargner  les  foins  de  la  diicufîion  ; 
&  nous  verrons  bien-tôt  que  les  Tribu- 
naux des  Conciles  ne  doivent  pas  nous 
être  moins  fufpeds ,  que  ceux  des  Pon- 
tifes. 

Allons  plus  loin.  Entrons  dans  le  dé- 
tail du  caraétère  &  de  la  vie  de  ces  Pon- 
tifes ,  auxquels  la  Théologie  Ultramon- 
taine  attribue  de  11  éminentcs  prérogati- 
ves. Ici,  Meilleurs,  je  ne  parle  qu'en 
tremblant  ;  je  crains  que  vous  ne  me  ta- 
xiez de  violer  les  loix  de  cette  modé- 
ration, à  laquelle  je  me  fuis  engagé  ,  & 
à  laquelle  je  m'engage  de  nouveau.  Mais 
nous    feriez-vQus    cette    injuflice  ,    de 

vous 


Crémière  Tartie.  ist 

vous  en  prendre  à  nous ,  fi  la  .fimple  nar- 
ration des  faits  va  vous  paroitre  une  fuite 
d'inveéïives  ;  û  tracer  les  mœurs  de 
quelques-uns  de  vos  Pontifes,  c'eft  révé- 
ler la  honte  de  vos  Chefs  ;  fi  rapporter  le 
témoignage  de  vos  propres  Hiiloriens, 
c'efl  agir  comme  11  on  vous  portoit  une 
haine  implacable,  &  comme  fi  l'on  trou- 
voit  des  délices  à  attifer  le  iiambeau  dé-^ 
jà  trop  ardent  de  nos  Controverfes  ? 
Quand  j'entre  dans'  ce  détail  de  k  vie  & 
du  caratftère  des  Papes: 

J'en  trouve  de  Simples  ;  comme  Célef- 
tin  V.  qui  d'Hermite  devint  Pontife  ,  & 
qui  dans  la  dignité  de  Pontife  conferva 
la  naïve  '^  fimplicité  d'Hermite  ;  ^  juf- 
ques-là  qu'il  voulût  que  les  Cardinaux 
n'euflént  d'autre  voiture  que  des  ânes, 
parce  que  Jéfus  Chriit  étoit  porté  fur  un 
âne,  quand  il  fit  fon  entrée  roiale  dans 
Jérufâlem  ;  jufques-là  qu'il  abdiqua  le  Pon- 
tificat pour  avoir  été  efiVaié  de  cette  voix, 
que  Benoit  Cajetan  lui  faifoit  entendre 
par  des  tuyaux ,  Cakjîine ,  Caleft'me ,  re- 
nuntia  ^apatui,  quia  aliter  Jalvari  non 
poteris^  nam  excedit  vires  tuas,  '  C'eil;-à- 
dire,  Célejîin,  Ce'lejiin,  renonce  au  Ton* 

tifi- 

a  Homo  fimplex  &  fanflus. .  :  '. .  Unde  &  contemptus 
digpitatis  ,  &  imminutio  Pontificatus ,  &c.  Platina  de 
Vitis  Pontif.  in  Cseleftino  V.  pag.  218. 

b  Langius  in  Chron.  Citizenfi  ad  An.  1194. 

K  4 


ï^%  VEtat  duChriJîianïjme  en  France^ 

tificat^  car  autrement  iu  ne  ^onrrois  être 
fàuvé^  parce  qriil  fnrpaife  tes  forces. 

J'en  trouve  d'ïdiots;^  comme  Zacharie 
premier ,  qui  dépofa  Vergile  Evêque 
Bavarois,  parce  qull  enfeignoiL'  qu'il  y 
avoit  des  Antipodes.  Comme '^  Paul  IV. 
qui  pour  juflifier  le  refus ,  qu'il  failbit  de 
donner  à  François  de  Montmorenci  une 
difpenfe  pour  répudier  fa  femme  ,  & 
pour  époufer  une  fille  naturelle  d'Hen- 
ri IL  difoit:  Sï  f  ai  jamais  àomié  de  dif- 
fenfes  en  pareil  cas  ^  je  protejte  ne  l'avoir 
fus  entendu.  Comme  ^  Innocent  XI.  qui 
avoit  befoin  qu'on  lui  explicât  les  Brefs , 
qu'on  dreiïbit  par  fon  ordre  ,  &  qui , 
lorsque  fon  Secrétaire  lui  en  lifoit  quel- 
Gun,  étoit  charmé  du  fon  des  mots  La- 
tins ,  &  difoit ,  Cofa  àiranno  di  noi  velLz 
fojierita ,  ^uando  veranno  cofi  bella  Latini- 
ta  ?  C'ed-à-dire ,  (^ne  dira  de  non  s  lapof- 
térite\  quand  elle  verra  une  fi  belle  Lati- 
nitél 

J'en  trouve,  qui  fe  reconnoiilent  inca- 
pables de  décider  des  matières  importan- 
tes de  Relidon  ;  comme  Clément  VIIL 

qui 

«  Aventiniis  Annales  Bojor.  lib.  m.  pag.  173.  Vergi- 
îtum  Philofophum  (fi  f^cerdos  fit  nefcio)  abtemplo  Dei& 
Ecclefia  depelliro ,  facerdotio  in  concilio  abdicato ,  fi  illain 
perverfam  doârinam  fuerit  confefllis. 

b  Voi,  le  Laboureur  additions  à  Çoefeteau ,  Tom.  Zi. 
page  432.. 

ç  Menagiana,  Tom,  i,pag.  5^. 


Crémière  Partie,  15-5 

fqui  après  avoir  examiné  lui-même  avec 
grand  foin  les  difputes  fur  les  V,  Propo- 
fitions  ,  jufques-là  qu'on  difoit  qu'il  com- 
mençoit  bien  vieux  à  étudier  la  Théologie, 
ne  put  rien  décider.  Comme  Innocent 
X.  qui  fe  voiant  hors  d'état  de  prononcer 
fur  le  même  fujet ,  montra  fon  Crucifix 
en  difant  :  7  Voïlà  mon  confeïldans  ces  for- 
tes d'affaires  ;  mais  ne  fe  trouvant  pas  en- 
fuite  plus  éclairé  qu'auparavant  fit  cet 
aveu  :  „  :j:  Je  crains,  difoit  ce  Pontife, 
„  que  cette  difculiion  ne  m'engage  à  de 
„  trop  grandes  fatigues  :  elle  en  deman- 
5,  de  de  ceux  mêmes  qui  fe  font  appli- 
„  quez  de  tout  temps  à  ces  fortes  d'é- 
5,  tudes  ;  à  plus  forte   raifon  m'en  cou- 

teroit- 


"^  Voi.  le  Journal  de  St.  Amour  m.  Partie  chap.  xii. 
page    150, 

I  Idem  ibid.  chap.  4.  page  97. 

\  Id.  chap.  XII.  page  150.  Il  me  femble  que  la  maniè- 
re ,  doût  Monfieur  de  St.  Amour  rapporte  ce  mot  ,  eft 
auffi  fingulière  que  le  mot  même:  '^e /uppliey  dit-il,  ceux 
qui  liront  ceci ,  de  le  prendre  dsns  le  même  efprit ,  dans  lequel 
fil  Sainteté  mêle  dit,  ct*  dans  le:.iuél  je  l'écris  ,  ceji  àfavoir, 
par  comparaifon  ?*  l'étude  du  Droit  Canon  ,  à  laquelle  ilavoiù 
donné  tout  fon  temps ,  en  laijfant  à  part  la  Théologie  ;  comme 
plufieurs  font  dans  Rome  ,  oit  il  femble  que  les  différens  em- 
plois ,  auxquels  on  s'addonne  ,  ct"  par  lesquels  on  s'avance^ 
demandent  plutôt  un  Canonifie ,  qu'un  Théologien. 

II  elt  certam  qu'Innocent  X.  paflbit  pour  grand  Cano- 
nifte  ,  le  P.  Ubaldin  le  dit  à  Monfieur  de  St.  Amour  : 
Jl  Papa  non  e  Theologo ,  mn  e  la  fua  profejfwne  ,  è  Legifia, 
Jd.  ibid.  ch.  xiii.  page  159. 

K  5- 


I5'4  L'Etat  du  Chrtftianifme  en  France^ 


5> 


?> 


5» 


teroit-elle  à  moi  plus  qu'à  aucun  autre, 
5,  parceque  je  fuis  déjà  avancé  en  âge  :  Et 

j^oi,  ajouta- 1- il  5  non  è  la  mia  profejjîo- 
,  ne  ,  oltre  che  fono  vecchïo^  non  ho  mai 

fhtdiato  in  Theologïa.  C'eil-à-dire ,  Kt 
5,  puis  ce  n^eft  pas  là  ma  profeffion  ,  outre 
,,  que  je  fuis  vieux  ^  je  n'o/i  jamais  étudié 
5,  en  Théologie. 

J'en  trouve  qui  abolilTent  les  Décrets 
de  leurs  PrédecefFeurs  ;  comme  Etienne 
VI.  dont  *  Platine  dit  :  que  ce  fut  de  lui  que 
vint  la  coutume,  qui  a  été  obfervée  par  ceux 
qui  lui  fuccedèrent ,  d'annuUer  les  Décrets 
de  ceux  qui  les  avoient  précédez. 

J'en  trouve  qui  fe  condamnent  eux- 
mêmes;  comme  t  Grégoire  XI.  qui  mit 

cette 

*  Platina  in  Steph.  VI.  pag.  130. Controverfia 

peffimi  exempli ,  cùm  poftea  ferè  femper  confervata  haec 
confuetudo  lit,  ut  ada  prioriim  Pontificum  ,  fequentes 
aut  infringerent ,  aut  omnino  tollerent. 

t  Item  volumus  ,  dicimus ,  &  proteftamur  ex  noftrà 
certâ  fcientià  ,  quod  fi  in  confillorio ,  aut  in  Conlîliis ,  vel 
collationibus ,  publiais  vel  privatis  ,  ex  lapfu  linguas ,  aut 
aliàs  ex  aliquâ  turbatione  ,  vel  etiam  laetitia  inordinatà  , 
aut  praerentià  Magnatum ,  ad  eorum  forfitan  complacen- 
tiam  ,  feu  ex  aliquali  intemperantià  ,,  vel  inadvertentia  , 
aut  fuperfluitate ,  aliqua  dixerimus  errnnea  contra  Catho- 
licam  fidcm ,  quam  coram  Deo  &  hominibus  publiée  ,  ut 
tenemur  prae  casteris  ,  profitemur  ,  colimus  ,  5c  colère 
cupimus  ,  feu  forfitan  adhierendo  aliquorum  opinionibus 
contrariis  fidei  Catholicas  fcienter ,  quod  non  credimus  , 
vel  ctiam  ignoranter ,  aut  dando  favorem  aliquibus  con- 
tra Catholicam  Religionem  obloquentibus  ;  illa  exprefîê 
€c  fpecialiter  revo camus ,  deteftamur ,  &  habere  volumus 
pïo  non  diâis ,  Luc,  d'Acherii   Spicileg.  tom.  3.   pa^. 

738- 


Crémière  Partie.  iss 

cette  claufe  dans  fon  teilament:  ^e  fi 
déins  le  Confiftoire  ,  on  dans  les  entretiens 
fublics  Ï3  particuliers  y  /bit  dans  quelque 
mouvement  de  chagrin,  ou  de  joie  exceffivCy 
[dit  pour  plaire  aux  Grinces  de  la  Terre , 
il  a  jamais  avancé  quelque  propofîtion  con- 
traire à  la  Foi  Catholique  y  il  le  révoque 
&  il  le  détefte.  Sur  quoi  *  Launoi  fait 
cette  remarque:  c'eft  que  ceux,  quiéta-» 
bliffent  leur  foi  fur  l'inMlibiiité  des  Pon- 
tifes ,  font  précipitez  par  Grégoire  même 
dans  le  gouffre  de  l'Athéifme. 

J'en  trouve  d'Adulateurs  ;  comme  Gré- 
goire ,  à  qui  Ton  donne  le  titre  de  Sainte 
qui  écrit  de  cette  manière  à  un  Ufurpa- 
teur ,  fouillé  du  fang  de  l'Empereur  Mau- 
rice ,  de  celui  de  Conllantine  fa  femme  , 
&  de  celui  de  tous  les  enfans  de  cet  illuf- 
tre  malheureux ,  je  veux  dire  ,  à  l'Em- 
pereur Phocas:  f  Gloire  foit  à  ^im  dans 
les  C/V//:^,s'écrie-t-il,  qui  change  lestempSy 
^  qui  transfère  les  Roiaumes  comme  bon 
luifemble ,  qui  envoie  quelquefois  les  Prin- 
ces en  fa  colère  pour  abbattre  les  peuples  , 
^9  quelquefois  en  fa  miféricorde  pour  les 
relever  !  ^te  les  deux  fe  réjouijfenty  que 
la  Terre  foit  tranfportée  de  joie  à  caufede 

VaBe 

*  Launoii  Epift.Part.  vi.  epift.  24.  pag.  558 

Igitur  Chriftianos  in  Atheorum  voraginem  précipites  dé- 
dit Gregorius ,  cùm  teftamentum  fuum  condidit. . 

t  D.  Greg.  tom.  3.  epift.  36.  pag.  244, 


1^6  L'Efat  du  Qhriftianifme  en  France^ 

raBe  de  bénignité .^  que  vous  avez  fait  envers 
rEtat',  '^  que  le  peuple  ^  quiaétéjufques 
ici  dans  l'angoijfe ,  /oit  confok\  que,  les^  ef- 
fritsfuperhes  àe  vos  ennemis  plient  fous 
votre  joug  !  Toute  cette  Lettre  de  Gré- 
goire Cil  remplie  de  pareils  vœux  ,  de 
pareils  éloges ,  &  '^  il  écrit  dans  le  même 
Ityle  à  l'Impératrice  Leontine,  digne 
femme  de  Phocas. 

J'en  trouve  qui  font  rongez  de  l'amour 
des  richeiïes  ;  comme  ^  Jean  XXI.  qui 
fut  fur  le  point  de  confentir  pour  de  l'ar- 
gent, que  FEglifè  d'Orient  fût  tenue 
pour  Univerfelle ,  de  même  que  celle  d'Oc- 
cident. Comme  <^  Vidorlî.  quimitàpriîi 
d'argent  le  pardon  de  tous  les  crimes  ; 
en  forte  que  les  riches  rachetoient  avec 
des  terres  &  des  champs  des  années  de 
pénitence,  au  lieu  que  les  pauvres  ne  pou- 
voient*  obtenir  leur  grâce  que  par  des  mor- 
tifications corporelles  ;  jufques-là  que  fé- 
lon le  calcul  de  Pierre  Damian  il  falloit 
qu'ils  fe  donnaiTent  trois  mille  coups  de 
fouet ,  pour  remplir  une  année  de  péni- 
tence. Comme  ^  Honoré  ni.  que  quelques- 
uns    ont    appelle    jaon   feulement     lion 

en 

a  Idem  ibid.  cp.  44.  pag.  244. 
h  Glaber  lib.  4.  cap.  i. 

c  Damian.  ad  An.  105  j.  apud  Baron,  tom.  xi.  ad  An.1055. 
pag.  223. 
i  Vignier  Théatr.  de  l'Antc.  Part.  i.  cji,  zp.  page  272. 


\ 


Crémière  Tartie.  r^f 

tn  férocité ^  vcï^às  faifgsue  en  avarice.  Com- 
me ^  Bonitace  ÎX.  quiintroduifit  les  Dat- 
tes ,  &  les  Annates  ;  les  extorfions  béné- 
ficiales  ;  ce  qui  fait  dire  à  ^  Platine ,  que 
ce  Pontife  vendoit  les  Indulgences  ple- 
niaires ,  &  à  '^  Théodoric  de  Niem  ,  que 
c'étoit  un  goiijfre  infatiable ,  dont  rien 
n'égala  jamais  l'avarice.  Comme  ^  Sixte 
IV.  qui  conftruifit  un  lieu  infâme  pour  en 
tirer  des  revenus. 

J'en  trouve  qui  font  fervir  leur  Théo- 
logie aux  paffions ,  dont  ils  font  animez; 
comme  *  Boniface  IX.  qui  à  la  prière  de 
Jean  Galeazzo  accorda  aux  Milanois  une 
Indulgence  telle  qu'il  l'avoit  accordée  à 
Rome,  en  vertu  de  laquelle  ils  étoient 
abfous  de  tous  leurs  péchez  ,  quoiqu'il 
n'euffent  fait  aucun  atie  de  contrition , 
^  quils  ne  fe  fuffent  pas  confeffez,.  Com- 
me /  Etienne  III.   qui    pour  détourner 

Char- 

a  Théodoric.  de  Niem  Hift.  de  fchifm.  lib.  6.  cap.  37. 

pag-  379- 

b  Platin.  in  Bonif.  IX.  pag.  249. 

(.  Théodoric.  de  Niem  ubi  iuprà.lib.  i.  cap,  68.  pag,  55;. 

â  Agrippa  de  vanitate  Scientiarum,  tom.  2.  pag.  135. 

e  Neir  anno  nonagefimo  primo  fopra  mille  trecento  , 
nel  mefe  di  Gennaro ,  eliendo  compila  la  Indulgentia  a 
Roma,  dove  i  Lombardi  per  le  commue  guerre  ècturba- 
tioni  non  eflendogli  potuto  andare,  BonefaciPontefice  ad 
interceffione  di  Giovanni  Galeazzo  Vifconte  la  Concefle 
in  Milano  nella  medefima  forma  che  era  à  Roma,  ciô  è 
che  cialchuno  nel  Dominio  del  Vifconte ,  iî  anche  non 
fvifle  contrito,ne  confeflbjfufleabfolutodiqualunque  pec- 
cate,  Bernardin.  Corius  apud  Launoi.  Epilt  Part.  m. 
epift.  17,  pag.  2,48. 

/  Vid.  Maria.n.  Scotus  in  Chronic.  ad  An.  772. 


15'S  L'Etat  du  Chrtjîi^.nifme  en  France^ 

Charles,  fiîs  de  Pépin,  de  fe  marier  avec' 
Berte  ,  fille  d'un  Roi  Lombard,  lui  dît: 
Que  ce  mariage  lui  étoit  fuggeré  par  le 
Diable,  que  ce  feroit  non  pas  une  union 
légitime, mais  une  affociation  diabolique  : 
qu'il  eil  deffendu  dans  l'Ecriture  d'épou- 
fer  des  femmens  étrangères  ;  c'eft- à-di- 
re, non  étrangères  de  Religion,  mais  de 
nation  :  que  jamais  homme  ,  qui  époufa 
de  ces  fortes  de  femmes ,  ne  demeura 
impuni:  que  certainement  c'eil  à  la  race 
des  Lombards  que  doit  être  rapportée 
l'origine  de  la  lèpre. 

J'en  trouve  de  Simoniaques  ;  comme 
*  Benoit  IX.  qui ,  après  avoir  été  créé 
Pape  à  force  d'argent  à  l'âge  de  dix  ans, 
fe  démit  de  la  Papauté  pour  de  l'argent. 
Comme  ^  Sylveitre  lïl.  qui  félon  le  té- 
moignage de  Platine  n'entra  pas  par  la 
porte  au  Pontificat ,  mais  par  la  fenêtre 
tel  qu'un  voleur  &  brigand.  Comme 
tant  d'autres;  de  là  vient  cette  rélle- 
xion    de  '  Platine  à  l'occafion  du  règne 

de 

à  Puel"  ferè  decennis  intrudente  thef;\urorum  pecu' 
nia  elecftus  exftitit ,  Baron,  tom.  xi.  ad  An.  1033.  pag; 
106.  &c. 

b  Platina  de  Vit.  Pontif.  in  Sylveft.  III.  Quo  quidera 
pulfo,  ac  meritô,  ciira  nonperoftium,fed  per  pofticuniin- 
traffet  ut  fur  &  latro ,  pag.  147. 

c  Eô  enim  tum  Pontificatus  devenerat ,  ut  qui  pluslar- 
gitioiie  &:  ambitione,  non  dico  fanftitate  vitae&  doftri- 
na ,  valeret ,  is  tantummodo  dignitatis  graduni ,  bonis  op- 
preffis  &  rejedlis,  obtineret  :  quem  morem  utinam  ali- 
quando  non  retinuilTent  noftra  tempora  !  Id.  ibidj 


T  rentière  V  art  te.  159 

de  ce  Pontife:  ^lors,  dit-il,  onparvenoh 
au  Pontificat  ^  non  félon  qu  on  étoit  /avant  ^ 
ou/àiîtt,  mais  félon  qiion  avoit  l'art  deré^ 
fandre  de  l'argent  :  fe  plût  à  T^ieti ,  ajou- 
te cet  Hiltorien,  notre  temps  neiU-tlpas 
retenu  cette  coutume  I 

J'en  trouve  de  Magiciens  ;  comme  Hil- 
debrand  ,  qui,  *  au  rapport  de  l'Ab- 
bé d'Urfperg ,  fut  dépofé  dans  un  Con- 
cile de  Mayence ,  non  feulement  pour 
avoir  ufurpé  le  Siège  Pontifical ,  pour 
avoir  prêché  le  facrilège  ,  le  meurtre , 
le  parjure ,  les  embrafemens  ;  mais  pour 
avoir  été  addonnéaux  divinations,  &  con- 
vaincu de  Necromantie. 

J'en  trouve  de  Concubinaires  ;  f  com- 
me Innocent  VIII.  qui  eut  huit  fils,  & 
huit  filles ,  &qui  par  fes  impudicitez  s'at- 
tira une  Epigramme,  dont  la  pointe  étoit, 
qu'il  portoit  à  bon  droit  le  titre  de  Père. 
Comme  :j:  Landon  &  quelques-uns  de  fes 
Prédecefleurs ,  &  de  fes  SuccelTeurs ,  du- 
rant le  règne  defquels  l'impudique  Theo- 
dora ,  (qui  auroit  palîé  pour  la  première 

pro- 

*  Abbas  Urfperg.  Chronic.  ad  Ann.  1080. 
t  Voi.  Volaterran.  lib.  xi.pag.  811. 
Quid  quaeris  teftcs ,  fit  mas ,  an  fœmina ,  Cybo  ! 

Relpice  natorum ,  pignora  certa  ,  gregem. 
Odlo  Nocens  pucrosgenuit;  totidemque  puellas; 
Hune  meiito  poterit  dicereRoma  Patrem. 
BayleDidl.  tom.  2.  pag.  1454. 
\  Lnitprand.  lib,  2.  cap.  3.  Vide  Baron,  ad  An.  908, 
pag.  650. 


i6o  UEtût  du  Qbrifiianifmè  en  France ^ 

proflituée  de  fort  temps ,  fi  fes  filles  Maro- 
zia  &  Theodora  ne  l'avoienc  furpaHee 
dans  leurs  proftitutions)  gouvernoit  Ro- 
me ,  ce  qui  fait  que  le  *  Cardinal  Baroi 
nius  fe  récrie  de  cette  manière  fur  les  dé- 
bordemensde  ce  temps-là:,, Quelle  étoit 
alors  la  face  de  FEglife  Romaine  ,  dit- 
il,  de  quelles  impuretez  nétoit-elle 
pas  fouillée  ,  lorfque  des  Proftituées 
étoient  toutes  -  puilTantes  à  Rome  ^ 
lorfqu'elles  difpofoient  à  leur  gré  des 
Sièges  Epifcopaux  ;  &  ,  ce  qu'on  ne 
fauroit  entendre  qu'avec  plus  d'horreur 
encore  ,  lorsqu'elles  faifoient  monter 
fur  le  Thrône  de  St.  Pierre  ceux  qui 
étoient  les  objets  de  leur  infamie,  &c. 
J'en  trouve  d'Empoifonneurs  ;  comme 
f  Alexandre  VI.  qui  s'empoifonna  du  mê- 
me poifon ,  qu'il  avoit  préparé  pour  uri 
Cardinal. 

J'en 

*  Baronius  ad  Ann.  9T2.  toiîi.  x.  pag.  663.  -  -  -  Quse 
tune  faciès  fandlfe  Ecclefiix;  Romanct;  !  quàm  fœdiffima? 
cùm  Romse  dominarentur  potentiflîma;  aequè  ac  fordi- 
cliffimœ  Merctrices  ?  Quarum  arbitrio  mutarentur  fedes  \ 
darentur  Epifcopi  ;  &  quod  auditu  horrendmn  &  infan- 
dum  ell  ,  intruderentur  in  Scdem  Pétri  carum  Amalii 
Pfeudo-Pontifices  ,  qui  non  fiut  nifi  ad  confignanda 
tantum  tempora  In  Catalogo  Rouianoruhi  Pohtifictim 
fcripti. 

I  Le  bâtard  d'Alexandre  fix  aiant  envie  d'avoir  la  dé- 
pouille du  Cardinal  Adrien  Cornet ,  avoit  fait  partie  avec  I 
le  Pape!  d'aller  fouper  avec  lui  dans  h  vigne,  &  y  avoit  | 
fait  porter  quelques  bouteilles  d'excellent  vin  ,  mais  qui  j 
étoient  mixtionnccs  pour  empoifonner  leUr  Hôte.  Or  * 
il  avilit  que  le  père  'è.  le  fils  étant  arrivez  de  bofiîie  heu-j 


Trémière  Partie.  i6'i 

j'en  trouve  de  Sacrilèges ,  comme  *  In- 
tiocent  Vï.qui,  àl'àgc  de  quatre-vingts 

ans, 

re  &  fort  altérez  de  la  chaleur  de  la  faifon ,  demandèrent 
à  boire  ;  &  qiie  tandis  que  le  valet ,  qui  ftvoit  le  fecret» 
ctoit  allé  quelque  part  ,  un  autre  leur  donna  de  ce  vin» 
Le  pèra, qui  le  bût  tout  pur,  en  mourut  le  même  jour,' 
qui  étoit  le  17.  Août  1503.  Le  fils,  qui  étoit  plus  vi- 
goureux ,  &  y  avoir  mis  de  Teau  ,  eut  loifir  de  courir 
aux  remèdes  ,  Mezerai  Abrégé  Chronologique,  tom.  4. 
page  434.  Voici  un  paflage  remarquable  de  George  Jo'*- 
Icph  Eggs  dans  h  Purpura  doôîa ,  lib.  3,  pag.  303.  après 
avoir  fait  l'énumcration  des  excès  efFroiables  de  Céfar 
JBorgia ,  qui  étoit  le  bâtard  d'Alexandre  VI.  dit  que  cet 
homme  abominable  tua  Ion  propre  frère  Candianus  ,  &: 
le  jctîa  dans  le  Tibre,  le  Pape  conhivant  à  ce  parricide  , 
par  la  crainte  qu'il  avoit  d'éprouver  lui-même  la  fureur 
de  ce  barbare  iils ,  après  avoir  dit  qu'il  abdiqua  le  Cardi- 
nalat; qu'il  fe  maria  ;  qu'il  chalîa  de  l'Italie  ,  ou  qu'il 
fit  périr  par  le  poifon ,  les  plus  illuftres  familles  de  Rome  ; 
qu'il  épuifa  le  thréfor  de  la  ville  ;  que  fa  barbarie  n'étant 
pas  encore  aflbuvie  ,  il  fit  couper  la  tête  au  jeune  Mans- 
fred  ,  après  l'avoir  fait  fervir  aux  abominations  ,  qu'il 
n'eft  pas  permis  de  nommer  ;  qu'il  empoifonna  le  jeune 
liorgia  Cardinal,  &c.  &c.  Il  ajoute,  ni  Dieu  ni  les  hom* 
mes  ne  pouvant  plus  fupporter  cette  pejie  du  Siècle  ,  la  Provi- 
dence en  délivra  le  Genre-humain  par  l'erreur  d'un  Echanfon, 
qui  empoifonna  le  pire  c/  le  fils ,  &c. 

•  Voiez,  la  Préface  de  Guillaume  Ôckafïi  ,  aii 
l^ivre ,  qui  a  pour,  titre  ,  Defenforium  Wdh.  Ockami  Pe- 
irarchi  contra  Joannem  Papam  XXII.  Ce  fut  à  cette  oC- 
cafion  que  Pétrarque  fit  la  xtx.  chanfon,  qui  fe  trouve 
dans  la  première  Partie  de  fes  Ouvrages  ,  &  qui  commen-^ 
ce  de  cette  manière , 

Mai  non  vo  pin  cantar  corrî  io  foleva  ,  &C!, 
C'eft-à-dire ,  î}e  ne  veux  plus  chanter  comme  j'avois  accou' 
xumé ,  &:c.  On  trouve  dans  l'édition  de  ce  Poète  pubhée 
en  1484.  cette  remarque  de  François  Philelphe:  Tra  lé 
altre  egregie  Canzoni  dcl  Petrarcha,  quefia  xix.  è  bellif- 
fima  e  di  lihgolar  gravita ,  alla  cui  intelligenza  è  dà  fape- 
re  che'  '1  Petrarcha  hebbe  una  legiadra  e  polita  firocchia,' 
di  cui  innamoratofi  il  Papa  in  Âvignone  fè  fecretamentç 
per  uno  fuo  fidato  Cubiculario  tcntare  il  Petrarcha;  fc' 
gli  la  vûlea  Coientiie  che  alcuna  volta  * promettçnv 

Tom.  L  L  4i?S 

*  Le  mot  de  T Original  cil  ©bicèjie. 


ï6z  UEtat  du  Chriflianifine en  France, 

ans ,  offrit  un  Chapeau  de  Cardinal  à  Pé- 
trarque ,  s'il  vouloit  lui  livrer  fa  fœur , 
afin  qu^elle  fût  Court i fane  de  fa  Sainteté^ 
meretrix  fua  SanBitatis  :  c'ell  l'expreffion 
de  l'Auteur,  qui  me  fournit  cette  anec- 
dote. 

J'en  trouve  qu'on  ne  fauroit  caraétéri- 
fer  par  un  feul  vice  ,  parcequ'ils  ont  eu 
tous  les  vices  ;  comme  ce  *  Sergius ,  de 
qui  Baronius  dit  ,  qu'il  ne  faut  pas  l'ap- 
peller  Serviteur  des  ferviteurs-,  mais  ef- 
clave  de  tous  les  vices.  Comme  f  Grégoi- 
re VII.  qui  fut  accufé ,  dans  une  Diète  de 
Wormes ,  de  renverfer  la  Théologie  par 
une  nouvelle  docî^rine  ;  d'accommoder 
îes  faintes  Lettres  à  fes  intérêts ,  par  des 
interprétations  forcées  ;  d'introduire  la  dif- 
corde  dans  TEglife;  de  confondre  les 
chofes  facrées  avec  les  profanes  ;  de  prê- 
ter l'oreille  au  Démon  ;  de  fe  porter 
en  même  temps  pour  accufateur,  pour 

juge , 

doli  farîo  Cardiirale,  comme  altra  volta  gli  havea  data 
intentione.    Il  chc  udito  Me  "er  Francefco    afpramente 
fe  ne  turbô,  e  rifpofe  alCubi^jlarioche  lui  û  credeva  ef- 
fet huomo,  e  non  beftia,  &  che  non  havca  punto  bifogno  » 
d'un  Cappello  fi  fporco  &  fetido  ,  con  altre  parole  quali  f  j 
deftar  fuolc  ildifdegnocongiunto  colla  raggione  negliani>-  ' 
mi  generofi.   Vid.  Append.  adFafcic.  rerum  expetenda- 
rum.&c.  pag.  437. 

*  Baron,  ad  Ann.  908.  pag.  649.  Vitiorum  omnium 
Jervus  facinorofiffimus. 

t  Vide  Ayent,  Annil,  Bojorum,  lib,  v.  pag,  jjj^ 


T rémure  Tartïei  1^3 

juge ,  &  pour  partie  ;  de  feparer  les  fem' 
mes  d'avec  leurs  maris  ;  de  traiter  des 
facrez  Myflères  in  JenaUilo  Muliercula- 
rum ,  dans  an  petit  fenat  àe  femmelettes  ^ 
&c.  Comme* Jean  XIV.  qui,  pour  me 
fervir  encore  des  termes  de  Baronius,» 
doit  être  plutôt  compté  parmi  les  fameux 
brigands,  &  les  deftru^eurs  de  leur  ^a^ 
trie  ,  parmi  les  Syllas  ^  les  Qatilinas  i 
dont  ce  facrilège  a  fîirpaffé  les  excès  , 
qu'entre  les  ^Pontifes  Romains.  Comme 
avant  lui  f  Jean  XII.  qui  fut  convaincu 
d'avoir  célébré  les  faints  Myftères  fans  y 
prendre  aucune  part  ;    d'avoir  orcionné 

un 

*  Baron,  ad  An.  98c.  pag.  841.  Proh  nefas  !  tenuit 
Tyrannus  menfibus  quatuor ,  qui  nec  pilum  habuilTe  did 
poteft  Romani  Pontificis  ,  live  fpedes  ingreflum  ,  five 
progreffum ,  refque  ab  eo  geftas  confideres.  Unde  pa- 
rùm  confulunt  veritati ,  minusque  pietati ,  &  S.  R,  E.  di- 
gnitati ,  qui  hune  inter  Romanos  Pontifices  referunt  ;  an-' 
numerandum  potiùs  inter  famofos  latrones ,  &  potentif^ 
fimos  graffatores ,  atque  Patriae  proditores,  Syllas  &  Cati-^ 
linas ,  horumque  fîmiles ,  quos  omncs  fuperavit  facrilé- 
gas  ilte  turpiffima  ncce  duarum  Pontificum. 

t  Baron,  ad  An.  963.  tom.  x.  pag.  760,  vide  étiani' 
Launoii  Epiit.  Part.  z.  epift.  i.  pag.  96.  Qui  faciebat  fa- 
crum ,  nec  illius  parteni  capiebat  uUam  ;  qui  Diaconurtî 
in  equorum  ftabulo  non  ftatis  temporibus  ordinavit  ;  qui 
Presbyterorum  oïdinationes  numeratâ  pecuniâ  vendebat; 
qui  Epiicopum  decem  annos  natum  in  Tudertinâ  EcclefiS 
conftituit;  qui  facrilegia  palam  committebat  j  qui  Ray- 
nerii  viduam,  Stephanam  ,  Patris  concubinam  ,-  conftu- 
pravit  ;  qui  Palatium  fondum  in  proftibulum  convertit  j 
qui  venationem  publiée  exercuit  ;  qui  Bcnedidum  pa- 
trem  luiim  cxcœcavit;  qui  Joannem  Cardinaîem  virilibus 
amputatis  occidit  ;  qui  ctun  ludebat  aleâ ,-  Jovis  3'  Yenef 
ris  jDjeinonura  opem  implorabat. 

Là. 


ï(^4  I^ Etat  du  Chrijiïamfme  en  France  j 

un  Diacre  dans  une  ccuric;d  Woir  ventru  les 
Ordres  llicrez  à  deniers  comptans;  d'avoir 
commis  des  facrilèges  à  la  vue  du  fo- 
leil  ;  d'avoir  entretenu  un  commerce  in- 
fâme avec  la  Concubine  de  fonpère  ;  d'a- 
voir fait  du  Palais  de  Latran  un  lieu  de 
proititution  ^  d'avoir  crevé  les  yeux  à 
Benoit  fon  père  fpirituel  ;  d'avoir  fait 
niourir  Jean  Cardinal ,  cîim  ei  fudenda 
ampita'vjjret^  d'avoir  bû  du  vin  à  la  fan- 
té  du  Diable  ;  d'avoir  imploré  le  fecours 
de  Jupiter,  de  Venus,  &  des  Démons, 
en  jouant  aux  dez.  Comme  *  Urbain 
VI.  qui  devint  un  autre  homme ,  ou  plu- 
tôt qui  dépouilla  l'humanité  dès  qu'il  fut 
Pape;  qui  maudilToit  trois  fois  par  jour 
l'armée  de  l'Empereur;  qui  fit  maflacref 
en  fa  préfence  un  Prélat  d'Aquilée  ;  quî 
fit  enfermer  dans  un  fac  &  jetter  dans  là 
mer  cinq  Cardinaux  ;  qui  fit  périr  quatre 
Evêques ,  les  uns  par  le  fer ,  les  autres  par 
la  corde  ;  qui  après  avoir  été  empoifonné,» 
du  moins  foupçonné  de  l'être ,  fut  traitéf 
par  l'Antipape  Clément  VIL  è^ Antechrïft  l 
àQ  faux  Tape  y  à'^furpateur  y  àç^  pertur^ 
bateur  de  PEglife ,  de  damné  &  de  dam-,  j 
nable.  1 1 

Et  quels  objets  ne  mettrions-nous  pas 

de-^ 

*  Vide  Georg.  jofeph,  Eggs  Purpura  dofta  ,  tom.  i.Iibi 
i.pag.  4^9. 436. 


Crémière  Partie.  t6f 

devant  vos  yeux ,  MefTieurs ,  fî  nous  en* 
treprenions  ici  de  faire  le  tableau  de  la 
Cour  de  Rome ,  après  avoir  tracé  celui 
de  quelques-uns  des  fes  Monarques.  Nous 
vous  ferions  entendre  vos  propres  Au- 
teurs, les  "^  Hildeberts  ,  les  ^  Matthieus 
Paris,  les  ^  Jaques  de  Paradis,  les  ^  Gré- 
goires  de  Heymburg ,  les  «  Ockami* ,  les 
de/  Clemangis,  les  s  Matthieus  de  Cra». 
covie ,  les  ^  Bernards ,  '"  les  Gerfons ,  Se 
tant  ^  d'autres ,  formant  un  concert  con^ 
tre  le  Pape  &  contre  fes  Courtifans. 
Nous  vous  ferions  voir  des  Roiaumçs 
entiers, ^  l'Angleterre,  '"  l'Allemagne,  1^^ 

'^"Bohè- 

a  Voiez  ,  entre  plufieurs  de  fes  Ouvrages  ,  Befcriptïo 
Curu  Roman* ,  8c  Antilogia  P.aps. ,  dans  l'Appendix  du  Fas-r 
eiculus  reriim  expetendarum  y  pag.  7,  8. 

b  Voiez  auffi  ,  entre  plufieurs  de  fes  Ouvrages  ,  Au- 
reum  fpeculum  Papa ,  ejus  Curise ,  Prdatorum  ,  ôcp.  jbid, 
pag.  63. 

c  Voiez  l'Ouvrage  intitulé  De  feptem  fiatibus  Eccl.  in 
Apocalypfi  dejcriptis,  ibid.  pag.  63. 

d  Voiez  fes  deux  appellations  du  Pape  au  Concile  , 
ibid.  pag.  117.  &  \z6. 

e  Defenforium  contra  Joannem  XII.  Papam ,  ibid. 
pag.  439. 

/De  corrupto  Statu  Eccl.  ibid.  pag.  «i^^ç. 

g  Matth.  Cracovienfis  de  Cracovia  Tradt.  de  nœvis  & 
fqualoribus  Ecclef  pag.  584.  ibid. 

h  i  h  Vid.  ibid.  pag.  886.  excerpta  quaedam  c  Bernardo, 
Gerfone ,  <kc.  de  corruptelis  6c  avaritia  Ecclefiae  Rom. 

/  Matth.  Paris  ,  Gravamina  Regni  Angl  ibid.  pag. 
415.  Item  epift.  Cantabrig.  cujufdam  Anonymi  de  raiiero 
Ecclef.  ftatu  ,  circa  An.  1520.  ibid.  pag.  637. 

m  Vide  Guill.  Damafi  Lindani  Ruremont,  Epifcopi  , 
Epift.  ad  Principes  èc  Praelatos  Germanise  de  pcrditiffim»s 
Cleh  ifloribus,  ibid.  pag,  670. 

L  3 


î66  L'Etat  du  Qhrijîïanifine  en  France^ 

^  Bohème,  fur  tout  la  ^  France, joignant 
leurs  voix  à  celle  de  ces  grands  hommes, 
&  s'adreiTant  tantôt  au  Pape  pour  l'enga- 
ger à  reprimer  ces  Concuiîîonnaires;  tan- 
tôt au  Peuple  pour  lui  infpirer  le-  coura- 
ge de  leur  réfiiler  ;  tantôt  à  Dieu  pour 
émouvoir  fes  compaflions,  &  pour  le 
conjurer  d'éloigner  ces  fléaux  envolez 
contre  eux  par  fon  juile  courroux. 

Peut-être  m'objeétera-t-on ,  que  le  ve- 
îiin  de  la  calomnie  aempoifonné  la  vie  des 
Papes  ;  que  les  crimes ,  dont  nous  les  avons 
taxez ,  font  inventez  ;  du  moins  qu'il  y  en 
a  quelques-uns  d'outrez ,  &  quelques  au- 
tres de  peu  avérez.  Je  croiois  avoir  afTez 
prévenu  ce  reproche  ,  en  n'avançant  fur 
ce  fujet  que  ce  que  des  Catholiques  Ro- 
inains ,  diliinguez  par  leur  favoir  ,  plu- 
fieurs  même  par  leur  dévouement  au  St. 
Siège ,  nous  ont  transmis.  C'efl:  pour 
cela,  que  je  m'étois  fait  une  loi  de  palier 
fous  filence  Thiftoire  de  la  prétendue  Pa- 
peiïe  Jeanne.  C'efl  pour  cela,que  jen'avois 
pas  cru  devoir  noircir  la  mémoire  ^  d'A- 
lexandre lil.  accufé  d'avoir  ofé  mettre  le 

pied 

«  Vide  Litter.  Capitancorum  Bohemi»  ad  Reges ,  &c. 
contra  Papatum,  ibid.  pag.  63^. 

h  Vide  ibid.  pag.  ^.3^.  Gravamina  Ecclef,  Gall.  Voiez 
auffi  à  la  fin  de  ce  Traité  un  Catalogue  des  Auteurs ,  qui 
ont  écrit  contre  la  Cour  de  Rome. 

<;  Vide  Baron,  tom.  xii,   ad  An.  ii77»pag.  704. 


Crémière  Partie,  i6y 

pied  fur  le  dos  d'un  Empereur ,  en  s'appli- 
quant  ces  paroles  duPfalmifte,?«  marche* 
ras  fur  le  lion  ^fur  lafpic\xî\  ceHe^  d'In- 
nocent III.  accufé  d'avoir  mis  à  l'interdit 
le  Roiaume  de  Philippe  Augufte  ;  d'avoir 
changé  le  formulaire  ufité  en  France  dans 
les  dates  des  Adés  publics ,  &  d'avoir 
fubllitué  celui  de  régnante  Qhrifto  ,  à  ce- 
lui de  régnante  Thilipfo.  Le  même 
fcrupule  m'a  empêché  de  rapporter  une 
Lettre  d'Adrien  IV.  qui  fe  trouve  dans 
*  Nauclerus ,  dans  '  Balœus ,  dans  ^  Spi- 
gelius ,  &  dans  d'autres  Auteurs.  Ils  di- 
fent  /  que  ce  Pape  écrivit  de  cette  maniè- 
re à  Frideric  Barberoulfe ,  en  fe  donnant 
le  titre  de  Serviteur  des  ferviteurs:  ^-t^on 
„  très  cher  Fils  au  Seigneur  ,  nous  n'a- 
„  vons  pas  été  peu  étonnez  de  ce  que 
>,  vous  paroiflez  manquer  à  la  vénération, 
5,  que  vous  devez  à  S.  Pierre  &  à  TE- 
„  glife  Romaine  :  car  dans  les  Lettres , 
3,  que  vous  nous  écrivez ,  vous  mettez 
j,  votre  i^om  avant  le  nôtre  ,  en   quoi 

vous 

a  Voî.  Blondel.  Diatribe  de  Form.  régnante  Chrifto, 
pag.  I.  &c. 

b  c  d  Vide  Appcnd.  ad  Fafcic.  rerum  expetendarum , 
&c.  pag.  137. 

t  Cardinaiibus  utique  veftris  claufse  funt  Ecclefîsc  ,  & 
non  patent  civitates ,  quia  non  videmus  eos  praedicatorcs, 
fcd  praedatores  j  non  pacis  corroboratores  ,  fed  pecuniae 
raptores;  non  orbis  rêparacorcs,  fed  auri  infatiabiles  cor^ 
rafores ,  &c.  Ibid. 

L4 


î68  L'Etat  du  Chriftianïfme  en  Franc e-y 

5>  vous  agiffez  non  feulement  avec  info- 
,,  lence,  mais  môme  avec  arrogance. ... . 
5,  vous  fermez  à  nos  Légats  non  feuîe- 
,,  ment  les  portes  de  vos  Eglifes ,  mais 
3,  aufîi  celles  de  vos  villes  :  à  quoi  l'Ern- 
5,  perenr  répond  ;  Lorfque  nous  mettons 
5,  notre  nom  avant  le  vôtre  ,  nous  fui- 
35  vons  en  cela  les  loix  de  l'équité  &  les 
3,  coutumes  anciennes  :  fi  nous  fermons 
3,  nos  portes  à  vos  Légats ,  c'eft  qu'ils 
35  viennent  à  nous  non  pour  prêcher  TE- 
35  vangile  ,  mais  pour  nous  enlever  nos 
,5  biens;  non  pour  arracher  les  vices,  qui 
3j  font  dans  le  monde,  mais  pour  envahir 
3,  les  thréfors. 

Je  veux  pourtant  que  trop  prompt  à  a- 
dopter  des  faits  peu  glorieux  à  votre  Com- 
munion ,  j'en  aie  rapporté ,  qu'on  a  droit  de 
iTie  contefler  ;  je  veux  même  que  parmi 
ceux,  quej'ai  produits ,  il  n'y  en  ait  pas  un 
feul,  dont  la  vérité  nepuiire  être  fufpede  : 
quoiqu'il  en  foit,  s'ils  ne  font  pas  démon- 
trez 5  ils  font  très  probables  ;  &  s'il  n'efi: 
pas  facile  de  les  prouver  ,  il  eft  difficile 
aufTi  d'en  démontrer  la  faufiété.  Cela  me 
fuffit.  Ramenons  notre  difpute  à  fon 
principe.  Il  étoit  queilion  de  faire  voir 
les  peines  &  les  incertitudes  d'un  Parti- 
culier ,  qui  veut  fe  foumettre  au  Pontife: 
On  lui  dit,  que  les  décifions,  qu'il  croit 
yenir  d'un  Prêtre  j  émanent  d  une  Prê- 

treiîcj, 


Première  Tartïe,  1^9 

■trèfle ,  que  le  véritable  nom  de  la  perfôn- 
ne,  qu'on  appelle  Jean  VIÏI.  eft  celui  de 
Jeanne,  qui  a  occupé  pendant  deux  années 
le  Siège  de  Rome.  Ce  fait  attefté  par  des 
Savans  eft  contelté  auiîi  par  des  Savans. 
*  Le  généreux  Blondel  a  plaidé  lui-même 
la  caule  de  fes  Adverfaires  ;  il  a  entrepris 
d'effacer  cette  note  d'infamie ,  que  les 
propres  enfans  de  l'Eglife  Romaine  lui 
avoient  imprimée,  f  Spanheim  a  cru  que 
Blondel  étoit  généreux  aux  dépens  de  la 
vérité  :  &  que  ce  que  ce  Serviteur  de 
Dieu  traitoit  de  conte  fabuleux ,  étoit  une 
hitloire  fufceptible  de  démonllration. 
Et  l'incomparable  :t^  Saumaife  croioic 
pouvoir  faire  évanouir  avec  un  foufle  tous 
les  argumens  de  Blondel.  Comment  un 
Particulier  idiot  par  viendra- t-il  à  connoî- 
tre  lesquels  de  ces  grands  hommes  ont 
trouvé  la  vérité  .^ 

On  peut  réfoudre  par  le  même  princi- 
pe ,  ce  me  femble ,  une  objeétion  d'un 
autre  genre ,  qu'on  fait  contre  les  argu- 
mens, 


*  De  Joanna  Papi(T.i ,  five  fiunofic  quïeftionis,  an  fas- 
mina  illa  intcr  Leoncm  IV.  &  Benedidum  III.  Romanos 
Ponrifices ,  média  fuerit.  Amiler.  1657. 

t  Spanheim  hiil.  de  la  Papelfe  Jeanne,  traduite  &  aug- 
mentée par  M.  Lenfant:  à  la  Haye  chez  Scheurleer  1710. 

+  Tradatur  mihi  liber ,  ego  illum  uno  halitu  difflabo , 
Curcel.  m  prasf.  Apolog.  apud  Mareûmn  in  réfutât. 
pr»f.  pag.  314. 

L5 


1 70  L'Etat  du  Chrijîiamjme  en  France  y 

mens ,  que  vient  de  nous  fournir  la  cor- 
ruption de  quelques  Pontifes,  Diftin- 
guez,  dit-on,  le  St.  Siège  d'avec  la  per- 
fonne  qui  l'occupe.  Le  Saint  Siège  eft 
toujours  infaillible,  dans  le  temps  même 
que  la  perfonne ,  qui  l'occupe  ,  tombe 
dans  les  erreurs  les  plus  groflières  ,  & 
qu'elle  commet  les  crimes  les  plus  abomi- 
nables. Je  veux  qu'il  y  ait  de  la  folidité 
dans  cette  réponfe;  elle  ne  fauroit  pour- 
tant invalider  ce  que  j'ai  avancé  touchant 
les  peines  &  les  incertitudes  d'un  Parti- 
culier, qui  fe  foumet  aux  décidons  du 
Pontife  ;  comment  fera-t-il  la  diflindion 
que  vous  propofez  ?  Comment  diftingue- 
ra-t-il  dans  un  même  fujet,  les  Oracles  de 
l'homme  que  la  Divinité  infpire  ,  d'avec 
ceux  que  le  Magicien  reçoit  du  Démon  ? 
On  peut  faire  le  même  raifonnement  fur 
les  desordres  des  autres  Pontifes.  Je  fuis , 


MESSIEURS, 

Votre,  &€. 
S  I- 


Trémière  Partie,  171 

SIXIEME  LETTRE, 

n)ans  laquelle  on  prouve ,  que  Juppofant 
que  c'eft  dans  les  Conciles  que  l'infailli- 
bilité réfiâe^  les  difficulté z  de  l'examen 
font  plus  grandes  pour  les  Catholiques^ 
que  pour  les  T  rote  fi  ans. 


E  S  S  I  E  U  R  S, 


Il  eft  aflez  clair ,  ce  me  fei^ble  ,  qu'en 
fuppofant  que  c'efl  dans  le  Pontife  que 
l'infaillibilité  réfide,  les  difficultez  con- 
tre l'examen  font  plus  grandes  pour 
vous  ,  que  pour  nous.  Elles  "le  Ibnt 
aufTi  fi  nous  fuppofons,  que  c'eft  dans  les 
Conciles  qu'on  doit  la  chercher.  On  ne 
peut  pas  raifonnablement  fe  foumettre  à 
leurs  décifions ,  fans  entrer  dans  un  exa- 
men plus  long  &  plus  pénible  ,  que  celui 
auquel  on  eil  enga2;é  par  les  principes  des 
Proteltans.  L'Egfife  Gallicane  &  l'Egli- 
fe  de  Rome  font  en  divifion  au  fujet  des 
Conciles,  comme  au  fujet  des  Pontifes; 
on  ne  fauroit  fans  injuilice  fe  déterminer 
pour  l'une,  ou  pour  l'autre,  fans  pefer 
leurs  raifons  ;  &  dans  quelles  difficultez 
cette  difcuflîon  ne  jette-t-elle  pas  un 
Particulier  ?  Je  fupppofe  d'un  côté  un  Ul- 
tra- 


172»  L'Etat  du  Qhrifttànïjme  en  France  .^ 

tramontain ,  &  de  l'autre  un  François 
zélé  pour  les  libertez  de  fon  Eglife  ;  je 
m'adrelFe  d'abord  à  l'Ultramontain,  &je 
lui  demande  : 

i.Qui  a  droit  de  convoquer  les  Conci- 
les Oecuméniques  ?  Il  me  répond ,  *  que 
c'eil  le  Pape  :  parmi  un  grand  nombre  de 
raifons ,  qu'il  m'en  allègue ,  il  infifle  fur 
celle-ci  ;  c'eil  que  la  convocation  des  Con- 
ciles appartient  à  celui-là  feul,  auquel  Jé- 
fus  Chrill  a  donné  une  puilTance  fur  tous 
les  Prélats  de  l'Univers,  ce  qui  ne  peut 
convenir  qu'au  Pape.  Si  je  veux  juger 
du  droit  par  le  fait  ;  t  ^  je  remarque  avec 
Vigor  Archevêque  de  Narbonne  ,  que 
non  feulement  les  premiers  Conciles  Oe- 
Gumeniqties  ont  été  convoquez  par  des 
Empereurs,  mais  que  la  feule  Race  des 
Mérovingiens  en  a  convoqué  dix:  fi  je 
conclus  de-là ,  que  les  Princes  temporels 
ont  ce  pouvoir;  on  me  répond  en  diftin- 
guant  un  pouvoir  de  Miniftre  &  un  pou- 
voir de  Maitrc  ;  on  me  4it  que  les  Prin- 
ces 


*  Franc.  Dominic.  à  S.  Trinit.  de  ûc,  Ecclef.  Concil. 
cap.  ir.  ad  illiim  folum  fpcdat  Concilia  generalia  juridicè 
&  ex  auftoritate  cogère ,  vel  congregarc ,  cui  foîi  Chrif- 
tus  Dominas  fupremam  conceffit  in  omnes  Epifcopos  &: 
Praelatos  totius  orbis ,  poteftatem  ,  &c.  pag.  517. 

t  Voi.  tout  ce  fujet  débatu  par  André  du  Val,  qui  ac- 
cule Vigor  d'avoir  entrepris  de  renverfer  toute  la  Mo- 
narchie Ecclefialticjue ,  (h  Bïfci^K  Ecclefiafi.  c^uselt.  1.  pag, 
503. 


Crémière 'Partie.  173 

ces  temporels  ont  le  pouvoir  de  Miniflre; 
c'ell-à-dire  ,  qu'ils  peuvent  exécuter  les 
ordres  du  Pontife  touchant  la  convoca- 
tion des  Conciles ,  non  pas  ordonner  en 
Maîtres  qu'ils  foient  convoquez. 

II.  Si  je  demande  à  l'Ultramontain  5  à 
qui  appartient  le  droit  de  préfider  aux 
Conciles?  lime  répond,  que  cefl  le  Pa- 
pe, qu'il  l'a  toujours  fait  par  lui-même, 
ou  par  fes  Légats  :  que  tous  les  Conciles 
ont  fuivi  en  cela  l'exemple,  qui  leur  a  été 
donné  par  le  premier  de  tous  ,  je  veux 
dire  celui  de  Jérufalem,  auquel  St.  Pier» 
re  préfida.  Si  j'objede ,  qu'Ofius ,  Evê- 
que  de  Cordoue^  foufcrivit  le  premier 
aux  A(î^es  du  Concile  de  Nicée  :  on  me 
répond,  que  peut-être Ofius  étoit  Légat 
du  Pontife.  Et  comme  on  ne  fonde  cet- 
te conjecture  fur  aucune  autorité ,  on 
m'en  propofe  une  féconde;  on  me  dit 
qu'il  foufcrivit  le  premier,  parce  qu'il  fut 
le  premier  &  le  principal  auteur  de  cette 
efpèce  de  formulaire.  Si  j'infifte  ,  &  iî 
je  dis,  que  ni  le  Pape  ni  fes  Légats  n'ont 
préfidé  au  premier  Concile  de  Conf- 
tantinople;  on  me  dit,  que  s'ils  ne  l'ont 
^zs  Mt  formais er  y  q\x  ^rtefentialiter  ^  ils 

l'ont 

*  Vide  Anton.  Ferez.  Pentatcuch.  fidci ,  cap.  2.  pag. 
7i7-  Vide  etiam  Anton,  Paulutium  dp  Comitiis  Eçclcj'. 
pag.  410. 


Î74  VEtat  dû  Qhrtfiianïfme  en  France i 

l*ont  fait  pourtant-  virttialiter  ^  implichè, 

III.  Si  je  demande  à  l'Ultramontain  $ 
quia  le  droit  de  confirmer  les  Conciles? 
II  me  répond  que  c'eft  le  Pape  ;  &  il 
prétend  me  le  prouver  par  l'exemple  de 
plufîeurs  Conciles ,  qui  ont  erré ,  parce 
qu'ils  n'ont  pas  eu  cette  confirmation. 
*  Par  le  fécond  Concile  d'Ephèfe  ^  que 
\  Léon  le  grand  appelle  un  Brigandage ,  & 
qui  condamna  ,  contre  l'avis  des  Légats 
du  Pape ,  :|:  Flavien  Patriarche  de  Conflan- 
tinople,  qui  avoit  lui-même  condamné 
Eutyche  ;  &  par  divers  autres.  Si  je  pro- 
duis à  mon  tour  une  longue  fuite  de 
Conciles  ,  qui  fans  avoir  été  confirmez 
par  le  Pape  n'ont  déterminé  que  la  vérité; 
on  me  répond  que  leur  décifion  ,  qui 
étoit  bien  fondée  à  la  regarder  en  elle^ 
même  &  auprès  deDieUjn'obligeoitpour-^ 
tant  pas  FEglife. 

IV.  Si  je   demande  à  l'Ultramontain  , 
qui  communique  rinfaillibilité  aux  Con- 
ciles ?  Il  me  répond  auffi  que  c'eit  le  Pa- 
pe. 

*  Vide  Laurent.  Brancatum  de  LaUrasa ,  in  Traâ.  de 
Décret.  Ecclef.  pag.  zi.  Dico  illud  judicium  verum  eflc 

in  fe  &  penès  Deum,  tamen  non  obligare  Ecclefiam 

quia  illud  judicium  non  eft  ultimum  ,  cùm  fadum  fit 
abfque  capite ,  quod  eft  etiam  Paftor ,  Judex  ,  8c  Con- 
firmator  omnium  ovium ,  etiam  PatrumConcilii,  Sec. 

■j:  Flav.  Cliriftiani  Lupi  de  Rom.  »ppell.  S,FlaYiani;f 
cap.  VIII.  pag.  407, 

%  Id.  ibid.pag.  14, 15.  &e.,. 


Crémière  Partie.  175' 

pe.  Il  le  foutient  non  feulement  contre 
les  Hérétiques,  auxquels  cette  dodrine, 
dit- on ,  eft  une  pierre  de  fcandale  ,  mais 
aufli  contre  trois  fortes  de  Catholiques 
Romains.  I. Contre  ceux  qui  accordent  aux 
Conciles  de  déterminer  infailliblement 
les  dogmes  de  foi  en  l'abfence  du  Pape. 
2,.  Contre  ceux  qui  reconnoilTant  la  îii- 
périorité  du  Pape  fur  les  Conciles  ,  veu- 
lent qu'ils  foient  infaillibles  antecedem- 
ment  à  fon  inftruftion.  3.  Contre  ceux  qui 
reconnoilTant,  comme  ils  parlent j/t-zW- 
tatem  &  fuperioritatem  du  Pape ,  difent 
pourtant  qu'indépendemment  de  fon  inf- 
trudion  &  de  fa  confirmation  les  Conci- 
les font  infaillibles. 

V.  Si  je  demande  à  l'Ultramontain ,  qui 
aie  droit  de  difToudre  les  Conciles,  & 
le  droit  de  les  reprouver  ?  11  me  répond 
encore,  que  c'eft  le  Pape  :  *  parceque  et- 
lui  qui  a  la  puijfance  de  créer ,  a  aujji  celle 
d'anéantir, 

VI.  Si  je  demande  à  l'Ultramontain , 
qui  a  le  droit  d'interpréter  les  Canons  des 
Conciles?  Il  me  répond  encore ,  que  c'efl 
le  Pape. 

Après 

*  D.  Petr.  à  Monte ,  Traét.  de  primatu  Papae  ,  pag. 
Ï15.  Ejufdem  eft  diflblvere & deftruere,  cujus  eftcondere. 
Voi.  le  même  principe  dans  le  Traité  des  Conciles  de 
Jean  de  Turrtcremata,  cap.  17.  pag.  574.  Ôcc.  Vid.  Car- 
din, de  Boncompagnis ,  Trâ<ftât.  detranllat.  Conc.  Bafili^ 
&potcft.  Papae,  pag.  14. 


ty6  IJEtat  dtiQhrïfiianifme  en  France^ 

Après  avoir  fait  ces  queflions  à  un  Uî- 
tramontain  ;  qu'on  les  propofe  aux  défen- 
feurs  de  l'Eglife  Gaîlicane  ;  aux  Ri- 
chers,  aux  Launois ,  aux  Maimbourgs , 
aux  Du  Pins,  qu'on  les  propofe  aux 
de  Marcas ,  on  aura  des  réponfes  tout 
oppofées  à  celles  que  nous  avons  rap- 
portées. Je  n'extrairai  pas  ici  ce  que 
tant  de  célèbres  Auteurs  ont  dit  fur  ce 
fujet.  Je  me  contente  de  rapporter  ce  que 
le  Cardinal  de  Lorraine  fit  remontrer  au 
Pape  Pie  IV.  pour  empêcher  *  qtCon  ne  fit 
gliffer  dans  le  Concile  de  Trente  quelque 
terme,  qni  auroit pu  être  interprété  contre 
la  doàrine  de  toute  la  France ,  ce  font 
les  expre (lions  de  Maimbourg  :  Je  ne 
pms  nier  ,  dit  le  Cardinal,  que  je  ne  fois 
François ,  &  que  je  n'aie  été  élevé  (tans 
r%)niverfité  dé  Taris ,  oà  l'on  tient  que  le 
^ape  eft  fournis  aux  Conciles  ,  ^  où  ceux 
qui  en  feignent  le  contraire  ^  font  regar- 
dez, comme  hérétiques Les  Fran- 
çois perdront  plutôt  la  vie  que  de  re- 
noncer à  cette  doBriné.  Ce  feroit  Une  folie 
que  de  croire^qti  il  y  eût  un  fèulEvéque  en 
France^  qui  voulût  jamais  confient ir  à  l'opi- 
nion contraire  à  cette  vérité.  Ce  font  les 
paroles  de  ce  Cardinal.    Un  Particulier , 

qui 

*  Maimbourg    Traité  hiftor.  de  l'Eglife  de  Rome^- 

pag.  351.  . 


Crémière  Partie.  lyy 

tjui  a  recours  aux  Conciles ,  eft  donc  ap- 
pelle à  prononcer  fur  toutes  ces  quellions  ; 
dans  le  temps  qu'attiré  par  la  prétendue 
unité  de  l'Eglife  Romaine  il  veut  fe  li- 
vrer à  fes  décifions ,  il  la  trouve  divifée 
fur  les  points  les  plus  capitaux  ;  il  fe 
voit  expofé  aux  anathêmes  de  celui  des 
deux  partis,  contre  lequel  il  ofera  fe  dé- 
clarer ;  &  au  danger  éminent  de  fe  perdre, 
s'il  attribue  l'infaillibilité  à  celui  des  deux 
Concurrans ,  qui  fe  l'arrogé  fans  fonde- 
ment. 

Ici  je  me  rappelle  les  plaintes  ,  qu*on 
faifoit  à  Rome  durant  le  Pontificat  d'In- 
nocent XL  fur  la  Théologie  de  l'Eglife 
Gallicane  ,  &  le  jugement  qu'on  y  por- 
toit  fur  le  célèbre  Ouvrage  de,  l'Arche- 
vêque de  Marca ,  qu'il  a  intitulé  la  G?;/- 
cordance  du  Sacerdoce  ^  de  V Empire  ,  & 
qu'il  auroit  pu  appeller  ,  du  moins  à  en 
juger  par  l'événement^  la  difcordance  de 
l'un  avec  l'autre.  *  On  voit  tous  les  jours 
en  France^  difoit  Albizi  à  St.  Amour, ^^i* 
entreprifes  contre  le  St.  Siège  ,  on  ny  eti^ 
tend  parler  que  des  liberté z>  de  l'Eglife 
Gallicane  y  qui  font  autant  de  révoltes  con- 
tre t autorité  jdpojîolïque.  Un  tal  Mar« 

CA    HA  FATTO  UN   LIBRACCIO   IL     PIU    CAT- 

TIVO  % 

"*  Voi.  jouniaî  de  St.  Amour  ,  Part.  m.  chap.  13.-  px-^" 
se  156. 

Tom,h  M 


tyS  VËtat  du  Qhrtftianifme  en  France  i 

tivo  :  ^)n  certain  Marcaafait  un  grand  im-^ 
pertinent  Livre  ^  le  plus  méchant,  dont  on  eût 
oui  far  1er  auparavant  :  véritablement  il  en 
a  chanté  la  palinodie ,  ^  à  caufe  de  cela 
il  a  été  fait  Evêque. 

Voions  pourtant ,  fî  en  admettant  fur 
le  fujet  des  Conciles  ,  comme  fur  celui 
des  Papes ,  l'opinion  la  plus  probable  &  k 
plus  mitigée,  nous  trouverons  les  avanta- 
ges, qu'on  nous  promet  dans  la  voie  de 
la  foumiflion  ,  &  l'afli-anchifTement  des 
peines  &  des  incertitudes,  qu'on  nous  ditfe 
Rencontrer  dans  la  voie  de  l'examen- 
Trois  conditions  font  nécefTaires  j  félon 
ïe  fentiment  le  plus  généralement  reçu 
dans  FEglife  Romaine ,  pour  rendre  un 
Concile  infaillible  ;  La  première  ,  qu'il 
foit  Univerfel  :  la  féconde,  que  les  voix 
y  foient  libres:  la  troifiême,  qu'on  y  dé* 
batte  mûrement  les  matières.  C'efl 
donc  à  un  Particulier  d'examiner  chacun 
des  Conciles ,  dont  on  lui  allègue  les  dé- 
cidons comme  infaillibles,  &  de  voir  s'il 
a  ces  trois  conditions  ;  cet  examen  lui 
ouvre  un  monde  de  nouvelles  difficultez  : 
je  n'en  marquerai  que  quelques-unes. 

I .  A  quoi  un  Particulier  pourra-t-il  con- 
îioître,  fi  un  Concile  eft  Oecuménique? 
Faut-il  pour  rendre  un  Concile  Oecumé- 
nique ,  qu'il  y  ait  des  Députez  de  tous  les 
Ordres  Ecclefiaftiqucs ,  ou  s'ilfuffit  qu'il 

foit 


Trémïère  Partie,  i'j^ 

foit  compofé  du  nombre  d'Evçques,  que 
le  Pape  aura  jugé  à  propos?  Les  Eglil'es^ 
qui  font  hors  d'état  d'y  députer,  transtnet- 
tent-  elles  leur  droit  à  celles  qui  y  dépu- 
tent? Ceux  qui  y  donnent  leur  lufFrage^ 
le  régleront-ils  fur  ce  qu'ils  penfent ,  ou 
fur  les  inltrudions  de  ceux  qui  les  y  ont 
envolez  ?  Les  perfonnes  notées  d'héréfîe 
feront-elles  admifes  à  y  opiner,  oufi  leur 
erreur  les  prive  de  ce  privilège?  Les  voix 
y  feront-elles  comptées  par  le  nombre  des 
Déléguez  j  ou  par  le  nombre  des  Eglifes? 
Autant  de  queitions,  autant  de  fujets  de 
difpute  parmi  les  Catholiques  Romains  ; 
autant  de  fources  de  travaux  &  de  per- 
plexitez  pour  un  Particulier  ,  qui  veut 
foumettre  fa  foi  aux  décifions  des  Con- 
ciles. 

^::  Ne  multiplions  point  les  controverfes ,' 
tenons  tious  en  à  Tidée  la  plus  naturelle,' 
que  réveille  le  terme  d'Oecuménique;  ou 
fi  l'on  veut  adoptons  la  notion ,  que  *  le 
Cardinal  Bellarmin  en  donne,  &  recon- 
noiilons  qu'un  Concile  mérite  le  noni 
d'Oecuménique,  quand  tous  les  Evêques 
du  monde  ont  pu  &  dû  y  affilier,  à  moins 

qu'ils 

*  Generalia  dicunturea  Concilia  ,  qiûbus  interefle  pof" 
funt  &  debcnt  Epifcopi  totius  Orbjs,  nifi  légitimé  impe- 
diantur,  ôcquibiis  nemo  reftè  prcefidet  ni  fummus  Ponti- 
fex  ,  aut  alius  ejus  nomine  ,  Bellarm.  Difput.  tom.  td^ 
?Art,  î.  Jib,  I,  cap,  iy.  pag,  13. 


i8o  L'Etat  du  Qhrtfiianïfme  en  France\ 

qu'ils  n'aient  eu  des  raifons  légitimes 
de  s'en  difpenfer ,  &  quand  le  Souve- 
rain Pontife  y  a  préfidé  ,ou  en  perfonne, 
ou  par  fes  Députez.  Cela  donné  ,  un 
Particulier,  qui  prend  le  parti  de  la  fom- 
miflion  aux  Conciles,en  eft-il  plus  exempt 
de  travaux  &  d'incertitudes? 

De  favans  hommes  parmi  les  Catholi- 
ques Romains,  &  parmi  les  Protçftans, 
foutiennent,  qu'il  n'y  a  jamais  eu  de  Con- 
ciles Oecuméniques.  L'Eglife  Chrétienne 
n'en  a  eu  aucun  pendant  les  deux  pre- 
miers Siècles,  ni  pendant  une  partie  du 
troifiême  :  ^1^^/^^  ce  temps-Là^  dit  le  Pape 
*  Sylveftre  ^les  violente  s perfecut  ions  contre 
les  Chrétiens  empêchoient  ,  que  les  ^eU" 
fies  ne  fujfent  injiruits  ;  ^  comme  les 
Evéques  n'envoient  pas  la  liberté  de  sap 
fembler  ,  les  entrailles  de  lEglife  furent 
déchirées  par  diverfes  héréfies  ,  que  les 
Conciles  réfutèrent  ®  condamnèrent  dans  la 
Jîiite.  t  II  y  eut  des  fiècles  entiers  après 
celui  de  Conflantin ,  dans  lesquels  la  con- 

voca-j 

*  SylVeft.  Papa  apud  S.  Aritonin.  Archiep.  Florent,  de 
fummo  Pontif.  pag.  m.  In  praecedentibus  temporibus  , 
perfecutione  contra Chriftianos fervente, docendarum  ple- 
bium  non  dabatur  facultas  ;  &  quia  non  erat  Epifcopis 
licentia'  concefla  conveniendi  in  unum  ,  ideo  Ecclelia  in 
diverfas  hserefes  fcifïa  eft ,  qu»  per  Concilia  poflmoduni , 
■  confutatae  &  damnatas  funt. 

t  Vide  Frideric.  Spanheim,  Hift.  Chriftian.  facr,  pâg» 
Ï480. 


Trémtere  Tartle.  i8i 

vocation  des  Conciles  Oecuméniques  fut 
impraticable  ;  &  Ton  a  donné  fouvent  le 
nom  à'Vniverfèl  à  des  Synodes ,  qui  n'é^ 
toient  compofez  que  des  Députez  de  quel- 
ques Eglifes  ;  c'eft  ainfi  que  les  Conciles, 
tenus  à  Rome  fous  le  Pape  Symmaque, 
font  appeliez  Généraux  ,  quoiqu'il  n'y 
ait  eu  que  des  Evêques  d'Italie.  Le  même 
titre  eft  donné  au  m. Concile  de  Tolè- 
de ,  quoiqu'il  n'y  eût  que  des  Evêques 
d'Efpagne.  De  même  à  l'égard  du  iv. 
Concile  de  Carthage.  C'efl  le  *  Cardi- 
nal Bellarmin  qui  nous  fournit  cette  re^ 
marque.  Auffi  les  Catholiques  Romains 
fe  font-ils  entièrement  partagez,  lorfqu'ij 
a  falu  déterminer  le  nombre  des  Conci- 
les véritablement  Oecuméniques  ;  les  uns 
en  comptent  huit,  les  autres  neuf,  lesaur 
très  quinze,  f  Bellarmin  fait  trois  clalfes 
de  Conciles ,  dans  lesquelles  il  en  met 
xviii.  d'approuvez  par  toute  l'Eglife  ; 
favoir,!.  celui  de  Nicée;  i.  celui  deCon- 
llantinople  ;  3 .  celui  d'Ephèfe  ;  4.  celui 
de  Chalcedoine;  5.6.  le  fécond  &  le  troi- 
fiême  de  Conftantinople  ;  7.  le  fécond  de 
Nicée  ;  8.  le  quatrième  de  Conftantino- 
ple ;  9.  10.  II.  IX.  quatre  de  Latran; 
13.   14-  deux  de  Lyon  ;    ^5,  celui  de 

Vien- 

*  Bellarm,  tom.  i.  de  Concil.  lib.i.  cap.  iv.  pag.  14. 
I  Id.  ibid.  cap.  v,  pag.  14. 

M  3 


x8i  UEtat  daChrlftianifineen  France^  ^ 

Vienne  ;  \6.  celui  de  Florence;  17.  le 
cinquième  de  Latran;  18.  celui  de  Tren- 
te. Voilà ,  félon  ce  Cardinal ,  les  Con- 
ciles véritablement  Oecuméniques.  Com- 
bien decontredilans  n'a-t-il  point  trouvé 
parmi  les  Théologiens  de  fa  Commu- 
nion .^  Et  où  ell  le  Particulier  idiot  ,  qui 
puiiTe  accorder  ces  Antagoniltes  ;  qui 
puilîë  même  fe  promettre  de  connoître 
celui  dont  l'opinion  eft  la  mieux  fondée? 
S'il  ofe  fe  déclarer  pour  Bellarmin  ;  je  ne 
veux  que  le  feul  *  Launoi  pour  l'effrayer 
&  pour  le  confondre  ;  il  lui  prouvera  que 
le  fécond  Concile  de  Nicée  n'efl  pas  re- 
connu en  France  pour  Oecuménique  , 
non  plus  que  celui  de  Florence  ,  ni  que 
le  cinquième  de  Latran;  il  lui  apportera 
une  foule  de  témoins  contre  l'univerfalité 
du  premier  Concile  de  Conitantinople  ; 
il  lui  fera  voir  que  le  Pape  Vigile  ni  les  Evê- 
ques  d'Occident,  qui  n'afîiflèrent  point 

au 

*  Lannoii  Epift.  Part.  vu.  ep.  xi.  pag.  736.  &:c.  Voi. 
aufiî  un  pafîage  remarquable  de  Pierre  deMarca  :  Conve- 
nerunt  anno  794.  Regni  Gallorum  &  Italie  Epifcopi  in 
urbe  Francofordienfi  ,  Apoftolica  Adriani  Primi  auftori- 
çatCj&juffioneCaroli  Régis  congregati.  Propolita  cft  fa- 
cro'conventui  Synodus  Nicex  habita -quam  illi  œcumeni- 
cam  dici  poffe  negarunt,  quod  Occidcntis  Provinciae  per 
epiftolas  more  Ecclefiailico  fententiam  rogatœ  non  fuifTenr. 
Imo  Synodum  omnino  exploierunt  ,  quôd  Imaginibus 
abea  dccretum  divinum  cultum  cxiftimarent  ,  non  qui- 
dem  aperta  definitione ,  fed  conniventia  ,  de  Concord.  Sa- 
ccrdot.  U  Imper,  lib.  2..  cap.  17.  pag-  2.05. 


Trémière  Partie,  183 

au  fécond  Concile  de  Conftantinople  , 
n'ont  pu  le  regarder  comme  liniverfel  ; 
je  vous  renvoie  à  cet  Auteur ,  qui  finit 
par  cette  réflexion  la  Lettre  que  nous 
citons  :  ^oiqti  aïent  avancé  touchant  les 
Conciles  Oecuméniques  ,  dit-il ,  Okam  ^ 
Ger/on,  Brevicoxa,  Bellarmin,  ^c.  vous 
comprenez  maintenant  >Jlje  ne  me  trompe^ 
que  j'ai  été  fondé  y  quand  f  ai  avancé  ^  que 
c*eft  unechofe  très  pénible  ^  &  très  diffici^ 
le  ,  pour  ne  pas  dire  impojjible ,  que  de  fi* 
xer  le  membre  des  Conciles  Oecuméniques. 
Ce  font  les  paroles  de  Launoî. 

Un  Particulier  ell-il  forti  de  cette  pré^ 
mière  difficulté  ,  il  tombe  dans  une  fé- 
conde; après  s'être  déterminé  fur  le  nom- 
bre des  Conciles  généraux  ,  il  faut  qu'il 
fe  détermine  fur  celui  de  leurs  A^tes  & 
de  leurs  Canons.  On  a  fouvent  confon- 
du les  Aftes  &  les  Canons  d'un  Concile, 
avec  ceux  d'un  autre  Concile.  *  Cefl 
ainfi ,  que  le  Pape  Zofime  citoit  les  Ca- 
nons du  Concile  de  Sardes  ,  comme  s'ils 
avoient  été  de  celui  de  Nicée.  Les  Evê- 
ques  d'Afrique  fe  récrièrent  contre  cette 
fraude;  &  pour  la  faire  connoître  ils  firent 
confulterles  Originaux  du  Concile  de  Ni- 
cée; 

*  Voi.  de  Marca  de  Concordiâ  Sacerdot.  &  Imper, 
lib.  IV.  cap.  5.  pag.  370.  lib.  vi.  cap.  14.  pag.  9^5.  lib.  viï. 
pag.  1098. 

M  4 


^8 4  L'Etat  du  Chriftïmifine  en  France., 

cée  ;  qui  étqient  à  Conilantinpple  ,  &  \ 
Alexandrie. 

Il  y  a  aufîi  dans  les  Conciles  Oecumenî- 
cjues  des  Canons ,  pour  lefquels  plufieurs 
Catholiques  Romains  n'ont  pas  plus  de  dé- 
férence que  pour  ceux  des  Conciles  parti- 
culiers. ^  Théodoret  ne  fait  mention  que 
de  vingt  Canons  du  premier  Concile  de 
Nicée:  &  fi  ^  Ruîiin  en  compte  vingt- 
deux,  ç'efl  qu'il  en  a  divifé  deux  :  mais 
le  Pape  ^  Zofimc  en  adrpettoit  lxx.  &: 
le  '^  Jéfuite  Turrian  reçoit  les  lxxx.  Ara- 
besques, publiez  par Ecchellenfis  :  on  les 
trouvera  à  dans  la  nouvelle  Collection  des 
Conciles,  publiée  par  le  Père  Harduin  : 
outre  diverfes  autres  Conftitutions  attri- 
buées par  quelques-uns  aux  Pères  de  ce 
Concile  ,  quoiqu'elles  portent  avec  elles 
des  marques  de  réprobation.  Et  qu^on  ne 
penfe  pas  que  la  divQifité  des  opinions  fur 
ce  fujet  ne  peut  avoir  aucune  influence 
fur  les  Dogmes  de  la  Religion  :  elle  en  a 
iiir  les  points  les  plus  importans  de  nos 
Controverles.  Parmi  les  Conib'tutions, 
dont  nous  parlons,  il  y  en  a  qui  établiflcnt, 

ou 


tt  Thcodoret.  Hift.Ecclef.  lib.  i.  cap.  v.  pag.29, 

b  Ruffin.  voi.  la  CoUcdion  du  P. Harduin,  tom.i.pag. 

333- 
ç  Eugen.  Lombard,  de  -ruperioritate  Papce  ad  Concil, 

V^g-  399- 
^  Harduin.  ubi  fupra,pag. 463. 


"Première  ^Partie.  i%^ 

pu  qui  fuppofent  la  préfence  corporelle 
dejéfus  Chriftdans  FEuchariftie  ,  d'une 
manière  auffi  exprefle  qu'auroit  pu  le 
faire  le  grand  Concile  de  Latran  tenu  fous 
Innocent  lïl.  dans  lequel  ce  Dogme  fut 
établi.  *  Telle  eft  par  exemple  une  Con- 
llitution  publiée  fous  ce  titre  par  le  Père 
Harduin  :  Eortimdem  Sanfforîim  Patrum 
cccxxviii.  al't£  varia  Ecckfîaftica  Conf- 
titîitiprtes:  elle  ordonne  entr'autres  cho- 
fes  à  l'égard  de  l'Euchariitie,  qu'on  ne  la 
prenne  pas  par  morceaux  divifez  ,  rnais 
fer  modum  unius  boli  :  &  que  s'il  arrive  à 
quelcun  par  négligence ,  par  mépris ,  ou 
par  malheur  de  la  vomir,  &  qu'il  y  ait  là 
quelque  fidèle  arrivé  à  un  alfez  haut  point 
de  perfe(!^ion  pour  avaler  ce  qui  aura  été 
vomi  de  cette  manière,  il  ait  à  le  fai- 
re, t  Les  Canons  du  fécond  Con- 
cile de  Conftantinople  ,  reçus  dans  les 
Eglifes    d'Orient  ,    étoient    encore    in- 

con- 

*  -  -  -  -  Si  refiduum  multum  fuerit  ,  partiantnr  inter 
iè  ,  &  iinufquilque  luam  fumât  portionem  :  unicâ  tantùm 
vice  per  modum  unius  boli ,  five  parva  fit  illa ,  five  ma- 
gna ,  nec  îtemm  aut' tertio  fiât  -  -  -  -  Si  quis  autem 
Vel  per  negligentiam  ,  8c  injuriam  8c  inopinato  aliquo 
cafu  eam  evomuerit,  adèritque  aliquis ,  QUI  EO  PER- 
FECTIONIS  PERVENIT  UT  ILLAM  HAC  RA- 
TIONESUMERE  VELLET  ,  SUMAT;  alioquincum 
Bonore  ^  reverentiâ  in  terra  fepcliatur.  Idem  ibid.  pag. 
506. 

'  t  Vide  de  Marca  deConcordiâ  Sacerdotii  8c  Imperii, 
J'b.  III.  cap.  3.  pag.  229. 

M  s 


ï8^  VEtat  du  Chrifitani/me  en  France ^ 

connus  à  celles  d'Occident  fous  le  Pon^ 
tificat  de  Léon  premier ,  &  fous  celui 
d'Innocent  premier ,  qui  difoit  que  de  fon 
temps  TEglife  ne  fuivoit  point  d'autres 
Canons  que  ceux  du  Concile  de  Nicée, 
*  Une  gran  de  partie  des  Evêques,  qui  a  (lif- 
tèrent au  premier  Concile  d'Ephèfe  ,  n'y 
étoient  point  encore  quand  on  tinf  la  pre- 
mière Seffion.  Ils  étoient  divifez  ,  &  ils 
s  anathématifoient  les  uns  les  autres  pen- 
dant la  féconde.  \  Les  Ultramontains  re- 
jettent les  Canons  de  la  iv.  &  ceux  de  la 
V.  Seffion  du  Concile  de  Conitance  , 
&  le  Pape  Martin  V.  refufa  de  les  confir^ 
mer.  Le  :j:  Concile  de  Bàle  ,  qui  fut 
regardé  comme  légitime  avant  la  dépofi- 
tion  d'Eugène  IV.  fut  traitté  de  Synago- 
gue de  Satan  après  l'éleéiion  de  Félix  V . 
|I1  y  eût  du  moins  onze  Sefllons  dans  le 
Concile  de  Trente  ,  contre  lesquelles  les 
François  firent  des  proteitations. 

Vn 

*  Voi.  ce  que  le  Père  Harduin  appelle  Conciliab.  Eph. 
tom.  i.pag.  1450--63. 

t  Emaiiuel.  Schelftrate  Concil.  Conftant.  cap.  ni. 
pag.  1x4. 

%  Concilium  Bafileenfe ,  poftquàm  ab  Eugenio  juffum 
dilTolvi ,  vocat  S.  Antoninus ,  viribus  caflum ,  fynagogam 
Satanae.  Caeleft.  Sfrondat.  Gallia  Vindicata  ,  diiîert.  3. 
pag.  838. 

\  De  l'aveu  d'André  Duval.  VideTraélat.  de  DifcipL 
Ecclef.  quaeft.  vu.  pag.  511.  Et  Vigor  Archevêque  de 
Narbonne  foutenoit ,  qu'il  n'y  avoit  aucune  Seffion  de  ce 
Concile,  dnns  laquelle  on  n'eilt  porté  atteinte  aux  libertés 
de  l'Eglife  Gallicane.  Id.ibid. 


f.    V...         Crémière  Partie.  187 

^H  ahime  appelle  un  autre  abîme  au  fin 
4e  fis  canaux.  Un  Particulier  eil-il  par- 
venu à  démêler ,  dans  les  Conciles  Oecu- 
méniques,  les  Canons  &  les  Ades  généra- 
lement reçus  d'avec  ceux  qui  ne  le  font 
point  ;  il  faut  qu'il  travaille  à  démêler 
ceux  qui  font  authentiques  d'avec  ceux 
que  la  fraude  ou  l'ignorance  ont  fuppofez. 
Le  Cardinal  ^  Bellarmin  prétend  ,  que 
les  Hérétiques  ont  inféré  dans  le  v.  Con- 
cile Oecuménique  des  Lettres  fuppofées 
du  Pape  Vigile,  f  Le  même  Cardinal  fou- 
tient  avec  Baronius  &  plufieurs  autres 
Théologiens  de  l'Eglife  Romaine  ,  qu'on 
a  ufé  de  la  même  fraude  dans  les  Ades 
(lu  VI.  Concile  Oecuménique ,  qui  ell  le 
III.  de  Con{tantinople,&qu'onya  inféré 
fdeux  Lettres  d'Honorius  adrelTées  à  Ser- 
gius ,  Chef  de  la  Sede  des  Monothelites , 
4ans  lefquelles  la  dodrine  de  ces  Héré- 
tiques elt  approuvée.  :|:  Plufieurs  ont  crû 
que  les  Ades  du  m.  Concile  de  Conf- 
tàntinople  étoient  fuppofez.  Et  comment 
n'auroit-on  pas  fuppofé  des  Ades  &  des 
Canons,  puifqu'on  a  fuppofé  des  Conci- 
les entiers  ?   Tel  ell  celui  de  Sinueiîè , 

qu'on 

^  Bellarmin.  de  Pontif.  Rom.  lib,  iv.  cap.  ii.  pag.  993; 

t  Idem  ibid.pag.  991.  Voi.  dans  Maimbourg  la  lifte  des 
Théologiens  ,  qui  font  dans  ce  fentiment,  Traité  hiflor, 
de  l'Eglife  de  Rome ,  chap.  xii.  pag.  163. 

^  Voi.  Dupin  Bibli.  Eccl.  tom.vi.  pag.  67. 


ï88  L'Etat  du  Chriftmtfme  m  France^ 

qu*on  prétend  avoir  été  tenu  fous  le  Pon- 
tife Marcellin,  &  à  la  fin  duquel  fe  trou- 
vent ces  paroles  ^  frima  Sedes  à  nemineju" 
dicatur.  *  Le  Cardinal  Bellarmin  l'a  ci- 
té pour  prouver  que  le  Pape  eft  au-deflus 
des  Conciles.  Si  nous  nous  en  rapportons; 
à  t  Albert  Pighius,le  vi.  Concile  géné- 
ral &  le  VII.  doivent  être  mis  dans  le 
même  rang. 

Un  Particulier  n'a  pas  moins  de  peine  » 
Jorfqu'il  eft  queftion  de  fuppléer  auxMo- 
numensdes  Conciles  ce  qu'on  lui  dit  avoir 
été  enlevé  par  les  Hérétiques  ,  qu'à  fe 
munir  contre  ceux  que  les  Hérétiques  ont 
fuppofez.  :|:  Eugène  Lombard  dit ,  que  les 
A6les  du  premier  Concile  de  Nicée  oiit 
été  brûlez  par  les  Ariens, 
.  Un  Particulier  efl-il  parvenu  au  point 
de  fuppléer  à  ce  qui  manque  aux  Con- 
ciles, il  fe  voit  appelle  à  iine  tâche  en- 
core plus  difficile  que  celle  qu'il  vient  de 
terminer  ;  c'eft  de  les  accorder.  Je  ne 
parle  pas  ici  des  contradiétions ,  qui  font 
venues  de  la  différence  des  décidons  pro- 
noncées dans  ces  Afîèmblées;  je  parle  de 
celle  des  différentes  leçons  qui  s'y  trou- 
vents  t&:  qui  font  une  fource  de  difputes 

dans 


^  Bellarm.  de  Goncil  lib.  ii.'  cap.  xvn.  pag.  T31. 
t  Albert.  Pighius  in  Diatribà  de  Concil.vi,  &  vis, 
i^  Ubi  fuprà>  pag.  401. 


Crémière  Partie,  ï8^ 

dans  le  fein  même  de  l'Eglife  Romaine. 
*  Le  VI.  Canon  du  Concile  de  Nicée  neft 
pas  dans  le  Grec ,  tel  qu'il  fut  cité  dans  le 
Concile  de  Chalcedoine ,  par  les  Légats 
du  Pape  Léon^  où  il  commence  de  cette 
manière;  Ecclejia Romana  femper  habuit 
^rimatum^  teneat  autem  &  Mgyftus.  La- 
quelle de  ces  leçons  choifira  un  Particu- 
lier? S'il  foutient  avec  le  Père  Quesnel, 
que  ces  derniers  mots  font  une  addition 
faite  par  inadvertance  ,  peut-être  aufïi  à 
defTein  ;  il  a  contre  lui  Bellarmin ,  Baro- 
nius ,  le  Père  Sirmond  ,  &  plufieurs  au- 
tres grands  Hommes,  qui  prétendent, 
que  le  texte  de  Nicée  eft  défedueux ,  & 
qu'on  doit  y  fuppléer  par  la  citation  faite 
à  Chalcedoine  :  &  combien  de  fembla- 
bles  contrâdiftions  un  Particulier  ne  trôU- 
vera-t-il  pas ,  s'il  veut  comparer  cette  mul- 
titude de  Colledions  de  Conciles ,  que 
nous  avons  aujourd'hui  ?  s'il  confronte 
feulement  le  Concile  de  Nicée ,  écrit  par 
Gelafe  de  Cyzique  ,  avec  les  deux  édi- 
tions publiées  par  Alphonfe  de  Pife  j  l'une 
à  Dilinghen  en  1 5'7x.  &  l'autre  à  Cologne 
en  158 1.  Je  laiffe  aux  Savans  à  exami- 
ner. 


♦  Voi.Labbe  tom.  iv.  col.  40.  &  46.  Voi.  auffi  toute 
cette  matière  difcutée  dans  un  nouveau  Traité  des  Conci- 
ks  &  de  leurs  CoUeétions,  imprimé  à  Paris  en  1714, 
Part.  II.  chap.  3.  pag.  301. 


19  o  L'Etat  du  Chriftianijme  en  France  ^ 

-iier,  ficcs  contradiftions  font  réelles^  ôii 
fi  elles  ne  font  qu'apparentes  ;  tout  ce  que 
je  foutiens  i  c'etl  qu'on  ne  fauroit  les  con- 
cilier fans  faire  des  recherches  profondes  i 
auxquelles  un  Particulier ,  incapable  d'en- 
trer dans  l'examen  des  Dogmes  de  l'Ecri- 
ture fainte ,  ne  fauroit  fuffire. 

On  nous  indique  un  moien  pour  fortir 
des  difiicultez  i  que  nous  venons  d'allé- 
guer ,  &  fans  lequel  on  nous  avoue  qu'el- 
les font  indilTolubles.  Ce  moien  c'ell  de 
conférer  les  divers  Manufcrits  des  Con- 
ciles :  *  Sans  ce  fecoursy  dit  un  Auteur 
moderne,  on  ne  peut  encore  à^réfenîs'af- 
furer  de  lajïncerité  des  ABes  des  Conciles^ 
ni  en  fixer  la  véritable  leçon ,  quand  il  y 
en  a  de  àijfér entes  dans  les  imprimez. 
Mais  comment  un  Particulier  fortira-t-il 
des  Labyrinthes  ^  dans  lesquels  ce  travail 
l'engage  ?  La  rareté  &  la  multitude  de  Ma- 
nufcrits,auxquels  on  le  renvoie,feront  pour 
lui  également  des  fources  de  difficultez;on 
n'a  qu'à  confulter  là-delTus  l'/Vuteur,  que 
je  viens  d'alléguer.  Je  ne  rapporterai  ici 
qu'un  exemple  de  ces  variétez  :  il  efl:  pris 
de  la  célèbre  difpute  de  \  l'Ex-Jéfuite 

Maim- 

^  *  Traité  de  l'étude  des  Conciles  &  de  leurs  Colleéïions,' 
Fart.  II.  chap.  3.  pag.  301. 

t  Maimbourg  Traité  hiltorique  de  l'Eglife  de  Rome , 
cap.  Kxii.  pag.  170. 


Première  T  art  te.  i  ^  i 

Maimbourg  avec  Emmanuel  Schelftrate, 
Chanoine  d'Anvers  ^  fous-Bibliothequai^ 
re  du  Vatican  :  les  Décrets  de  la  qua- 
trième Seffion  du  Concile  de  Confiance , 
&  ceux  de  la  cinquième ,  en  ont  été  l'oc- 
calion.  Ils  établillent  la  fupériorité  du 
Concile  par-deffus  le  Pape.  Les  Ultra- 
montains  ont  fait  des  efforts  extraordi- 
naires pour  en  éluder  la  force.  *  Les  uns 
ont  dit ,  que  le  Concile  étoic  fans  tête , 
quand  ces  Canons  furent  dreffez.-  f  Les 
autres  j  qu'ils  ne  regardent  que  le  temps 
de  Schifme ,  lorfque  plufieurs  Antipapes 
fe  difputent  la  Thiare  Pontificale:  %  D'au- 
tres ,  qu'on  les  avoit  formez  avec  préci- 
pitation ,  fans  y  apporter  l'examen  nécef- 
faire  pour  les  rendre  légitimes.  Emma- 
nuel Schelftrate  a  aufïï  recours  à  une  par- 
tie de  ces  folutions  :  mais  ce  qui  lui  eft 
particulier,  c'eft  qu'il  prétend  que  le  Dé- 
cret de  la  IV.  Seffion  a  été  corrompu  par 
les  Pères  du  Concile  de  Bâle ,  qui  dans 
l'extrait,  qu'ils  en  firent  en  l'Année  I44^. 
omirent  ce  mot  adfidem,  ëc  y  ajoutèrent 
ceux-ci,  ad  reformat  ionem  ^eneralem  Ec^ 

clejlie 

*  Vide  Roccabert.  Biblioth. Pontif.  tom.  xviii.  pag.  5^. 

t  Voi.  dans  le  vrr.  Vol.  de  la  Biblioth.  Pontif.  de 
Roccaberti  le  Livre  intitulé ,  Cathedrse  Apoft.  Oecum.  Au- 
«ftoritas ,  pag.  596. 

%  Gerfon.  apud  Schelftrat.  inTraitatude  fenfu&auâo- 
îitate  Coacil,  Conltant.pag.  157. 


ïp!  VÉtat  duQhriftianïJme  en  Francèi 

clejîa  T^ei  m  Capite  &  membris  ;  c'eft-à- 
direi  que  tout  homme,  faiïsen  excepter 
le  Pape  même ,  efl  obligé  d'obéir  au  Con- 
cile dans  ce  qui  concerne  la  réformation 
de  FEglife  ,  foit  dans  le  Chef,  foit 
dans  les  membres.  11  fe  fonde  fur 
neuf  anciens  Manufcrits ,  dans  lefquels 
ces  paroles  ne  fe  trouvoient  point. 
*  Maimbourg  oppofe  Manufcrits  à  Manus- 
crits: Au  moment  que  j'* écris  ^  dit-il ,  fai 
devant  moi  le  célèbre  Manu  fer  it  de  lafa- 
meufe  Bibliothèque  de  S.  ViBor  ,  d'otï 
Monjieur  Sponde  a  tiré  tout  ce  qiCily  a  de 
fhts  rare  dans  fin  Hifloire  du  Concile  de 
Confiance;  ^  afin^  ajoute-t-il,  que  Mon- 
fieur  Schelftrate  ne  fenfi  pas  nous  oppojer 
la  mitltituàe  de  ceux  qu*il  a  confiait  ez ,  fai  à 
lui  dire  qu'il  y  en  a  dans  ^ arts  plus  de 
dix  très  conformes  à  celui  de  St.  ViBor^ 
qui  fieul  vaut  mieux  que  tous  les  fiens. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  digne  de  remarque 
fur  ce  fujet,  c'eft  que  quand  même. on 
pourroit  alléguer  beaucoup  plus  de  Ma- 
nufcrits en  faveur  d'une  leçon  qu'en  fa- 
veur d'une  autre,  il  ne  faudroit  pas  fai* 
re  beaucoup  de  fonds  fur  cette  fupériori- 
té  de  nombre.  Je  n'ai  cité ,  dans  tout  ce 
que  j'ai  dit  jufqu'ici  touchant  lesConcifes, 

que 

*  Voi.  Maimbourg  Traité  hiftor.de  l'Eglife  deRomcj' 
ch.xx11.pag.z70. 
t  ^à&m  ibid.  pag.zTp,- 


Crémière  Partie.  193 

que  des  Auteurs  Catholiques  Romains: 
qu'il  me  foit  permis  d'en  citer  un  Pro* 
teftant  ;  c'eft  *  Thomas  James ,  Dodteur 
dans  rUniverfité  d'Oxford  :  il  dit ,  qu'i 
y  a  dans  le  Vatican  des  hommes ,  donC 
l'office  eft  de  contrefaire  les  anciens  Ma- 
nufcrits,  &  que  c'eft  à  eux  que  l'on  con- 
fie le  foin  de  tranfcrire  les  A(?tes  des  Con- 
ciles &  -les  Ouvrages  des  Pères.  Il  tient 
ce  f-iit  d'un  homme  digne  de  foi,  quis'of-' 
froit  d'attefter  avec  ferment ,  toutes  les 
fois  que  cela  feroit  néceftaire,  qu'il  avoit 
vu  lui-même  ces  Copiftes  de  fes  propres 
yeux. 

Voiez ,  Meilleurs ,  je  vous  prie ,  quels 
travaux  vous  faites  fubir  à  un  homme , 
de  qui  vous  exigez  qu'il  fe  foumette  aux 
décifions  des  Conciles.  Non  feulement 
il  faut  qu'il  prenne  parti  dans  les  difputes, 
qui  s'agitent  parmi  vous  fur  les  queftions 
touchant  ce  qui  rend  un  Concile  digne  du 
nom  àiOecumenique ,  &  fur  le  nombre  des 
AlTemblées,  qui  méritent  ce  nom  :  mais 
vous  lui  dites  vous-mêmes,  qu'on  a  con- 
fondu les  Ades  &  les  Canons  d'un  même 
Concile;  il  faut  qu'il  les  démêle.  Vous  lui 
dites,  qu'on  doit  diftinguer  dans  le  même 

Con^ 

*  Thomas  James  Treatis.  of  tlie  corruption  of  fcript. 
in  append.  to  the  Reader,  apud  Jenkins  Hifloric.  exami- 
na, otthe  authorit.  of  Concil,  pag.  ^. 

Tom.  L  N 


194  L'Etat  duChnftianifîne  en  France^ 

Concile  des  Aéïes  &  des  Canons  drelTez, 
pendant  qu'il  étoit  Oecuménique ,  d'avec 
ceux  qui  y  ont  été  drefleZîlori'qu'il  ne  l'é- 
toit  point  encore,  ou  loiTqu'ilavoit  cefTé 
de  l'être  ;  il  faut  qu'il  faffe  cette  diftinc- 
tion.  Vous  lui  dites,  qu'il  y  a  dans  un 
même  Concile  des  pièces  authentiques , 
&  des  pièces  qui  ne  le  font  point  ;  il  faut 
qu'il  les  démêle  les  unes  d'avec  les  autres. 
Vous  lui  dites ,  qu'on  en  a  enlevé  quel- 
ques-unes; il  faut  qu'il  y  fupplée.  Vous 
lui  dites ,  qu'on  en  a  altéré  quelques  au- 
tres; il  faut  qu'il  les  rétabliffe  :  fans  cela  le 
même  Tribunal ,  auquel  vous  voulez  qu'il 
fe  foumette  pour  connoître  la  vérité ,  fe- 
ra pour  lui  une  fource"  féconde  d'erreurs. 
Quels  travaux ,  MefTieurs ,  pour  un  hom- 
me ,  que  vous  jugez  incapable  d'entrer 
dans  la  difcufîion  des  Dogmes  de  la  Reli- 
gion! Quels  travaux  pour  un  homme, 
auquel  vous  propofez  la  voie  de  la  fou- 
mi  ifion  ,  comme  un  moien  de  s'épargner 
les  foins  de  l'examen! 

Nous  n'avons  encore  parlé  que  de  la 
prémiè^'e  condition ,  qu'on  nous  dit  être 
nécelîaire  pour  rendre  un  Concile  infailli- 
ble, c'ell  qu'il  doit  être  Univerfel  ;  La  fé- 
conde, c'eil  que  les  fufti'ages  y  foient  li- 
bres :  St.  Paul  dit  ,que  *  Où  ejt  l'EJprit  du 

Sei- 

*  II.  Cor.  m.  i~. 


Crémière  T  art  te,  195 

!  Seigneur  ^  là  eft  auffi  la  liberté.  De  même» 
.  félon  le  fentiment  le  plus  généralement 
reçu  dans  votre  Communion  ,  où  eit  la 
liberté  ,  là  ell  aulli  l'Efprît  du  Seigneur, 
Vous  avez  toujours  donné  à  ceux  qui 
ont  opiné  en  efclaves  dans  ces  AlTem- 
blées,  le  droit  de  reclamer  contre  la  con- 
trainte. *  „  C'eft  ainii  que  ce  qui  avoit 
j,  été  décidé  à  Rimini  par  les  fedudions 
„  &  les  menaces  de  l'Empereur ,  fut 
„  annullé  dès  que  les  Evêques  eurent  la 

„  liberté C'eft    ainfi  que  tant  de 

5,  Conciles  tenus  à  Milan  ,  à  Seleucie  , 
,,  &c.  ont  été  regardez  avec  horreur^ 
„  &  que  tout  ce  qui  avoit  été  fait  par 
5,  violence  au  fécond  Concile  d'Ephèfe, 
,;  fut  déclaré  nul  &  illégitime  dans  le 
,,  Concile  de  Chalcedoine.  Et  le  Père 
„  Daniel  remarque  dans  fon  Hiftoife  de 
„  France,  que  les  Evêques,  que  les  me- 
„  naces  ou  les  promelîés  delà  Cour  avoient 
„  engagez  dans  le  Concile  de  Conilanti- 
„  nople  il  abandonner  la  foi  ,  demandè- 
„  rent  pardon  dans  le  fécond  Concile  de 
,,  Nicée  de  leur  lâcheté.  La  liberté  des 
(uffrages  eO:  donc  nécefTaire  pour  rendre 
un  Concile  infaillible:  ceux  qui  y  opinent, 

peu- 

t  ^^<^i-  le  Livre  ,  qui  a  pour  tîtie,  Renveifement  de£ 
il>ertez  de  l'Eglife  Gallicane  dans  l'^flaire  de  laConRitu- 
ion  Unigcnitus,  i->art.  ii.r^a-439- 

N  ^ 


iç)6  L  Etat  du  Chr ifliani fine  en  France  ^ 

peuvent  donc  être  contraints  en  deux  fa- 
çons différentes  ;  l'une  par  l'efpérance  , 
l'autre  par  la  crainte  ;  ce  font  les  idées  de 
vos  propres  Auteurs. 

Mais  comment  un  Particulier  parvien- 
dra-t-il,  fans  d'immenfes  travaux,  à  con- 
noître  fi  les  Conciles ,  auxquels  vous  vou- 
lez qu'il  fe  foumette,  ont  été  libres  de 
ces  deux  fortes  de  chaînes  ?  Quel  Conci- 
le fi  refpedable  pouvez-vous  lui  alléguer, 
qui  foit  entièrement  exempt  de  foupçon 
fur  ce  fujet? 

Ce  n'elf  pas  le  Concile  de  Nicée:*  quel-, 
ques-uns  des  Ariens,  quiy  avoient  affilié 
firent  cet  aveu  à  Conftantin:  Nous  avoji 
féché ,  6  Empereur ,  la  crainte  ,  que  'vous 
fions  avez  iujpirée ,  nous  a  fait  fou fcrire  à 
rhéréfie. 

Ce  n'efl  pas  le  premier  Concile  d'E- 
phèfe  :  f  Ibas  fe  plaint  que  les  fuffrages 
y  furent  achetez  avec  l'or  de  Cyrille. 

Ce  n'efl  pas  le  premier  de  Chalcedoi 
ne  :  X  Les  Légats  de  Rome  prétendirent 

qu^ 

*  Nicetaslib.  V.  cnp.  8.  Bibliot.Patr,  Tom.  xxii.pag.ijiij 
t  Voi.  la  Lettre  d'Ibas  Evcque  d'Edeflc  à  Maris,  dans 
le  II.  Volum.  de  la  Colleétion  des  Conciles  du  PèreHar- 
duin.  Priùs  autem  quàm  Epilcopi ,  qui  juffi  fucrant  con- 
gregari,veniflent  in  Ephefum  ,  anticipans  idem  Cyrillus 
aures  omnium  quodam  medicamine  ,  quod  iolet  fapien- 
tum  oculos  obcîEcare  ,  prsoccupavit,  Concil.  Chalced. 

pag-  530- 
%  Idem  ibid. 


I 


1 


première  T  art  te.  197 

que  les  Evêques  avoient  été  forcez  d'y 
foufcrire. 

Ce  n'eft  pas  celui  que  l'on  compte  pour 
le  cinquième  Oecuménique,  je  veux  dire 
le  fécond  de  Conilantinople  :  **  Lupus  at- 
tefle ,  que  Juilinien  y  fit  le  perfonnage  d  un 
Diocletien  ,  &  que  tous  les  Evêques  de 
la  Grèce  y  étoient  alTervis  aux  volontez 
de  cet  Empereur:  ^  &  Euftathe,  qui  y 
afiida  ,  dit ,  que  tout  s'y  pafla  avec 
violence,  avec  partialité,  &  avec  con- 
trainte. 

Ce  ne  font  pas  non  plus  les  Conciles, 
qui  ont  fuivi  ceux  que  nous  venons  d'al- 
léguer: du  moins  ^  Richer  foutient,  que 
depuis  le  Pontificat  de  Grégoire  VIL 
jufqu'au  Concile  de  Confiance  ,  c'efl-à- 
dire,  pendant  près  de  trois  fiècles  &  de- 
mi, les  Papes  faifoient  la  loi  à  l'Eglife  ; 
qu'ils  dreiïbient  eux-mêmes  dans  leur  Pa- 
lais les  Canons  des  Synodes,  qu'ils  pro- 
pofoient  enfuite  ces  Canons  avec  tant  de 
hauteur  ,  que  perfonne  n'ofoit  s'y  oppo- 
fer. 

Etoit-ce  un  Concile  libre  que  celui  de 

Con- 

a  Lupus  tom.  i.  pag.  737.  In  hac  Synodo  Juftinianug 
Diocletianum  indiierat,  ejus  afFedtibus  ferviebant  omnes 
Gr3ecorum  Epifcopi.  i 

h  Idem  ibid. 

c  Richer  Apolog.  axiom.  38. 

N  3 


198  L'Etat  du  Chriftianifme  en  France , 

Confiance  ?  Il  le  fut  fi  peu  ,que ,  félon  *Em- 
manucl  SchelUrate  ,  chacun  y  étoit  plus 
occupé  du  foin  de  defïëndre  fa  vie ,  que 
de  l'utilité  publique. 

Etoitce  un  Concile  libre  que  celui  de 
Bàle?  t  Eneas  Sylvius  rapporte  ,  que  les 
partifans  d'Eugène  y  étoient  fi  atterrez  , 
qu'ils  crioient  :  La  liberté ^  la  liberté  nous 
a  été  enlevée. 

Etoit- ce  un  Concile  libre  que  celui  de 
Trente?  Qu'il  nous  foit  permis  de  nous 
tranfporter  dans  les  déplorables  circonf- 
tances  de  l'Eglife  de  ce  temps-là.  L'erreur 
fe  gliiTe  peu-à  peu;  la  fuperflition  va  do- 
miner. Chacun  murmure  en  fecret,  & 
ii'ofe  fe  plaindre  à  découvert  ;  le  nom- 
bre des  mécontens  grofîit  ;  la  crainte  cè- 
de à  la  néccllité.  Les  plaintes  ,  renfer- 
mées dans  le  fein  des  malheureux ,  écla- 
tent publiquement.  Chacun  veut  une 
réformation  ,    &  menace  d'y  travailler  , 

fi 

* Unum  tamen  liîc  addere  necc(Tc  eit,  varia 

fcilicet  à  Rege  Romanoium  mota  fuifle  ,  quorum  occa- 
fione'  magnac  ammorum  difcordiae  inter  Patres  Concilii 
exortae,  plurefque  impreflîones  fadtœlunt,  ut  non  folùm 
vi  rationum  ,  Icd  &:  mctu  ac  tcrrore  animi  concertare 
viderentur.  Videbaturrenovata  tempeltas  ab  Evangelio  de- 
icripta ,  in  qua  navis  Ecdefiss  venris  percuiïa  ,  undifque 
agitata  ,  aperiebatur  fiudtibus,  ut  jam  plurium  audiren- 
tur  clamores  ,  defperatum  eiTe  de  unione  Ecclefîse  ,  &. 
ron  araplius  curandum  de  falure  publica ,  fed  cogitanduni 
de  falvanda  propria  perfona  ,  Emmanuel  Schelllrate  de 
Concil.  Conltantienfi  cap.  3.  pag.  122.. 

I  Duval  Anteloq.  ad  Tradatura  de  S.  Pcnt.  poter- 
lUie. 


Crémière  Partie.  199 

Ti  on  refufe  d'y  procéder  dans  les  règles. 
Nous  demandons  un  Concile:  on  élude 
nos  demandes  ;  on  difpute  ;  on  contelle; 
on  refuie  ;  on  promet-;  on  diiière  ;  on 
cède  enfin  plutôt  par  la  crainte  d'une  ré- 
formation forcée ,  que  par  un  défir  fm- 
cère  de  fe  réformer.  Le  Concile  tant 
défiré  s'alfemble  ;  nous  croions  qu'on  veut 
nous  entendre ,  &  revêtus  des  armes  de 
la  vérité  nous  efperons  la  voir  triompher 
dans  le  Concile. 

Mais  quelle  AiTemblée,  bon  Dieu!  On 
nous  traite  comme  des  criminels  déjà 
condamnez,  &  non  comme  des  légiti- 
mes membres  de  l'AiTemblée ,  qu'on  doit 
entendre.  On  refufe  de  nous  écouter: 
On  nous  donne  des  faufs-conduits  équivo- 
ques: On  gagne  quelques-uns  des  afiilfans 
par  les  promeflés,  on  en  atterre  quelques  au- 
tres par  les  menaces  :  On  fe  referve  le 
droit  d'agiter  les  quedions  qu'on  voudra 
choiiir ,  &  on  ne  touche  que  celles  qui 
ne  pouvoient  porter  aucune  atteinte  an 
Pontife:  On  prépare  les  Décifions  dans 
des  Conventîcules  avant  que  de  les  rap- 
porter à  l'Alfemblée:  On  ne  reconnoît 
d'autre  loi  que  celle  du  Pape  ;  &  on  don- 
ne lieu  à  ce  Proverbe  profane  dans  fon 
expreflion,  mais  vrai  dans  fon  fens,  que 
*  le  St.  EJprit  venoit  tous  les  jours  de  Rome 

N  4  dans 

*  Fra  PaoloHift.  duConc.deTr.  lib.vi.  pag.  480. 


xoo  UEtat  du  Cbrïjïimiïfme  en  France ^ 

dans  une  cajfette.  Les  Légats  du  Pape 
font  les  feuls ,  qui  ont  la  liberté  de  pro- 
pofer  les  matières,  qu'on  y  doit  traiter, 
&  cela,  dit  *  Richer,  fous  prétexte-d'é- 
viter  la  confufion,  mais  réellement  pour 
prévenir  toute  occafion  de  parler  fur  la 
nécefîlté  de  réformer  l'Eglife  dans  fon 
Chef  &  dans  fes  membres, 

t  Les  Ambaifadeurs  des  Rois  fe  réu- 
nirent contre  cette  tyrannie  :  ils  foUici- 
tent  l'abolition  de  la  claufe  proponentïbus 
Legatis ,  qui  leur  ôtoit  la  liberté  de  faire 
les  demandes  qu'ils  croiroient  utiles  pour 
leurs  Princes  &  pour  leurs  Eglifes.  Le 
Pape  femble  déférer  à  une  requifition  fi 
jufte:  il  mande  à  fes  Légats,  qu'il  entend 
que  chaque  Prélat  propofe  ce  qu'il  lui 
plairoit,  &que  les  réiolutionsfe prennent 
à  la  pluralité  des  fuffrages.  Mais  la  Let- 
tre du  Pontife  n'elt  deilinée  qu'à  en- 
dormir les  gens  ;  &  Moron  ,  envoie  à 
Trente  pour  ouvrir  le  Concile ,  a  des  inf- 
trudions  à  part,  qui  lui  marquent  la  ma- 
nière, dont  il  doit  exécuter  les  ordres , 
qui  lui  viendront  de  Rome. 

On 

*  Colore  quidem  impcdiendjc  confufionis ,  {^à.  reverà 
wx  omnis  occalio  liberiùs  difputandide  neccffitateEcdeliie 
reformandae  in  capite  Se  in  membris  Patrlbus  Concilii 
tolleretur;  &  hp3  funt  aites  cximise,  quibus  Curi.iRo.ma- 
na  fuam  abfolutam  fulcit  Monarchiam,  ne  dicam  Tyran- 
nidcm ,  Rich.  Apolog.  a^c.  2,1. 

t  Voi.  F.  Paofo  Sarpi  Hift.  Conc.  Trident,  traduit  par 
Amelot ,  lib.  vi.  pag.  484.  Id.  ib.  lib.  vu.  pa^.  6G(). 


Crémière  Tartïe.  201 

On  pourroit  facilement  rapporter  un 
plus  grand  nombre  d'exemples ,  &  un 
plus  grand  nombre  de  paffages  de  vos  Au- 
teurs, pour  prouver  que  la  liberté  a  tou- 
jours été  bannie  des  Conciles  :  aufîi  quel- 
ques-uns de  vos  Théologiens  ont-ils  coupé 
ceneud,  qu'ils  ne  pouvoient  défaire,  f  Mel- 
chior Canus  ne  feint  point  de  dire,  que  fi 
ceux  qui  foutiennent  qu'un  Concile  légi- 
timement alTemblé  peut  errer  par  crain- 
te ,  font  fondez ,  les  Hérétiques  triom- 
phent, &  qu'il  n'y  a  aucun  Concile,  dont 
l'autorité  foit  hors  de  leur  atteinte. 

Il  nous  feroit  aifé  maintenant  de  prou- 
ver, que  les  Conciles  n'ont  pas  rempli  la 
troifiême  condition,  fous  laquelle  ils  pré- 
tendent que  l'infaillibilité  leur  elt  promi- 
fe  ;  mais  ce  que  nous  venons  de  dire  , 
pour  faire  voir  qu'ils  ont  manqué  de  liber- 
té ,  fuffit  pour  montrer  qu'ils  n'ont  pas 
pu  examiner  mûrement  les  queilions qu'ils 
ont  décidées,  quand  même  ilsenauroient 
eu  l'intention.  Comment  auront-ils  mû- 
rement examiné  des  queflions  Théologi- 
ques dans  des  Alfemblécs ,  dont  les  mem- 
bres ont  été  tantôt  éblouis  ou  atterrez 
par  la  préfence  des  Empereurs ,  ou  de 
leurs  Commiiîaires  ;  tantôt  achetez  à 
deniers  comptans  ;  tantôt  contraints  par 

N  s  '  une 

t  MMchior  Caïuis  Loc.  Theol.  lib.  5.  cap.  5.  pag.  190. 


^o^  L'Etat  du  Chrijîiamfme  en  France  ^ 

une  force  majeure  de  foufcrire  à  des 
Décrets,  qu'ils  nepouvoient  pas  s'empê- 
cher de  condamner  intérieurement  ;  tan- 
tôt li  occupez  du  foin  de  préferver  leur 
vie ,  menacée  par  des  faélions  fanguinai- 
res,  qu'ils  ne  pouvoient  penfer  à  la  iùre- 
té  publique  ? 

Si  CCS  faits  ne  fuffifoient  pas  pour  prou- 
ver ce  que  nous  avançons ,  quatre  autres 
confiderationii  lemcttroient  dans  une  par- 
faite évidence.  La  première  feroit  prife 
de  rhlitoire  de  quelques  Conciles  ;  com- 
me par  exemple  le  premier  d'Ephèfe , 
dont  *■  TEvêque  d'Edefle  dit,  que  Cy- 
rille y  fit  condamner  Neitorius  avant  que 
tous  les  Evêques ,  qui  avoient  été  con- 
voquez, y  fulTent  arrivez,  &  qu'on  pro- 
nonça la  condamnation  de  cet  Héréfiar- 
que  fans  avoir  examiné  ion  Héréfie. 

La  féconde  confideration  feroit  prife  de 
la  défiance,  que  quelques-uns  de  vos  Au- 
teurs témoignent  de  leur  propre  caufe 
dans  cette  occafion.  \  Ils  reconnoiffent 

bien 

*  Priufquam  omnes  Epi^copi  veniiTentin  Ephefum.  .  . 
^:  antcqivani  inSynodr.m  advenirèt  fancftiffimus  ôfà  Deo 
amatiirimus  Aichiepiicopus  Johannes,  Ncilorium  ex  Epif- 
copalu  depcfuerunt  ,  Kpirsui  x.ui  ^r.T.'c-faç  ^sî  yfné.uîVijç. 
Vide  apud  Harduin.  Concil.  Chalced.  tom.  z_.  pag.  530. 

t  în  Conciliis  non  debent  Patres  mox  quaii  ex  aucto- 
vitate  fcntentiam  abfque  aîia  difculTione  dicere  ,  led 
collationibiis  &  difoutationibus  re  antè  tradatâ  ,  pre- 
cibusque  piimum  ad  Deum  fufis  ;  lum  vero  quxftio  à 
Concilio  fine  errore  finietur  ,    Dei  fcilicet   auxilio  atquc 

fa- 


Crémière  Partie.  203 

bien  d'un  côte ,  que  les  membres  d'un 
Concile  ne  doivent  pas  difécider  les  quef- 
tions  avec  autorité  ,  fans  avoir  fait  ladif- 
cufîionnéccilaire  pour  les  entendre*  Mais 
ils  foutiennent  d'un  autre  côté ,  que  fi  l'on 
accorde  une  fois  aux  Hérétiques  la  licen- 
ce d'examiner ,  fi  l'on  a  rempli  ce  devoir, 
tous  les  Décrets  des  Papes  &  des  Conci- 
les tombent  par  cela  même.  Non  feule- 
ment nous  trouvons  cet  aveu  dans  quel- 
ques-uns de  vos  Auteurs ,  mais  quelques 
autres  nous  allèguent  eux  mêmes  des 
exemples ,  qui  prouvent  ce  que  nous  fou- 
tenons  ,  que  les  matières  n'ont  pas  tou- 
jours été  bien  examinées  dans  les  Conci- 
les,  t  Matthieu  Paris  ne  dit-il  pas  qu'on 

ne 

fiworc ,  hominumque  diligentia  &  ftudio  confpirantibus. 
Ex  quo  perfpicuum  ed:  non  dormientibus  §c  ofcitantibus 
Patnbus  Spihtum  ianftum  affiftere,  fed  diligenier  humanâ 
via  &  ratione  qiiccrentibus  rei ,  de  quà  dilieritur,  verita- 

tem quamobrcm ,  qui  five  Ponrificum ,  five  Conci- 

liorum  diligcntiam  in  fidei  caufà  finicndà  în  dubium  vo- 
cant,  eos  necelî'c  eil  Pontificum  judicia  ac  Conciliorum 
infirmare,Can.  Loc.  Theol.  Iib.  5.  cap.  5.  pag.  293.  &c. 

*  Si  femcl  Hœreticis  hanc  licentiam  permiirimus ,  ut 
m  quaîitionem  vocent ,  &c.  quis  adeo  csecus  eft  ut  non 
vidcai: ,  omnia  mox  Pontificum  Conciliorumque  Décréta 

labefaftari? Iraque  praedat  iemper  Pontifex   quod 

inie  elt,  prïcftatque  Concilium  ,cùm.de  fide  pronunciant; 
caditque  cauia,  li  quis  è  noïiris  aliter  exillinut,  Can.  ubi 
fupra  pag.  295. 

t  ExMatthseo  Parifienfi  difcimus  nihil  quicquam  aclum 
in  ijla  Synodo  conciliariter  ex  raorer.Iiorum  Concilioiaim; 
nimiruni  communihus  votis  atque  i'tiffragiis  Patrum  lî'^^iû 

latim  difcufîis  ,   perpenfis  ,   &  colledis."^ Cùm  or-^o 

aliud  fit  aliqua  recitare  Capitula  in  Conci^ii)  ,  aliud,  &c 
Rich.  Apol.  ax.  38. 


204  L'Etat  du  Chrijiimifme  en  France  ^ 

ne  fit  rien  dans  le  iv.  Concile  de  Latran , 
félon  la  coutume  qu'il  fuppofe  avoir  été 
obfervée  dans  ceux  qui  lui  étoient  moins 
connus ,  je  veux  dire ,  qu'on  n'y  examina 
pas  les  fuffrages ,  qu'on  ne  les  pefa  point , 
&  qu'on  ne  les  compta  point. 

La  troifiême  conîideration  feroit  prife 
de  la  précipitation,  avec  laquelle  on  a 
Ibuvent  déterminé  des  queflions  ,  dont 
la  difcufîion  auroit  demandé  un  temps 
confidérable.  Je  n'en  alléguerai  qu'un 
exemple  ;  c'eil  celui  du  premier  Concile 
de  Lyon  ,  déclaré  Oecuménique  par  le  ^ 
Pape  Innocent  IV.  qui  y  aiïifta  en  perfon- 
n*e  :  je  ne  fai  fi  on  en  a  jamais  tenu ,  où 
il  y  eût  des  matières  plus  graves ,  &  en 
plus  grand  nombre,  à  débattre:  qu'on 
en  juge  par  le  Sermon,  que  le  Pape  pro- 
nonça dans  cette  Ailémblée.  Il  prit  pour 
texte  ces  paroles  de  Jérémie  ;  *  Vous  tons 
^ajfans  écoutez  ^  voiez ,  s'il  y  eût  jamais 
douleur  femblable  à  ma  douleur.  Il  compa- 
ra fes  douleurs  aux  fept  plaies  du  Crucifix: 
il  dit ,  que  cinq  douleurs  avoient  envi- 
ronné fon  ame  ;  La  première  venoit  des 
ravages,  que  les  Tartares  faifoient  dans 
les  pais  Chrétiens  ;  la  féconde  du  Schif- 
me  de  l'Lglife  Grèque ,  qui  depuis  peu 

de 

*  Lament.  i.  4, 


Première  Partie.  205- 

de  temps  avoit  abandonné  le  giron  de 
l'Eglife  Romaine  ;  latroifiême  des  Héré- 
fies  adoptées  par  les  Patarins.par  les  Bul- 
gares ,  par  les  Joviniens ,  &  par  un  grand 
nombre  d'autres  Sedes  ;  la  quatrième 
du  miierable  état ,  oh.  fe  trouvoit  la  Ter- 
re Sainte;  &  la  cinquième  (qui  étoitfans 
doute  celle  dont  il  étoit  le  plus  touché) 
venoit  de  la  conduite  de  l'Empereur  , 
qui  appelle  à  être  le  défenfeur  de  l'Egli- 
fe ,  étoit  devenu  fon  ennemi.  Cepen- 
dant ce  Concile  fut  terminé  en  trois  Sef- 
fions.  Dans  trois  SeiTions  on  eut  débat- 
tu les  grandes  queftions  ,  pour  la  difcuf- 
fion  desquelles  il  avoit  été  convoqué,  & 
fans  donner  le  temps  à*  Thaddée&aux 
Apologiftes  de  l'Empereur  d'expofer  les 
raifons  de  leur  Maître,  on  le  déclara  dé- 
chu de  la  dignité  Impériale  ,  excommu- 
nié ,  &c. 

En- 

*  Intertia  verôSaffione  Thaddœus  nimis  timcns  &  do- 
lens  de  Domini  fui  periculo ,  maxime  pro  eo  quod  fi- 
lia  Ducis  Auftrise ,  vel  ipfi  Imperatori  copulata  ,  vel  in 
proximo  copulanda  matrimonio  ,  amplexus  ejus  abhor- 
rens  evitabat  ,  eo  quod  excommunicationi  lubjacenti 
depofitionis  periciilum  imminebat  ;  apparuit  in  Concilio 
pro  Domino  fiio  refponfurus  &;  appelbturus.  Et  cùm 
cœpifTet  eum  multiformiter  excufare ,  nec  audiretur,  ap- 
pellavit  pro  eo  ad  Concilium  proximè  futurum  gencralius, 
Harduin.  Afta  Concil.  tom.  vix.  Conc.  Lugd.  pag.  399. 

Dominas  igitur  Papa  6c  Praelati  affiftenres  Concilio  , 
candelis  accenlis  in  diâ:um  ImperatoremFredericum  ,qui 
jamjam  Imperator  non  eft  nominandus  ,  terri'nliter,  re- 
cedentibus  ôc  confulis  ejus  procuratoribus ,  fulgurarunt  , 
id.  ibid.  pag.  401. 


%o6  UEtat  du  Qhrïfiianïfme  en  France^ 

*'■   Enfin    la   quatrième    confideration  , 
par  laquelle    nous    aurions  pu  prouver, 
qu'on  n'a  pas  examiné  mûrement  les  ma- 
tières dans  les  Conciles,  feroit  prife  des 
raifons,  fur  lefquelles  on  a  fondé  les  Dé- 
crets ,    qui  y  ont  été  formez.     Qui  ne 
fera    fcandalifé    d'entendre   des  perfon- 
nes  ,  qui  fe  difent  infpirées  du    St.  Ef- 
prit  ,   pour  faire  diilinguer   aux   fidèles 
le  vrai  d'avec  le  faux  .  raifonnant  d'une 
manière ,  qu'on  ne  pardonneroit  point  au- 
jourd'hui à  des  hommes,qui  nefe  glorifient 
pas  d'avoir  eu  de  fi  puilFans  fecours  ?  Quel- 
le Théologie,  quelle  Metaphyfique,  que 
celles  du  fécond  Concile  de  Nicée  !  Quel- 
les raifons  que  celles  qui  y  furent  alléguées, 
&  qui    réunirent    plus    de  trois    cens 
Evêques  pour  le  Culte  des  irnages  !   Si 
nos    exprelfions  paroiireat  outrées  ,    fi 
elles  femblent  peu  convenables  à  un  Ou- 
vrage de  Religion,  d'où  l'on  doit  écarter 
tout  ce  qui  feroit  plus  capable  d'irriter  les 
efprits  que  de  les  ramener  ,  je  vous  con- 
jure ,   MefTieurs ,  de  lire  fans   partialité 
dans  les  Ades  de  ce  Concile  ,  rapportez 
par  *  le  Père  Harduin ,  la  partie  qu'il  intitu- 
le :  71?//iwc7//^  è  Scripturâ  ïê'Patrïhns  ^ro 
ima^ïn'îbiis.    Jettez  encore  les  yeux  fur 
quelques-unes  des  preuves ,  qui  fuivent 
celles  qui  iont  dans  l'endroit  que  je  viens 

/  de 

*  Torn.iv.  pag.  159. 


Trémière  'Partie.  207 

de  citer  ;  &  voiez  s'il  efl  pofiible  de  fe 
perfuader ,  que  des  gens ,  qui  allèguent 
de  femblabîes  argumens  en  faveur  des 
Dogmes  qu'ils  détiniiïènt ,  les  ont  mûre- 
ment examinez. 

Ajoutez  à  toutes  ces  raifons ,  celles  qui 
font  prifes  du  dégoût ,  que  trouvent  des 
perfonnes  d'un  certain  ordre  dans  la  mé- 
ditation des  véritez  de  la  Religion.  Penfez 
aux  paiïions  qui  les  animent  ,  lorfqu'ils 
veulent  juger  de  la  dodrine  de  ceux  dont 
ils  ont  rélblu  la  perte.  Souvenez  vous 
ici  ,  Meilleurs ,  de  la  defcription  ,  que 
fait  Berenger  des  préliminaires  d'un  Con- 
cile tenu  à  Sens ,  dans  lequel  la  Dodrine 
d'Abelard  fut  condamnée:*  Berenger  dit, 
que  pendant  la  ledure  des  Ouvrages  d'A- 
belard, 

*  Poft  aliqua  Pontifices  infultare ,  pcdem  pcdi  applo- 
dere  ,  ridere  ,  nugari  confpiceres ,  ut  facile  quifque  jii- 
dicaret  ,  illos  non  Chrifto  vota  perfolvere  ,  fed  Baccho. 
Intcr  hœc  ialutantur  fcyphi,  pocula  celebrantur,  laudan- 
tur  vina  ,  Pontificura  guttura  irrigantur  .  .  .  Ljeth^eipo- 
tio  fucci  Pontificum  corda  jam  fepelierat.  Ecce,inquitSa- 
tyricus , 

Inter  pocula  quxrunt 

Pontifices  faturi  quid  dia  pocmata  narrent. 
Denique  cùm  aliquid  fubtile  divinumque  fonabat  ,quoii 
aurions  Pontificalibus  erat  infoiitum ,  audientes  o;nnc.s 
diiTecabantur  cordibus  fuis,  &  ftridebant  dentibus  in  Pe- 
trum,  &  oculos  talpae  habentcs  in  Philofophuni.  Hoc, 
inquiunt  ,  iinerenius  vivere  monltrum.  .,...?  Cujus 
(yini)  calor  ira  incefferat  cerebris  ,  ut  in  fomni  icthai- 
giani  oculi  omnium  folvereiitur,  Inrer  hacc  fonat  Lec- 
tor,  ftertic  auditor,  alius  cubito  inniiirur,  ut  det  oculi> 
luis  fomnum;  alius  laper  molle  cervical  dormitionem  ocu- 
lis  fuis  molitur  ;  alius  fuper  genua  caput  rëclinans  dormi- 


ao8  DEtat  du  Chriftianïjme  en  France ^ 

belard,  les  Pères  de  ce  Concile  frapoient 
des  piez ,  ils  rioient ,  ils  badinoient ,  ils 
buvoient  ;  &  lorfqu'ils  entendoient  quel- 
que chofe,  à  quoi  leurs  oreilles  n'étoient 
point  accoutumées ,  ils  grinçoient  les 
dents  contre  cet  Auteur  ,  &  fe  de- 
mandoient  s'ils  lailFeroient  vivre  un  tel 
monftre  ?  Il  ajoute  qu'avant  les  SefTions , 
ils  avoient  bû  tant  de  vin  qu'ils  dormoîent 
en  plein  Concile ,  de  forte  que  quand  le 
Lefteur  rencontroit  quelque  endroit  fca- 
breux,  &  qu'il  leur  demandoit  s'ils  ne  le 
condamnoient  pas?  Ils  fe  réveilloient  en 
furfaut ,  &  ils  difoient  moitié  endormis  , 
les  uns ,  damnamtis ,  les  autres  feulement, 
namus. 

Souffrez  aulfi  qu'en  finiflant  ce  que  je 
n'ai  fait  qu'ébaucher  ici  fur  les  Conciles  , 
je  vous  rappelle,  comme  je  l'ai  fait  dans 
la  Lettre  précédente  en  parlant  des  Papes, 
qu'il  ne  s'agit  point  dans  cette  occalion  lî 
tous  les  faits,  que  j'ai  puifez  dans  les  Ou- 
vrages de  vos  Auteurs ,  ont  été  fidèle- 
ment rapportez  ;  il  s'agit  feulement  fi  la  . 
voie  de  la  foumiiîion  aux  décifions  des  7 

Con- 
tât. Cîim  itaque  Leftor  in  Pétri  fatis  aliquod  reperiret 
fpinetum  ,  furdis  exclamabat  auribusPontificuni,Damna- 
tis?  Tune  quidam  vix  ad  extremam  fyllabam  expcrge- 
fafti  iomnolenta  voce,  capite  pendulo ,  Batnnamuszjçhzrw, 
alii  verô  damnantiam  tumultu  excitati ,  decapitatà  primd 
fyllabâ ,  nantus  inquiunt.  Apud Bail. Didt.  Tom.  i.  pag  jzo. 


Trémière  Partie,  209 

Conciles  exempte  un  Particulier  des  pei- 
nes &  des  incertitudes  ,  qu'il  trouve 
dans  celle  de  l'examen  :  je  veux,  par  exem- 
ple ,  que  ce  que  j'ai  appelle  la  féconde 
SelTion  du  premier  Concile  d'Ephèfe  , 
fût  un  Conciliabule,  &  non  une  véritable 
Seffion  du  Concile.  Voici  des  faits ,  qui 
demeurent  toujours  certains,  ^queper- 
fonne  ne  contefîe  ;  c'eft  que  Neilorius  fut 
condamné  dans  là  première  SefTion  avant 
Tarrivée  des  Evêques  d'Orient,  dz  que 
dans  l'adreife  de  la  Lettre ,  qui  fut  écrite 
pour  lui  fignitier  fa  dépofition ,  il  fut  traité 
de  nouveau  Judas  ;  que  cinq  jours  après 
qu'on  l'eût  dépofé  ,  Jean  d'Antioche  & 
les  Evêques  d'Orient  arrivèrent  à  Ephè- 
fe  ;  que  s'étant  joints  aux  Evêques  du 
parti  de  Neftorius ,  ils  s'aiîëmblèrent  (les 
uns  difent  qu'ils  n'étoient  que  trente -{ïx, 
les  autres  qu'ils  étoient  cinquante)  & 
qu'ils  dépofèrent  St.  Cyrille ,  Memnon ,  & 
tous  ceux  qui  avoient  communiqué  avec 
eux.  V^oilà  donc  dans  la  ville  d'Ephèfe 
Evêques  contre  Evêques.  Comment  un 
Particulier  connoîtra-t-il  fans  de  grandes 
difcu (fions ,  quelle  des  deux  AlTemblées , 
tenues    dans  la  même  ville ,  a    été   le 

Con- 

*  Voi.  Dupin  Bibliotîi.EccIefiaft.  tom.  iv.  pag.  195. 

.  Toni.  I.  O 


iio  L'Etat  du  Chriftianïfme  en  France ,  ^ 

Concile ,  &  quelle  le  Conciliabule  ;  quels 
font  ceux  qui  ont  été  dépofez  avec 
juflice  ,  &  ceux  qui  l'ont  été  injufle- 
ment  ?  Je  fuis , 


MESSIEURS, 


Votre,  &c. 

I 


H  U  I. 


Crémière  Tartie.  xn 

HUITIEME  LETTRE, 

"Dans  laquelle  on  examine  une  troijîême  hy* 
fothefe  touchant  la  JoumiJJion  aux  déçu 
Jîons  de  rtgl'tfi. 


M 


E  S  S  î  E  U  R  S, 


Il  nous  relie  un  troifiême  fyflême  à  exa- 
miner, c'eft  celui  de  quelques-uns  de  vos 
Théologiens ,  qui  difent  que  c'eft  dans  la 
doftrine  unanimement  enleignée  par  les 
Pères ,  &  toujours  reçue  par  les  vrais  fi- 
dèles, qu'on  doit  chercher  les  déciiîons 
infaillibles  de  rEglîfe.  Maisj'ofe  foutenir, 
que  cette  voie  de  foumifTion  engage,  com- 
me les  deux  autres,  à  des  travaux  plus 
'  pénibles  ,  &  jette  dans  des  incertitudes 
incomparablement  plus  grandes ,  que  la 
voie  de  Texamen  propofée  par  les  Pro- 
teltans. 

Je  commence  par  les  Pères.  Un  Par- 
ticulier, qui  voudra  chercher  dans  leurs 
Ecrits  les  Dogmes,  qu'il  doit  recevoir , 
trouvera  un  grand  nombre  de  difficultez, 
que  je  me  contente  d'indiquer  après  de 
grands  Hommes,  qui  en  ont  fait  fentir 
toute  la  force. 

I.  Nous  n'avons  que  très  peu  d'Ecrits 
O  2  des 


atx  JJEtat  du  Chriftianifme  en  France^ 

des  Pères  des  premiers  fiècles.  *  Les  Li- 
vres des  Papias ,  des  Quadratus ,  des  A- 
riltides,  des  Melitons,  des  Denis  de  Co- 
rinthe ,  des  Apollinaires,  font  perdus,  & 
fî  le  temps  nous  a  confervé  les  noms  de 
ces  Auteurs ,  il  nous  a  enlevé  leurs  Ou- 
vrages. 

II.  Une  piété  mal- entendue  porta  les 
Pères  à  adopter  divers  Ouvrages  fuppofez, 
qu'on  croioit  être  glorieux    à  la    Reli- 
gion  Chrétienne.    Nous    mettons   dans 
ce  rang  la  prétendue  Lettre  dej.  C.  aii  | 
Roi  Agbare  ,  &  celle  du  Roi  Agbare  à, 
Jéfus  Chrift  ;   deux  Lettres  de  la  fainte 
Vierge, l'une  à  St.  Ignace,  &  l'autre  aux 
Florentins;  celles  de  St.  Paul  à    Senè- 
que  ,  &  celles   de  Senèque  à   St.  Paul  ; 
celles    de    Lentuîus    &  de  Pilate    tou- 
chant Jéfus  Chrill  ;    l'Evangile  félon  les 
Egyptiens  ;     l'Evangile    félon    les   Hé- 
breux ,  &  celui  de  Nicodème  ;  le  Prot- 
Evangile  de  St.  Jaques  ;   les  Livres  des 
Sibylles  ;  la    Mclfe  de  St.  Pierre ,  cel- 
le des  Ethiopiens;  la  Liturgie  de  St.  Ja-. 
ques,  celle  de  St.  Marc  ,   celle  de  St.! 
Barnabe ,  &  celles  des  douze  Apôtres  ;! 
les  Livres  de  Prochore ,  ceux  de  St.  Lin,' 
ceux  d'Abdias,  &  quelques  autres,  dont; 
on  peut  voir  la  lifle  dans  f  la  Bibliothè-* 

que 

*  Voi.  fur  cet  Article  Jean  Daillé  de  l'Emploi  des  Srs. 
Pères,  lib.  i.  pag.  ij.  &c. 
t  Dupin  Biblioth.  Ecclefiaft.  tom.  i.  pag.  i.  Sec. 


Crémière  Tartïe.  213 

que  Ecclefmftique  de  Mr.  Dupin  ;  tous 
ces  Ouvrages  &  quelques  autres  font  gé- 
néralement attribuez  aux  fraudes  pieufes 
de  l'enfance  du  Chrillianifme. 

III.  Plufieurs  Kcrits,que  de  favans  Hom- 
mes croient  être  des  Pères  des  premiers 
fiècles ,  font  rangez  par  d'autres  dans  la 
clafTe  des  pièces  fuppofées.  Telles  font 
les  Conftitutions  &  les  Canons  Apofloli- 
ques  ;  l'Epitre  de  St.  Barnabe;  celles  de  St. 
Clément  ;  la  plupart  de  celles  de  St.  Ig- 
nace ;  les  Livres  d'Hermas  le  Palteur; 
les  Clémentines  ;  &  plufieurs  autres  Ecrits 
publiez  par  Jean  Cottelier  fous  le  titre, 
dC  Ouvrages  des  F  ères  ,  qui  ont  fleuri  da?is 
les  temps  Apoftoliques  :  *  l'authenticité 
de  ces  Écrits  efl  un  fujet  de  conteflation 
parmi  les  du  Perrons ,  les  Baronius ,  les 
UlTerius  ,  les  Petaus  ,  les  VofTius ,  les 
Brunos ,  les  Beverigges ,  les  Blondels , 
lesDaillés,les  Le  Clercs,  &  plufieurs  au- 
tres grands  Hommes  de  toutes  les  Com- 
munions Chrétiennes. 

IV.  Les  Ouvrages  généralement  recon- 
nus pour  être  des  Pères ,  dont  ils  portent 
le  nom,   font  tronquez  &;  altérez,  f  St. 

Jé- 

*  Voi.Ia  lifte  de  la  plus  grande  partie  des  Ouvrages  de 
ces  Auteurs  fur  ce  fujet ,  dans  le  i.  vol.  du  Recueil  de  Cot- 
telier. Voi.  auffi  M.  Daillé  de  Pfeudepigraphis  Apoftolic. 

t  Hieronym.  Epift.  zS.  ad   Lucin.  tom.  i.  pag.  247. 

O  3 


214  VEtat  duChriftianifine  en  France^ 

Jérôme  s'en  plaignoit  déjà  de  fon  temps , 
nous  n'avons  que  trop  de  fujet  de  former 
les  mêmes  plaintes.  Et  foit  calomnie, 
foit vérité,  on  a  accufé  la  Congrégation, 
à  laquelle  nous  devons  aujourd'hui  les 
plus  belles  Editions  des  Pères,  d'exceller 
dans  l'art  de  corrompre  les  Manufcripts , 
d'en  effacer  des  paiTages,  d'en  fubftituer  h 
d'autres  à  leur  gré  ;  *  un  Homme  célè*  " 
bre  ,  dont  le  témoignage  doit  être 
toujours  fufpeét ,  mais  non  toujours  re- 
jette, a  fait  des  efforts  extraordinaires 
pour  donner  du  poids  à  ces  accufations. 
Ce  qu'il  y  a  de  plus  déplorable  dans  ces 
altérations,  c'efl  que,  comme  nous  l'a- 
vons remarqué  à  l'égard  des  Conciles,  l| 
elles  influent  fur  des  Dogmes  très 
importans.  Louis  Vives,  f  dans  fes  fa- 
vantes  Notes  fur  la  Cité  de  Dieu  de  St. 
Auguflin ,  remarque ,  que  dix,  ou  douze 
verfets ,  qui  fe  trouvent  dans  le  chap. 
XXIV.  du  liv.  21.  de  cet  Ouvrage,  &  qui 
établiflent  le  dogme  du  Purgatoire,  ne 
font  point  dans  les  Manufcrits  de  Bruges, 
ni  dans  ceux  de  Cologne.. 

Cet- 


''   *  Voi.  Bibliothèque  critique  de  Sainjore.tom.  i.  chap, 
VII.  VIII.  pag.  89.  &c.  Simon  Lettr.  critiq.  i.  p3ge  11. 

t  Voi.  Ludovic.  Vives  comment,  in  Hb.  Auguftini  dç 
Civit.  Dei  lib.  11.  cap.  16.  pag.  419.  Voi,  Mr.  Daillc  de 
l'Emploi  des  faints  Perdes, chap.  iv.pag.  71. 


Trémière  Partie,  aiy 

Cette  altération  n*efl  pas  la  feule  de  ce 
genre ,  que  nous  trouvons  dans  les  Ou- 
vrages des  Pères  :  *  Monfieur  Daillé  en 
produit  d'autres  exemples  ,  &  nous  a- 
vons  de  juftes  fujets  de  foupçonner,  qu'il 
y  en  a  un  grand  nombre  d'autres ,  qui 
ont  échapé  à  fes  recherches.  Un  homme 
d'honneur,  qui  ne  vit  plus,  m'a  afluré  , 
qu'il  avoit  vu  une  Edition  de  St.  Augu- 
ftin ,  dont  le  titre  portoit ,  qu'on  avoit 
pris  foin  d'en  retrancher  tous  lespafTages, 
qui  auroient  pu  être  favorables  aux  Hé- 
rétiques. 

V.  Les  Pères  ne  font  pas  toujours 
d'accord  entr'eux  ,  quelquefois  ils  ne 
font  pas  d'accord  avec  eux-mêmes,  f  St. 
Jérôme  nous  apprend,  qu'Origène  avoit 
écrit  dans  fa  vieillefle  une  Lettre  à  Fabien, 
par  laquelle  ildefavouoit  diverfes  chofes^ 
qu'il  avoit  enfeignées  auparavant.  St.  Au- 
guftin  fit  un  Livre  de  Retraftations ,  & 
il  auroit  pu  groflir  facilement  ce  volu- 
me. Vos  Dodeurs  ont  fû  fe  prévaloir 
de  cette  contradiétion  ,  qui  fe  trouve 
entre  ce  que  les  Pères  ont  crû  dans  un 
temps, &  ce  qu'ils  ont  crû  dans  un  autre. 

*  Le 


*  Dailîé  ubi  fuprà ,  &c. 

t  Hicron.  Epilt.  6ç.   de  crror    Origcnis  tom.  2..  pag. 

80. 

O   4 


zi6  VEtat  du  Chrtftïanïfme  en  France^ 

*  Le  Cardinal  du  Perron ,  prelTé  par  les 
argumens ,  que  les  Proteflans  tiroient  des 
Ouvrages  de.  St.  Jérôme  ,  pour  prouver 
que  les  Livres  des  Maccabées  ne  font  pas 
Canoniques ,  répond  que  ces  palTages  a- 
voient  été  écrits  par  St.  Jérôme,  lorsqu'il 
n'avoit  pas  encore  conduit  fes  études  à  la 
perfeétion  :  mais  qu'aiant  mieux  connu 
dans  la  fuite  l'intention  de  l'Eglife,  il  fe 
retraéta  de  tout  ce  qu'il  avoit  dit  dans  les 
trois  Prologues ,  où  il  exclut  ces  Livres 
du  Canon  des  Ecritures.  Quoique  nous 
n'admettions  pas  cette  hypothèfe ,  elle  nous 
paroit  beaucoup  plus  foutenable,  que  cel- 
les des  t  Théologiens  de  votre  Commu- 
nion ,  qui  prétendent ,  que  quelques  pal- 
pables que  femblent  les  contradictions  des 
Pères,  elles  ne  font  jamais  qu'apparentes, 
non  plus  que  celles  que  les  Ennemis  de 
la  Religion  ont  crû  voir  dans  nos  Livres  fa- 
cre2:&  que  quand  on  trouve  dans  les  Ecrits 
de  cesDoéieurs  de  l'Eglife  deux  propofi-  ' 
tions ,  qui  paroiilent  fe  contredire ,  il  faut 

fous- 

*  Du  Perron  Réplique  liv.  i.  chap.  50.  page  374, 
\  \A.  Petr.  Ludovic.  Tliomriffin  DiTertat.  xvii.  png. 
f)io.  Si  fallut  nos  eorum  clandellina  inter  fe  concordia  , 
hebefcere  potiiis  acumen  noftrorum  intelligamnsquàm  to- 
tam  haliucinari  EcclefiafHcam  Antiqiiitatem,  hujus  concor- 
diœ  teftem  &  adminiflricem.  Hoc  faltem  argumente  revin- 
camusiltosfabuloli-e  diicordiseaudores,  quodnonGra^cos 
tantiiin  Latinis  ,  Chryfoftomum  Auguftino  ,  Latinos  an-  [ 
teriores  pofîcrioriLus ,  fcd  ipfum  Aiiguilinum  lîbi  juvcncm, 
imô  feuem  feui  coramittunt,  ficc. 


Crémière  Partie.  217 

foufcrire  refpedueufement  à  l'une  &  à 
l'autre ,  &  fuppofer  qu'elles  ont  un  fens  rai- 
fonnable. 

VI.  Il  y  a  très  peu  de  Pères,  qui  aient 
l'érudition  néceiTaire  pour  bien  expliquer 
l'Ecriture  fainte  :    11  vous  en  exceptez 
Origène,  Eufèbe,  Théodoret,  St.  Jérô- 
me, St.  Auguilin,  &  quelque  peu  d'au- 
tres ,  il  n'y  en  a  eu  aucun ,  dont  le  favoir 
n'ait  été  modique  ;   &  parmi  les  plus  fa- 
vans  d'entr'eux,  vous  n'en  trouverez  pas 
un  feul ,  dont  la  fcience  puilTe  être  éga- 
lée à  celle  de  Sirmond,  de  Petau,deSca* 
liger ,  de  Blonde! ,  de  Saumaife ,  de  Bo- 
chart;j'ofe  même  direque  dans  la  feule  tête 
de  ce  dernier  il  y  eût  plus  de  fcience  que 
dans  celles  de  tous  les  Pères  de  l'Eglife;  fur- 
tout  ils  étoient  pour  la  plupart  très  médio- 
crement verfez  dans  la  Langue  Hébraï- 
que, fans  l'intelligence  de  laquelle  un  Inter- 
prète du  V  ieux  Tcflament  ne  fauroit  avoir 
beaucoup  de  fuccès.  Ils  flaifoient  fuppléer 
la  Verfion  des  LXX.  au  Texte  Hébreu , 
dont  ils  avoientpeude  connoilTance.  Leur 
attachement  outré  pour  cette  Verfion  les 
a  portez  à  en  adopter  les  fautes  ;    c'ell 
pour  cela  qu'ils  ont  mal  pris  ces  paroles  de 
Moïfe  :  *  Souviens  toi  du  temps  a  autrefois 

^tand  le  Soiroerdïn  partageait  les 

Nations  ,  quand  il  feparoit  les  enfans  des 

O  f  hom. 

*  Deuter.  xxxii.  7.  8. 


II 8  VEtat  du  Qhrïflianifme  en  France^ 

hommes  les  uns  d'avec  les  autres  ^  alors  il 
établit  les  bornes  des  Peuples  félon  le  nom^ 
bre  des  En  fans  d'ifrael.  Les  Septante 
ont  traduit,  le  nombre  des  Fils  de  T)ieuy 
c  efl-à-dire ,  les  Anges ,  au  lieu  de  tradui- 
re, le  nombre  des  Enfans  dîfrael.  Il  n'eil 
pas  qneflion  ici  d'en  examiner  la  raifon , 
tout  ce  que  je  dois  remarquer ,  c'eft  que 
la  plupart  des  Pères  ont  non  feulement 
fait  cette  faute  après  les  LXX.  mais  qu'ils 
ont  conclu  de  la  première  partie  de  ce 
paflage  mal  comprife ,  qu'il  étoit  defcen- 
du  des  trois  familles  de  Noé  feptante  Na- 
tions; *  ils  ont  aufîi  conclu  de  la  féconde 
mal  traduite,  que  chacune  de  ces  Nations 
avoit  un  Ange  qui  lui  étoit  prépofé.  C'elt 
encore  pour  avoir  fuivi  les  LXX.  que 
quelques  Pères  ont  donné  des  figniiica- 
tions  myftiques  à  ces  paroles  ,  que  Jéré- 
mie  met  dans  la  bouche  des  Juifs  ,  qu'il 
introduit  parlant  de  cette  manière  :  f  T)é- 
truifons  l'arbre  avec  fin  fruit  ,  extermi' 
nons  le  de  la  terre  des  vivans.  Les  Sep- 
tante ont  traduit  :  Jetions  le  bois  fur  fin 
pain  y  ou  contre  fin  pain.  %  Juilin  Martyr  , 


*  Voi.   Clément.    Rom.  Ep.  i.  ad    Corinth.  cap.  29. 
pag.  165.  Iren.  lib,  3.   cap.  li.  pag.  230. 
t  Jérém.  xi.  19. 
%  Juftin.  Martyr.  Dialogo  cumTryphone  pag.  298. 


Trémière  Tartie.  219 

*  St.  Cyprien,  j  Tertullien,  \  Ladance, 
&  plufieurs  autres  ont  adopté  cette  tra- 
dudion  :  par  ce  pain  ils  ont  entendu  non 
le  pain  de  Jérémie ,  mais  le  pain  de  Dieu , 
&  ils  ont  crû  que  ce  pain  de  Dieu  étoit 
Jéfus  Chrifl,  &  que  le  bois,  que  les  Juifs 
propofoient  de  jetter  contre  ce  pain ,  c'é- 
toit  la  Croix ,  à  laquelle  ils  attachèrent 
ce  divin  Sauveur.  Ce  n'efl  pas  ici  l'en- 
droit de  compiler  un  plus  grand  nombre 
de  palFages ,  que  les  Pères  auroient  mieux 
traduits ,  s'ils  avoient  été  en  état  de  ju- 
ger par  eux-mêmes  du  fens  du  texte  Hé- 
breu ,  &  s'ils  avoient  fuivi  des  guides 
plus  fûrs  que  les  LXX. 

VII.  Le  goût  &:  le  tour  d'efprit  des  Pè- 
res étoient  peu  propres  à  les  faire  entrer 
dans  le  fens  des  Ecrits  façrez  ;  ils  avoient 
fouvent  recours  à  l'Allégorie,  lorfque  la 
Critique  auroit  dû  leur  fcrvir  de  guide. 
Quelles  explications  forcées  cet  amour 
immodéré  pour  l'Allégorie  ne  leur  a-t-il 
pas  fait  inventer!  \.  Les  renards  ,  les 
loups  &  les  autres  bêtes ,  dont  parle  l'E- 
criture ,    marquent  les  Hérétiques,   qui 

font 


*  Cyprian.  Homil.  x.  in  Jerem.  pag.  io8. 
t  Tcrtull.  Adverfus  Marcion.  lib.  3.  cap.  19.  pag.  408. 
4"  Ladlant.  lib.  iv.  cap.  18.  pag.  141. 
I  Origen.  Homil.  4.  pag.  99.   Ambrof.  Homil.  xi.  in 
Pfal.  118.  pag.  565. 


210  L'Etat  du  Chrijîimijme  en  France, 

font  tant  de  ravages  dans  l'Eglife.  Les 
inceilueux ,  les  adultères ,  dont  elle  rappor- 
te les  Icandaleux  exemples,  font  des  ty- 
pes de  Jéfus  Chrill  &  de  l'Eglife  ;  c'efl  l'i- 
dée ,  qu'on  doit  fe  former  en  particulier 
de  l'incefle  "^  de  Lot  avec  fa  fille  ;  De 
celui  de  Juda  avec  Thamar;  ^  De  l'adul- 
tère de  David ,  dans  lequel  le  Prophète 
eit  le  type  de  Jéfus  Chrill ,  Batfeba  celui 
de  l'Eglife  ,  Urie  celui  du  Démon.  '^  Ra- 
hab  recueillant  trois  efpions,  &  marquant 
fa  maifon  avec  un  fil  d'écarlate ,  eil  la  fi- 
gure de  l'Eglife,  qui  reçoit  le  Père,  le 
Fils ,  &  le  faint  Efprit ,  &  qui  par  le  fang 
de  Chriil  fe  garantit  de  la  ruine  généra- 
le ,  dans  laquelle  tous  les  Enfans  d'Adam 
font  envelopez.  '^  Le  fupplice  de  la  Croix, 
que  le  Meffie  devoit  fouffrir,  efl  figuré 
par  le  nombre  de  trois  cens  dix-huit  hom- 
mes ,  qu'Abraham  arma ,  &  avec  lefquels 
il  défit  les  Rois  de  la  Plaine:  ^  par  la 
pièce  de  bois ,  que  coupa  un  des  Difciples 
d'EIifée  :  /  par  la  fituation  des  mains  du 
Prophète ,  qui  diibit  :  *  J'ai  tout  le  Jour 

ten- 

a  Iren.  lib,  iv.  cap.  51.  pag  .353. 
b  Ambrof.  lib.  3.  in  Lucam,  pag.  4Z. 
c  Iren.  lib.  iv.  cap.  37,  pag.  336.  337.  Ambrof.  to.  i.lib. 
de  Solom.  cap.v.  çol.  T357. 
d  Clem.  Alex.  Stromat.  vi.  pag.  656. 
e  juilin.  Dialog.  cum  Tryphon.  pag.  319. 
/Tertullian.  adverfusjudxos,  cap.  13.  pag.  198, 
*  Efaie  txv.  2. 


'Première  partie.  an 

tendu  mes  mains  'vers  un  Peuple  rebel- 
le: *  par  les  buchètes,  dont  la  veuve  de 
Sarepta  difoit  à  Elie:  \  Je  n  ai  f  lus  que  ma 
main  pleine  de  farine  dans  une  cruche^  ^ 
un  peu  d'huile  dans  unephiole  :  voicifamajfe 
deux  buchètes  ^  puis  je  m*  en  irai ,  je  Paprê- 
teraipour  moi  ^  mon  fils  :  nous  le  mangerons^ 
f3  puis  nous  mourrons. 

Les  Juifs  convertis  au  Chriflianifme 
furent  ceux  probablement ,  qui  portèrent 
ce  goût  pour  les  Allégories  dans  l'Eglife 
Chrétienne.  Qui  ne  lait ,  que  ctitte  Na- 
tion a  eu  de  tout  temps  un  panchant  in- 
vincible  pour  allegorifer  fur  les  pafîa- 
ges  les  plus  fimples  de  l'Ecriture  ?  Philon 
trouve  les  Myftères  les  plus  fublimes  de 
la  Théologie  ,  &  les  préceptes  les  plus 
purs  de  la  Morale ,  dans  les  Loix  céré- 
monielles  de  MoiTe.  Les  Commentaires 
des  Rabbins  font  remplis  de  ces  fortes  de 
fpéculations. 

VIII.  Les  Pères  ont  eu  des  erreurs  grof- 
fières.  :|:  On  trouve  dans  leurs  Ecrits  la 
néceiïité  du  Baptême  &  celle  de  la  fainte 
Cène  portées  à  un  fi  haut  point,  qu'ils  ont 
condamné  aux  flammes  éternelles  les  en- 
fans ,  auxquels  on  n'avoit  pas  adminifbé 

ces 

*  Auguflin.  tom.  vri.  de  peccat.  merit.Ub.  i.  cap.  xx. 
pag.  282. 

t  I.  Rois  XVII.  II. 

:j:  Voi.  iur  ce  fujet  WitliSy  Differt.  de  Sciipturâ  inter- 
prète, Part,  ir.  pag.  23.-.  &c. 


xiz  L'Etat  du  Chriftïanijme  en  France^ 

ces  facremens ,  ceux  mêmes  qui  mou- 
roient  dans  le  fein  de  leur  mère.  Origè- 
ne  a  débité  beaucoup  plus  d'héréfies, 
qu'il  n'en  faudroit  avijourd'hui  pour  faire 
excommunier  un  hoitime. 

On  peut  mettre  paVmi  les  erreurs  des 
Pères  certaines  opinions  bizarres ,  moins 
dangereufes  véritablement ,  mais  très  pro- 
pres à  prévenir  contre  le  jugement  de 
ceux  qui  les  font ,  ou  qui  les  reçoivent  : 
telles  font  celles-ci,  "■  que  les  Anges  a- 
voient  eu  un  commerce  charnel  avec  les 
femmes  du  premier  monde  ;  ^  Que  les 
Saints  vivroient  mille  ans  fur  la  Terre , 
où  ils  trouveroient  des  fruits  d'une  grof- 
feur  prodigieufe  ;  '^  Que  la  Terre  n'eft 
pas  ronde ,  &  qu'elle  flote  fur  l'eau  com- 
me un  navire  ;  ^  Que  Dieu  n'avoit  pref- 
crit  d'abord  aux  Juifs  d'autres  Loix  que 
celle  du  Decalogue  ;  &  que  ce  fut  après 
l'idolâtrie  du  veau  d'or,  qu'il  leur  donna 
les  loix  cérémonielles. 

On 


a  Juftin.  Martyr.  Apol.  i.  pag.  44.  Ircn.  lib.  lu.  cap.  7. 

pag-  371- 
b  Vol.  un  Recueil  de  l'opinion  des  Pères  fur  ce  fujet 

dans  le  Traité  du  Règne  de  mille  ans ,  qui   eft  à  la  fin 

du  Commentaire  de  Daniel  Withby  fur  le  Nouveau  T. 

Tom.  H.  pag.  zji.  &:c. 

c  Vid.  Chrylbll.  in  Hebr.  Homil.  xiv.  Tom.  iv.  pag. 
507.  Item  Catena  in  Job.  cap.  xxxviii.  pag.  38. 

à  Iren.  lib.iv.  cap.  18.  pag.  3i8.Laélant.  lib.  iv.  cap. 
10.  pag.  375. 


T rentière  T  art  te. 


21 


On  pourroit  encore  ranger  dans  la  claf- 
fe  des  erreurs  des  Pères  la  manière,  dont 
ils  ont  prouvé  certaines  véritez.  Par 
exemple ,  ^  St.  Irenée  conclut  de  ce  qu'il 
y  a  quatre  vents  généraux ,  qu'il  n'y  peut 
avoir  que  quatre  Evangiles.  ^  Ils  ont  prou- 
vé la  Réfurredion  par  la  fable  du  phœnix. 
Ils  ont  trouvé  la  Génération  du  Fils  de 
Dieu  dans  ces  paroles  du  Pfalmifte:  «^  Mon 
cœur  bouillonne  un  bon  propos  :  dans  cel- 
les de  Michée  :  ^  Voici  le  Seigneur  va 
/or tir  de  fin  lieu. 

Ceux  qui  voudront  avoir  de  plus  gran- 
des lumières  fur  les  Ouvrages  de,s  Peres, 
peuvent  confulter  deux  Auteurs  j  qu'il 
faudroit  tranfcrire ,  fi  Ton  vouloit  mettre 
ce  fujet  dans  tout  fon  jour.  Le  premier 
c'eft  Monfieur  Daillé  :  il  a  rangé  dans 
certaines  claiTes  générales  les  railbns ,  qui 
doivent  nous  empêcher  de  nous  foumet- 
tre  à  ces  premiers  Doc^kurs  de  l'Eglife  : 
fon  lâvre  ,  connu  &  admiré  de  tout  le 
monde  ,  a  pour  titre,  de  l'Emploi,  ou  du 
vrai  'Vfage  des  Thés  :  le  fécond  Auteur 

ell 

a  Voi.  la  Differtation  de  St.  Irenée  fur  le  nombre  des 
Evangiles, lib.  m.  cap.  xi.  pag.  ixi. 

b  Pf.  XLV.  r.  Voi.  Conllitutions  Apolloliques ,  lib.  v. 
cap.  vr.  pag.  146.  Tertullinn.  de  reiuneifc.  Garnis ,  cap.  13. 
pag.  3u.  Cyrill.  Hierof.  Carech.  xviii.  pag.  213. 

c  Tcrtullian.  contra  Prax.  cap.  vir.  pag.  503. 

d  Mich.  1.3.  Ongc-n.  in  Jùhan.  pag.  306, 


il  4  V  Etat  du  Chrljîianijme  en  France  y 

efl  Monf.  Daniel  Withby ,  qui  efl  allé  au 
même  but  par  une  autre  voie  ;  il  a  fuivi 
Tordre  de  notre  Canon  ,  &  en  parcou- 
rant depuis  la  Génèfe  jufqu'à  l'Apocalyp- 
fe ,  il  a  ajouté  à  chaque  chapitre  de  nos 
Livres  (lierez  les  explications  peu  exades , 
que  les  Pères  en  ont  donné  ;  fon  Ou- 
vrage eil  intitulé  :  T>iJfertatio  de  S.  Scrïp' 
turarum  interprétât lone  ,  fecundtim  Ta- 
trum  Comment arios. 

Je  fai  bien  que  quelques  perfonnes  pieu- 
fes  croient,  qu'on  fait  tort  à  la  Religion 
Chrétienne,  quand  on  ravale  les  Ecrits 
des  Pères.  Ce  fcrupule  paroit  même 
d'abord  bien  fondé.  Comment  fe  peut- 
il  que  dans  les  fiècles ,  qui  donnèrent  au 
Paganifme  les  plus  beaux  génies,  on  n'ait 
vu  dans  le  Chriitianiime  que  des  Efprits 
médiocres  ?  D'ailleurs  comment  pouvons- 
nous  nous  afTurer  de  la  vérité  de  certains 
faits,  fur  lefquels  roule  la  vérité  de  la 
Religion  Chrétienne ,  fi  les  Auteurs ,  qui 
nous  les  ont  tranfmis,  n'ont  pas  toujours 
eu,  ni  alTez  de  pénétration  pour  ne  pas  fe 
laifler  furprendre,  ni  allez  de  fmcérité 
pour  ne  pas  vouloir  furprendre  les  autres  : 
en  un  mot ,  s'ils  n'ont  pas  été  exempts 
des  foiblelTes ,  qui  invalident  leur  té- 
moignage. 

Mais  11  cette  difpenfation  de  la  Provi-  ji 
dence  étonne  ,   fi  même  elle  fcandalife , 

quand 


Crémière  Fart  le.  ^zf 

quand  on  lenvifage  ainfi  dans  un  premier 
point  de  vue ,  on  en  admirera  le  delTein, 
quand  on  fera  parvenu  à  le  pénétrer.  Les 
mêmes  raifons ,  qui  portèrent  Dieu  à  choi- 
iir  des  hommes  peu  verfezdans  les  Scien- 
ces ,  pour  écrire  les  Livres  facrez  du  Nou- 
veau Tellament  ,   l'ont  porté   à  ne  pas 
choiiir  des  perfonnes  du  premier  ordre, 
pour  en  être  les  premiers  Interprètes:  fi 
les  Apôtres  avoient  été  des  efprits  fupé- 
rieurs,  n'aurions-nous  pas  été  tentez  de 
croire ,  qu'ils  avoient  tiré  de  leur  propre 
fonds  ce  beau  plan  de  Religion  ,   qu'ils 
nous  ont  tracé  ?  De  même  fi  les  premiers 
Interprètes  de  leurs  Ecrits    avoient   été 
aufiî  favans  que  Varron  ,  aufii  éloquens 
que  Ciceron, n'aurions-nous  pas  foupçon- 
né,  que  c'ell  à  leur  lavoir  &  à  leur  élo- 
quence, que  le  progrès  de  la  doctrine  de 
ces  Livres  doit  être  attribué.  Ce  double 
foupçon  s'évanouit,  quand  on  confidère 
le   cara(!!fère .  des    Apôtres   &  celui    de 
leurs  premiers  Interprètes  ,    d'  nous  ne 
faurions  douter,  que  le  même  Dieu  ,  qui 
eil l'Auteur  de  la  Révélation,  ne  foit  auiîi 
l'Auteur  de  fes  progrès  ;    nous  pouvons 
dire  à  ces  deux  égards  ,  *  qu'//  a  mis  fis 
thé  for  s  dans  des  Vaiffeaux  dt  terre ,  afin 
qu'il  parût  que  l'efficace  de  la  Religion 

Chré- 

*  II.  Cor.  IV.  7. 

To7n.  I.  P 


^^6  U Etat  du  Chrifiïanifme  en  France^ 

Chrétienne  venoit  de  Dieu  ,   &  non  pas 
des  hommes. 

Après  tout  on  voit  -à  travers  la  confu- 
/ion,  qui  règne  dans  les  Ouvrages  des 
Pères,  la  vérité  de  certains  faits,  fur  lef- 
quels  notre  foi  eil  appuiée  ;  cette  confu-^ 
fion  inême  les  prouve  ,  bien  loin  qu'elle 
en  invalide  la  vérité  :  quand  on  exami- 
ne ces  Ouvrages  avec  attention  ,  oji  re- 
connoitque  lesmauvaifes  interprétations ,'  _ 
que  ces  Auteurs  nous  ont  données ,  fup- 
pofent  qu'il  y  avoit  un  texte  généralement  j 
refpedé  des  Chrétiens  :  le  refpeét  gêné-- 
rai ,  qu'on  avoit  pour  ce  texte  ,  fuppofe  » 
qu'il  y  avoit  eu  des  Apôtres, dont  la  mif- 
fion  avoit  été  confirmée  par  des  mira- 
cles :  ces  miracles  fuppofent ,  que  Dieu' 
animoit  ceux  à  qui  il  avoit  confié  des  dons 
il  extraordinaires.  Les  fraudes  pieufes 
mêmes  des  Pères  fuppofent,  qu'ils  étoient 
fmcères  dans  l'attachement  qu'ils  avoient 
pour  la  Religion  Chrétienne;  &  l'attache- 
ment, qu'ils  avoient  pour  elle,  fuppofe  que 
les  grands événemens,fui'  lefquels  elleétoit 
fondée,  &  qu'ils  étoient  à  portée  d'exa- 
miner ,  étoient  réels  ,  &  non  chiméri- 
ques. Et  pourquoi  les  Pères  auroient- 
ils  eu  tant  d'attachement  pour  une  Reli- 
gion ,  qui  leur  attiroit  tant  de  perfecu- 
tions,  &  qui  a  conduit  quelques-uns  d'en- 
tr'eux  fur  les  échaffauts  ;  s'ils  n'avoientcrû 

quelle 


Crémière  Tartïe.  217 

qu'elle  a  une  origine  célefte?  Comme  j'ai 
dit,ces  véritez  fe  démêlent  à  travers  lacon- 
fulion ,  qui  règne  dans  les  Ecrits  des  Pè- 
res ;  mais  pour  démêler  ces  véritez  il  ne 
faut  pas  le  foumettre  aveuglément  à  ces 
Ecrits ,  au  contraire ,  il  faut  en  pefer  les  rai- 
fons  ;  on  ne  fauroit  pefer  ces  raifons  fans  un 
examen  plus  long  &  plus  pénible, que  ce- 
lui que  vous  voudriez  interdire  aux  Par- 
ticuliers ,  &  dont  vous  dites  qu'ils  font 
incapables.  Ce  font  vos  principes,  &  non 
pas  les  nôtres,  qui  énervent  les  argumens, 
qu'on  peut  puifer  dans  les  Livres  des  Pè- 
res pour  la  vérité  de  la  Religion  Chré- 
tienne.    C'efl  ailèz  fur  ce  fujet. 

Mais  nous  avons  dit  aufîi  ,  que  quel- 
ques-uns de  vos  Dofteurs  foutiennent , 
que  c'eit  dans  la  dodrine  non  feulement 
enfeignée  unanimement  par  les  Pères, 
mais  auiïi  toujours  reçue  par  les  vrais  fi- 
dèles, qu'on  doit  chercher  les  décilions 
infaillibles  de  l'Eglife  :  c'efl:  la  féconde 
Partie  de  cetroifiêmeSyftême,  ou  plutôt 
c  en  elt  un  quatrième; volons  s'il  exemp- 
te un  Particulier  des  peines  &  des  incer- 
titudes ,  que  vous  lui  faites  craindre 
dans  la  voie  de  la  difcuiïion  ;  ce  fera  le  fu- 
jet d'une  autre  Lettre.    Je  fuis, 

MESSIEURS, 

Votre,  &c. 

P  X  NEU- 


2i8  L'Etat  du  Qhriftïmifme en  France^ 

NEUVIEME  LETTRE, 

Tymis  laquelle  on  examine  un  quatrième 
Syftéme  fur  la  voie  de  la  foumijjîon. 


M 


ESSIEURS, 


J'extrairai  d'un  Livre  ,  qui  paroit  de- 
puis quelques  années,  &  qui  eft  intitulé  , 
le  témoignage  de  la  vérité  dans  fEglife, 
le  dernier  Syftême  fur  la  voie  de  la  fou- 
miffion.     Cet  Ouvrage  doit  fa  naifTance 
aux  malheurs  des  Janleniltes  des  derniers 
temps.  Qui  n'eût  crû  qu'on  lés  avoit  for- 1 
cez  de  renoncer  au  dogme  de  l'infailli-  j 
bilité  de  l'Egiife ,  &  d'abandonner  la  voie  ,| 
de  la  foumiffion?  Les  foudres  du  Vaticanj 
lancez  contr'eux  ;   un  Concile  taxant  leur  j 
do6lrine  d'héréfie  ,    &  leur   fermeté   de 
rébellion  ;    tant    d'Eveques    foufcrivans 
à  leur    condamnation  ;    le   bras  feculier 
fe  joignant    au    bras  Ecclcfiailique  pour 
les   exterminer  ;    une    partie    de    leurs 
J3effénfeurs  entraînée  par  les  raifons,  ou 
feduite  par  les    menaces    de  leurs  Ad- 
verfaires  ,    l'autre    contrainte   de    cher- 
cher fon  refuge  dans  *  les  terres  des  Thi- 

lift  in  s  ^ 

*  Les  Chartreux  ont  mis  ce  pafl^ige  au  titre  de -leur 
Apologie  :  5^  périrai  par'  les  -/nains  de  S,ïM;  ne  vaut-il  pas 
mieux  que  je  me  fauve  an  Pais  des  Phili/iins  f 


Crémière  Fart  le.  129 

llftins,  comme  David  pourfuivi  par  Saiil; 
toutes  ces  chofes  ne  fembloient- elles  pas 
les  engager  à  ne  reconnoître  d'infaillibili- 
té que  dans  les  décilions  de  Jéfus  Chrift, 
&  à  ne  fuivre  d'autre  voie  pour  les  con- 
noître  que  la  méditation  des  Livres ,  qu'il 
a  lui-même  infpirez?  Mais  leur  zèle  pour 
le  dogme  de  l'infaillibilité  de  l'Eglife  n'eft 
point  encore  éteint^  ils  font  encore  par- 
faitement foumis  à  fon  Tribunal  Voici 
les  principes  de  l'Auteur,  que  j'ai  allé- 
gué. 

.  '^ ,,  L'Eglife  efl  la  règle  de  notre  foi  ; 
5,  quand  une  fois  elle  a  parlé  ,  plus  d'e- 
5,  xamen  après  elle. 

,,  ^  L'autorité  de  l'Eglife  ne  confille 
5,  pas  à  faire  de  nouveaux  dogmes  ;  mais 
„  à  témoigner  quels  font  ceux  que  Jéfus 
„  Chrill  a  révélez. 

5,  ^  L'Eglife  ,  qui  rend  ce  témoigna- 
„  ge,  vivra,  &  fera  toujours  vifible  juf- 
5,  qu'à  la  fin  des  fiècles  :  anathême  à  qui 
„  veut  la  réduire,  à  je  ne  fai  quelle  chi- 
,,  mérique  Société  d'hommes  inconnus, 
„  qui  retiennent  la  vérité  captive  dans 
,  l'injullice,  &  qui  celTent  de  lui  rendre 
,,  le  témoignage  public,  qu'elle  exige  de 
„  tous  ceux  qui  la  connoiiTent. 

*  Cet- 

n  Pag   2. 

l  Voi.  les  chap.  XXV. XXVI.  xxvii.  xxviii.  pag.  77.  &c. 

c  Pag.  9. 

P  3 


230  L'Etat  du  Chrïjîianïfme  en  France , 


* 


Cette  Eglifcc'eft  TEglife  Romaine  : 
„  elle  a  feule  la  lucceifion  légitime  des  Paf- 
5,  tecrs  dans  ruiiité,  ce  qui  fait  une  démonf- 
5,  tration  complète  qu'elle  eil  véritable. 

„  t  Un  fidèle  doit  examiner  ,  non  fi 
5,  ce  qu  elle  propofe  eil  vrai  ;  (il  doit  tou- 
„  jours  le  fuppofer)  mais  fi  ce  qu'on  lui 
5,  dit  être  la  voix  de  cette  Eglile ,  l'eit 
„  réellement  ;  parceque  \ Ange  de  ténè- 
j,  bres  fe  transforme  quelquefois  en  Ange 
5,  de  lumière. 

Je  vous  prie,Meiïieurs,  de  faire  atten- 
tion à  cette  dernière  propoiition  ;  car 
l'hypothèfe  ,que  l'Eglife  Romaine  eft  la  vé- 
ritable  Eglife ,  à  laquelle  on  doit  fe  fou- 
mettre  même  fans  examiner  fi  ce  qu'elle 
propofe  eil  vrai,  cette  hypothéfe,  dis-je, 
une  fois  donnée ,  il  femble  que  les  Papes, 
que  les  Conciles ,  que  le  plus  grand  nom- 
bre des  Evêques ,  &  la  pluralité  des  fuf- 
frages,  réunis  contre  une  dodrine, obli- 
gent tout  •  bon  Catholique  Romain  à 
l'abjurer.  Mais  non:  c'eillà  précifémenc 
le  piège,  dont  l'Auteur  veut  nous  garan- 
tir. Ces  Evêques ,  ces  Pères  alFemblez 
dans  un  Concile,  &  tous  leurs  adhérans,/ 
font  aujourd'hui  des  Anges  de  ténèbres 
transformez,  en  Anges  de  lumière  ,  &  s'ils 

connoif* 

*  Pag.  16. 
^    I  Pag.  z.     " 


Crémière  Partie.  131 

connoilTent  la  vérité ,  ils  ia  retiennent  dans 
l^injufiice. 

„  *  Ce  n'cft  pas  par  la  bouche  desPonti- 
,,  fes,  j'emprunte  encore  les  termes  de  l'Au- 
„  teur,  ce  n'ed  pas  par  la  bouche  des  Pon- 
„  tifes,même  parlans  ex  Cathedra ,  quel'E- 
„  glife  Romaine  prononce  fesdécifions  in- 
„  faillibles,  t  L'EgUlp  Gallicane  fait  contre 
5,  V Ex-Cathcdra  des  Ultramontains  des 
,,  objedions  défolantes.  Toutes  les  hy- 
,,  pothèfes  fur  l'infaillibilité  du  Pape  n'a- 
„  boutiiîent  qu'à  footenir  qu'il  eil  infail- 
„  lible  ,  lorsqu'il  ne  fe  trompe  pas:  fa 
„  faillibilité  a  été  décidée  par  les  Conci- 
„  les  de  Confiance  &  de  Bàle.  Et  quant 
„  au  St.  Père  régnant  aujourd'hui ,  déjà  fi 
„  connu  par  les  affaires  de  la  Chine,  fa 
„  Bulle  fera  la  flétriifure  éternelle  defon 
„  Pontificat,  &*ne  fervira  dans  la  Poilé- 
„  rite  qu'à  faire  reconnoître  à  l'Eglife, 
„  qu'il  ne  fauroit  peut-être  lui  arriver  un 
5,  plus  grand  mal,  qu'un  Pape  gouverné 
„  par  les  Jéfuites.  [  Depuis  le  Problê- 
,,  me,  qui  entama  la  Bulle,  jufqu'à  la  Con- 
„  ilitution  qui  vient  de  la  terminer ,  tout 
„  parle  contre  elle  :  L'efprit  de  brouille- 
„  rie  l'a  fufcitée  ;  l'ignorance  l'a  appuiée  ; 

les 

*  Png.  67.  117. 

t  P^g-  1- 

X  Pag.  68. 

\  Pag.  314.  _ 


x^z  UEtat  du  Chriflïanifme  en  France, 

„  les  pa (Fions  l'ont  pourfuivie  ;  l'impoflure 
„  l'a  conduire;  le  violemcnt  des  loix  l'a 
„  conibmmée;  l'aurorité  s'en  eft  faifie; 
5,  la  flweur  en  a  décidé  ;  les  Parties  en 
„  ont  été  les  Juges  \^  la  plus  julie  défen- 
„  fe  a  été  refuiee.  *  A  peine  a-t-elle  été 
„  répandue  parmi  nous  ,  qu'elle  a  été 
„  l'horreur  ^  la  conlternation  des  gens 
,,  de  bien  ;  le  mépris  des  perfonnes  fa- 
„  ges  &  éclairées  ;  la  raillerie  des  Liber- 
5,  tins  &  des  ennemis  de  TEgliie  ;  l'in- 
„  quiétude  des  Politiques;  l'enibaras  de 
5,  fes  Défenfeurs ,  &  la  confufion  de  Ton 
5,  Auteur.  L'Eglife  n'a  point  changé.  Ce 
5,  que  la  Conlb'tution  étoit  pour  elle,  Tell 
5,  encore,  &  lefera  jufqu'àla  fin  des  fiè- 
5,  clés.  Jufqu'à  la  fin  des  fiècles  elle  afi^i- 
5,  géra  tous  ceux  qui  s'intérelîënt  vérita- 
„  blement  à  l'honneur  de  l'Ëgliie  &  du 
„  St  Siège. 

„  Ce  n'etl  pas  non  plus  par  le  mîniltè- 
,,  re  des  Conciles  que  l'Ëgliie  rend  témoi- 
,5  gnage  à  la  vérité:  au  contraire  c'eit  au 
5,  témoignage  de  l'Eglife  que  les  pluscélè- 
„  bres  Controverfiile?  ont  toujours  rappel- 
„  lé  la  célèbre  queilion  touchant  l'authen- 
5,  ticité  des  Conciles  Oecuméniques  ,  & 
„  c'eil  là  qu'il  faut  la  réduire  en  eftèt.t  Eli- 

W 

*  Pag.  67. 

t  Pag,  156.  157. 


Trémière  Partie.  133 

„  il  un  feul  Théologien,  qui  n'ait  toujours 
„  fuppofé  la  liberté  comme  la  condition 
„  la  plus  nécefîaired'un  Concile Oecume- 
„  nique?  Et  cette  condition  conflamment 
„  fuppofée,  &  toujours  regardée  com- 
'„  me  la  principale  &  la  plus  néceifaire 
„  de  toutes,  ne  dit-elle  pas  que  fuppofé 
„  le  cas  d'épreuve  on  ne  répond  de  rien; 
„  -  -  -  que  la  tentation  peut  entrainer, 
„  même  dans  un  Concile,  le  plus  grand 
„  nombre  des  Palleurs. 

„  Ce  n'eit  pas  non  plus  par  le  plus 
„  grand  nombre  d'Evêques  ,que  l'Eglife 
„  prononce  fes  décidons  infaillibles;  *car 
„  Il  la  tentation  peut  entrainer  le  plus 
„  grand  nombre  des  Pafteurs, même  dans 
„  un  Concile ,  où  les  Evêques  ont  fans 
„  doute  beaucoup  plus  de  force;  n'eit-il 
„  pas  encore  plus  naturel,  qu'elle  entrai- 
„  ne  ces  mêmes  Palleurs  feparez ,  &  dès 
„  là  même  dautant  plus  difpofcz  à  fe 
„  rendre,  que  l'incertitude  de  leurs  Col- 
„  lègues  efl  toute  feule  une  tentation  des 
„  plus  violentes? 

„  L'Auteur  appelle  l'exftérience  au  fe-  ' 
„  ct)urs  du  raifonnement  ;  il  rapporte  en 
„  abrégé  ce  qui    fe  palla  dans  les  Con- 
„  ciles    de  Seleucie  ,  de  Rimini ,   &  de 
.,  Conilantinople,   &  il  cite  ces  paroles 

de 

*  Ibid. 


^34  L'Etat  duChriftîaîtifine  en  France, 

,,  de  St.  Grégoire  de  NaYianze  ;  „  *  Cet- 
,,  te  ville  Impériale,  difoit  ce  Saint,  a  vd 
„  la  confommation  de  l'iniquité  com- 
„  mencée  dans  les  Conciles  de  Rimini  & 
„  deSeleucie;  villes  infortunées ,  quicé- 
„  lèbres  autrefois  ont  perdu  tout  leur  é- 
5,  clat  par  les  chofes  honteufes ,  qui  s'y 
„  font  pafTées.  C'eft  là  qu'on  a  vu  re- 
5,  nouveller  l'image  de  laconfufion  de  Ba- 
„  bel,  ou  plutôt  de  la  perfidie  de  Caï- 
„  phe,  (^  du  Confeil  Judaïque  qui  con- 
„  damna  Jéfus  Chriil.  Après  avoir  pro- 
,,  fcrit  l'ancienne  DoiTrine,  on  y  ouvrit 
„  les  portes  \  l'impiété  par  Tambiguité 
„  des  termes  qu'on  y  adopta.     Les  P  a- 

„    STEURS     DEVINRENT      ALORS      I N- 

„  SENSEZ,  jufques  à  ravager  la  vigne 
5,  chérie  &  l'héritage- du  Seigneur,  juf- 
„  qu'à  couvrir  d'opprobre  &  deconfulion 
,,  cette  Eglife,  qu'un  Dieu  a  confacrée 
„  par  fes  fueurs  &  par  fon  fang.  §^fon 
„  710US  dtfe  après  cela,  ajoute  notre  Au- 
„  teur,  que  le  grand  nombre  des  F afieur s 
5,  eft  la  voix  cou ftante  de  r  Eglife ,  ÏS  cet- 
,,  te  chaire  refpeèlable,  contre  laquelle  on 
3,  ne  s'' éleva  jamais  fans  crime  :  ce  font 
5,  encore  les  termes  de  l'Ouvrage,  que 
„  j'ai  cité. 

Comment  pourrons-nous  donc  connoî- 

tre 

*  Pag.  loj. 


'première  Partie.  2,35' 

tre  l'Eglife  ?   Par  quel  Organe  prononce- 
t-elle  fes  décilions  infaillibles  ?  Ici  l'Au- 
teur craint  qu'on  ne  lui    falTe   l'injudi- 
ce  de  le  prendre  pour  Proteflant  ;    &  fa 
crainte   eil   fort  naturelle.     Il   eil  aiïez 
naturel  qu'un  homme,  quinepeut  favoir, 
ni  par  les  décifions  du  Pontife  de  l'Egli- 
fe Romaine,  ni  par  celles  de  fes  Conci- 
les, ni  par  celles  du  plus  grand  nombre 
de  fes  Evêques,  quelles  font  les  véritez 
révélées ,  croie  avec  les  Proteflans ,  qu'el- 
le n'eft  point  infaillible.     Il  eil:  aflez  na- 
turel qu'un  tel  homme  les  cherche  dans 
leur  fource  ;  je  veux  dire  dans  la  Parole 
même  de  Dieu  ;  qu'il  falFe  de  cette  Parole 
feule  f\  règle,  ion  guide,  fon  juge  infaillible. 
Mais  non'* Veuille  le  T>ieu  des  fniféricor- 
des,  s'écrie  l'Auteur,  après  avoir  cité  un 
paljage  de  St.  Paul ,  dans  lequel  cet  A- 
pôtre  dit  aux  Corinthiens  ,   qu'ils  font  f 
manifeftement  la  Lettre  àeChrifl  cdnimede 
tous  les  hommes ,  veuille  le  T^ieu  des  mi- 
féricordes  ouvrir  les  yeux  de  nos  Frères 
errans  à  ces  paroles  de  V  Apôtre',  elles  fou- 
droient le  -principe  captai  de  leur  fcbifîne^ 
^  s  ils  les  avoient  entendues  ^  ils  naur oient 
eu  garde  d'appeller ,  comme  ils  ont  fait ,  du 
témoignage  de  l'Eglife  Catholique  à  l'auto- 
rité 


*  Pag.  79. 

t  II. Cor.  III.  2.. 


^  3  <^  L'Etat  du  Chriftiantfme  en  France^ 

rite  feule  de  h  Parole  écrite  ;  d^un  témoi- 
gnage ,  qui  efl  pour  ainfl  dire  une  Lettre  vi- 
vante ,  ^  qui  s'explique  elle-même  ,  à  une 
Lettre  morte ,  qui  ne  peut  s'expliquer.  Ne 
faifons  point  de  reproche  à  l'Auteur  fur  la 
citation  du  paiTage  de  St.  Paul;  elle  nous 
a  beaucoup  étonnez,  &  nous  ne  fommes 
point  accoutumez  à  entendre  citer  l'E- 
criture fainte  de  cette  manière.  Les  En- 
nemis de  St.  Paul  l'accufoient  d'altérer  la 
Doctrine  de  Jéfus  Chriil  :  l'Apôtre  de- 
mande aux  Corinthiens,  fi  cette  accufation 
a  pli  faire  impreiîion  fur  leur  efprit  :  (i 
elle  les  a  prévenus  contre  lui  :  s'il  eft  né- 
ceffaire  qu'il  entreprenne  fon  Apologie  , 
&  qu'il  follicite  des  Lettres  de  recom- 
mandation auprès  d'eux  :  Après  avoir 
formé  ce  foupçon ,  il  le  repouiFe  :  il  leur 
dit, que  les  converfions,que  Dieu  a  opé- 
rées dans  leur  Eglife  par  fon  minidère  , 
font  la  meilleure  Lettre  de  recomman- 
dation qu'il  puilFe  avoir:  *  Commençons- 
nous  de  nouveau  à  nous  recommander  nous- 
?némes?  Oîi  avons -nous  bejoin  de  Lettre  de 
recommandation  auprès  de  vous . . .  vous  êtes 
vous-mêmes  notre  Lettre  écrite  dans  nos 
cœurs  ,  ^  comtue  de  tous  les  hommps  :  vous 
êtes  la  Lettre ,  que  Chrift  lui-même  a 
écrite  par  notre  minifîère ,   non  avec   de 

reii- 

*  II.  Cor.  III.  I,  z.  3. 


Crémière  Tartie.        '      237 

P encre  ,  mais  avec  rEJprit  du  Dieu  vU 
vant  ;  non  fur  àes  tables  de  pierre  ,  mais 
fur  des  tables  de  chair.  Quoi  !  ces  paroles 
foudroient  le  principe  capital  du  prétendu 
fchifme  des  ^Proteftans  ?  Elles  prouvent 
qu'on  ne  doit  pas  appeller  du  témoignage 
de  l'Eglife  à  celui  de  la  Parole  de  Dieu  ? 

Revenons  à  notre  fujet  ;  à  quoi  donc 
pourrons- nous  connoître  la  véritable  E- 
glife  :  puis  qu'elle  peut  être  trahie  par  le 
Pape ,  par  les  Conciles  ,  par  le  plus 
grand  nombre  d'Evêques  ?  A  fon  petit 
nombre,  à  fon  oppreiïion, répond  notre 
Auteur,  i.  A  fon  petit  nombre.  *  Suppo- 
fé  le  cas  de  partage ,  dit-il ,  ^  le  défaut 
de  liberté  ^  le  petit  nombre  par  lui-même .,  à 
moins  d'un  miracle^  eft  le  fîgve  naturel  ^ 
vi/Ible  de  la  chaire.  11.  A  fon  oppreflion. 
t  'Vopprelfion  lui  rend  avec  ufnre  les  fïgnes 
de  fidélité.,  qu'elle  perd  du  côté  de  la  multitu- 
de. Et  par  quel  Organe  cette  Eglifc  con- 
nue à  ces  lignes  prononce-t-elle  fes  déd- 
iions? :j:  C'eitpar  un  cri  public  ;  c'eftpar 
l'aveu.,  ou  par  le  desaveu  des  fidèles,  qui 
la  compofent  ;  c'ell  par  Vimprejjion  de  nou- 
veauté.,  ou  de  conformité  avec  P  ancienne 
DoBrine  de  foi ,  qu^on  leur  propofe. 

Voilà  les  Principes ,  dont  l'ingénieux 
Auteur,  que  j'ai  cité,  fe  fert  contre  les 

Dé- 

*  Pag.  141. 

t  Pag.  95.  ç)(>.  8cc. 


X38  L'Etat  du  Chriftïanifhte  en  France ^ 

Défenfeurs  de  h  Bulle  'Vnigenïtus.  Je 
ne  prendrai  de  part  à  cette  difpute  qu'au- 
tant que  mon  lujet  le  demande.  Il  me 
femble  que  quelques  plaintes ,  que  nos  E- 
gliies  aient  lieude former  contre  les  Janfe- 
niftes ,  ce  n'eft  pas  le  temps  de  les  atta- 
quer ;  on  ne  fauroit  le  faire  dans  cette 
conjondure  fans  violer  en  quelque  forte 
ce  qu'on  doit  aux  opprimez.  Les  Etats 
Protellans  le  félicitent  de  pouvoir  donner 
à  ceux  dont  nous  parlons  une  protection, 
que  leur  refufe  cette  même  Eglife  ,  à  la- 
quelle ils  ont  voulu  nous  réunir  ;  &  nous 
trouvons  des  délices  à  ne  leur  témoigner 
notre  reifentiment ,  de  ce  qu'ils  fe  font 
joints  tant  de  fois  à  nos  Perfecuteurs  , 
qu'en  les  mettant  à  couvert  des  coups , 
dont  ils  veulent  les  fraper. 

Il  fuffira  de  faire  voir  ici  ,  que  quand 
même  les  Particuliers  auroient  pour  l'E- 
glife  la  déférence  aveugle ,  que  notre  Au- 
teur en  demande,  ils  trouveroient  dans 
la  voie  de  la  foumiffion  plus  de  peines  que 
dans  celle  de  l'Examen.  On  a  prouvé  de- 
puis long-temps  aux  Janfeniiles,  que  cette 
difficulté  fe  rencontroit  dans  leur  Syllême 
contre  la  Religion  Proteftante  :  qu'ils  prefr 
foient  eux-mêmes  la  nécelîité  de  l'Examen, 
dès  qu'on  vouloit  exiger  d'eux  la  foumif- 
fion, qu'ils  veulent  eux-mêmes  exiger  de 
nous.  Jamais  caufe  ne  fut  mieux  attaquée 

que 


Œ^rémïère  !P  art  te.  2  3  q 

que  la  nôtre  Ta  été  par  Mr.  Nicole.  Jamais 
caufe  n'a  été  mieux  défendue  que  la  nô- 
tre l'a  été  par  Mr.  Pajon.  *  Le  Livre  de 
TAggreiFeur  elt  excellent  dans  fon  genre  ; 
t  celui  du  Défenfeur  l'elt  dans  le  fien  ;  ce 
n'a  pu  être  que  la  Vérité,  qui  a  fait 
triompher  le  dernier.  Je  me  borne  à  l'Ou- 
vrage que  j'ai  cité. 

I.  Son  Syllême  a  toutes  les  difficultez 
générales,  que  nous  avons  trouvées  dans 
la  voie  de  la  foumiiîîon.  Il  nous  engage  à 
l'Examen  dans  le  temps  qu'il  fuppofe  que 
nous  en  fommes  incapables.  Je  ne  fau- 
rois  avoir  pour  l'Eglife  la  foumiflion, 
que  demande  notre  Auteur  ,  à  moins  que 
de  bonnes  raifons  ne  me  perfuadent,  qu'il 
y  a  une  Eglife  infaillible.  Je'  ne  faurois 
croire  qi^'il  y  a  une  Eglife  infaillible .  à 
moins  que  je  n'admette  une  Révélation , 
&  que  je  ne  fois  capable  de  fentir  la 
force  des  preuves,  qui  en  établiflënt  la  vé- 
rité ;  &  je  ne  faurois  tirer  de  la  Révéla- 
tion aucune  confequence  pour  finfaillibi- 
lité  de  l'Eglife,  à  moins  que  je  n'entende 
le  fens  des  paiîages,  dans  lelquels  elle  é- 
tablit  ce  dogme. 

II.  Non 

*  Préjugez  contre  les  Calviniftes. 

t  Examen  des  préjugez, SccVoiGi  aufli  fur  ce  fujet  le 
Livre  du  Doéteur  Scherloc ,  intitulé  Préfervatif  contre  le  Pa- 
pilme,  chez  Jean  Neauhnc  à  la  Haye,  traduit  par  un  Au- 
teur anonyme,  &  non  par  ^Jr.  de  Joncourt,  comme  je 
l'a  vois  crû. 


24^  L'Etat  du  Chriftïan'tfme  en  France ^ 

II.  Non  feulement  ce  Syftême  a  les  dif- 
jficultez  générales  du  dogme  de  la  foumif- 
fion  ;  il  en  a  même  qui  lui  font  particu- 
lières-. L'idée ,  que  notre  Auteur  donne 
de  l'Eglife,  eft  différente  de  celle  que 
s'en  forment  d'autres  Janfenilles.  Les  Par-" 
ticuliers  font  appeliez  par  fes  principes 
non  feulement  à  prendre  parti  entre  les 
Partifans  de  la  Bulle  &  ceux  qui  la  rejet- 
tent; mais  même  entre  l'es  diftérens  Syf- 
têmes  de  ceux  qui  la  rejettent.  *  Je  prie 
mon  Leéieur  de  conférer  mon  Auteur 
avec  ceux  que  j'ai  citez  au  bas  des  pages. 

HT.  Les  caractères  ,  auxquels  il  veut 
que  nous  reconnoiiïions  la  véritable  Egli- 
fe,  font  équivoques;  En  cas  de  partage  ^ 
dit-il,  Coppreljion  rend  avec  11  fur  e  à  .l' L- 
q^lïfe  ce  qu'elle  perd  du  côté  de  la  multitu- 
de Ce  principe  feroit  inconteilable  ,  je 
l'avoue,  Il  la  véritable  Eglife  n'avoit  ja- 
mais emprunté  les  armes  des  Commu- 
nions Antichrétiennes  pour  maintenir  fes 
conquêtes,  ou  pour  les  étendre:  fi  les 
Difciples  de  Jéfus  Chriilavoient  toujours 
fuivi  les  leçons  de  fupport,  de  tolérance, 

de 


'  T 


*  Conférez  les  paffoges  que  j'ai  alléguez  ci-defTus ,  pris 
du  Livre,  intitulé  le  témQignage  de  la  vérité  ,  avec  le  Syflcme 
deTOuvrage,  que  j'ai  cité, intitulé  dn  RenvorfcmeiJt des  li~ 
bertez  de  lEglife  Gallicane  dans  Vajfaire  de  la  Conftitution 
VnKenitiis ,  tom.  r.  pag.  350.  &  ce  qu'il  dit  fur  le  Livre 
de  l'unité  de  l'Eglife  par  Mr.  Nicole. 


Tr^mière  partie.  241, 

ide  charité^,  qu'ils  ont  reçues  de  leur  Maî- 
tre: mais  combien  de  fois  leur  ett-il  ar-; 
rivé  de  les  oublier  ?  Combien  de  fois  les 
Orthodoxes,  après  avoir  gémi  fous  le 
joug  de  la  perlecution,  ont-ils  pris  eux- 
mêmes  pour  rnodèles  leurs  Perfecu- 
teurs? 

jv.  Le  Syftême  4^  notre  Auteur  fur 
l'infaillibilité  de  l'Eglife  ell  abitrait  ;  bien 
loin  que  des  Particuliers  idiots  puiffent  le 
iuivre  avec  facilité ,  ils  auront  beaucoup 
de  peine  à  l'entendre.  Jugez-en  par  ,cè 
long  paiïage,  que  je  luis  obligé  de  citer: 
^,  *  L'infaillibilité  divine  des  promeiles, 
_5,  dit-il ,  ne  peut  être  pp.poiee  à  l'infail- 
I,,  libilité  humaine,  qui  doit  être  com- 
p  mune  entre  l'Eglife  &  les  autres  Socié- 
5,  te.z  du  monde  :  celle-ci  prête  le  fond , 
5,  l'autre  la  fovnie  ;  l'une  edje  terme  St 
^y  la  fin  de  l'analyCe  ,  J'autre  eft.le  .moien 
^,  qui  m'y  conduit.  .L'Eglife  a  les  deux, 
5,  parcequ'elle  ell  à  la  fois  humaine  & 
„  divine:  L'une  eil  le  (igné  extérieur  de 
,,  l'autre,  ^t  dans  toutes  les  conjonc- 
„  tures,  où  fur  l'évidence  naturelle  je  né 
.5,  conclurrois  qu'une  infaillibilité  humai- 
.„  ne  dans  toute  autre  Société,  j'apper- 
„  çois  dans  la  nation  desEnfans  de  -Dieu 
.,,  celle- ci  d'abord,  mais  en  mêjpe  temps 

*  Pag.  .14?.  ^*-C, 

7om.  /.  ,Q 


24^"  L'Etat  du  Cbrtjlmûfme  en  France^ 

,VTinfaillibilité  divine,  cjui'la  fmtJ'Àinft 
„  Dieu  me  conduit  tout  enfemble  par  lé 
j', .  bon  fens  &  par  la  foi. 
".„  Ce  principe  fi  fimple,  continue  notre 
jV  Auteur ,  n'ed  pas  aiîez  connu  :    de-là 
5,  double    mépriie.     Quelques    Théolo» 
3,  giens  frapez  de  f infaillibilité  humaine, 
fondée  fur  l'évidence ,  réduifeht  à  rien 
rinfaillibilité  divine  fondée  fur  les  pro* 
melTes.    D'autres  frapez  de  l'infaillibi- 
lité divine,  îie  veulent  jarnais  entendre 
parler  de  l'infaillibilité  humaine,  (??^ s'ils 
ne  trouvent  la  première  par-tout ,  ils 
croient  que  tout  eil  perdu.  M.Holden, 
habile  Théologien  d'ailleurs ,    donne 
un  peu  dans  le  premier  excès  :  M.  de 
Cambray  donne,  à  plein  dans  le  fécond, 
3,  &  fi  dans  l'analyfe  de  fa  foi  Dieu  ne  lui 
y  garantit  à  chaque  pas  unfe  infaillibilité 
5^;furnaturelle,  il  ne  croit  rien.   Il  faudri^ 
5,' 'donc  par  une  cortféquence  nëceilaire  ,' 
;,,  que  l'ébranlement  de  mon  tympan  foit 
,]  lurnaturellcment  infaillible:  caria  cer- 
^^/^"  titude  ,  que  j'ai  d'avoir  bien  entendâ 
5,  rnon  Catechilme ,  entre  affûrément  dans 
,,  l'analyfe  de  ma  foi ,  fiâes  ex  aud'ttu.  Ef» 
^ai  fet  naturel  d'une  imaginïition  dominan- 
',.;',te.    La  Nature  ne  fauroit  contenter 
',3j:cles  gens  de  cecaraéîère;   il  leur  faut 
,',  de  l'extraordinaire  &  du  Roman  par- 
5,  tout:  Du  Roman  dans  la  Théologie; 

du 


%\ 

V 

V. 

5) 

r 

5î 


,Trémîère  Partie.  243. 

^t  du  Roman  dans  la  fpiritualité  ;  du  Ro- 
5,  man  dans  la  Politique.  Et  l'Eglife  pour, 
y,  eux  ne  feroic  infaillible  fur  rien ,  fi  elle 
5,  ne  l  etoit  fur  tout  ;  comme  ils  ne  croi- 
3,  roient  point  aimer  Dieu  ,  fi  pour  fon 
5,  amour  ils  ne  confentoient  à  le  perdre. 
„  Les  Théologiens,  qui  donnent  dans 
5i,  l'un  ou  dans  l'autre  de  ces  excès,  font 
„  précifément  =,  par  rapport  à  FÉglife, 
„  ce  qu'étoient ,  par  rapport  à  Jèfus 
5,  Chriit  ,  ces  anciens  Hérétiques ,  qui 
s,  ne  vouloient  admettre  en  lui  qu'une 
3,  intelligence  toute  humaine ,  ou  toute 
„  divine:  leur  erreur  cft  vifible  ;  en  J. 
3,  Chrifl  chaque  nature  avoit  fes  proprié*^ 
5,  tez ,  mais  les  deux  appartenoient  à  une 
y,  feule  &  même  perfonne;  il  n'étoitpas 
5,  uniquement  homme,  iln'étoit  pas  uni- 
^,  quement  Dieu  ;  mais  il  étoit  l'un  & 
a,  l'autre  ;  amfi  ^FEglife  n'efl;  pas  une  So- 
„  ciété  purement  humaine,  niuneSocîé- 
5,  té  purement  divine  ;  mais  elle  eli  hu- 
„  maine  &  divine,  une  feule  &  même So- 
5,  cié,:é  pourtant  ;  aiant  indivifiblement 
y,  les  propriétez  des  deux.  Ce  font  les 
paroles  de  notre  Auteur  ;  je  ne  dis 
pas  qu'elles  foient  inintelligibles  ,  mais 
qu'elles  font  difficiles  à  entendre. 

V.  L'idée,  que  notre  Auteur  donne  de 
J'Eglife ,  eft  une  démonilratien  ,  qu'on 
^ne  fauroit  connoïtre  ce  qu  elk  témoigne, 

Q  2  fanii 


i44  ^^tat  dît  Qhrïjîianifme  en  France^ 

finis  entrer  dans  de  grandes  difcufTions. 
Cette  Eglife  peut  être  réduite  au  plus  petit 
nombre:  Papes ,  Conciles,  Conciles  même 
Univerfelâ  ,  pluralité  d'Evêques ,  &  par 
conféquent  cette  multitude  d'hommes , 
qu'une  autorité  fi  grande  a  accoutumé 
d'entrainer,  peuvent  de  concert  non  feu- 
lement l'abandonner ,  mais  même  la  per- 
fecuter.  Les  Protellans  conviennent  de 
ce  principe;  ils  en  ont  été  fouvent  les 
preuves  vivantes.  "Nous  aimons  d'enten- 
dre notre  Auteur  s'exprimant  avec  autant 
de  force  que  nos  pluszélez  Réformateurs, 
quand  il  entreprend  de  repouirer  les  ob- 
jections ,  que  cet  état  d'oppreflion ,  dans 
lequel  fe  trouvent  quelquefois  les  Enfans 
de  Dieu ,  pourroit  faire  naître  contre  leur, 
doctrine. 

Mais  comment  un  Particulier  idiot 
pourra -t -il  difcerner  la  véritable  Egli- 
le;  lorfque,  félon  les  ^xpi-effions  de  no- 
tre Auteur  ,  *  les  faux  Prophètes  s'é^ 
lèveront  en  foule ,  ï£  que  revêtus  de  toutes 
les  apparences  de  la  piété  ^  on  les  rjerrti: 
confirmer  par  leurs  ?niracles  le  menfonge,-, 
que  leur  bouche  aura  prononcé  ;  lorfque 
leurs  miracles  feront  fans  nombre  &  de 
toute  efpèccy  dans  le  Ciel  ^  fur  la  Terre  % 
lorfque  la  fedu^îion  fera  fl  générale  &  fi 

puif* 

■*  Pag.  13.  14.  ?cc. 


'Première  Partie.  245* 

^u'iffante ,  que  les  élus  mêmes  s'y  laijferont 
nller,  s  il  étoit  pojjible  %  lorlque  *  la  C07i- 
tagion  Je  répandra  non  feulement  far  une 
partie  ccnfdérable  de  l'Eglife-,  mais  fur 
presque  tout  le  corps  \  lors  o^une  affrew 
fi  nuit  fe  faijîra  de  tous  les  efprits.  Com- 
ment un  Particulier ,  incapable  d'entrer 
dans  la  difcufrion  des  dogmes  de  la  Paro- 
le de  Dieu,  pourra-t-il  démêler  l'Eglifec^ 
fon  témoignage  à  travers  les  ténèbres,  dont 
elle  fera  couverte?  Quels  feront  les  ap- 
puis de  fa  foi  dans  ces  fombres  conjonc- 
tures, s'il  efl  incapable  d'entendre  les  dé- 
cidons de  l'Ecriture  fainte? 

Enfin  je  n'ai  befoin  que  de  l'aveu  même 
de  notre  Auteur  pour  prouver  ,  que  la 
voie  de  la  foumillion  ,  expliquée  felori 
fes  hypothèfes ,  demande  de  plus  grands 
travaux  que  celle  de  l'examen.  Il  eil 
vrai  que  prévoiant  cette  difficulté  il  tra- 
vaille à  la  prévenir  :  car  dans  la  fedioa. 
XXXIX.  de  fon  Livre  il  fe  prévaut  contre  fes 
Adverfaires  d'une  règle ,  que  donne  Vin- 
cent de  Lerins  pour  le  temps  de  trouble 
&  de  violence  de  FEglife:  mais  en  ci- 
tant ce  paflage  il  n'en  prend  que  ce  qui 
Taccommode ,  &  il  laiifc  ce  qui  le  gène.* 
T)ans  le  temps  de  trouble^  dit  Vincent  de 
.Lerins ,  tout  fidèle  Difciple  de  Je  fus  Chrijî 

fi 

"•[  Pag.  i(5x. 


%j^6  U Etat' du  "tl^rîftïanîfnîeen  France, 

fe  p'éfervera  facilement  de  là  pefîe  de  la. 
nouveauté  ,  en  fe   tenant    mvioiahlement' 
à  1(1  foi  ,  qiiïl  avoir  reçue  de  je  s  P^res. 
Ces  paroles  accommodent  notre  Auteur 9, 
parcequ'elles   lui   paroilîent  favorables  à 
ion  Syftême  ,  dans  lequel  .il  réduit  tout 
Fexamen      à     écouter    le     témoignage 
3e  l'Eglife.     Maiis'    Vincent    de  LerinsL 
avoit  ajouté  ,,    qu'un  fidèle   Çonnoïtroic 
quelle  ell  cette  foi  de  fes  Pères  à  laquel- 
le il  doit  fe  tenir  ,    en  entrant  dans  la 
difcuflion   de  leurs  fentimens  :   Operam, 
dabit ,  ut  collatas  inter  fe  major iim  inter-- 
roget  confulatqiie  fententias.     Ces  derniè- 
res paroles  donnent  du  poids  aux  objec- 
tions des  Proteltans  contre  îe  dogme  de, 
la    foumilîion  :    elles   prouvent  ce  que, 
nous  foutenons ,  que  la  voie  la  plus  cour-^ 
te  &  la  plus  aifée  pour  connôître  les  vé- 
ritez  révélées ,  c'ell  de  les  chercher  dans 
k  Révélation  ;    auffi  l'Auteur  met-il  céj 
paflage  à  l'écart  :  Avouons  le  ^  dit-il ,  après' 
l'avoir  cité ,  la  rejfource  eft  inutile  (  c  efl- 
à'dire,  la  reiïburce  d'entrer  dans  la  dif-  | 
cufTion  des  fentimens  des  Anciens) /^r<?/î'' 
four  ce  efi  inutile  pour  la  plupart  des  hom- 
mes^ qui  n'^ont  certainement   ni  le  loijïr  ,- 
ni  peut-être  la  portée  d^efprit  nécejfairé. 
four  fout  enir  ce  travail  fl  long  &  fl  péni' 
bie.    Mais  notre  Auteur  ne  fe  feroit  pas 

ex- 


Première  T art  le.  i^j 

exprimé  de  cette  manière  ,  s'il  s'étoit 
fouvenu  que  quelqu'effort  qu'il  ait  fait 
pour  rendre  la  voie  de  lafoumiflionaifée, 
il  nous  fom*nit  lui-même  des  preuves  des 
difficultez  immenfes ,  qui  s'y  rencontrent? 
Malheur ,  dit-il ,  à  celui  qui  refufe  d'écouter 
VEglife  ;  mais  aujji  malheur  à  qui  s'y  mé^ 
j^rend:  *  Malheur  à  qui  7iéglige  d'obfer-r 
ver  fur  ceci  le  précepte  de  l' Apôtre  %  Exa^ 
^inez,  tout ,  retenez,  ce  qui  efi  bon.  Et  ailr 
leurs  ,  t  I-'^  Gouvernement  de  VEglifi 
m' efi  cofmu ,  ^  par  une  génération  tout  s 
fpirituelle  je  fai  inconteflablement  fur  iV- 
^vidence  des  faits  ^  que  de  père  en  fiLs\  les 
Magijtrats  publics  ,  qui  me  gouvernent 
aujourd'hui,  font  les  enfans  des  ApôtresM 
des  Prophètes.  Et  dans  un  autre  endroit;, 
:j:  Cherchez  la  chaire  qui  lie  périt  pQiti,t\;, 
■mais  cherchez  la  dans  la  ■  conftitution  fia- 
îurëlle  de  l'Eglife ,  dajts  les  Ecritures ^^ 
dans  les  'Pères ,  dans  les  événemens  de  nor 
tre  Hiftoire ,  &  dans  les  Théologiens  applir 
^uez  à  repoîiffer  les  ejfort s  des  Hérétique^,, 
En  un  mot ,  cherchez  la  dans  l^ analogie  ^ 
4afii.     ''^  ol  :!     V 

Cet  aveu  de  notre  Auteur  nous  difp,eri- 
.fe  de  travaillpr  à  Id  ramener  à- nos  prin- 

'T    .oiir^'f-f  / -.  ';■ 

T  Pag.  14.  &:g.  .  ^ 
'     \  Pag.  2^0.--^^"   w  . 

Q4 


I4B  VEtat  àuChrïfiianifmé  en  Franc t^ 

cip'es  par  unelongue  fuire de  raifonnemen'5* 
Il  ne  luffit  pas  même  félon  fes  hypotbè- 
fès  ,  dans  la  voie  de  la  foumiflion  , 
d'ouvrir  les  yeux  pour  cohnoître  FEglifc, 
à  laquelle  on  doit  fe  foumettre ,  &  les 
oreilles  ^  pour  entendre  ce  cri  pttblic,^  par 
lequel  elle  refîd  fon  témoignage.  Il  faut 
qu'un  Particulier,  qui  veut  fe  foumettre  à 

î'Eglife,ExAMINE   TOUTES   CHOSES;    il 

faut  qu'il  ait  l'évidence  de^  faits  ; 
c'elt -à-dire,  qu'il  remonte  defiècle  enfiè- 
cle  jufqu'à  ce  que  parvenu  à  celui  des  A- 
pôtfes ,  il  connoifFe  par  la  confrontation 
de  fa  dodtrine  avec  celle  de  ces  hommes 
facrez  ,  qu'il  n'admet  point  d'autres  dog- 
mes que  ceux  qu'ils  ont  tranfmis  à  l'E- 
glife.  Il  faut  qu'il  entre  dans  la  difcuf- 
fion  des  Ecritures,  desPEREs,  de 
t*HisToiRÉ:  il  faut  qu'il  cherche  la- 
NALOGiE  DE  LA  FOI.  Qu^'avions-nous 
entrepris  de  prouver,  Meffieurs  ?  Cela 
niême  que  votre  Auteur  avoue  avec  tant 
d'ingénuité,  &  qu'il  prefTe  avec  tant  de 
force. 

Qu'il  nous  foît  permis  de  le  dire  en  fi- 
tiifTant;  les  Protéflans  ne  peuvent  afTez 
s'étonner,  que  les  Catholiques  Romain?, 
qui  ont  l'Evangile  entre  les  mains,  veuil-  ^ 
lent  fe  foumettre  à  l'Eglife.  Peut-être' 
ont-ils  lieu  d'être  plus  furpris  encore  que 
des  Janfeniltes ,  qui  ne  veulerit  fe  fou- 

met- 


Crémière  Tdrt te,  249 

mettre  ni  aux  Papes,  ni  aux  Conciles,  ni 
aux  plus  grand  nombre  d'Evêques ,  puif- 
fent  malgré  ce  refus  plaider  pour  le  dog- 
me de  la  foumillion,  &  déclamer  Cor?- 
tre  les  Proteltans ,  qui.ne  veulent  d'autre 
règle  de  leur  foi  que  l'Ecriture  fainte.  Je 
fuis, 


MESSIEURS^ 


Vôtre,  &<*. 


Q  5  DIXIE* 


ij^é  L'Etat  -dû  Chrifiianïfme  en  France^ 

DIXIEME  LETTRE, 

^ânflnifîielle'  on-  àémk^re  une  nouvelle 
'  fiurce  de  dijjicuîte^  dans  le  S^ fi  âme.  ds 
^A  la  fourni ffionr^''^^'^U^  lo\  ^i;  i.  :^f>  '^ï^i^ 


E  S  S  I  E  U  R  S, 

Ce  n'eft  là  encore  qu^une  partie  désdif- 
ficulrez ,  qui  fe  trouvent  dans  le  Syltême 
de  la  foumiflîon. '  Nous  avons  dit,  s'il 
vous  en  fouvient,  Meffieurs ,  qu'on  ne 
fauroit  fe  fournettre  raifonnablement  aux 
décifions  de  TEglife,  fi  l'on  ne  fait  préci- 
fément,  i.  Dans  laquelle  de  fes  parties 
réfidè  Ijnfaiïlibilité.  i.  Quel  eil  le  fens  de 
fes  décifions.  Le  premier  Article  ell  une 
fource  féconde  de  difficultez  pour  des 
Particuliers,  qui  préfèrent  la  voie  de  la 
foumiflîon  à  celle  de  l'examen  :  nous  en 
avons  vu  les  preuves.  Le  fécond  les  jet- il 
te  dans  un  autre  abyme.  îl  nous  fufîit 
d'indiquer  ce  que  nous  ne  faurions  prou- 
ver en  détail  fims  aller  beaucoup  au-delà 
des  bornes,  que  nous  nous  fommes  pref-  | 
crites.  j 

'  :  lï  [Jf  fuppofe  qu'un  Particulier  prenne   I 
le  para  de  fe  fournettre   aux  décidons   I 
4es  Pontifes  :  leurs  Bulles  iont- elles  tou- 
jours 


Trémière  Partie.  ^St 

jours  claires?  Chacun  ne  les  explique-t-il' 
pas  comme  bon  lui  femble?  Je  n'en  veu^ 
pour  preuve  que  la  Bulle  Vmge^mus ,  qui 
fait  aujourd'hui  tant  de  bruit  dans  le  mon-' 
de ,  &  tant  de  ravages  au  milieu  de  vous. 
Les  Partifans  de  Monfieur  le  Cardinal  de 
Noailles  ne  doivent-ils   pas  reconnoitre' 
qu  elle  eil  très  obfeure ,   11  elle  a  le  fens 
que  cet  illuftre  Prélat  lui  donne  dans  ion 
Mandement,  eh  datte  dui.  Août  1720?; 
Cette  Bulle,  pour  laquelle  les  Jéfuites  té- 
moignent tant  de  zèle,  n'établit  rien  à. 
quoi  un  bon  Janfeniile  ne  piTilFe  foufcri- 
re.     Quand  elle  femble  condamner  léser. 
Propofitions  du  Père  Quefneî,  elle  ne  fait 
que  les  contirmer.    Dans  les  Conférences 
pacifiques^  qu'on  a  tenues  fur  cçfujet,  on 
a  vu  *  que  la  Bulk  n'avoit  produit  aucu- 
ne diverfité  cCavîs parmi  les  Evéques  Jur 
le  fonds  du  dogme ,  Ç^  fur  la  fubfîance  de 
la  foi.  Au  milieu  même  du  trouble  y  qu'el- 
le avoit  cnufé^  ^  dans  le  fort  de  la  tem- 
fête  ,    Morif  le   Cardinal  reconnoiflbit 
que  des  explications  concertées  entre  les 
'Prélats  du  Roiaume  fouvoient  appaifer 
l'orage ,  qu'elle  y  avoit  excité ,  ^  y  faire 
fitcceder  la  tranquiitté.    Ces  explications 
ont  été  approuvées  par  un  fi  grand  nom- 
-  bre  d'Evêques ,  qu'on  les  peut  regar- 
der 

\  Pag- 1' 


z$%  UEtat  du  Chrijîianijme  en  France  y; 

der  \  comme  V ouvrage  de  cette  portion  iU 
lufire  dit  Troupeau  de  'je (us  Chrift^  qui 
sefi  toujours  rendue  également  célèbre  par 
la  pureté  de  fa  doflriney  &  par  la  ferme^ 
té  de  fin  attachement  aufaint  Siège. 

Je  rapporterai  des  exemples  de  cqs 
explications  ;  voici  quelques  Propofitions 
du  Père  Quefnel  :  lxi.  Propofition  ,  La 
crainte  n'arrête  que  la  main  ,  &  le  cœur 
eft  livré  au  péché ,  tant  que  l'amour  delà 
jultice  ne  le  conduit  point,  lxii. Propofi- 
tion ,  Qui  ne  s'abilient  du  mal  que  par 
la  crainte  du  châtiment ,  le  commet  dans 
fon  cœur,  &  eit  déjà  coupable  devant 
Dieu.  Lxvi.  Propofition,  Qui  veut  s'ap- 
procher de  Dieu  ne  doit  ni  venir  à  lui 
avec  des  paillons  brutales,  ni  fe conduire 
par  un  inltinét  naturel  ,  ou  par  la  crain- 
te, comme  les  bêtes,  mais  par  la  foi  & 
par  l'amour ,  comme  les  enfans.  La  Bul- 
le condamne  ces  trois  Propolitions,  & 
femble  condamner  avec  elles  les  Auteurs 
làcrez,  &  tous  ceux  de  leurs  Interprè- 
tes ,  qui  ont  quelque  idée  de  la  Morale 
Chrétienne:  f  mais  félon  les  explications 
du  Mandement  la  Bulle  n'anathématife 
que  ceux  qui  difent ,  que  la  douleur  du 
péché  5  fondée,  fur  la  crainte  furna- 
'  •  .  tu^ 

■*Pzg.6. 
t  Pag.  -,9. 


Trémière  Partie,  îl5J 

lureîle  de  l'enfer ,  par  laquelle  nous  avons 
recours  à  la  miféricorde  de  Dieu ,  &  nous 
nous  abflenons  de  pécher,  eit  un  nou- 
veau péché  ;  ik.  que  cette  crainte  rend 
les  pécheurs  hypocrites  &  plus  coupa-- 
blés. 

Par  exemple  encore,  voici  d'autres 
Propofitions  du  Père  Quefnel  :  xci.  Pror 
pofition,  La  crainte  même  duneexcom» 
mumcation  injufle  ne  nous  doit  jamais 

empêcher  de  faire  notre  devoir 

On  ne  fort  jamais  de  l'Egliie,  lors  même 
qu'il  femble  qu'on  en  foit  retranché  parla 
méchanceté  des  hommes,  quand  on  eit 
iittaché  à  Dieu,  à  Jéfus  ,Chriit  &  à  l'E- 
.glife  même  par  la  charité,  xcii.  Pro- 
portion ,  Jéfus  guérit  quelquefois  les 
-blelllires ,  que  la  précipitation  des  pre- 
miers Fadeurs  fait  fans  fon  ordre,  il  ré- 
tablit ce  qu'ils  retranchent  par  un  zèlein- 
confideré.  xciir.  Propofition,  C'eii:  imi- 
ter St.  Paul  que  de  iouffrir  en  paix  l'ex- 
communication ,  6c  l'anathême  injulle, 
plutôt  que  de  trahir  la  vérité ,  loin  4e  fe 
lever  contre  l'autorité,  ou  de  rompre  l'u.. 
-nité.  La  Bulle  condamne  ces  trois  Pro- 
pofitions, &  femble  en  cela  condamner 
les  Auteurs  facrez,  &  tous  ceux  deleurs 
interprètes ,  qui  ont  quelque  idée  de  la 
Morale  Chrétienne  :  *  mais  félon  les  •eX'- 

pli- 


^5*4  L'Etat  du  Chrïjîianifme  en  France  ^ 

plicatiofïs  du  Mandement  la  Buiîe  n'ana- 
rhématife  que  ceux  qui  croient,  qu'il  eit 
permis  de  méprifer  l'autorité  des  Eve- 
ques,  fous  prétexte  qu'ils  en  abuienr  :  que 
dans  le  doute  fur  la  juilice  ou  fur  rinjuiti- 
ce  d'une  excommunication  ,  la  préfom* 
ption  n'efl  pas  pour  les  fupérieurs  :  qu'un 
Prêtre;  doit  continuer  fes  fondions ,  qui 
lui  ont  été  injuftement  interdites. 

Autres  Propolitions  du  Père  Quefneh 
Lxxiv.  Fropofition,  Il  eil  utile  &  nécef. 
faire  en  tout  temps,  en  tous  lieux  &  à 
toutes  fortes  de  perfonncs,  d  étudier  i'E-* 
criture,  &  d'en  connoîtrerefprit,  lapié- 
té  &  les  myilères.  lxxxii.  Propolitions 
Le  Dimanche,  qui  a  fuecedé  au  Sabat, 
doit  être  fanétifié  par  des  le£lures  de  pié- 
té ,  &  fur-tout  par  celles  des  faintes  E- 
critures  :  c'eil  le  lait  du  Chrétien ,  &  que 
Dieu  même,  qui  connoit  fon -œuvre ,  lui 
a  donné  ;  il  eil  dangereux  de  l'en  vouloir 
ièvrer.  lxxxv.  Propoiition ,  Interdire  k 
ledure  de  l'Ecriture,  t^. particulièrement 
de  l'Evangile,  aux  Chrétiens,  c'eil  inter- 
dire l'ufage  de  la  lumière  aux  enfans  de 
ia  lumière ,  &  leur  faire  fouffrir  une  ef- 
pèce  d'excommunication.  La  Bulle  con-  i 
damne  ces  Proportions ,  &  femble  encore 
en  cela  condamner  les  Auteurs  facrez , 
&  tous  ceux  de  leurs  Interprètes,  qui  ont 
quelque  idée  de  la  Morale  de  l'Evangi- 
le*   i 


Crémière  Partie^  .\  y; -v^  *  ^5^ 

le  :  *;  mais  félonies  explications  du  Man- 
dement, la  Bulle  n'anathématiie  que  ceux, 
qui  voudroient  s'infcrire  en  faux  contre 
ce  que  dit  St.  Irenée,  que  plufieurs  Peur 
pies  barbares ,  fans  favoir  ni  lire ,  niécrir 
re,  confervoient  le- dépôtde  la  foi  dans 
toute  fa  pureté  ;  elle  n'anathématife  que 
ceux  qui  nieroient,  qu'on  ne  peut  pas 
fanctifier  le  Dimanche  indépendemment 
de  la  ledure  de'  l'Ecriture  fâinte.  .  Elle 
n'anathématife  que  ceux  qui  foutiennent-, 
qu'on  n'a  pas  fait  lagement  de  prévenir 
l'abus,  que  l'on  pouvoit  faire  de  certaiV 
nés  Verfions  dangereufes  des  Livjres  la- 
CYQZ.  ^  .,.  :..-  .    .  ■.',;->;'_;':: V,    '  •  • 

II.  Je  fuppofë  qu'un  Particulier  prenne 
Je  parti  de  fe  foumettre  aux  Canons  des 
Conciles ,  trouvera-t-il  -moinS'  de  difiicuL- 
Xé,  que  celui  qui  fe  foumetaux.décifioriB 
des  Papes?  Ces  Canons  font -ils  toujoufô 
clairs  ?  Chacun  ne  les  expiique-t-il  pas  à 
fon  gré  ?  Qu'on  en  juge  par  les  Décrets 
du  Concile  de  Trente:  ils  ont  uneobfcu- 
rite  aftèdée  :  le  Pape,  qui  les  dida;, 
avoit  deux  vues  oppofées  ,  lune  de  ne 
•pas  réformer l'EgUfe;  l'autre  de  fatisfaire 
ceux  qui  vouloient  une  Réformation:  pou^r 
concilier  ces  deux  chofes  les  Pères  du 
Concile    s'exprimèrent    d'une    manière 

ara- 

*  Pag.  51: 


^^S  VEtat  duChrifiianïfine  en  France , 

ambiguë  ,  témoins,  parmi  plufieurs  Der 
crets ,  ceux  qui  concernent  le  dogme  de 
la  Juftification  :  témoin  cette  phralè ,  *  Le 
mérite  de  Jé/us  Chrift  nous  donne  de  méy 
riter:  témoin  cette  autre,  dont  l'Hiltor 
rien  ,  que  nous  avons  cité ,  dit  que  les 
Grammairiens  admiroient  l'artifice,  f  ne- 
que  homo  ipfe  lûh'tl omnino  agat.  Mais  de 
peur  que  les  Particuliers  ne  s'émancipaf- 
(ent  à  éclaircir  ces  ambiguitez  ,  le  Pape 
:|:Pie  IV.  deffendit,par  la  Bulle  Benedic- 
tus  T)eus ,  à  tous  les  Rvêques  fous  peine 
de  perdre  k  liberté  d'entrer  dans  Jcs  E- 
glifes ,  &  à  tous  les  autres  Eccleliaftiques 
fous  peine  d'excommunication,  de  faire  des 
Commentaires ,  des  Glofes ,  des  Notes ,  des 
Scholies  furies  Décrets  de  ce  Concile, 
d'entreprendre  de  les  interpréter  ,  de 
quelque  manière ,  par  quelque  autorité  , 
fous  quelque  prétexte  que  fe  put  être ,  le 
St.  Siège  fe  refervant  cette  autorité. 

III.  Je  fuppofe  enfin  qu'un  P-articulier 
prenne  le  parti  de  fe  foumettre  aux  déci- 
îions  des  Pères,  trouverat-il  moins  de 
difficukez  q-ue  s'il  fe  fouiriettoit  aux  Dé- 
crets des  Conciles,  ou  aux  Bulles  des  Pa- 
pes? Les  décidons  des  Pères  font-elles 

clai- 

*  Concil.  Trident,  SeflT.  m.  Can.  xxxir.  p.  55. 
t  Voi.  Frà  PaoloHift.du  Conc.  de  Tr.  liv.  ii.pag.  i:^, 
%  Vid.  BuUarium  fol.  vpp.apud  Baptift.  Fragof.  de  ob]i- 
gatione  S.  Pontifie.  Sert.  vin.  pag.  155. 


Trémière  Tartk.  257 

claires  ?  les  Théologiens  conviennent-ils 
du  fens  qu'ilfaut  leur  donner  ?  Un  favant 
homme  de  votre  Communion  prétend 
non  feulement  que  les  Pères  font  obfcurs, 
mais  qu'ils  ont  voulu  l'être  :  que  des  rai- 
fons  très  fages  les  avoient  obligez  de  gar- 
der, dans  leurs  Ecrits,  un  profond  filen- 
ce  fur  plufieurs  dogmes,  &  fur  plufieurs 
cérémonies  de  la  Religion  Chrétienne, 
du  moins  de  n'en  parler  que  d'une  maniè- 
re très  envelopée.  C'elt  D.  Emmanuel 
Schelftrate ,  qui  eil  l'Auteur  de  ce  Syftê- 
me,  &  qui  a  crû  rendre  de  grands  fer- 
vices  à  fa  Religion  en  le  publiant  :  il  l'a- 
voit  ébauché  en  1681.  dans  un  Livre  im- 
primé à  Anvers ,  &  intitulé ,  T)e  facro 
Antiocheno  Concilio^  pro  Arianorum  Con- 
cUïabulo  pajjîm  habito^  nunc  verb primùm 
ex  omnt  antiquïtate  &  au^oritate  fiia  re^ 
Jîituto.  CetOuvrage  fut  attaqué  dans  une, 
Difpute  publique  àWittemberg  en  1683. 
par  *  un  homme  très  verfé  dans  l'anti- 
quité Ecclefiaftique.  Schelflrate  ]  dou- 
ta pendant  quelque  temps ,  s'il  étoit  à  pro- 
pos qu'un  homme  comme  lui  répondit  à 

un 


*  Erneft  Tentzeîius. 

t  Diù  mecum  cogitavi  nn  rcrponderem  homini  fatis 
lirban  è  mecum  agénti  ,  an  verô  infiftendo  ,Cypiiani 
veftigiis,  viri  à  Religiônc  noftra  alieni  Scripta  contemne- 
rem,  &  cum  Doftore  Gentium  eosqui  foris  funt  non  eu- 
rarem ,  Praefat.  pa^.  i. 

Tom.  L  R 


\ 


15"  8  L'Etat  du  Chriftianifme  en  France^ 

un  Luthérien;  ou  s'il  ne  valoit  pas  mieux, 
à  l'exemple  de  St.  Cyprien  ,  méprifer  les 
Ecrits  d'un  Auteur  ,  dont  la  Religion  étoit 
différente  de  la  Tienne ,  &  à  Texemple  de 
St.  Paul  ne  pas  fe  foMcier  de  ceux  qui  font 
de  dehors.  Il  fe  détermina  pourtant  à  ré- 
pondre ;  en  quoi  il  auroit  pris  fans  doute 
le  bon  parti ,  s'il  avoit  eu  quelque  chofe 
de  bon  à  répliquer  :  car  les  raifons  ,  qui 
Favoient  fait  hefiter  ,étoient  des  moins  Ib- 
lides.  Le  mépris,  que  St.  Cyprien  eut 
pour  les  Livres  de  ceux  qui  n'étoient  pas 
de  fa  Religion,  ne  l'empêcha  pas  de  ré- 
pondre à  leurs  argumens,  &  d'écrire  des 
Traitez  entiers  contre  les  Juifs,  &  contre 
les  Paiens.  Et  quant  au  pafTage  de  *  St. 
Paul,  auquel  Schelllrate  fait  allufion  ,  il 
ne  fignifie  rien  moins  que  ce  que  cet  Au- 
teur lui  fait  fignifier ;  St. Paul  dit, qu'il  lui 
auroit  été  inutile  de  donner  aux  Paiens 
des  règles  touchant  leur  Difcipline  Ec- 
clefiaflique ,  non  qu'il  ne  fe  fouciât  pas. 
de  ce  qui  les  concernoit. 

Schelllrate  fait  fes  efforts  dans  fa  f  Répli- 
que pour  deffendre  fes  hypothèfes,touchant 
ce  qu'il  appelle  T)i/ci_plina  Arcaniy  la  Difii- 

^line 

*  0iu'ai-je  À  faire  de  juger  de  ceux  qui  font  ^le  dehors ,   i  •  I 
Cor.  V.   IX. 

t  Imprimée  à  Rome  en  1683.  fous  ce  tître,  de  Difci- 
plinà  Arcani  contra  Difputationem  Emefti  Tcntzelii ,  Dif- 
icrtatio  apologetica. 


Trémtère  Taf-tte,  15*9: 

fline  du  Secret.  Il  fonde  ce  qu'il  en  avoit  dit 
fur  un  fait ,  que  perfonne  ne  lui  contefte  ; 
c'eil  que  dans  les  premiers  fiècles  de  l'E-i 
glife,  les  Chrétiens  ne  permettoient  pas 
que  les  Catéchumènes,  non  plus  que  les 
Juifs,  &  que  les  Paiens,  affiftaflent  à  la 
participation  de  l'Euchariftie.  Un  Diacre 
leur  crioit,  lorfqu'on  alloit  participer  à  ce 
Sacrement  :  Ite ,  miffa  eji  ;  c'efl-à-dire,non, 
On  va  dire  la  Mejfe  ;  mais ,  Sortez ,  on 
vous  donne  congé.  *  Si  c'eit  bien  avant 
dans  le  fécond  Yiècle  ,  que  cette  coutu- 
me a  commencé ,  ou  dès  les  commence- 
mens  du  premier,  en  vertu  de  cet  ordre 
du  Sauveur,  ne  jetiez,  point  les  perles  de^- 
vant  les  pourceaux-^  c'eftce  qui  n'efl  pas 
queilion  de  rechercher  ici  :  mais  Schel- 
Itrate  prétend ,  que  la  Difciplinedu  Secret 
avoit  beaucoup  plus  d'étendue ,  qu'on  ne 
lui  en  attribue  ordinairement.  11  foutient, 
qu'elle  rouloit  non  feulement  fur  l'Eucha- 
riftie, mais  furies  dogmes  &  fur  les  au- 
tres cérémonies  de  la  Religion  Chrétien^ 
ne.  Cette  penfée  lui  fournit  une  fource 
féconde  de  réponfes  aux  objedions  des 
Proteftans  contre  l'Eglife  Romaine  :  nous 
croions  avoir  beaucoup  fait  contr'elle  , 
quand  nous  avons  prouvé,  qu'on  ne  trou- 
ve 

*  Vid,  Joh.  Clerici  Hiltor.  Ecckr.  &c.  an.  cx.pag.  531, 
an.  cxvui.  pag.  574. 


R 


I 


z6o  VEtat  duQhrïftianifme  en  France^ 

ve  dans  les  Ecrits  des  Pères,  non  plus 
que  dans  les  Auteurs  infpirez  ,  aucune 
trace  de  quelques-uns  de  fes  rites,  &  de 
fes  Syflêmes  Théologiques.  Schelllrate 
avoue  le  fait  ;  mais  il  s'infcrit  en  faux 
contre  les  conféquences,quenousen  tirons. 
*  Il  nous  accorde  ,  que  nous  fommes 
fondez,  quand  nous foutenons  ,  que  les 
Dofteurs  de  l'Eglife  primitive  n'ont  fait 
aucune  mention  des  cinq  Sacremens ,  que 
la  Communion  de  Rome  ajoute  à  ceux  qui 
ont  été  inllituez  par  J.  Chrill;  mais  pour- 
quoi ne  l'ont-ils  pas  fait?  C'eft  que  ces 
cinq  Sacremens  étoient  une  partie  de  la 
Di/cipline  du  Secret,  f  II  nous  accorde 
que  le  Concile  d'Eliberi  dreiïa  %  ce  Ca- 
non contre  les  images  ;  Nous  trouvons  à 
propos  qu'il  n'y  ait  aucune  peinture  dans 
les  Eglijès ,  de  peur  que  ce  que  l'on  fer  tre- 
ligieufcment  ,  Ç^  que  Von  adore  ^^  ne  fiit 
peint  fur  les  parois.  \  Baronius  croioit 

que 

*  Schelftrat.  de  Difcipliriti  Arcani,  &c.  cap.  vu.  pag. 
104.  Si  pervolvamus  omnia  Antiquiratis  monumenta  ,  fi 
perfcrutemur  cundla  antiquiffimorum  Patrum  Scripta ,  fi  Ai 
inveftigemus  ipfa  Synodorum  décréta  ,  nullum  Librum  ,  fi 
nullum  dccretum  rcperiri  ,  quod  ante  feptimura  fecu- 
lum  egerit  de  feptem  Sacf amentis ,  eorumque  ritus  cxpo- 
fuerit. 

I  Ibid.  pag.  izi. 

:|:  Canone  XXXVI.  Placuit  piduras  in  Ecdefîa  efle  non 
debere ,  ne  quod  colitur  &  adoratur  ,  in  parietibus  pin- 
gatur.  Voi.  Harduin  tom.  i.  Ann  513.  pag.  2.54.  1 

4.  Baron,  ad  Ann  57.  tom.  i    pag.  484.  Itaque  non  ni-      ! 
hil  fufpicor  in  hoc  Canone  impofturam.  ! 


Crémière  Partie.  261 

<que  ce  Canon  étoit  fuppofé.  *  Bellarmin 
voulok  qu'il  ne  concernât  que  les  images 
de  la  Trinité.  Schelflrate  l'attribue  à  la 
Difcipline  du  Secret,  f  Les  Pères  de  ce 
Concile  defFendirent  défaire  des  images 
dé  la  Trinité,  dit-il,  de  peur  qu'elles  ne 
fulTent  profanées  par  les  Ennemis  du 
Chriftianii'me ,  &  que  la  foi  des  Chrétiens, 
touchant  le  dogme  de  la  Trinité ,  ne  ren- 
dit leur  Religion  méprifable. 

X  II  réfute  de  la  même  manière  les  ar- 
gumens ,  que  les  Pères  nous  fournilTent 
contre  la  Tranfubttantiation ,  lorfqu'ils  ap- 
pellent /es  Symboles  de  l'Eucharillie ,  les 
types ,  les  antitypes ,  les  figues  ,  les  ima^ 
ges,  les  figures,  &c.  au  corps  de  Chrifl. 

Je  ne  fais  qu'expofer  le  Syllême  de 
ScheKtrate  ;  &  vous  le  rejettez  fans  doute 
comme  nous  :  mais  fmousfommes  très  éloi- 
gnez d'accorder  à  cet  Auteur,  que  les  Pè- 
res aient  été  obfcurs  àdellein,  nous  fou- 
tenons  pourtant  qu'ils  l'ont  été  ;  vous  ne 
fauriez  en  difconvenir,  Meflieurs;  vous, 
qui  nous  avez  fi  fouvent  allégué  ,  contre 
ce  que  nous  avançons  touchant  la  clarté 
de  l'Ecriture  fainte ,  la  diverfité  des  fen- 
timens,  dont  elle  a  été  l'occafion  ,  ^  la 
multitude  de  Commentaires  dellinez  à  en 

don- 

*  Bellarm.  tom.  i.  part.  i.  de  Imaginib.  lib.  ii.  cap.  8. 
pag.  osx. 

t  Schelftrate  ubi  fupra.  \  Ibid. 

R  3 


i6z  VEtat  du  Qhrijîimifme  en  France^ 

donner  l'intelligence  :  les  feuls  endroits  de 
îeurs  Ecrits ,  qui  concernent  le  Sacrement 
de  rEuchariftie ,  n'ont-ils  pas  fait  naitre 
des  conteftations ,  &  produit  des  volumes, 
à  la  difcuflîon  defquels  la  vie  d'un  hom- 
me fuffiroit  à  peine? 

Concluons  ;  la  voie  de  la  foumifîîon  eft 
non  feulement  fujette  aux  mêmes  difficul- 
tez  que  celle  de  l'examen  ;  mais  elle  en  a 
d'incomparablement  plus  grandes:  c'eft 
ce  dont  nous  avons  apporté  des  preuves; 
la  voie  de  l'examen  eft  le  feul  moien  qui 
vous  refte ,  pour  fortir  de  Tabime  de  pei- 
nes &  d'incertitudes,  dans  lequel  la  voie 
de  la  foumifîîon  vous  avoit  jettez.  C'eft 
ce  que  nous  allons  prouver.    Je  fuis, 


MESSIEURS, 


Votre,  &c. 


ON. 


Trémière  Partie.  2^3 

ONZIEME  LETTRE, 

Dans  laquelle  on  répond  d'une  manière  di' 
reBe  aux  difficultez  de  l'Examen» 


M 


ESSIEURS, 


Nous  n'avons  encore  répondu  à  vos 
objedions  contre  l'Examen  ,  que  par  k 
voie  de  la  retorfion  ,  nous  voudrions  à 
préfent  y  répondre  d'une  manière  direc- 
te. Que  nous  importe  ,  qu'elles  détrui- 
fent  vos  propres  principes ,  fi  elles  détrui- 
fent  auiïi  les  nôtres ,  &  fi  nous  fommes 
envelopez  dans  votre  ruine.  Que  nous 
importe  que  vous  loiez  vaincus  ,  li  le 
Déiite  demeure  vainqueur ,  &  s'il  efl  en- 
droit de  tenir  ce  langage  aux  témoins  de 
nos  controverfes  :  les  Catholiques  Ro- 
mains vous  prouvent ,  que  vous  êtes  in- 
capables de  l'examen,  auquel  vous  enga- 
gent les  principes  des  Proteftans  ;  les  Pro- 
teflans  vous  prouvent ,  que  vous  êtes  en- 
gagez à  cet  examen,  même  par  les  prin- 
cipes des  Catholiques  Romains.  Ils  ont 
raifon  les  uns  &  les  autres.  Il  ne 
vous  refte  plus  qu'un  parti  à  prendre  , 
c'efl  de  vivre  fans  Religion ,  puifque  vous 
ne  fauriez  connoitre  quelle  eit  la  vérita- 

R  4  ble. 


a  ^4  L^ Etat  du  Cbrijîianijhie  en  France^ 

ble.  Nous  le  reconnoijGTons ,  Meflieurs , 
la  grande  difficulté  contre  l'examen  de- 
meure encore  dans  toute  fa  force  :  com- 
ment un  Artiian  ,  un  efprit  borné,  pour- 
ra-t-îl  fe  promettre  de  parvenir  à  l'intel- 
ligence d'un  Livre ,  dont  il  n'entend  ni 
la  Langue ,  ni  le  dyle  ?  Comment  aura- 
il  le  front  de  préférer  fon  jugement  fur 
ce  fujet  à  celui  de  tant  de  Savans ,  de  tant 
de  Pontifes,  de  tant  de  Conciles  ?  Nous 
vous  conjurons ,  MefFieurs ,  de  n'être 
-pas  ingénieux  à  rendre  inutiles  les  efforts, 
■que  nous  allons  faire  pour  repouiler  cette 
difficulté  ,  &  pour  lever  les  fcrupules  , 
qu'elle  fait  naitre  dans  la  confcience 
des  foibles.  La  caufe ,  que  nous  allons 
plaider  ,  eit  la  caufe  du  Chritlianifme  : 
c'efl  la  vôtre  comme  la  nôtre  ,  &  vous 
avez  le  même  intérêt  que  nous  à  la  voir 
triompher.  Voici  quelques  Maximes , 
qui  peuvent  nous  conduire  à  ce  but. 

Première  Maxime.  Il  n'ell  pas  nécef- 
faire,  pour  entendre  un  Livre  ,  d  en  fa* 
voir  la  Langue  originale.  Il  y  a  des  dé- 
monftrations  morales  pour  ceux  même, 
qui  n'entendent  ni  Grec ,  ni  Hébreu ,  que 
les  principaux  endroits  de  l'Ecriture  8te. 
font  fidèlement  traduits.  Par  exemple  , 
il  y  a  des  démonflrations  m. orales ,  que 
la  tradudion  de  ces  paroles  du  Sauveur  , 
Ceci  eft  mon  Corp,  cil  fidèle  :   elles  ont 

donné 


Trémure  Tartie.  16^ 

donné  occafion  à  de  grands  débats  entre 
les  Cath.  Romains  Ck  les  Proteflans  ;  cepen- 
dant les  Catholiques  Rom.  &  les  Proteflans 
les  ont  traduites  de  la  même  manière.  Si 
elles  avoient  été  fufceptibles  d'une  autre 
tradudion  ;  fi  on  avoit  pu  les  traduire  , 
Ceci  e/t  la  figure  de  mon  Corps  ^  fans  dou- 
te les  Protelkns  s'en  feroient  prévalus  : 
il  n'eft  paspoffible  qu'ils  fefuifent  accor- 
dez avec  une  Communion  ennemie, pour 
leur  donner  une  lignitication,  qui  paroit 
lui  être  favorable.  On  peut  faire  le  même 
raifonnement  à  l'égard  de  plufieurs  pafTa- 
ges  de  l'Ecriture  :  il  y  en  a  bien  quelques- 
uns,  fur  la  verfion  dcfquels  on  difpute; 
mais  il  y  en  a  alfez  ,  qui  font  traduits  de 
la  même  manière  dans  toutes  les  Commu- 
nions ,  pour  former  le  corps  de  doctrine , 
dont  la  connoifTance  elt  nécelTaire  au  fa- 
lut.  Un  homme  ,  qui  n'entend  pas  le 
Grec  ,  a  des  démonltrations  morales, 
qu'Homère  a  raconté  l'hifloire  ou  la  fa- 
ble du  Siège  de  Troie.  Ce  genre  de  dé- 
monflration  eft  plus  fort  dans  les  matiè- 
res de  Religion,  que  dans  celles  d'un  au- 
tre ordre  ,  parce  que  les  divers  partis  , 
que  le  prétexte  de  .la  Religion  a  formez , 
ont  eu  plus  d'intérêt  à  altérer  le  fens  des 
Auteurs  facrez ,  qu'on  n'en  a  eu  à  altérer 
celui  des  Auteurs  profanes.  Le  raifonne- 
ment, que  nousfailons  à  l'égard  des  Ver- 

R  5  fiors 


^66  V Etat  du  Chriflianifine  en  France  ^ 

fions  de  l'Ecriture  fainte ,  nous  le  faifons 
^uffi  à  l'égard  de  fes  diverfes  leçons  ;  cha- 
cun peut  fans  peine  appliquer  à  celles-ci 
le  principe ,  que  nous  venons  d'appliquer 
aux  autres. 

,  Seconde  Maxime.  Il  faut  donner  au 
préjugé  de  la  multitude  fon  jufle  poids. 
On  a  outré  ce  préjugé  en  plufieurs  façons. 
Quand  on  reproche  à  un  homme  raifon- 
nable ,  qu'il  préfère  fon  jugement  particu- 
lier à  celui  de  la  multitude,  on  doit  ex- 
pliquer ce  qu'on  entend  par  la  multitu- 
de; j'avoue  que,  toutes  chofes  d'ailleurs 
égales,  une  dodrine,  qui  a  un  grand 
nombre  de  partifans ,  eft  plus  probable 
que  celle  qui  en  a  moins  :  mais  il  y  a  plu- 
fieurs circonilances ,  dans  lefquelles  l'ad- 
hérence de  dix  perfonnes  à  une  doéfri- 
ne  prouve  plus ,  que  ladhérence  de  mil- 
le. Ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable  dans 
cette  propofition ,  c'efl  qu'elle  eft  fondée 
fur  ce  qu'il  y  a  de  plus  raifonnable  dans 
l'objeftion  même ,  qu'on  fait  pour  la  ren- 
verlér.  Ouï,  il  y  a  des  circonftances , 
dans  lefquelles  une  doftrine  reçue  par  dix 
perfonnes  eft  plus  probable,  que  celle  qui 
eft  reçue  de  mille.  Pourquoi?  Parce 
qu'il  y  a  quelque  chofe  de  raifonnable 
dans  le  préjugé  de  la  multitude  ;  parce 
que,  toutes  chofes  égales,  une  dodrine, 
qui  a  un  grand  nombre  de  partifans ,  eft 

plusj 


Crémière  Partie.  1^7 

plus  probable  que  celle  qui  en  a  moins. 
Je  m'explique. 

Si  Ton  veut  que  le  préjugé  de  la  mul- 
titude foit  de  quelque  poids  en  faveur  d'u- 
ne doéirine,  il  faut  i.  retrancher  de  la 
multitude  tous  ceux  qui  n'ont  pas  exami- 
né cette  doftrine.  Ceux,  qui  ne  font  pas 
entrez  dans  cet  examen,  font  un  pur  néant 
par  rapport  au  poids  d'un  fufFrage  ;  une 
dodrine  reçue  par  dix  perfonnes,  qui 
l'ont  examinée,  elt  plus  probable  que  celle 
qui  efl  reçue  par  mille  perfonnes ,  qui  ne 
l'ont  pas  examinée;  les  mille  perfonnes 
font  un  néant  à  cet  égard-là.  La  doc- 
trine, qui  a  mille  perfonnes,  fi  elles  font 
de  cet  ordre ,  n'en  a  aucun ,  &  l'autre  en 
a  dix  ;  cette  dernière  a  donc  pour  elle  le 
préjugé  de  la  multitude. 

Si  l'on  veut  que  le  préjugé  de  la  mul- 
titude foit  de  quelque  poids  en  faveur 
d'une  do(îT:rine,  il  faut  i.  retrancher  de 
la  multitude  tous  ceux ,  qui  ne  reçoivent 
cette  doftrine  que  par  un  efprit  de  par- 
ti, &  par  des  motifs  d'intérêt.  Ceux, 
qui  ne  reçoivent  une  doctrine  que  par  un 
efprit  de  parti,  ^  par  des  motifs  d'inté- 
rêt, font  un  pur  néant  par  rapport  au 
poids  du  fufFrage  des  perfonnes ,  dont 
le  nombre  fait  préjugé.  Une  doftrine, 
que  dix  perfonnes  reçoivent  uniquement , 
parcequ  elles  croient  y  voir  des  caradères 

de 


î68  VEtat  du  Chriftiamfme  en  France^ 

de  vérité,  eft  plus  probable,  que  celle 
qui  eft  reçue  par  mille  perfonnes  ,quinela 
reçoivent  que  par  un  efprit  de  parti  &par 
des  motifs  d'intérêt.  La  dodrine,  qui 
n'a  que  mille  perfonnes,  fi elles  font  de  ce 
fécond  ordre,  n'en  a  proprement  aucun, 
l'autre  en  a  dix  ;  cette  dernière  a  donc 
pour  elle  le  préjugé  de  la  multitude 

Si  l'on  veut  que  le  préjugé  de  la  multi- 
tude foit  de  quelque  poids  en  faveur  d'une 
doctrine,  il  faut  retrancher  de  la  multitude 
ceux  qui  ne  reçoivent  cette  dodrine 
qu'extérieurement,  &  qui  font  intérieure- 
ment convaincus  de  fa  faulTeté.  Ceux, 
qui  ne  reçoivent  une  dodrine  qu'extérieu- 
rement, font  un  pur  néant  par  rapport 
au  poids  d'un  fuffrage.  Une  dodrine  re- 
çue par  dix  perfonnes,  qui  l'admettent 
par  convidion  ,  ell  plus  probable  ,  que 
celle  qui  a  mille  partifans ,  qui  ne  l'ad- 
mettent qu'extérieurement.  La  dodri- 
ne, qui  n'a  que  mille  partifans,  s'ils  font 
de  ce  fécond  ordre ,  n'en  a  proprement  au- 
cun, l'autre  en  a  dix  ;  cette  dernière  a 
donc  pour  elle  le  préjugé  de  la  multitu-  ' 
de. 

Qu'on  applique  cette  Maxime  aux  Cor- 
troverfes  des  Proteilans  avec  les  Catholi- 
ques Romains  ;  on  verra  que  l'argument 
de  la  multitude ,  fi  fouvent  allégué  en  fa- 
veur de  ces  derniers ,  s'évanouit  entière- 
ment. 


Trémière  Tartîe,  16^ 

ment.  Nous  n*avons  pas  befoin  pour  le 
repoufler  de  prendre  la  Carte  de  l'Europe, 
d'oppoier  multitude  à  multitude,  d'étaler 
le  nombre  des  Etats  Proteftans  &  de  leurs 
Sujets  ;  mais  qu'on  retranche  des  Difci- 
ples  de  l'Eglife  Romaine  ces  efprits  indo- 
lens,  qui  demeurent  fans  fa  voir  pourquoi, 
&  comme  par  une  efpèce  de  hafard ,  dans 
la  Religion,  qu'ils  ont  fucée  avec  le  lait  ; 
ces  ignorans,  qui  ne  flivent  abfolument 
rien  de  ce  qui  pourroît  rendre  leur  Reli- 
gion foutenable  ;  ces  Provinces ,  ces 
Roiaumes  entiers ,  oi^  l'on  fait  à-peine 
qu'il  y  a  une  Révélation  venue  du  Ciel. 
Qu'on  en  retranche  encore  ceux  qui  ne 
font  retenus  dans  fon  fein ,  que  par  les 
avantages  temporels  qu'elle  leur  procure, 
par  le  rang  auquel  elle  les  élève  ,  par  les 
riches  bénéfices,  dont  elle  les  fait  jouir. 
Qu'on  en  retranche  enfin  tant  de  perfon- 
nes  éclairées,  qui  ne  s'obllinent  à  la  pro- 
feiïer  que  par  la  honte  qu'on  fe  fait  d'a- 
vouer, qu'on  a  été  dans  l'erreur  pendant 
un  grand  nombre  d'années ,  ou  par  la 
crainte  des  maux  qu'on  s'attire , quand  on 
abjure  la  Religion  qu'on  a  reçue  de  fes 
Pères;  fi  l'on  fait  ce  retranchement,  à 
quoi  fe  réduiront  les  partifans,  dont  vous 
nous  avez  fi  fouvent  oppofé  le  nom- 
bre? 
Troifiême  Maxime.    Les  plus  grands 


^'J0  VEtat  duChriftianifine  en  France^ 

génies  font  capables  des  plus  grandes  ex- 
travagances ;  les  hommes  les  plus  renom- 
mez fe  font  diftinguez  par  quelque  abfur- 
dité,  qui  leur  a  été  particulière,  &  qu'ils 
ont  pris  à  tâche  de  foutenir.  Il  n'y  a 
point  d'efprit  fî  fublime ,  dont  le  jugement 
fur  certains  articles  ne  foit  moins  fenfé 
que  celui  d'un  idiot.  Si  une  foule  de  per- 
fonnes  éclairées  condamne  un  dogme  que 
je  crois  fondé ,  je  ferai  bien  frappé  de  leur 
autorité  ;  je  redoublerai  bien  la  défiance , 
que  je  dois  toujours  avoir  de  moi-même; 
j'examinerai  bien  avec  une  nouvelle  con- 
tention un  dogme,  que  je  puis  avoir  reçu 
trop  légèrement ,  &  qui  eft  rejette  par 
des  hommes  fi  refpedables  ;  mais  après 
tout ,  la  démonftration  a  toujours  fes 
droits:  fi  le  dogme,  qu'on  me  contefte, 
me  fembîe  démontré  ,  je  ne  croirai  pas 
que  les  lumières  de  ceux ,  qui  me  le  con- 
teltent,  doivent  m'obliger  à  l'abandon- 
ner. 

Quatrième  Maxime.  La  nature  de  l'e- 
xamen de  la  Religion  eft  proportionnée 
aux  facultez  de  ceux  dont  nous  l'exi- 
geons, à  l'étendue  de  génie  qu'ils  ont  re- 
çu du  Ciel ,  aux  moiens  qu'ils  ont  de  s'in- 
Itruire,  aux  emplois  qu'ils  exercent  dans 
la  Société  ;  en  un  mot  aux  circondances, 
dans  lefquelles  la  Providence  les  a  placez. 
Autre  elt  l'examen,  que  nous  exigeons 

d'un 


^Première  Partie,  271 

d'un  génie  fupérieur  ;  autre  celui  que 
nous  exigeons  d'un  petit  efprit.  Autre 
efl  l'examen,  que  nous  exigeons  d'un 
homme ,  qui  efl  à  la  fource  de  la  lumiè- 
re ,  qui  a  des  Dodeurs  qu'il  peut  interro- 
ger, dès  Livres  qu'il  peut  confulter;  au- 
tre celui  que  nous  exigeons  d'un  homme, 
qui  a  été  renfermé  dès  les  premières  an- 
nées de  fa  vie  dans  le  fond  d'un  Mona- 
ftère,  ou  exilé  dans  un  lieu  feparé  de 
tous  les  humains.  Autre  efl  l'examen ,  que 
nous  exigeons  de  celui  à  qui  Dieu  donne 
abondamment  tout  ce  dont  il  a  befoin 
pour  fournir  à  fon  entretien  ,  &  à  la 
bienféance  de  fa  condition  ;  autre  celui  que 
nous  exigeons  d'un  manœuvre  ,  obligé 
de  gagner  fon  pain  &  celui  de  fes  enfans  à 
la  fueur  de  fon  vifage.  Cette  proportion, 
que  tout  Cafuifte  doit  obferver  dans  la 
Morale,  qu'il  prefcrit  aux  âmes  qui  lui 
font  commifes ,  Dieu  l'obièrvera  auffi 
dans  le  compte ,  qu'il  leur  fera  rendre. 

Cinquième  Maxime.  Les  points  fon- 
damentaux de  la  Religion  font  en  plus 
petit  nombre  &  plus  clairement  révélez  , 
que  les  efprits,  prévenus  des  idées  de  l'E- 
cole, ne  veulent  nousleperfuader.  Parmi 
les  Articles,  pour  l'éclairciflement  defquels 
on  a  écrit  tant  de  volumes ,  tenu  tant  de 
conférences,  émû  tant  de  débats,  il  y  en 
a  un  grand  nombre, qui  font  moins  de  foi , 

que 


1 


%j^  UEtat  du  Chrïjîïanifinè  en  France ^^ 

que  des  objets  de  curiofité  ;  quelquefois 
même  d'une  curiofité  vaine  ,  téméraire, 
&  dangéreufe. 

Sixième  Maxime.  ,La  plupart  des  hom- 
mes ont  plus  de  t^lens  pour  étudier  la 
Religion,  qu'ils  ne  prennent  foin  d'en  cul- 
tiver :  leur  tiedeuKpour  elle  ^l  une  des 
principales  caufes  des  difficultez  ,  qu'ils 
trouvent  à  la  connoître.  Il  faut  moins  de  ; 
génie  pour  entendre  ce  que  la  Révélation 
nous  enfeigne,  touchant  certains  points 
fondamentaux  de  la  Religion ,  qu'il  n'en 
faut  pour  réufnr  dans  les  Arts  libéraux  & 
dans  les  Sciences  humaines.  Si  ceux  qui 
fe  difent  incapables  d'examiner  la  Reli- 
gion ,  avoient  apporté  à  cette  étude  la 
même  application,  qu'ils  ont  mife  à  ac- 
quérir les  autres  connoiiïances ,  ils  y  au- 
roient  eu  le  même  fuccés.  Dieu , qui  leur 
avoit  donné  la  portion  d'intelligence  , 
qu'ils  ont  épuifée  en  fpeculations  pour 
leurs  intérêts  temporels ,  faura  bien  démê- 
ler l'impollure  des  prétextes,  dont  ils  ont 
couvert  leur  ignorance ,  &  les  punir  de 
la  manière  ,  dont  ils  ont  emploie  des 
dons ,  qu'il  leur  avoit  faits  pour  un  plus 
digne  ufage. 

Septième  Maxime.     Les  peines,  infe- 
parables  de  l'examen  de  la  Religion ,  font 
une  partie  de  l'exercice,  auquel  Dieu  nous 
appelle  tandis  que  nous  fommes  fur  la  ter- 
re : 


Crémière  Tarùe.  273 

re  :  elle  entre  dans  les  vues  qu*il  a  eues 
en  nous  y  mettant.  Il  lui  eût  été  aifé 
dapplanir  toutes  les  difficultez,  qui  fe 
trouvent  dans  la  recherche  de  la  vérité  , 
&  dans  la  pratique  de  la  vertu  ;  il  auroit 
pu  accompagner  la  vérité  de  tant  d'éciat , 
que  les  plus  aveugles  auroient  été  con- 
trains de  Tappercevoir ,  &  la  vertu  de  tant 
d'attraits,  que  les  plus  vicieux  auroient 
aimé  à  la  fuivre  :  il  a  voulu  que  nous  par- 
vinilons  par  des  travaux  &  par  des  peines 
à  la  récompenfe,  dont  il  nous  promet  de 
les  couronner. 

Huitième  Maxime.  Quand  nous  tra-> 
vaillons  à  nous  inllruire ,  nous  ne  travail- 
lons pas  feuls  :  un  Etre  puiflant  travaille 
avec  nous;  la  Grâce  nous  foutient  ,  la 
Providence  nous  guide,  l'Efprit  de  Dieu 
nous  éclaire  ;  nous  pouvons  toujours  nous 
promettre  le  fecours  du  Ciel  ,  pourvu 
que  nous  faffions  nous-mêmes  des  efforts 
pour  acquérir  les  lumières ,  que  nous  en 
attendons. 

Neuvième  Maxime.  Il  n'y  a  rien  de 
parfait  fur  la  Terre.  Les  voies  les  plus 
fûres  ,que  les  hommes  puilfent  fui\Te  pour 
parv^enir  à  la  vérité  &  à  la  fageffe,  fe 
relfentiront  toujours  de  cet  état,  où  ils  fe 
trouvent  dans  cette  œconomie  d'imper- 
feétions.  Ce  ne  fera  que  dans  une  autre 
vie,  que  leurs  lumières  feront  fans  mèlan- 

Tom,  /.  S  ge 


a 74  L'Etat  du  Qhrïjîiantfme  en  France ^ 

ge  de  ténèbres ,  &  leurs  vertus  lans  ta- 
che. 

Enfin  Dieu  eft  miféricordieux,  &lorf- 
que  nous  aurons  fait  tout  ce  qui  dépend 
de  nous  pour  connoître  la  vérité  ,  nous 
devons  être  perfuadez  ,  que  quand  mê- 
me ,  nous  nous  ferions  trompez  fur  cer- 
tains articles ,  il  aura  pitié  de  nos  égare- 
mens ,  &  il  ne  nous  imputera  point  une 
ignorance  ,  qui  vient  de  la  foiblelTe  de 
notre  efprit,  &  à  laquelle  notre  coeur 
n'a  point  de  part. 

Ces  Maximes  fuffifent  pour  ôter  aux 
Incrédules  les  avantages ,  qu'ils  préten- 
dent retirer  des  difficultez  de  l'examen, 
&  pour  prévenir  les  fcrupules  ,  qu'elles 
pourroient  faire  naitre  dans  la  confcien- 
ce  des  foibles.  Il  eit  temps  d'entrer  dans 
la  difcullion  du  prétendu  Miracle, opéré 
en  la  perfonne  de  la  Dame  d^  la  Foiîé  à 
Paris.    Je  fuis, 

MESSIEURS, 


Votre  très  humble  &  très 
obéifîant  Serviteur 


SAURIN 


Dï  la  Haye  le  u.  Janviev 


PRIVILEGIE. 

DE  STATEN  VAN   HOLLAND 
ENDE  WESTVRÏESLANDT, 

doen  te  weeten ,  alfoo  ons  vertoont  is  by  P  i  e- 
-T  E  R  H  u  s  s  o  N,  Inwoonder ,  Burger  en  Boek- 
verkopcr  in  s'  Gravenhage,  dac  hy  Suppliant 
beefig  was  met  feer  veel  moèyten  en  koite  te 
drukken,  en  daagelyks  by  flukken  uyt  te  gce- 
ven  ,  zeeker  Werk  van  de  Heer^^^^^i  Saurin^ 
genaemt  L'Etat  du  Chrijiianifme  en  France ,  di- 
m  fée  en  trois  parties  ^ou  Lettres  addrejfée  aux  Catho^ 
ïiques  Romains^ aux Protefians  Temporifeurs (^ aux 
Déiftes^  in  Octavo,  in  drie  deelen,  de  weiken 
van  meer  Ibude  gevolgt  werden,  onder  foodnni- 
ge  tytel  en  naam,  als  àcn  Aiuctir  by  den  uyt- 
gave  foude  kunnen  fchikken  en  goetvinden  toc 
iiyibryding  van  het  gemelde  werki  en  vermirs 
den  Suppliant  in  ervarcn  was  gekoomen  en  fee- 
kere  narigt  hadde ,  dat  het  booven  gemelde  werk 
alhier  binnen  decle  Landen,  door  quaadaardige 
en  baatibekende  Menfehen,  en  tôt  des  Supplt. 
-feergroote  nadeelcn  fchaadenwiertnaargedrukc 
ende  verkogt,  zoo  kcert  den  Suppliant  zig  tôt 
ons,  feer  ootmoedelyk  verlbekende,  dat  wyge- 
licfde  te  verleenen  Gâ:roy  en  Privilégie  voorden 
tyt  van  vyftien  agter  een  volgende  jaaren  met 
verbot ,  dat  nie,mant  de  boovengemeïde  werken 
van  de  Heer  Jaques  Saurin ,  onder  deelen  of  an- 
dere  ty tels  of  naame  binnen  deefen  Landen  lou- 
de  moogen  naadrukken,  doen  naadrukken  ofie 
verkoopen  ,  nogtc  eenige  buyten  deelen  Lan- 
den naargedrukte  Exemplaaven  intevoeren,  de- 
.biteercn  of  Negoticren,  't  zy  direâ:  nog  in- 
,dirjeâ:,  't  ^y  in  grooter  of  kleyndiir  formaat  ofte 

laal 


PRIVILEGIE. 

taal  foo  aïs  hfet  fonde  modgdn  weefen ,  op  foodani- 
ge  penaliteyt  als  het  ons  foude  gelieve  ^oet  te 
te  vinden,  SOO  1  S  'T,  dat  wy  de  zaaken'c 
verfoek  voôiTz.  overgemerkt   hcbbende,    cnde 
genecgen  wecfende  ter  bceden  van  den  Supplti, 
iiyt  onfe  rcghte  weetenfcbappen  ,    Souveraine 
inagt  ende  authorireyt ,    den  feiven  Suppliant 
gcconfènteert,    geaccordeert  ende  geoclrojeerc 
hebben ,  Confenceeren ,   accordeeren  ende  Oc- 
trojeeren  hem  mirs  deefen,   dat   hy  gedurende 
den  tyd  van  vyftien  eerft  agter  een  volgendejaa- 
ren,  de  voorfz.  werkcn  van  de  f-leer  Jaques  Sau- 
rin^  genaemt  UEtat  du  Chrifïiauifme  en  Fran^ 
ce ,  divifée  en  trois  parties  ou  lettres  addrejje  aux 
Catholiques  Romains  ,    aux  Protefîans    tempori- 
feurs  y  ^«.v  Déifies  ,  in  Octavo,  in   drie  Dee- 
len  ,    welken  van  meer  deelcn  fouden  gevolgt 
werden,  onder  zoodanige  tytel  en  naam  als  den 
Autheur,  by  de  uytgaave,  Ibude  kunnen  fcbik- 
ken  en  goetvinden,  tôt  aytbryding  van  hct  ge- 
meldc  werk,  indicrvocgen  als  fulks  by  den  Supr 
pliant  is  verfogt  en  hiervooren  uytgedmktftaat, 
binnen  den  voorfz.  Onfen  Landenallcen  falmoo? 
gendrukken,   doen   drukken,   uytgeeven  ende 
verkoopen,   veibiedende  daaroin  aile  ende  een 
iegelyk  de  Çç\\'t  werken  in't  geheel  ofcetendee- 
len  te  drukken,  naar  te  druken  ,  te  doen  naar 
drukken,  te  verhandelen  ofte  verkoopen.  ofte 
elders  naargedrukt,  binnen  denfelven  onlèn  Lan» 
den  te  brengen,  uyt  te  geeven  of  te  verhande- 
len ende  verkoopen ,  op  verbeurten  van  aile  de 
naargedrukte,    ingebragte  ,    verhandelde   ofte 
verkogte  Exemplaaren,   ende   een  boeten  van 
drie  duylènt  guldens  daar  en  booven  te  verbeu- 
ren,  te  appliceeren,  een  derde  parc  voor  den 

Offi- 


P  R  I  V  I  L  E,G  I  E. 

Officier  die  de  Calange  doen  fal,  een  derde  part 
voor  den  armen  ter  plaatfen  daar  het  Cafus  voor- 
vallcn  fal ,  ende  het  refteerende  derde  part  voor 
den  Suppliant,  ende  dit  telkens  zoo meenigmaal 
als  den  felven  ibllen  werden  agterhaalt,  ailes  in- 
dien vertlande,  dat  wyden  Suppliant  indeeson- 
i'c  06lroy  allecn  willende  gratilicèeren  tôt  ver- 
hceding  van  fyn  fchaaden  door  her  naadrukkea 
van  het  vooriz.  werk,  daar  door  in  genig-sndee* 
len  vcrilaan  den  inhouden  van  dien  te  Authori- 
feçren .  ofte  te  advoueeren  onde  veel  meer  de  fel- 
ve  onder  onfe  prote£tie  ende  befchermin- 
gen  eenig  meerder  crédit ,  aaniien  ofte  repuf 
tatie  te  geeven,  neen  maar  den  Suppliant  in  Cas 
daar  inné  iets  onbehoorlyks  loude  mflueren  aile 
het  felve  tôt  fynen  laften  lai  gehouden  weefen  te 
verantwoorden  5  tôt  dien  eynden  wel  exprefle- 
lyk  bcegerende,  by  aldien  hy  de  felven  onfen 
Oéiroy  voor  de  felve  fal  willen  flellen ,  daar  van 
gcengeabrevieerdeoftegecontrahcerde  mcntie  fal 
moogen  maaken ,  neen  maar  gehouden  weelen , 
het  felve  Oclroy  in  't  gchecl  en  fonder  eenige 
ommifîiejdaar  voor  tedrukken  ofte  doendruk- 
ken ,  ende  dat  hy  gehouden  fal  fyn  een  Exempjaar 
van  't  voorfz.  werk  ingebonden  en  welgecondi- 
tioneert  te  brengen  in  de  Bibliotheek  van  onle 
Univerfiteyt  tôt  LeydenjCnde  daar  van  behoorlyk 
te  doen  blycken ,  ailes  op  peene  van  het  efFe£t 
van  dien  te  verliefen ,  ende  ten  eynde  den  Sup- 
pliant deefen  onfen  confenteerende  06lroy  moo- 
gen genieten  als  naar  behooren ,  laften  wy  allen 
ende  een  iegelyk  die  het  aangaan  mag ,  dat  Cy 
den  Suppliant  van  den  inhout  van  dien  ,  doen 
laaten  ende  gedoogen ,  ruftelyk,  vreedelyk  en-' 
de  volkomcQtlyck  genieten   ende  gebruyken, 

Cef- 


PRIVILEGIE. 

Ceflerende  aile  de  Beletfelen  ter  Contrarie.  Gc- 
daen  in  den  Hage  onder  ons  groote  Zeegel  hier 
aangehangen  op  den  derdcn  January  in  'c  jaar 
onfes  Heere  en  Zaaligmaaker,  feevcntien  hon- 
dcrt  Tes  en  twintigh. 

ï.  V.  HOORNBEEK. 

Ter  Ordomantie  van  de  Staten, 

In  abfcntie  van  den  Secretaris 
L.  RENESSE. 


€hangemens  ^  additions, 

Pag.  60.  l^n,  9.  qui,  lifez ,  q»e, 

Pag.  70.  lign.  3.  l'Eglife.lifez,  Fglifé, 

Pag.  104.  lign. 23.  s'ils,  lifez,  5'//. 

Pag.  114.  lign.  7,  qu'elle,  liÇez ,  que  fa  juri/diâiion, 

Pag.izS.  ajoutez  a  la  5.  ligne  des  citations ,  Voi.  Mezerai 

fur  Henri  III.  pag.  593. 
Pag.  157.  lign.  4.  des  citations,  Ubi  fuprà ,  lifez,  quarts 
fuo  tempore  cum  Itaperio  aUifque  Regnis  fub  Caro- 
lo  IV.  &c.  lib.  IV. 
Pag.  158.  lign.  7.  femmens,  lifez  ,  femma. 
Pag.  204.  lign.  23.  fept,  lifez,  cinq. 
Pag. 256.  penult. ligne, fol. 799.apud, lifez ,w/î^»«»»,  Tom\ 

II.  pag.  104.  vid.etiam. 
Pag.  271.  lign.  dernière,  de  foi,  lifez,  des  articles  de  foi. 
On  avoir  d'abord  partagé  en  deux  Lettres  ce  qui  eft  con- 
tenu ici  dans  la  quatrième  :  de  même  à  l'égard  de 
la  lixiême:  c'eft  ce  qui  fait  qu'au  haut  de  lapag.  171. 
il  y  a  fixiême  Lettre  ,  liiez,  cinquième;  &  pag.  zii, 
il  y  a  huitième ,  lifez ,  feptiême.  ( 

^    LA    H  AYE^ 

Chez  PIERRE  HUSSON.  172^. 

Avec  Privilège  de  Nos  Seigneurs  les  Etats 
de  Hollande  £5?  deïi^ejîfrife. 

PIERRE  HUSSON  avertit  le  Pu- 
blic, qu'on  a  contrefait  les  premières  feuil- 
les de  rEtat  du  Qbrifiïanïfme  en  Fran- 
ce y  par  Mr.  Saur  in  ^  qu'on  y  a  fait  diver- 
les  fautes  qui  défigurent  cet  Ouvrage ,  & 
emprunté  le  nom  de  TAuteur  &  de  Tlm- 
primeur,  ce  qui  a  obligé  le  dit  Huflbn  à 
demander  un  Trivilèç^e  à  Nos  Seigneurs 
les  Etats  de  Hollande  ^  de  Weftfrife ,  qu'il 
a  obtenu ,  &  de  mettre  fon  feing  à  la  fia 
des  Exemplaires,  qui  feront  avouez  par 
l'Auteur. 


Trémière  Partie,  277 

ONZIEME  LETTRE*, 

Dans  laquelle  on  raf forte  le  prétendu  mU 
racle  ^  oferé  en  laperfonnedelc^ 
*Dame de  la  Fojfe.       '-.: 


M 


ESSIEURS, 


Le  fécond  point  de  nos  controverfes , 
que  nous  avons  entrepris  de  traiter ,  doit 
rouler  fur  le  prétendu  miracle ,  opéré  en 
îa  perfonne  de  la  Dame  de  la  FolTe  ;  nous 
donnerons  un  peu  plus  d'étendue  à  nos 
réflexions,  que  ce  fujet  ne femble d'abord 
le  demander,  &  à  Toccafion  de  cette  gué- 
rifonnous  parlerons  de  miracles  d'un  tout 
autre  genre.  Voici  l'ordre  que  nous  fui- 
vrons. 

I.  Nous  rapporterons  le  fait,  je  veux 
dire  cette  guérifon  prétendue  miraculeu- 
fe ,  félon  la  relation ,  que  Mr.  le  Car^ 
dinal  de  Noailles  en  fait  dans  fon  Mande# 
ment. 

II.  Nous  expoferons  les  raifons  >    qui 
engagent  les  Proteftans  à  examiner  cet 
événement ,  &  à  prendre  part  aux  dé- 
bats, 

*  Quoique  le  tître  de  la  Lettre ,  qui   précède  ,  porte 
vui'elîe  cft  ia  douzième  ,  elle  n'eft  que  h  dixième. 

Tom.  L  T 


278  L'Etat  du  Qbriftianifme  en  France', 

bats ,    qu'il    a    excitez    au   milieu    de 
vous. 

III.  Nous  rechercherons  en  quoi  con- 
iifte  lellènce  d'un  vrai  Miracle ,  &  quels 
en  font  les  caractères  diilinftifs. 

IV.  Dans  un  quatrième  Article  nous  fe- 
rons quelques  réflexions  fur  la  foi  des  mi- 
racles; &  nous  tacherons  de  marquer  les 
bornes,  qui  feparent  cette  vertu  d'avec 
deux  difpofitions ,  qui  lui  font  oppofées  ; 
je  veuxdire  la  crédulité  ,&  l'incrédulité. 

v.  Enfin  nous  ramènerons  les  princi- 
pes, qui  auront  été  établis  dans  le  troi- 
liême  &  dans  le  quatrième  Article,  & 
nous  nous  en  fervirons  pour  régler  les  idées, 
que  nous  devons  avoir  de  l'événement , 
qui  nous  a  obligé  d'entrer  dans  ces  dif- 
culîions. 

I.  Il  y  a  près  de  zo.  ans ,  dît  Mr.  le 
Cardinal  de  Noailles  dans  fon  Mande- 
ment en  date  du  i.  Août  i/is".  „*  H  y  a 
„  près  de  vingt  ans  ,  que  Dieu  affligea 
„  d'une  perte  de  fang  Anne  Charlier, 
„  époufe  du  Sieur  de  la  Folle,  maître  E- 
„  beniile,  âgée  de  quarante-cinq  ans. 
5,  Cette  infirmité  étoit  devenue  depuis 
„  fept  années,  fi  continuelle,  fi  violen- 
„  te  &  fi  opiniâtre,  que  les  tentatives, 
„  qu'on  avoit  faites  pour  la  guérir ,  avoient 
„  été  auffi  inutiles  que  dangereufes. 

De- 

*Pag.7. 


Crémière  partie,  279 

„  Depuis  28.  mois  fon  épuifement  ne 
lui  permettoic  plus  de  marcher ,  même 
avec  des  béquilles,  ni  de  foutenir  la  lu- 
mière ;  les  plus  légers  mouvemens  la 
faifoient  tomber  en  foiblefle  ,  elle  ne 
pouvoir  prefque  demeurer  dans  fon  lit 
à  caufe  d'une  grande  douleur  de  côté , 
&  pour  pafTer  de  fon  lit  à  fon  fauteuil 
on  étoit  obligé  de  la  porter.  Pour  re- 
cevoir la  fainte  Communion  le  Lundi 
,,  qui  précéda  fa  guérifon,  elle  fe  fitpor- 
5,  ter  dans  une  chaife  jufqu'aux  pieds  de 
3,  l'Autel,  elle  ne  put  fe  mettre  à  genoux 
5,  que  foutenue  par  deux  perfonnes ,  & 
„  on  la  rapporta  de  TEglife  prefque  mou- 
„  rante. 

„  Son  infirmité  connue  d'un  grand 
a,  nombre  de  perfonnes,  tant  du  Faux- 
5,  bourg  faint  Antoine  ,  que  de  diftérens 
5,  autres  quartiers  de  Paris,  étoit  deve- 
5,  nue  de  notoriété  publique  ;  &  foixante 
5,  témoins  dignes  de  foi  attellent  les 
„  circonltances ,  que  nous  venons  de  vous 
5,  marquer.  La  vérité  &  la  promptitu- 
5,  de  de  fa  guérifon  ne  font  ni  moins  no- 
„  toires ,  ni  moins  atteftées. 

„  Prellee  cette  année  par  un  grand  dé- 
„  fir  &  par  une  foi  vive  de  demander  fa 
5,  guérifon  à  JéfusChrifl,  lorfque  la  Pro- 
„  cefllon  du  Saint  Sacrement  palTeroit 
M  devant  fa  maifon ,  le  Lundi  précédant 

T  2  „  el- 


3> 


28  o  L'Etat  duChrifiïanifme  en  France '^ 

„  elle  déclara  fon  projet  à  l'Ecclefiafti- 
„  que,  auquel  elle  le  confeffe  depuis  dix 
„  ans ,  qui  lui  confeilla  de  ne  point  ten- 
„  ter  Dieu  par  la  demande  d'une  guéri- 
„  fon  fi  publique ,  &  de  fe  concenter  de 
„  prier  Jéfus  Chrifl  de  la  guérir  en  com- 
„  muniant;  elle  fuivit  ce  confeil,  mais 
5,  Dieu,  qui  vouloit  rendre  cette  guéri- 
5,  fon  plus  éclatante  ^  plus  utile,  ne  l'e- 
„  xauça  point  dans  ce  moment  ;  fe  fen- 
„  tant  donc  plus  incommodée  qu'aupa- 
„  ravant,  elle  perfifla  dans  la  réfolution 
„  de  s'adreiïer  à  Jéfus  Chriit  le  jour  du 
„  Saint  Sacrement ,  que  laProceifionde- 
„  voit  paiTer  devant  fa  porte.  Le  matin 
„  môme  de  cette  Fête  folemnelle,  une 
„  femme  née  dans  la  Religion  Proteitan- 
„  te ,  que  la  Malade  connoifîbit  depuis 
„  lohg- temps,  la  vint  voir,  (Srlalauttrou- 
„  vée  confternée  par  l'augmentation  de 
„  fon  mal ,  elle  l'exhorta  à  mettre  toute 
„  fa  confiance  en  JéfusChriil,  elle  lui  re- 
„  préfenta  que  le  Fils  de  Dieu  reffufcité 
„  d'entre  les  morts ,  toujours  vivant, n'é- 
„  toit  pas  moins  puillant  dans  le  Ciel, 
5,  que  lorfqu'il  ctoit  fur  la  terre:  Qu'il 
„  pouvoit  donc  la  guérir,  comme  ilavoit 
5,  guéri  l'Hémorrhoïire  ,  l'Aveugle  né , 
„  le  Paralytique,  &  tant  d'^^utres  :  qu'el- 
„  le  n'avoit  qu'à  l'invoquer  avec  la  même 
„  Foi ,  dont  ces  malades  étoient  pénétrez. 

La 


Crémière  Tartk,  28 r 

„  La  Dame  de  la  Foiïe ,  fortifiée  par 
,,  cedifcours,  réfolutdefuivrelemouve- 
„  ment ,  que  Dieu  avoit  mis  dans  foa 
„  cœur,  &  de  demander  fa  guérifon  à 
„  JéfusChrift;  non  àJéfusChrill  préfent 
„  feulement  dans  le  Ciel,  félon  le  confeil 
„  de  la  nouvelle  Réunie,  mais  à  Jéfus 
„  Chrift  réellement  préfent  dans  le  Sacre- 
„  ment  de  l'Euchariflie ,  félon  la  Foi  de 
„  l'Eglife.  Animée  de  ces  fentimens ,  el- 
5,  le  fe  fit  defcendre  dans  la  rue  ;  la  nou- 
„  velle  Réunie  fe  retira  dans  ce  moment, 
„  pour  aller  dans  une  mailon  voifine ,  où 
„  plufieurs  nouveaux  Réunis  étoient  af- 
„  femblez,  &  où  Dieu  avoit  permis  qu'ils 
5,  fe  trouvafTent ,  pour  êtreinftruitsexac- 
„  tement  du  miracle  qu'il  vouloit  ope- 
5,  rer,  peut-être  encore  plus  pour  eu:ç 
5,  que  pour  la  Malade. 

,,  Lorfqu'elle  fut  à  fa  porte,  elle  fe 
„  trouva  très  mal,  ne  pouvant  foutenirni 
„  l'air  ,  ni  le  grand  jour.  Cependant 
„  quand  on  lui  dit,  voilà  le  Saint  Sacre- 
,,  ment',  elle  fit  un  effort  pour  fe  jetter  à 
5,  genoux ,  &  elle  tomba  dans  l'inltant  fur 
„  fes  mains,  criantenmemetem.ps:  Sei- 
„  gneur ,  fi  vous  voulez ,  vons  pouvez  me 
„  guérir^  je  crois  que  vous  êtes  le  même 
5,  qui  êtes  entré  dans  Jérufalem  :  lardon* 
9,  nez  moi  mes  péchez^  ^  je  fierai  guérie, 
g,  Elle  marcha  fur  fes  genoux,  &  fur  fes 

T  3  „.  mains 


iSi  L'Etat  du  Chrijîimijme  en  France^ 

„  mains  quelques  pas  ,  criant  toujours  à 
^,  haute  voix,  Jéfas  Chrïfty  vous  pouvez^ 
5,  me  guérir.  Le  peuple  étonné  du  fpec- 
3,  tacle  parut  fcandalifé  de  voir  une  fém- 
3,  me  fuivre  le  Saint  Sacrement  fe  traînant 
3,  par  terre,  &  criant  à  haute  voix:  les 
3,  uns  crûrent  qu'elle  étoit  yvre ,  ou  en 
5,  démence ,  d'autres  qu'elle  tomboit  du 
3,  mal  caduc  :  tous  la  prêtèrent  de  fe  re- 
„  tirer;  fa  foi  ne  fut  point  refroidie  par 
3,  tous  ces  obflacles ,  rien  ne  put  l'empê- 
3,  cher  de  continuer  fa  marche,  &  d'in- 
3,  voquer  Jéfus  Chrift ,  difant  o^on  la 
„  laiffa fuivre  fon'T>ieUy^{'X  foi  fut  bicn- 
„  tôt  exaucée. 

3,  Sentant  tout  d*un  coup  fon  cœur  fe 
3,  fortifier,  elle  fe  leva,  encore  foutenue 
3,  par  les  deux  perfonnes  qui  l'avoientac- 
3,  compagnée  ;  &  dans  le  moment ,  éprou- 
3,  vant  que  fon  corps  tournoit  comme 
„  pour  retomber,  elle  cria  encore  plus 
3,  fortement:  Seigneur^  que  feutre  dans 
j,  votre  Temple  y  ^  je  ferai  guérie.  Elle 
3,  dit  même  à  ceux  qui  la  foutenoient  de 
5,  la  lailfer ,  perfuadée  qu'elle  marcheroit 
3,  bien  ;  ils  la  virent  en  eifet  marcher  dans 
3,  la  foule  du  peuple  &  fuivre  le  Saint  Sa- 
„  crement  :  frappez  d'étonnement  ,  & 
5,  croiant  à  tous  momens  qu'elle  alloit 
),  tomber ,  ils  lui  préfentèrent  leurs  mains 
jj  &  leurs  bras  pour  s'appuier;  mais  cet- 

5>  te 


Crémière  Partie,  2.85 

»  te  précaution  fut  inutile  :  elle  alla  feu- 
„  le  &  fans  fecours  jufqu'à  TEglife  de 
„  fainte  Marguerite ,  perdant  toujours 
5,  néanmoins  une  très  grande  quantité  de 
„  fang. 

„  Arrivée  à  la  porte  de  l'Eglife,  elle 
j,,  redoubla  fes  prières,  &  demanda  à 
5,  Dieu  avec  une  nouvelle  ferveur ,  qu*el- 
5,  le  n'entrât  point  dans  le  lieu  Saint, 
5,  fans  être  pleinement  guérie  :  au  moment 
„  donc  qu'elle  eût  mis  le  pied  dans  le 
5,  Temple  du  Seigneur,  elle  fentit,com- 
„  me  l'Hémorrhoïfle  de  l'Evangile,  k 
5,  fource  du  fang  qu'elle  perdoit  defle- 
„  chée.  Elle  refta  debout  ou  à  genoux 
5,  à  la  porte  du  Choeur  ,  pendant  Tier- 
5,  ce  &  la  grande  MefTe,  qui  durèrent 
5,  une  heure  &  demie,  fans  être  aidée  de 
5,  perfonne,  ni  pour  fe  mettre  à  genoux, 
5,  ni  pour  fe  relever  ;  pendant  Sexte  elle 
5,  entra  dans  le  Chœur,  &  demeura  quel- 
5,  que  temps  à  genoux  devant  le  Saint  Sa- 
3,  crement:  elle  en  fortit  fans  être  in- 
2,  commodée  de  la  lumière ,  qu'elle  ne 
5,  pouvoit  foutenir  auparavant.  Enfin, 
„  fans  être  foutenue  par  perfonne,  elle 
revint  à  pied  chez  elle ,  accompagnée 
d'une  grande  multitude ,  qui  fembla- 
ble  aux  peuples ,  témoins  des  miracles 
de  Jéfus  Chrift,  faifie  de  crainte  & 
9>  d'admiration  glorifioit  Dieu,  qui  don- 

T  4  noit 


L 


2,84  L'Etat  du  Chrîft  tant  fine  en  France  ^ 

,,  noit  aux  hommes  dés  pteuves  fi  furprc* 
„  nantes  de  fa  puilTance. 

„  Ceux  qui  avoient  vu  la  Malade  fe 
„  jetter  par  terre  en  préfence  du  Saint 
„  Sacrement ,  &  qui  n'avoient  pu  la  fui- 
i,  vre  à  eaufe  de  la  foule  du  peuple ,  s'at- 
„  tendoient  fi  peu  à  une  guérifon  mira- 
„  culeufe,  qu'ils  lai iïerent  quelque  temps 
à  fa  porte  le  fauteuil ,  dans  lequel  on 
l'avoir  defcendue,  convaincus  qu'on 
alloit  la  rapporter  prefque  mourante, 
&  que  le  fecours ,  qui  avoit  été  nécef- 
faire  pour  la  defcendre ,  le  feroit  enco- 
5,  re  plus  pour  remonter  dans  fa  cham- 
„  bre. 

5,  A  fon  arrivée  dans  fa  maifon ,  quel 
5)  concours  de  fes  voifins  &  de  tous  ceux 
5,  qui  avoient  été  exactement  inflruits  de 
„  fa  maladie!  En  la  voiant  monter  fon 
„  efcalier,  comme fi  elle  n'avoit  point  été 
„  malade,  ils  ne  pouvoient  croire  ce  qu'ils 
„  voioient  ;  à-peine  étoit-elle  ailife, 
„  qu'ils  la  prioient  de  fe  lever  &  de  mar- 
,i  cher  dans  fa  chambre,  pour  confirmer 
„  à  leurs  yeux  la  preuve  d'une  guérifon 
5,  au-delTus  des  forces  de  la  nature,  & 
,j  qui  ne  pouvoit  venir  que  de  Dieu. 

5,  Le  bruit  du  miracle  parvint  bien-tôt 
'„  jufqu'à  la  nouvelle  Réunie,  qui  avoit 
5,  vu  le  matin  la  Dame  de  la  Foife ,  &  qui 
„  s'étoit  retirée  dans  le  voifinage.    Elle 

dé- 


Trémière  Partie*  %2^ 

a  dépofe  elle-même ,  que  frappée  d'éton- 
),  nement  &  de  joie ,  fur  la  nouvelle  de 
ï,  la  guérifon  de  fon  ancienne  amie ,  elle 
5,  en  perdit  la  parole,  &  quelle  envoia 
?,  dans  le  moment  fon  fils,  aufli  nouveau 
j>  Réuni,  chez  la  Malade,  pour  s'afTurer 
5,  de  la  vérité  du  fait. 

„  Le  fils  courut  à  la  maifon  de  la  Dame 
5,  de  la  FoOc,  qu*il  rencontra  dans  la  rue 
9)  arrivant  de  la  MefTe  :  il  attelle  dans  fa 
5,  dépofition,  que  le  fpedacle  de  cette 
9,  femme,  qu'il  voioit  marcher  libre- 
5,  ment ,  après  l'avoir  vue  depuis  fi  long- 
9,  temps ,  ne  marchant  que  fur  fes  genou;: 
3,  &  fur  fes  mains,  &  qu'il  appelloit/é? 
5,  Fer  rempantj  le  toucha  &  le  faifit  fi 
„  fort ,  qu'il  ne  pût  lui  parler  :  il  ajoute , 
5,  qu'il  ne  fût  tout-à-fait  perfuadé  de  la 
5,  guérifon,  que  lorfqu'il  l'eût  vue,  fal- 
9,  faut  plufieurs  tours  dans  fa  chambre,  t: 
j,  le  reconduifant  jufqu'à  l'efcalier,  fans 
9,  que  perfonne  la  foutint. 

„  Dès  qu'il  eût  rendu  compte  à  fa  mè- 
9,  re,  elle  vint  elle-même,  pour  voir  de 
9,  fes  propres  yeux  les  merveilles  de  Dieu  ; 
9,  la  Malade  lui  donna  des  preuves  li  clai- 
„  res  &  fi  convainquantes  de  fa  guérifon , 
„  que  la  mère  a  reconnu,  &  déclaré  au fli 
9,  bien  que  fon  fils,  que  c'étoit //»  effet 
9,  miraculeux  de  la  touîe-puiJfancedeT>îeUy 
,>  ^  qîiils  ne  croient  pas  qiCil  y  ait  eu  de 
T  5"  mi" 


^26  VEtat  duQhrïftiamJhie  en  Frmce^ 

99  miracle  plus  certain  que  celui-là;  ce 
99  font  les  propres  expreluons  de  leur  dé- 
99  pofition. 

Voilà  la  relation  de  Mr.  le  Cardinal 
de  Noailles..  Nous  rapporterons  dans  la 
fuite  les  preuves ,  fur  lesquelles  il-  veut 
l'appuier.    Je  fuis , 


MESSIEURS, 


Votre,  &c. 


DOU^ 


Première  T  art  te.  187 

DOUZIEME  LETTRE, 

Dans  laquelle  on  expofe  les  r  ai  fins  ^  qm 
portent  les  Proteftans  à  examiner  l'é- 
vénement ,  quott  a  rapporté. 


E  S  S  I  E  U  R  S, 


Nos  Eglifes  ont  tant  d'amour  pour  la 
paix,  que  quelques-uns  de  ceux  qui  les 
compolent,  auroient  ioubaité  que  nous 
ne  filfions  point  mention  d'un  événement, 
qui  a  excité  tant  de  débats  au  milieu  de 
vous.  Le  prétendu  miracle  opéré  en  la 
peribnne  de  la  Dame  de  la  FolTe,  di- 
foient-ils,  efl  publié  dans  un  temps,  où 
l'Egliié  Gallicane  eft  déchirée  par  deux 
factions  :  par  celle  des  Jéfuites ,  &  par 
celle  des  Janfeniiles  ;  ou  plutôt  dans  un 
temps ,  où  les  Janfenifles  plient  fous  le 
poids  du  pouvoir  des  Jéfuites.  La  pu- 
blication d'un  miracle  opéré  dans  le  Dio- 
cèfe  d'un  Prélat,  qui  eft  à  la  tête  des  op- 
primez, pourra  leur  concilier  le  refped 
du  Peuple ,  &  reprimer  la  fougue  du  par- 
ti ,  qui  a  réfolu  leur  perte.  Pourquoi  tra- 
vailler  à  leur  enlever    ce   triomphe? 

Je  l'avoue ,  Meflieurs ,  j'ai  été  frappé 

de 


a 88  V Etat  du  Chrlftianifme  en  France\ 

de  cette  objeélion  ;  mon  penchant  me 
porfoit  à  m'y  rendre,  fur- tout  quand  je 
faifois  réflexion  au  caraftèrede  FAuteur^ 
du  Mandement.  Ce  Prélat  s'attirera 
toujours  la  vénération  de  ceux  qui  aiment 
la  piété  &  la  vertu.  Zélateur  ardent; 
pour  fa  Religion  il  a  fù  tempérer  fon  zè- 
le par  un  efprit  de  douceur  &  de  charité. 
S'il  y  a  quelques  Proteltans  dans  fonDio- 
cèfe,  qui  aient  renoncé  fmcérement  à 
notre  Communion,  c'eit  à  fes  difcours 
mfmuans ,  c'efl  à  fes  tendres  exhortations, 
qu'on  doit  l'attribuer.  Ceux  mêmes,  qui 
lui  ont  réfifté ,  aiment  à  publier  encore 
l'afcendant  qu'il  avoit  fur  leur  cœur ,  & 
le  plaifir  qu'ils  auroient  eu  à  lui  témoi- 
gner leur  déférence ,  en  cédant  à  fes  rai- 
fons,  il  leur  confcience  ne  s'y  étoit  op- 
pofée.  En  un  mot  ce  Prélat  avoit  trouvé 
l'art  de  réunir  trois  chofes  fi  difficiles  à 
concilier  dans  les  premières  années  de 
nos  défolations:  Le  zèle  pour  fa  Reli- 
gion ;  l'obéiirance  à  fon  Roi  ;  &  la  com- 
pafîion ,  que  des  Ames  généreufes  ne  re- 
fufent  jamais  à  des  affligez ,  fur-tout  quand 
c'elt  leur  droiture ,  qui  caufe  leurs  afflic- 
tions. 

Mais  bien  loin  que  ces  confiderations, 
lo.rfque  je  les  ai  bien  nefées,  m'aient  em- 
pêché d'examiner  le  Mandement  de  Mr.i' 
le  Cardinal ,   elles  m'y  ont  engagé,    Ce 

Man- 


Crémière  T art  te.  289 

Mandement  doit  être  regardé  comme  un 
fruit  de  la  vigilance,  que  Mr.  le  Car- 
dinal a  toujours  témoignée  pour  ramener 
ceux  qu'il  regarde  comme  des  Errans. 
Il  croit  qu'un  Miracle  vient  de  donner  un 
nouveau  poids  aux  raifons ,  qu'il  leur  a 
tant  de  fois  alléguées  en  faveur  de  l'Egli- 
fe  Romaine.  Il  fe  fert  de  ce  motif  pour 
les  attirer ,  &  il  déclare  qu'en  publiant  la 
guérifon  de  la  Dame  de  la  FofTe,  il  n'a 
pas  eU  moins  en  vue  d'ouvrir  les  yeux  des 
Protcilans ,  que  de  reveiller  la  piété  lan- 
guifiante  des  Catholiques. 

Quel  parti  pouvions- nous  prendre  fur 
cette  déclaration  ?  Ilfalloit,  ou  nous  ren- 
dre aux  argumens  de  Mr.  le  Cardinal, 
ou  les  combattre  :  le  milieu  entre  ces 
deux  partis  auroit  été  odieux  ;  c'étoit  de 
garder  le  filence.  Aurions-nous  donc 
rangé  les  argumens  de  ce  Prélat  parmi 
ceux  qui  fe  détruilent  d'eux-mêmes,  & 
auxquels  on  ne  répond  point  ?  Quand  mê- 
me nous  en  aurions  fait  ce  jugement ,  ce 
dont  nous  fommes  très  éloignez,  la  con- 
fideration,que  nous  devons  à  celui  qui  les 
propofe ,  ne  devoit-elle  pas  nous  obliger  à 
y  répliquer? 

Pour  juflifier  notre  conduite  à  cet  é- 
gard,  il  fera  à  propos  de  cotter  ici  les 
endroits  du  Mandement ,  qui  regardent 

les 


x^o  UEtat  dti  Qhrifiianijme  en  France  y 

les  Proteftans.  Voici  comment  MrJ 
le  Cardinal  déclare  la  double  vue  qu'il  a 
eue  en  le  publiant ,  l'une  de  réveiller  le 
zèle  des  Catholiques  Romains  pour  l'Eu- 
chariflie;  l'autre,  de  reditier  les  idées, 
que  les  Proteltans  fe  forment  de  ce  Sa- 
crement. *  Comme  je  fus  Chrïft  nous  a 
donné  dans  V Etichariftïe ^  dit-il,  un  des  ^ 
principaux  Myjïeres  de  notre  fot^  le  gage 
le  plus  précieux  de  fon  amour  ^  l'objet  du  cul- 
te ,  le  fiutien  de  la  piété  des  Fidèles ,  il 
sefl  plû  dans  tous  les  temps ,  comme  nous 
vous  le  montrerons  dans  La  fuit  e^  àfgnaler 
fa  puiffance  d'une  manière  fenfible  dans  le 
Sacrement  de  PEuchariJiie ,  par  des  Mi-- 
racles  également  propres  à  établir  la  ^vérité 
du  dogme  Catholique ,  ^  à  infpirer  aux 
femmes  les  fentimens ,  dont  ils  doivent  être 
pénétrez  pour  cet  augufte  Myftère.  f  T)ans 
ces  jours  de  licence  &  de  corruption  ^  ou 
V irréligion  fait  tant  de  progrès  y  "Dieu  a 
voulu  confondre  les  incrédtiles  y  donner  pour 
la  confiât  ion  des  Fidèles ,  ^  pour  laplei- 
ne  conviêfion  de  nos  Frères  réunis  y  une 
preuve  fenfible  ^  éclatante  des  grandes  vé- 
riteZy  que  les  premiers  font  a  [fez  heureux 
pour  croire  dune  foi  ferme,  &  dont  les  f^ 
condsont  tant  de  peine  àfeperfuader. 

Dans 

*  Pag.  6. 
t  ?ag.  II. 


Première  T art  te,  api 

Dans  un  autre  endroit  ,   après  avoir 
fait  fes  efïbrts  pour  juftifier  l'inftîtution  de 
la  Fête ,  qu'on  appelle  du  Saint  Sacrement 
dans  l'Eglife  Romaine  ,  &  qu'il  recon- 
noit  n'avoir  été  établie  que  depuis  le  xiii. 
liècle,  il  ajoute:  *  Nos  Frères  feparezi 
bien    éloigne'z    de   ces   fentimens     reli^ 
gieuXi  feduits  par    les  erreurs  de  Cal- 
vin y  contre  la  -parole  Jl  claire  ^  Jï forme  le 
^^  J^fi^  Chriji  même ,  contre  la  créance  (^ 
la  -pratique  de  toutes  les  Eglifes  Chrétien- 
ftes  dans  tous  les  temps  y  contre  le  co^ffen- 
tement  ^  le  témoignage  de  toutes  les  Com- 
munions feparées  de  /'  Ëglife  Romaine  de* 
puis  tant  de  Jïècles ,  refujent  de  croire  le 
Dogme  de  la  préfence  réelle  de  J.  ChriJI 
dans  l' Euchariftie  ;  ils  condamnent  V adora- 
tion ,  que  l'on  rend  au  Fils deT>ieu  dans  cet 
augufte   Myftère^  comme  un  aEîe  d' idolâ- 
trie :  la  vénération  y  que  nous  témoignons 
pour  la  fainte  Euchariftie  dans  les  procef- 
fions  folemnelles  établies  -pour    l'honorer  ^ 
leur  par  oit  un  culte  abufîf  ïê  fuperftitieux. 
Trois  véritez, ,  que  T)ieu  a  voulu  démon- 
trer d'aune  manière  vifible  ;  trois  erreurs 
oppofées  au  dogme  ^  au  culte  de  VEglife^ 
que  T)ieu  a  voulu  détruire  par  le  miracle 
opéré  fous  nos  yeux. 

Mr.  le  Cardinal  appelle  même  des 

per- 

Pag.  14. 


%'^L  JJEtat  du  Qkrîfiïanifme  en  France i 

perfonnes  de  notre  Communion  à  témoin 
de  la  guérifon  miraculeufe  de  la  Dame 
de  la  FoiTe:  il  dit  qu'une  mère  &  un  fils. 
Tune  &  l'autre  Protedans,  ont  vu  ce  pro- 
dige de  leurs  propres  yeux,  qu'ils  ont  dé- 
claré que  *  cétoit  un  effet  miraculeux  de 
la  toute 'fuiffance  de  DieUy  ^  qu'ils  ne 
croient  pas  qu'il  y  ait  eu  des  miracles  plus 
certains  que  celui-là  :  fur  quoi  le  Prélat 
s'écrie:  f  7)ieu  daigne  éclairer  ces  deux 
nouveaux  Réunis:  s'ils  ont  eu  la  bonne  foi 
de  convenir  d'un  Miracle  opéré  par  la 
Sainte  Eucharijîie  <,  qu'ils  avoient  intérêt 
de  contejfer  :  que  J.  Chriji  ,  auquel  ils 
ont  commencé  à  renare  gloire  ^  achevé  de 
dijjîper  leurs  ténèbres,  &  de  les  convaincre 
qu' il  eft  réellement  pré fent\  ^  qu'il  veut 
être  adoré  dans  un  Sacrement ,  par  lequel 
U opère  ces  prodiges  !  ^le  plu/leurs  Trote- 
Jîansy  dit-il  encore,  que  T)ieu  a  permis 
qu'ils  aient  été  témoins  des  infirmité z,  de 
la  Malade ,  ^  de  fa  guérifon  miraculeufe  ; 
que  ceux  d^ entre  eux  qui  ont  eu  la  fincéri- 
té  &  la  bonne  foi  d'atte/ter  la  vérité  du 
Miracle  ;  que  tant  d'autres ,  qui  tC en  peu- 
vent douter ,  profitent  donc  de  la  grâce  fin- 
gulière ,  que  ^ieu  leur  accorde  pour  les 
éclairer ,   ^  pour  dijfijjer  leur  ténèbres  y 

que 

Pag.  IQl 


. ^-^0 vv. .     Crémière  Partie.  193 

^ue  Iss'circonftances  de  ce  prodige  les  ren^ 
dent  attentifs  à  tant  de  preuves  éclatantes 
du  dogme  de  la  préfence  réelle  ,  tirées  de 
l Ecriture  (^  de  la  tradition  ,  qui  nont  pu 
jufques  ici  les  convaincre  ;  ^  qiiils  recon^ 
noiffent  avec  nous^  que  Chrift  eft  réelle^ 
fnent préfint  fur  nos  autels^qt^ilveut y  être 
adoré ^  \ê  quil  approuve  l'hommage  &  le 
culte  public^  que  nous  lui  rendons  dans  le 
Sacrement  de  lEtichariJiie. 

Enfin  il  produit  une  longue  liile  de 
miracles ,  qu'il  prétend  avoir  été  faits  an- 
cienncment,  &  qui  lui  paroiiTent  lembla- 
bles  à  celui  qui  efl:  le  fujet  de  fon  Man- 
dement; il  conclut  par  cette  réflexion;' 
*  Après  tous  ces  exemples,  dit  il ,  Jî  grands 
en  eux-mêmes ,  Jl  certains  par  le  caractère 
des  témoins,  qui  les  rapportent  ,  devons^ 
nous  être  étonnez,  qu'aujourd'hui^  que  lé 
Myftère  de  Œuchariftie  ejt  l'objet  de  Pin- 
crédulité  des  Libertins  ,  des  blafphêmes 
des  Hérétiques ,  de  l'tndiff'érencc  ou  de  la 
profanation  des  mauvais  Chrétiens,  T^ieu 
manifefte  par  des  prodiges  la  vérité  du  dog^ 
me  Catholique  fur  l'Euchariftie,  attaqué  de 
toutes  parts,  ^lafincéritédu  culte,  que 
nous  rendons  à  J.  Chrijt  dans  ce  Sacre- 
ment^, Culte  méprifé  par  les  Hérétiques  ^ 
(ê  pratiqué  par   plufîeurs    Catholiques 

avec 

*  Pag.  13. 

fom.  L  V 


194  L^Etat  dtïChrtftianïfmeeit  France^ 

avec  tant  de  négligence  'W  d'irréligion. 

Voilà  comment  Mr.  le  Cardinal  ne 
perd  jamais  dé- vue  les  Proteflans  dansfon 
Mandement.  Pouvions.-nous  nous  dif- 
penfer  de  lui  rendre  raifon  de  notre  foi, 
&  de  lui  témoigner  l'attention  &  la  re- 
connoifrance,qiie  nous  avons  pour  Iqs  foins 
qu'il  fe  donne  de  notre  falut?  Nous  nous 
infcrivons  en  faux  contre  le  Miracle  qu'il 
rapporte  ,  je  l'avoue;  mais  à  Dieu  ne 
plaife  que  nous  foullions  nos  Ecrits  des 
invedives  effroiables,  dont  quelques  per- 
fonnes  de  fa  propre  Communion  ont  eu 
l'audace  de  le  noircir  à  cette  occafion. 
Nous  fommes  très  convaincus,  que  s'il  a 
trompé  quelqu'un  par  fon  Mandement, 
c'eft  qu'il  a  été  trompé  le  premier.  Nous 
ne  doutons  pas  même  que  fon  erreur  ne 
foit  venue  d'un  motif  rcfpedable.  Et 
nous  appliquerons  à  ce  Prélat  ce  que 
nous  avons  dit  d'un  des  Palleurs,  dont 
nos  Eglifcs  chériiTent  tendrement  la  mé- 
moire ,  &  dont  ils  ccnfervent  précieufe^ 
ment  les  Ecrits  :  Son  amour  tro]?  véhément 
pour  la  icrité  PfZ  fait  tombe?'  dans  le 
wf,^/^;/{?-r;  c'ell-à-dire,  ààiis  Villufion.  Si, 
nous  faii'ons  une  faute  en  emploiant  cette 
phririfé ,  c'eil:  une  faute  *  contre  la  Langue, 
non  contre  le  refped ,  que  nous  devons  à  < 

ces .. 

*  Le  Diifiionnaire  de  l'Acnd.  Fr.  explique  pourtant  le 
mot  de  menfon^e   par  ceux  à'errsur  &  à'illufion. 


^réméré  Partie.  %^s 

çesilluftres  Perr(;xanages,  que  leur  rang  ou 
que  leurs  talens  élèvent  au-delTus  du  relie 
des  hommes. 

Dans  le  temps  que  nous  croïons  finir 
cette  Lettre,  nous  recevons  celle  que 
*  iVlr.  l'Evêque  de  Montpelier  vient 
d  addrelTer  à  fon  Diocèfe.  Elle  a  produit 
fur  notre  efprit  le  même  efïet ,  que  le 
Mandement  de  Mr  le  Cardinal  de 
Noailles.  D'un  côté  elle  a  augmenté  les 
fcrupuîes,  que  nous  avions  de  décrier  un 
miracle,  qui  femble  11  glorieux  à  des 
Hommes,  dont  nous  voudrions  pouvoir 
adoucir  les  peines.  D'un  autre  côté  elle 
nous  met  dans  rindifpenfable  nécefîité 
de  répondre  aux  argumens ,  qu'on  en  ti- 
re contre  notre  Do^rine. 

I.  Mr.  l'Evêque  de  Montpelier  dit  ou- 
vertement ce  que  Mr.  le  Cardinal  n'a^ 
voit  fait  qu'infmuer.  C'efl  qu'une  des 
principales  vues  de  la  Providence,  dans 
la  guérifon  miraculeufe  de  la  Dame  de 
la  FoiTejÇ'a  été  de  fe  déclarer  hautement 
pour  les Janfenifles.  f,,  Ce  miracle ,  dit-il , 
5,  paroit  vifiblement  avoir  été  fait  pour 
5,  confoler  l'Eglife  dans  fes  membres  af- 

fli- 

*  Lettre  Paltoralc  de  Mr.  l'Evêque  de  Montpelier ,  ad- 
flreflee  aux  Fidèles  de  fon  Diocèfe,  à  rôccailon  du  Mira- 
cle opéré  à  Paris  dans  la  Paroifle  de  Ste.  Marguerite  le 
31.  Mai, jour  du  St.  Sacrement. 

tPag.  i6.  &  17. 

V    Z 


5> 


^^6  L'Etat  du  Chrijîimifme  en  France^ 

„  fligez,  &  lui  donner  des  marques  fen- 
„  llbles  de  la  protedioû  de  Dieu  dans  un 
„  temps ,  où  celle  des  hommes  lui  efluni- 
j,  verfellement  refufée.  Seigneur ,  di- 
5,  foit  à  Dieu  cette  mère  défolée,  faites 
5,  éclater  quelque  figne  en  ma  faveur ,  a- 
5,  fin  que  ceux  qui  me  haïlTent  le  voient, 
„  &  qu'ils  foient  confondus ,  parce  que 
„  vous  m'avez  afTiflée  &  conlblée. 

„  Dieu  l'a  fait  ce  ligne,  mes  très  chers 
5,  Frères  ;  la  voix  du  Seigneur  s'efl  fait 
„  entendre  dans  la  Capitale  du  Roiaume; 
5,  voix  pleine  de  magnificence  &  d'éclat; 
,,  vox  i^omini  in  virtute^  vox  T)omini  ht 

ma^nificentta  ^  &c. 

„  Depuis  douze  ans ,  que  durent  les 
„  malheureufes  conteflations ,  qui  défo- 
5,  lentTEglife,  quels  efforts  l'homme  en- 
5,  nemi  n'a  t  il  pas  faits ,  pour  lui  arra- 
„  cher  fes  membres  les  plus  unis  ?  On  ne 
„  peut  jetter  les  yeux  fur  un  objet  fi  tri- 
„  fie ,  fans  être  attendri  &  pénétré  de 
„  douleur.  Dans  les  campagnes  comme 
„  dans  les  villes,  dans  le^  cloîtres  &  les 

folitudes ,  comme  dans  les  lieux  les 

plus  fréquentez,  on  ne  parle  que  de 
„  Schifme  &  de  feparation.  Ce  terme 
„  fatal,  cette  parole  cruelle,  qui  fit  au- 
„  trefois  difcerner  à  Salomon  la  faufTe 
„  mère  d'avec  la  véritable,  rententit  de 
„  toutes  parts.    L'heure  eit  venue,  où 

„  l'on^ 

I 


5> 


Première  Partie.  zc^y 

„  Ton  croit  rendre  fervice  à  Dieu  en  ve- 
„  xant  par  toutes  fortes  de  voies  les  fer- 
„  viteurs  de  Dieu  ;  &  jamais  on  ne  vit 
j,  accomplir  d  une  manière  li  fenfible  la 
3,  prédidion  de  S.  Paul,  que  tous  ceux 
j)  qui  veulent  vivre  avec  piété  enJ.Chrift, 
j,  fouffriront  perfecution. 

„  Par-tout  l'ignorance,  l'aveuglement 
„  &  le  faux  zèle  lailîent  des  traces  fune- 
„  fies  de  ce  qu'ils  font  capables  de  faire. 
„  C'eft  aux  Pafteurs,  qui  ont  plus  de  lu- 
5,  mière,  plus  de  Religion,  plus  de  pié- 
„  té,  qu'on  en  veut  principalement.  Il 
5,  fuffit  qu'on  les  croie  favorables  à  la 
5,  caufe ,  que  nous  avons  portée  avec  tant 
„  de  juftice  au  Tribunal  de  l'Eglife  uni- 
„  verfelle ,  pour  qu'on  fe  croie  en  droit 
„  de  les  décrier,  &  de  les  perdre  dans 
„  l'efprit  de  leurs  peuples  ;  on  veut  que 
5,  leurs  Ouailles  renoncent  au  fentiment 
„  d'etlime  ,  à  l'aftèrtion  &  à  l'attache- 
5,  ment ,  qu'elles  avoient  toujours  mon- 
„  trc  pour  eux  ;  du  mépris  on  les  porte 
„  à  la  révolte,  &  on  n'eil  pas  content 
5,  qu'on  ne  les  ait  engagez  à  refufer  les 
5,  Sacremens  même  de  leurs  mains. 

„  Telles  étoient ,  mes  très  chers  Frè- 
„  res ,  ajoute  le  Prélat ,  les  fcmences  de 
„  Schifme  &  de  divifion,  que  l'homme 
3,  ennemi  avoit  jette  à  Paris  dans  la  Pa- 
5,  roifTc  de  S.Marguerite.  Cette  Paroiflé, 

V  3  ,,  dont 


i^§  UEtat  du  Qhr'ijlîanifme  en  France^ 

5,'-;dont  le  Curé  eft  Dot^eur  de  Sorbonnc, 
j,  des  plus  attachez  à  la  caiife ,.  que  nous 
^i-^ dépendons ,  conn.u  d  ailleurs  par  fonïè^ 
fy  le,  fa  piété,  fon  grand  amour  pour  les 
'ji' Pauvres,  étoit devenu  par  ces  endroits 
^,niême  plus  en  butte  i\  la  contradiétioii 
„  des  faux  Frères.     La  conquête  ,    ou 
ïi'^lûtôtla  défolation  ,  de  fa  Paroilîèleur 
;,  paroilîbit  un  objet  digne   de  s'y  atta- 
,,'  cher;  aufîî  n'ont-ils  rien  omis  pourfol- 
ji  'liciter  les  cœurs  de  fes  Paroif liens,  & 
J,  les  détourner  de  l'obéilTance  qu'ils  lui 
^„  doivent:  Rens gloire  à  Dieu,  difoient- 
5,  ils  à  l'un ,  nous  favons  que  cet  homme 
"i,  dil  un  pécheur.     C'ell  homme   n'eil 
,,  point  de  Dieu  ,   difoient-ils ,   puifqu'il 
„  ne  penfe  pas  comme  nous  fur  les  afiai- 
,,  res  de  l'Eglife.     bi  toutes  les  Ouailles 
„  de  ce  digne  Paileur  avoîent  eu  les  yeux 
,-,  de  laveugle-né ,  la  pureté  de  fa  Doc- 
5,  rrine,  dans  laquelle  ils  n'ont  jamais  re- 
5,  connu  de  changement,  fa  pieté  exem- 
,,  plaire,  les  auroient  mis  en  état  de  répon- 
5,  dre  &  de  fermer  la  bouche  à  la  calom- 
„  nie.     Mais  Dieu  permit ,  queplufieurs 
„  fe  lalifèrent  feduire  par  les  difcours, 
„  ainfi  qu'Eve  fe  lailTa    feduire  par   le 
„  ferpent.     Cependant  la  feduftion  pre- 
;,  noit  de  nouvelles  forces,  &  faifoittout 
,■,  craindre  pour  l'avenu',  quand  tout-à- 
coup  Dieu  fe  montre, fend  la  nuée, qui 

5j  l'en- 


>> 


Trémière  Tartie.^  i^^ 

.5,  l'environne , ,  &  devient  l'ApoIogifle  de 
.jsjfon  ferviteur,^  &  delacaûfe  ^qu'il^def- 
,;j'..fend.  Pàrcequ*on  ne  veutj  point  récë- 
\,'  voir  les,  Sacrernens  d^  Tes  mains,'  c'eft 
,p  entre  fes' mains  que,).  Clinlt,,  le  Ppn- 
^.'■;tife'&  l'Evêque  de'nos-aîïies,  Ve^t'ab'- 
Ij.  corder  la  guérifon^  mlricuîeviie  de  Ta 
V,. nouvelle  Hémorrhôîfle/'  .Cette  '  ferW- 
i)/me,^tfaché^  à  ion  Palteiiif'  s'apptoche 


j«^  ayéç  çpnÇance  ^  de  J..;  Çhrilt  |  "que  îe 
«"Paileur  porte  entre  ■fe^>.VnamSf,  elle  ne 
ip- craiiit  point  que  la  marqçie' de  cô 
.,,  munion,  qu'elle  lui  doni^ejai  cette  oc- 
,  '  Cvalion .  retarde  la  gr^'çë %ii  elle  attend 
j^yde  fon  Rédempteur,  &G.,^/,,,'^  ^'"/  "■• 
7*  Mr.  l'Evêque  de  Mbntpétiér  'va'plâs 
loin  encore  :  non  feulement  il  regarde  lit 
guérifon  dé  la  Darfie.dé,  la  Fofle  cqïû- 
me  une  marque  particulière  de  ramôilr 
de  Dieu  pour  les  Janfeniites  ;  il  y  décou- 
vre même  un  argument  décifif  en  faveur 
du  Dogme  capital,  qui  les  fepare  de  leurs 
x-lntagonilles.  *  „  rÉfprit  de  Dieu,  qui 
„  conduit  la  Dame  de  la  Foiîé,  continue  lé 
„  Prélat,  lui  met  dans  la  bouche  les  pa- 
„  rôles,  les  plus  propres  à  exprimer  le  dOg- 
„  me  de  la  tpute-puifîance  de  Dieu  fur  le 
„  cœur  de  l'homme  ;  le  même ,  pour  îe- 
j,  quel  nous  fouffrons  aujourd'hui  tant  de 
V  4  „  ve- 

*Pag.  17.  18. 


5> 


,55 


300  VEtat  du  Chrtjïïanifme  en  France^ 

„  vexations,  Seîgnçur,  dit-elle, ainfi  que] 
5,  le  Lépreux  de  rEvangilC;,  fi  vousvou-i 
;„  lez, vous  pouvez  me  guérir,  Seigneur, 
3j  que  j'entre  dans  votre  temple,  &  je  fe- 
„  rài  guérie.. . .  Parce  qu  elle  eft  perfua- 
"35  'dée,  qu'il  neft  pas  moins  puilfant  pour 
3^  guérir  les  âmes,  qu'il  l'eit  pour  guérir 
les  corps;  elle  ajoute:   pardonnez  moi 
mes  péchez  ,    &  je  ferai  guérie.    Sa 
foi  ne  met 'point  de  bornes  au  pouvoir 
5,  de  celuiqti  elle  invoque  :  Tidée,  qu'el-d 
„  le  a  de  la   toute-puiirance  de  J.  Chrilt 
^3,  fur  les  corps  pour  les  guérir  par  le  feul 
'5, 'mouvement  de  fà  volonté,  ell  l'image 
„-de  celle  qu  elle  a  pour  la  toute-puilfan- 
3,  ce  de  fa  grâce  pour  guérir  les  âmes  de 
3,  la  cupidité,  elle  croit  que  J.  C.  guérit 
j,  l'ame  auffi  bien  que  le  corps  par  le  \ 
5,  feul  mouvement  de  fa  volonté  ;  qu'il  ' 
3,  parle,  &  tout  fe  fait,   qu'il  comman- 
„  de,  &  il  eft  obéi,  &c. 

C'eil:  ainfi  que  Mr.  l'Eveque  de  Mont- 
pelier  regarde  la  guéri  Ton  dé  la  Dame  de 
I4  FolTe,  comme  un  feau  appofé  de  Dieu 
aux  principes  des  Janfenilles ,  ou  pour 
me  fervir  de  fcs  propres  expreffions, 
comme  le  *  triomphe  de  l'tnvocence  contre 
la  c  a  l'unie,  &  de  la  vérité  contre  rer- 
r(titr.    Il  ne  tient  pas  à  ce  Prélat,  que  ce 

prér 

*  Pag.  19.. 


T rémère  T^artie.  301 

prétendu  Miracle  ne  foit  auiïl  le  triom- 
phe de  TEglife  Romaine  contre  l'Héré- 
iie  ,  c'ell-à-dire ,  félon  les  idées  de  cet 
illulire  Auteur,  contre  la  Dpdrme  des 
Protellans.  fin  .j 

„  *  Qui  ne  voit ,  dit-il ,  l'avantage, 
„  que  rÈgîife  eil  en  droit  de  tirer  de  ce 
5,  Miracle ,  pour  jullifier  fa  foi  contre  les 
„  calomnies  des  Hérétiques  ?  Rien  de  lî 
„  ordinaire,  que  de  les  entendre  traiter 
„  d'idolâtrie  le  culte,  que  nous  rendons 
5,  à  J.  Chrilt  dans  le  très  faint  Sacrement 
,,  de  nos  Autels;  ce  qui  eil  pour  nous 
,,  une  odeur  de  vie,  eft  pour  eux  une  o- 
5,  deur  de  mort.  Ils  regardent  comme 
,.  des  cérémonies  profanes  &  luperfti- 
„  tieufes  les  Proceflîons  inftituées  en 
„  l'honneur  de  Jéfus  Chrift  dans  l'Eucha- 
5,  riilie.  Cette  pompe ,  avec  laquelle 
5,  nous  célébrons  la  Fête  de  ce  grand 
5,  myllère,  devient  tous  les  ans  pour  eux, 
',,  à  caqfe  de  la  mauvaife  dii'pofition  de 
„  leur  cœur  ,  une  pierre  dachopement 
5,  &  de  fcandale. 

5,  Si  ,  comme  ils  difent  »  J.  C.  n'efl 
„  point  réellement  préfent  dans  l'Eucha- 
„  riilie,  fi  on  commet  une  idolâtrie  en 
5,  l'y  adorant  ;  fî  les  Fêtes  &  les  Procef- 
„  fions  )  inftituées  en  l'honneur  de  ce 
V  5"  „  grand 

*  Pag.  13. 


301  L'Etat  du  Chriftianifme  en  France^ 

„  grand  myllère,  font  autant  de  fnper- 
55  llitions  criminelles  ;  comment  la  foi  en 
,5  J.  C.  dans  l'EucharilHe  peut-elle  avoir 
„  été  le  principe  du  Miracle ,  qui  fait  au- 
„  jourd'hui  le  fujet  de  notre  admiration? 
5,  Comment  Dieu  a  t-il  choifi  le  jour  mè- 
„  me,  où  nous  célébrons  la  Fête  du  très 
„  faint  Sacrement,  pour  l'opérer  ?  Pôur- 
5,  quoi  n'a- t-il  exaucé  les  vœux  de  no- 
„  tre  nouvelle  HémorrhoïiTe  que  dans 
„  le  temps  de  la  proce/Hon  ?  Seigneur , 
5,  s  ecrie-t-elle ,  fi  vous  voulez  ,  vous 
,,.  pouvez  me  guérip^  .j^  crois  que.  vous 
5,  etez  le  rnême  ^ui  êtes  entré  4ans  Jéru- 
,,  (alem.       '■  -      ;    r       >  . 

.  ■  „  Faites  attention,  mes.  très  chers  Frè- 
y,  res,  à  ces. paroles.  X^ns  les  principes 
„  des  prétendus  Réformez,  elles  de- 
5,  voient  irriter  J.  Chrill,.  loin  de  le  tou- 
„  cher  :  s'il  n'eit  point  réellement  préfent 
„  dans  l'Eucharillie,  cette, prière  ell  une 
„  profefîion  publique  d'idolâtrie ,  fi  on  les 
„  en  veut  croire,  qui  devoir  attirer  fur 
5,  la  femme,  qui  la  faifoit  ,  la  malédic- 
„  tion  'au  lieu  de  la  bénédiélion.  Enco- 
„  re  aujourd'hui  elle  le  dit  à  qui  veuti'en- 
„  tendre,  aux  Proteilans,  comme  aux 
„  Catholiques,  que  c'étoit  J.  C.  préfent 
,^  dans  le  Sacrement  de  l'Autel,  quiétoit 
„  l'objet  de  ion  adoration  &  de  l'on  cul- 
5,  te;  que  c'étoit  à  J.  C.  caché  dans  les 

5>  fa- 


ti 


3ï 


Trémière  Partie.  303 

facrez  rnyftères  ,  expofé  dans  la  Pro- 
ceflion  folemnelle  à  la  vénération  des 
fidèles,  quelle  avoit  demandé  fa  gué- 
rilbn  avec  des  lentimens  de  foi  ,  que 
Dieu  a  bien  voulu  exaucer.  Mais  lî 
cette  femme  eft  abufée  ,  qu'elle  fe 
„  trompe  grollîérement,  en  rendant  à  la 
„  Créature  l'adoration  ,  qui  n'ell  due 
,,  qu'au  Créateur  ;  comment,  encore  une 
„  fois,  Dieu  a-t-il  fait  un  miracle  fi  é- 
„  tonnant  en  fa  faveur,  miracle,  qui  en 
„  la  délivrant  de  fes  maux  corporels , 
„  n'auroit  fervi  qu'à  rendre  ceux  de  fon 
a*;  ame  incurables ,  en  la  plongeant  déplus 
5,  en  plus  dans  l'idolâtrie  ?  Car  le  moien 
3,  que  cette  femme  fe  perfuade  mainte- 
„  nant,  que  J.  C.  n'ell  point  dans  le  Sa- 
„  crement  de  nos  Autels,  qu'il  ne  faut 
„  point  l'y  adorer,  &  qu'il  a  en  abomina- 
„  tion  tous  les  hommages  qu'on  lui  rend 
„  en  cet  état ,  elle  qui  a  reilënti  les  ef- 
„  fets  de  fa  divine  préfence  dans  l'Eucha- 
„  riib'e  d'une  manière  fi  marquée  ?  Le 
5,  moien  que  nous-mêmes  nous  penfions 
„  diiiëremment  ,  quand  Dieu  autorife 
„  d'une  manière  fi  fenfible  le  culte,  que 
^  nous  nous  eiîbrçons  de  lui  rendre  dans 

5,  ce  même   Sacrement  ? Si  nos 

„  Frères  feparez  rendent  à  Dieu  le  culte 
•^,  pur  &  {lins  tache,  l'adoration  en  efpric 
„  ^  en  vérité ,  tandis  que  nous  avons  le 

„  mal- 


504  L'Etat  du  Chriftianifme  en  France^ 

„  malheur  de  le  deshonorer  par  des 
„  idolâtries ,  &  des  abominations  affreu- 
„  fes ,  il  en  faut  conclurre  qu'ils  font  les 
„  véritables  Enfans  d'Elie  ,  &  nous  les 
i,  imitateurs  des  Prêtres  de  Bahal.  Cela 
„  étant,  par  quel  étrange  renverfement 
„  eil-il  donc  arrivé ,  que  les  Prêtres  de 
„  Bahal  foient  écoutez ,  &  que  le  feu  du 
„  Giel  defcende  fur  leur  facrifice  ,  tan- 
„  dis  que  le  Ciel  demeure  fermé  fur  le 
„  facrifice  des  Enfans  d'Elie  ?  Voilà  les 
argumens ,  que  M.  l'Evêque  de  Montpe- 
lier  propofe  pour  ramener  les  Proteltans. 
Mais  quand  nous  comparons  fa  Lettre 
avec  le  Mandement  de  Mr.  le  Cardinal 
de  Noailles,  nous  trouvons  que  ces  deux 
Prélats  ont  eu  beaucoup  plus  de  fuccès 
dans  le  delîein, qu'ils  avoient  de  fortifier 
la  foi  chancelante  desjanfeniltes,  que  dans 
celui  de  convaincre  les  Proteltans.  La 
gué-rifon  de  la  Dame  de  la  Foiîè  a  fait  de 
vives  impreilions  fur  les  efprits  de  ces 
premiers.  *  Ceux  qui  avoient  été  Jeduits 
clans  la  Paroijfe  de  Ste.  Marguerite ,  dit 
Mr.  l'Evêque  de  Montpelier ,  revien- 
Tîent  tous  les  jours  Je  réunir  à  letir  "Ta- 
Jieur:  c'eft  le  fruit  du  miracle^ que  J.C.  a 
voulu  jaire  entre  fes  mains.  Ils  en  ont 
tiré  cette  conféquence  y  que  piifque  J.  C. 
l'a  choifi ])0ur  le  rendre  leMiniftre  dune  fi 

grau- 

*  Pas.  18. 


Crémière  Partie,  305' 

grande  œuvre,  ils  ont  eu  tort  de  Je  fefarer 
de  lui:  qutl  n^eft pas pojfible  que  de  lamê^ 
me  main,  d'où  ce  divin  Sauveur  fe  fiait  à 
répandre  fes  bénéâiUions  fur  les  pécheurs  y 
il  n'en  faille  attendre  que  des  malédictions^ 
comme  on  le  leur  avoit  dit ,  &c.  Mais  fi 
nous  en  jugeons  par  le  Mandement  de 
Mr.  le  Cardinal ,  non  feulement  le  plus 
grand  nombre  des  Proteftans  doute  de  la 
vérité  du  Miracle,  opéré  dans  la  ParoilTe 
de  Ste.  Marguerite;  mais  ceux  mêmes, 
qu'il  prétend  en  avoir  été  les  témoins  o- 
culaires,  ont  encore  befoin  que  les  vœux 
de  ce  Prélat  achèvent  une  converfion, 
que  cet  événement  n'a  fait  que  commen- 
cer, ^ieu  daigne  éclairer  ces  deux  nou*. 
veaux  Réunis,  dit-il  dans  les  paroles,  que 

nous  avons  déjà  citées ^teJ.C.achève 

de  dijfper  leurs  ténèbres,  &  de  les  convain- 
cre quil  ef  réellement  préfent ,  ^  qu'il 
veut  être  adoré  dans  un  Sacrement ,  par 
lequel  il  opère  de  fi  grands  prodiges.  Ce 
font  les  vœux  de  M.  le  Cardinal.  Si  les 
perfonnes,  en  faveur  desquelles  il  les 
fait,  ont  encore  quelque  relie  des  con- 
noiflances,  qu'elles  puilèrent  dans  notre 
Communion,  elles  fauront  bien  réfifter 
aux  efforts,  qu'il  fait  pour  les  en  arracher 
entièrement:  &  dans  le  temps  même 
qu'elles  verront  avec  reconnoilîance  la 
charité  qu'il  leur  témoigne,  elles  fentiront 

bien 


^o6  L'Etat  du  Çhrjjiianijme  en  France ^ 

bien  la  faufTeié  des  conféquences ,  qu'il 
tire  du  prétendu  Miracle,  qu'il  leur  allè- 
gue. Mais  vous  êtes  ordinairement 
moins  en  garde  que  nous  contre  ces 
fortes  d'illufions.  Yx  comme  nos  vœux 
pour  votre  falut  ne  font  m  moins  fincè- 
res,  ni  moins  ardens  que  ceux  que  vous 
faites  pour  le  nôtre,  nous  vous  conju- 
rons de  faire  attention  à  ce  que  nous  al- 
lons propofer ,  pour  vous  faire  difcerner 
les  vrais  miracles  d'avec  les  phénomènes, 
auxquels  mie  pieufe  crédulité  donne  ce 
nom.    Je  fuis. 


MESSIEURS, 


Votre,  &c. 


TREI- 


Trémière  T artie,  ;o7 

Dans  laquelle  on  donne  le  cavalière  des 
Miracles. 


M 


ESSIEURS, 

Il  y  a  peu  de  termes  pius  équivoques 
que  celui  de  Miracle  :  l'ambiguité  du 
mot  caufe  de  la  confufion  dans  les  idées. 
Sans  faire  ici  la  lille  des  notions ,  qui  doi- 
vent être  redifiéesà  cette  occafion ,  nous 
nous  contenterons  de  marquer  la  véri- 
table. 

Mais  avant  que  d'aller  plus  loin,  nous 
devons  remarquer,  qu'on  peut  traitter  ce 
fujet  en  Tiiéologien ,  ou  en  Philofophe. 
C'eil  le  traitter  en  Philoiophe  que  d'agi- 
ter certaines  queltions  metaphyriques , 
telles  que  font  celles-ci  ;  Les  loix  de  la 
Nature  font-elles  fondées  fur  l'eiTence  des 
fujets ,  ou  fi  elles  font  arbitraires  ;  en  for- 
te que  le  Créateur  en  eût  pu  établir  de 
tout  oppofées  ;  faire  que  les  corps ,  qui 
font  pefans ,  fuîTent  légers  ;  que  ceux  qui 
font  légers,  fufiéntpefans  ;  que  ce  qui  pro- 
duit le  mouvement,  produifit  le  repos;  que 
ce  qui  produit  le  repos,  produifit  le  mou- 
vement ,  &  ainfi  du  relie  ?  Jufques  oùs'é- 

ten- 


5o8  L'Etat  du  Chrtftianïjme  en  France^ 

tendent  les  caufes  naturelles?  Quelle  eft 
précilement  l'influence,  que  les  Efprits 
bons ,  ou  mauvais ,  qui  ne  font  pas  unis 
comme  nous  à  une  portion  de  matière, 
ou  qui  le  font  fous  d'autres  loix,ont  fur  les 
Etres  fublunaires?  Cette  influence,  en 
quoi  quelle  puilfe  confiiler,  elt  elle  per- 
manente ,  ou  s'ils  l'ont  dans  certaines  oc- 
cafions  feulement,  &par  quelque  difpen- 
fation  particulière  du  premier  Être?  Agi- 
tei  ces  queilions  &  pluiieurs  autres  de  ce 
genre,  c'efl  traitter  notre  fujet  en  Phi- 
lofophe. 

C'efl:  le  traitter  en  Théologien  ,  que 
de  fe  borner  à  celle-ci:  A  quoi  peut-on 
connoître,  fi  un  événement  extraordinai- 
re émane  de  Dieu, qui  le  dcfline  à  autori- 
fer  une  Doftrine,  à  juftifier  une  adion, 
ou  un  genre  de  vie  ?  Nous  nous  renfer- 
mons dans  cette  dernière  queflion  ,  & 
nous  ne  toucherons  aux  autres ,  qu'autant 
que  nous  y  ferons  indifpenlablement  en- 
gagez pour  réclairciflemcnt  de  cel* - 
le-ci.  ^'"jjfù'li 

Nous  devons  avertir  aufll,  que  dansce  | 
que  nous  dirons  fur  les  Miracles,  nous 
ferons  abftradion  des  objections  des  Déi- 
fies fur  cette  matière  ;  non  qu'elles  ne 
méritent  qu'on  travaille  à  les  réfoudre;  1 
mais  parceque  ce  n'eft  point  ici  le  lieu 
d'envifager  notre  fujet  fous  ce  point  de    1 

vue;    I 


Crémière  T art  te.  309 

vue;  nous  le  ferons  dans  notre  troifiême 
Partie,  ii  Dieu  nous  donne  de  remplir  le 
plan,  que  nous  nous  fommes  formez. 
*  Les  chofcs,  que  nous  avons  été  obli- 
gez d'avancer  juiques  ici  contre  les  gens 
de  cet  ordre,  ne  font  que  des  pierres  d'at- 
tente, que  nous  mettrons  en  œuvre  dans 
un  autre  endroit.  Nous  confiderons  donc 
ici  les  miracles  indépendemment  de  ces 
objedions,  &, comme  nous  l'avons  déjà 
déclaré  ,  nous  prenons  cette  cxprei.ion 
dans  un  fens  purement  Théologique. 

Enfin  il  eit  néceliaire  ,  pour  l'intelli- 
gence de  ce  qui  va  être  propofé  fur  les 
miracles ,  que  nous  fixions  la  fignification 
du  mot  àt  Nature  -,  qui  reviendra  fi  fou- 
vent  dans  la  fuite,  &  celle  de  quelques 
autres  termes,  qui  fe  rapportent  à  celui- 
là.     Nous  entendons  par  la  Nature  l'af- 

fem- 

*  Nous  prions  notre  Lecteur  d'appliquer  rette  réflexion 
aux  Mciximes ,  que  nous  avons  avancées  dans  une  Lettre  , 
qui  précède  celle-ci.  Nous  ne  pouvions  pas  garder  en- 
tièrement le  filence  fur  les  obieAions  ,  que  les  Dcifl.es 
font  contre  les  principes  des  Protefl:ans  fur  l'examen  de 
la  lleligion  :  cela  auroit  laiiTé  un  trop  grand  vuide  dans 
ce  que  nous  en  difions.  Nous  ne  pouvions  pas  non  plus 
y  répondre  fort  au  long;  fans  faire  une  trop  grande  di- 
verfion  au  but ,  que  nous  nous  propofions  dans  nos  pre- 
mières Lettres,  qui  efl:  de  triitter  les  matières  controver- 
fées  entre  les  Catholiques  Romains  &.les  Protefl:ans  ,  & 
fans  confopdre  notre  troifiême  Partie  avec  la  première, 
pour  concilier  la  nécefuté  de  répondre  à  ces  objections, 
&  l'impuiirance  ,  oîi  nous  étions  de  le  faire  fort  au  1 -ng, 
nous  nous  fommes  contente?,  de  propofer  des  Maximes 
générales,  que  nous  avons  deflein  d'étendre  dans  la  fuite. 

Tom.  1.  X 


310  UEtat  du  Chrtfîianijme  en  France^ 

femblage  des  Etres  créez  ,  les  facultez 
que  le  Créateur  leur  a  données,  &  les  loix 
phyfiquesjpar  lefquelles  il  a  accoutumé  de 
les  conduire.  Quand  nous  difons,  qu'un 
événement  eji  une  fuît e  des  loix  de  la  Na- 
ture ,  nous  entendons  que  Dieu  en  le 
produifant ,  ou  en  permettant  qu'il  foit 
produit,  agit  félon  le  cours,  qu'il  a  ac- 
coutumé de  fuivre  dans  la  conduite  du 
monde.  Quand  nous  difons ,  qu'un  évé- 
nement ejî  contraire  au  loix  de  la  Nature , 
ou  qu'il  efl  l'effet  d'un  pouvoir  flirnatu- 
rel,  nous  entendons  que  Dieu  en  le  pro- 
duifant eil;  forti  de  ce  cours  ordinaire  : 
qu'il  a  donné  aux  Etres,  dont  il  s'eit  fer- 
vi  pour  le  produire ,  des  facultez ,  dont 
il  ne  les  avoit  pas  douez  auparavant  ;  du 
moins  qu'il  a  communiqué  à  celles  qu'il 
leur  avoit  données  ,  un  nouveau  degré 
de  puilTance  &  d'a(îT:ivité. 

Ces  réflexions  marchant  ainfi  devant 
nous ,  la  définition  du  Miracle  s'ofïre  d'el- 
le-même à  l'efprit  ;  nous  l'avons  même 
déjà  fliite.  Nous  entendons  par  un  Mira- 
cle :  IJn  événement  extraordinaire ,  pro- 
duit par  un  pouvoir  Jnrn  aï  urely  &  dejiiné 
de  T)ieu  à  autorifer  une  do6îrine  ,  àju- 
Jiifier  u?ie  aBion  ,  ou  un  genre  de  vie. 
Pour  expliquer  cette  définition,' &  pour 
entrer  dans  le  détail  des  caradères  des 

mi- 


Crémière  Tartie,  311 

miracles ,  après  avoir  donné  une  idée  gé* 
nérale  de  leur  eiîènce  ,  nous  rappelle- 
rons ici  quelques  véritez  ,  fur  lei quelles 
nous  n'avons  point  de  difpute  avec  vous, 
Mefiieurs  ;  &  nous  tâcherons  de  faire 
fervir  les  chofes,  dont  nous  convenons, 
à  l'explication  de  celles  fur  lesquelles 
nous  avons  le  malheur  de  ne  pas  conve- 
nir encore. 

I.  Il  y  a  des  hommes ,  qui  par  la  fou- 
plefle  de  leurs  doigts ,  par  leur  connoif- 
fance  des  fecrets  de  la  Nature,  par  Tart 
qu'ils  ont  de  ménager  des  intrigues ,  de 
réunir  &  de  mouvoir  des  relîbrts  cachez, 
font  des  aétions,  qui  femblent  ne  pou- 
voir émaner  que  de  la  Toute-puiffancç 
divine. 

II.  La  Nature  a  des  profondeurs , 
auxquelles  toutes  les  expériences  des  Phi- 
lofophes  &  toute  la  fagacité  de  l'efprit 
humain  n'ont  encore  pu  atteindre.  PIu- 
fieurs  phénomènes ,  que  nous  rangeons 
parmi  les  événemens  furnaturels ,  ne 
doivent  qu'à  notre  ignorance ,  (&  à  la  pré- 
cipitation de  notre  jugement,  ce  degré 
éminent ,  où  nous  les  plaçons.  Notre 
progrès  dans  la  Phyfique  nous  a  ouvert 
les  yeux  fur  quelques  phénomènes  de  ce 
genre  :  probablement  les  découvertes , 
que  nos  Delcendans  feront  dans    cette 

X  X  Scien- 


311  VEtat  duChriJîianifme  en  France, 

Science,  leur  en  expliquera  un  beaucoup 
plus  grand  nombre,  &  les  empêchera  de 
crier  auiTi  fou  vent  au  miracle  ,  qu'on  le  J  j 
fait  aujourd'hui  ;  comme  on  le  fait  beau- 
coup moins  aujourd'hui  que  dans  les  fiè- 
cles  plus  ténébreux,  que  ceux  dans  lef- 
c^uels  nous  avons  le  bonheur  de  vivre. 

lîi.  La  Raifon  nous  fait  préfumer ,  ^ 
la  Religion  nous  apprend,  que  les  Efprits 
dégagez  de  la  matière  ont  la  faculté  de 
l'agiter.     Ils  peuvent  par  les  mouvemens , 
qu'ils  impriment  à  celle  qui  environne  la 
maife  de  notre  corps ,  agiter  notre  corps 
même  :  &  comme  les  mouvemens  de  no-, 
tre  corps  font  les  caufes  occafionelles  desj 
idées  de  notre  ame,  &  de  fes  pafîions  :] 
les  Efprits  ,  dont  nous  parlons,  peuvent! 
'exciter  des  idées  &  des  paillons  dansno-l 
tre  ame  ,  en  produifant  des  mouvemens 
dans  notre    corps.     Ni  la  Raifon  ,   qui} 
nous  fait  préfumer  cette  vérité,  ni  la  Ré-, 
vélation,  qui  nous  la  confirme,  ne  nousj 
apprennent  jufqu'où  s'étend  cette  puif- 
fancc:  elles  nous  en  donnent  pourtant  de 
grandes  idées      La  pénétration  naturelle' 
de  ces  Intelligences,   leur  longue  expé- 
rience,   leur  concours  ,    peuvent   dans 
certaines  occafions  opérer  des  effets  beau- 
coup plus  furprenans ,  que  ceux  que  nous 
avons  rapportez  à  l'induilrie  des  hommes. 

Mais 


Crémière  Tartis.  313 

Mais  en  attribuant  ce  pouvoir  aux  Efprits 
déQ;agez  de  la  matière,  nous  fuppofons 
qu'ils  n'agi  fient  jamais  fans  la  permiflion 
de  la  Providence.  Quand  ellefoutîre  qu'ils 
faifent  en  fliveur  de  l'erreur ,  ou  du  vi- 
ce, des  prodiges,  qui  fembloient  ne  de- 
voir être  faits  que  pour  la  vérité  &  pour 
la  vertu ,  elle  a  des  vues  conformes  à 
cette  Sagelfe,  qui  eil  le  grand  caraftère 
de  toute  fa  conduite  :  elle  fe  propofe ,  ou 
de  punir  l'indolence  &  l'endurciirement 
des  iVîéchans ,  ou  d'exercer  la  foi  des 
Jultes. 

IV.  La  preuve,  qui  réfulte  d'un  mira- 
cle ,  ne  peut  jamais  être  oppofée  à  une 
vérité  évidente ,  fur-tout  fi  l'évidence  de 
cette  vérité  elt  parfaite  dans  fon  genre. 
La  démonibation  a  toujours  fes  droits; 
cependant  il  fe  peut ,  que  de  deux  véritez 
démontrées,  l'une  ait  un  plus  haut  degré 
de  démonllration  que  l'autre.  Si  la  Rai- 
fon,  les  Sens,  &  la  Religion  concourent 
à  porter  la  démonitration  d'une  certaine 
vérité  au  plus  haut  degré  de  démonitra- 
tion, il  implique  contradidion,  que  la 
preuve,  qui  réfulte  d'un  miracle,  dé- 
truife  ce  qui  réfulte  du  concours  de  ces 
trois  témoins. 

v.  Un  événement  extraordinaire ,  par- 
ti immédiatement  de  la  Toute-puillance 
divine,  n'eit  rien  par  rapport  à  nous,  s'il 

X  3  n'ell 


3  14  L'Etat  du  Chrijliani/me  en  France^ 

n'eft  bien  prouvé;  tout  ce  qui  manque  à 
fa  certitude  ,  doit  être  rétranché  de  la 
preuve,  qu'on  en  tire  pour  autoriiér  la 
do^rine  ,  pour  jullifier  Taétion  ,  en  fa- 
veur defquelles  on  prétend  qu'il  eil  ope- 
ré. 

Voilà  des  véritez,  Mefîieurs,  qui  ne 
font  pas  moins  reçues  dans  votre  Com- 
munion que  dans  la  nôtre ,  admettez  en 
les  conféquences .  Un  Miracle,  ou,  pour 
ramener  notre  définition  ,  tm  événement 
extraordinaire  ,  -produit  par  un  pouvoir 
furnaturel ,  ^  defliné  de  T^ien  à  autori- 
fer  une  do6irine ,  à  juftifîer  tme  a 61  ion  ,  ou 
un  genre  de  vie^  doit  avoir  cinq  caradè-, 
res.  I.  11  doit  furpalfcr  les  forces  humai- 
nes. 2.  Etre  hors  du  cours  ordinaire 
de  la  Nature.  3 .  Combattre  les  delfeins  du 
Démon.  4.S'ajufter  avec  les  véritez  dé- 
montrées. 5".  Avoir  des  démonllrations 
de  fa  certitude.  Reprenons  chacun  de 
ces  caradères  ,  &  chacune  des  véritez , 
fur  lesquelles  ils  font  fondez  ;  c'ell,  ce 
mefemble,la  voie  la  plus  fûre  pour  fe  for- 
mer de  juftes  idées  des  Miracles.  Je  fuis, 

MESSIEURS, 

Votre,  &c. 

LET- 


Trémière  Tartie.  3 15- 

LETTRE     XIV. 

Dans  laquelle  on  explique  le  premier 
caracière  des  Altracles. 


M 


ESSIEURS, 


I.  Un  véritable  miracle  doit  être  au- 
cleiTus  des  forces  humaines:  nous  enten- 
dons que  fi  l'adion,  dont  il  eil  queftion, 
n'eitpas  fupérieure  au  pouvoir  de  l'homme 
à  la  regarder  en  elle-même,  elle  lefoit  du 
moins  dans  fes  circonllances.  La  guéri- 
fon  de  certaines  maladies  n'eft  pas  au-def- 
fus  des  forces  humaines;  mais  guérir  des 
maladies  par  une  parole,  par  un  geite, 
par  un  regard ,  c'eil  à  quoi  le  pouvoir  de 
l'homme  ne  fauroit  fuffire. 

Une  perfonne  raifonnable  refufera  de 
reconnoître  pour  .miraculeux  un  phéno- 
mène, non  feulement  lorsqu'elle  décou- 
vrirais relTorts  cachez,  que  les  hommes 
ont  emploiez  pour  le  produire  :  il  lui  fuffi- 
ra  pour  l'empêcher  de  s'en  former  cette 
idée  ,  qu'il  ait  pu  être  produit  par  ces 
reiTorts.  Si  nous  étions  obligez  de  recon- 
noître pour  miraculeux  tous  les  événe- 
mens ,  dont  nous  ne  fommes  pas  à  portée 
de  découvrir  la  fraude ,  nous  devrions  re- 

X  4      •  garder 


31^  VEtat  du  Chriftianifme  en  France -^ 

garder  comme  des  miracles  une  infinité 
d'impoilures  faites  dans  des  lieux,  où  il 
ne  nous  efl  p\s  poffible  de  pénétrer. 

La  Divinité  n'exige  jamais  d'une  Intel- 
ligence ,  qu'elle  donne  à  un  argument 
plus  de  poids  qu'il  n'en  a  réellement, 
qu'elle  regarde  une  fimple  préfomption 
comme  une  preuve  folide,  &  une  pro- 
babilité comme  une  démonflration.  Le 
corps  de  Jéius  Chriil  ne  fut  pas  trouvé 
dans  fon  tombeau,  quelques  jours  après 
qu'il  y  eût  été  mis  :  ce  phénomène  fut 
un  effet  immédiat  de  la  Toute-puiflance 
divine.  L'Egliié  ne  dût  pourtant  le  re- 
garder comme  tel,  que  lorsqu'elle  eut  des* 
démonilrations ,  que  les  hommes  n'y 
avoient  en  rien  contribué.  Un  bruit  fe 
répandit, que  lesDifciples  dej.  Cavoient 
enlevé  ce  corps  :  ce  foupçon  étoit  fans 
fondement  ;  il  n'étoit  pourtant  pas  deilitué 
de  probabilité.  Ce  n'étoit  pas  alFez  pour 
le  fûre  évanouir,  d'alléguer,  que  des  fol- 
dats  avoient  été  commis  pour  garder  le 
tombeau  du  Sauveur  ;  il  n'étoit  pas  impof- 
fible  qu'ils  fe  fufTent  endormis ,  ou  qu'on 
eût  trompé  leur  vigilance ,  ou  ébranlé 
lem-  courage.  Ce  n'étoit  pas  allez  de 
lire, que  les  Difciples  de  J.  Chriil  étoient 
es  efprits  timides  ,  incapables  d'entre- 
f^rendre  une  adion  aufîi  hardie  que  celle 
de  forcer  une  Garde ,  ou  de  la  furprendre  ; 

le 


Crémière  Partie.  317 

le  defefpoir  infpirc  quelquefois  du  coura- 
ge aux  personnes  les  plus  purillanimes.  Ce 
n'étoit  pas  allez  de  dire,  que  ces  Difci- 
ples  n'auroient  pas  expofé  leur  vie  pour 
la  gloire  d'un  Maître ,  qui  les  avoit  trom- 
pez en  leur  promettant  qu'il  rciîufciteroit. 
Le  fruit ,  qu'ils  efpéroient  de  retirer  du 
bruit  de  fa  refurredion ,  ne  pouvoit-il  pas 
les  portera  le  publier  ?  Il  falloir  que  la  re- 
furre^tion  de  Jéfus  Chrilt, démontrée  par 
la  defcente  du  S.  Efprit,  prouvât,  que  ce 
n  étoit  pas  les  hommes ,  qui  avoient  en- 
levé fon  corps  du  tombeau. 

De  même  à  l'égard  des  autres  événe- 
mens  extraordinaires  ,  nous  ne  devons 
les  regarder  comme  miraculeux  ,  que 
lorsque  nous  pouvons  nous  allurer, qu'ils 
lont  au-dellus  des  forces  humaines ,  ou  du 
moins  que  les  forces  humaines  ne  font 
point  intervenues  pour  le  produire. 

Notre  défiance  doit  aller  d'autant  plus 
loin  fur  cet  article  ,  que  nous  trouvons 
dans  tous  les  fiècles  des  exemples  d'évé- 
nemens  crûs  miraculeux,  quoiqu'ils  fuf- 
fent  l'effet  des  fourberies  des  hommes: 
rippofture  a  été  quelquefois  ii  grofîière, 
qu'il  a  fallu  être  ilupide  pour  s'y  mépren- 
dre. Telles  font  celles  des  Altrologues 
des  Indes  :  *  Bernier  dit ,  qu'on  les  voit 

X  5-  afiîs 

*  Voyages  de  Bernier  ,&c.  Tom.  ii.  première  Let- 
tre, pag.  13.  &c. 


3 18  L'Etat  du  Chrijîianifme  en  France  y 

allîs  fur  des   tapis  poudreux  dans  une 
grande  place  de  Dehli,   capitale  de  l'In- 
doflan  ;  qu'ils  ont  des  inftrumens  de  Ma- 
thématique ,  &  des  Livres ,  où  lont  repré- 
fentez  les  fignes du  Zodiaque,  d'oùils font 
proleffion   de  tirer  leurs  oracles.  Ce  fa- 
meux Voiageur  rapporte,  qu'il  trouva  par- 
mi ces  Allrologucs  un  Portugais,  qui  ne  fa- 
voit  ni  lire,  ni  écrire  :  tous  fes  inftrumens 
contiftoient  en  un  vieux  compas  de  Mari- 
ne ,  &  tous  fes  Livres  d'Aftrologie  en  une 
vieille  paire  d'Heures  à  laPortugaife  ,dont 
il  étaloitles  images,  comme  les  figures  du 
Zodiaque  du  Franguiftan.    Unjéfuite  lui 
demanda, comment  avecii  peu  d'induftrie 
il  avoit  tant  de  fuccès  :  A  talbeftïas  ^  ré- 
pondit-il, tal  ^Jirolo^o;ceik'k-dii'Q,â  tel- 
les bêtes ,  tel  Aftrologue. 

Quelquefois  l'impofture  doit  fes  fuccès 
au  penchant  de  ceux  pour  lesquels  elle 
efl:  faite.  *"  Il  y  avoit  à  Rome ,  du  temps 
de  Tibère,  une  Femme  célèbre  par  fa 
vertu,  comme  elle  l'étoit  par  fa  beauté  & 
par  fa  naiilance  :  un  jeune-homme  appel- 
lé  Mundus  Conçût  pour  elle  des  défirs 
criminels.  Il  emprunta,  pour  l'engager 
aies  fatisfaire,  le  langage,  qui  eft  fou- 
vent  fi  perfuafif  dans  ces  occnfions;  ce 
fut  de  lui  offrir  jufqu'à  cent  mille  drach- 
mes : 

*  Jofèphe  Hiftoire  des  Juifs,    liv.  xviu.  chap.4.  pag. 
684. 


Crémière  Partie,  219 

mes:  ce  moien  fut  inutile  ;  il  eut  recours 
à  un  autre.  Il  corrompit  un  Prêtre  d'A- 
nubis,  &  il  fit  dire  à  Pauline  par  ce  Mi- 
nière de  fa  cupidité,  que  le  Dieu  vou- 
loit  lui  donner  les  marques  les  plus  réelles 
de  fa  bienveillance ,  dans  une  chambre 
fecrète  de  fon  Temple:  Pauline  futprife 
dans  ce  piège  ;  Mundus  feignit  d'être 
Anubis:  les  Hiftoriens  nous  donnent  de 
grandes  idées  des  mœurs  de  cette  Fem- 
me ;  nous  n'avons  aucun  intérêt  à  décrier 
cet  exemple  de  challeté  :  mais  peut-on 
s'empêcher  de  foupçonner ,  que  Pauline 
ne  fe  feroit  pas  lailFée  feduire  d'une  fa- 
çon fi  grofllère ,  li  elle  avoiteu  une  ré- 
pugnance infurmontable  pour  l'erreur , 
qu'elle  attribua  à  fa  dévotion  pour  A- 
nubis  ? 

Il  y  eut  plus  d'artifice  dans  la  fourberie 
des  Dominicains ,  dans  la  ville  de  Berne , 
au  commencement  du  feiziême  fiècle. 
Les  Cordeliers  leur  avoient  enlevé  une 
partie  de  leurs  Dévots  ,  en  prêchant  le 
dogme  de  la  Conception  immaculée  de 
la  Ste.  Vierge  ;  les  Dominicains  eurent 
recours  à  de  faux  miracles,  pour  fe  met- 
tre en  réputation.  Quatre  d'entr'eux  for- 
mèrent ce  complot,  &  ne  le  communi- 
quèrent à  peribnne.  Il  y  avoit  dans  leur 
Couvent  un  nommé  Jetzer,  homme  fim- 
ple,  mais  dont  la  fimplicité  même  leur 

pa- 


310  VEtat  du  Qhrifiimifme  en  France  y 

parut  propre  à  feduire  des  efprits  rafinez. 
Un  des  Complices  entreprit  de  perfiiader 
àjetzer,  qu'il  étoit  une  ame  ai:rivée  du 
Purgatoire  :  11  prit  la  forme  la  plus  propre 
à  déguiier  cette  impolture:  Il  mit  dans  la 
bouche  une  boite  pleine  de  feu  ;  il  emme- 
na avec  lui  pluGeurs  chiens  ,  qui  fem- 
bloient  lui  avoir  été  donnez  pour  le  tour- 
menter. Avec  ce  terrible  appareil  il  fe 
glilîa  de  nuit  dans  la  chambrede  Jetzer  : 
il  s'approcha  de  fon  lit  en  faifant  des  cris 
effroiables,  comme  s'il  avoit  été  dans  les 
flammes,  il  lui  demanda  non  feulement 
lefecoursde  fes  prières,  mais  aufîi  celui 
de  fes  mortifications  &  de  celles  de  tous 
les  Pères  de  fon  Convent.  Il  marqua  lui- 
même  le  genre  de  mortiiications,  qui  hâ- 
teroient  fa  délivrance,  ^le  tout  Le  Cou- 
vent y\\\\ài)X-'A  ^  fe  donne  une  violente  dïfcï- 
fl'ine  pendant  huit  jours  ^  ïê  vous,  demeurez 
couché  en  forme  de  croix  dans  l*Egltfe,  à 
la  vue  de  tout  le  Peuple  durant  la  célébra- 
tion des  facrez  My  fi  ères. 

Jetzer  raconta  fa  vifion.  Tous  les  Pè- 
res du  Convent  des  Dominicains  furent  la 
vidime  de  fa  crédulité  ,  &  fubirent  les 
mortifications,  que  la  prétendue  arae  du 
Purgatoire  avoit  elle-même  marquées. 

Les  Fourbes  n'en  demeurèrent  pas  là. 
Ils  convinrent  que  le  ConfeiTeur  de  Jet- 
zer ,  complice  de  l'impoilure,  donneroit 

ai 


Première  Partie.  321 

à  cet  efprit  crédule  une  Hoftie  &  un  mor- 
ceau de  bois,  qu'il  diroit  être  de  la  vraie 
Croix ,  auxquels  on  attribueroit  la  vertu 
de  mettre  en  fuite  les  Efprits  infernaux. 
Jetzerle  crût,  il  fut  confirmé  dans  fon er- 
reur, lorsquaiant  préfenté  cette  Holtie 
&  ce  morceau  de  bois  à  deux  Moines, 
qui  lui  apparurent  en  forme  de  Dia- 
bles, il  les  vit  incontinent  s'éloigner  de 
lui. 

Le  Moine,  qui  avoit  feint  d'être  un 
ame  du  Purgatoire,  revint  à  la  charge, 
&  après  pluiieurs  autres  apparitions,  qu'il 
elt  inutile  de  rapporter,  il  feignit  d'être 
fainte  Barbara ,  pour  laquelle  Jetzer  avoir 
une  dévotion  particulière,  &  lui  annonça 
fous  ce  perj'onnage,  que  la  Ste.  Vierge 
alloit  bien  tôt  lui  apparoitre  ,  &  récom- 
penfer  elle-même  fa  charité.  Cette  pro- 
meile  fut  bien -tôt  accomplie  :  le  fourbe 
contrefit  la  S.  Vierge  après  s'être  donné 
pour  la  Melïagère  :  Il  fe  préfenta  à  Jetzer 
avec  les  habits ,  dont  on  avoit  accoutumé 
de  revêtir  Tlmage  de  cette  fainte  Femme 
dans  les  Fêtes  les  plus  folemnelles:  Il  at- 
tacha à  des  poulies  de  petites  (latucs, 
qu'il  fiifoit  monter  ou  dcfcendre  à  fon 
gré,  &  Jetzer  les  prit  pour  des  Anges. 
La  feinte  Vierge  lui  déclara,  qu'elle  étoit 
conçue  en  péché  :  elle  lui  donna  trois 
gouttes,  qu'elle  diibit  être  trois  larnies 

ré- 


32X  VEtat  du  Chrïjîiantjme  en  France ^ 

répandues  par  fon  Fils  fur  Jérufalem  ;  el- 
le l'aflura  ,  que  ce  nombre  myltérieux 
niarquoit ,  qu  elle  avoit  demeuré  trois 
heures  dans  les  feuillures  du  péché  ori- 
ginel ;  elle  accompagna  ces  trois  gouttes 
de  cinq  autres ,  que  fon  Fils  avoit  répan- 
dues, difoit-elle,  lorfqu'il  étoit  attaché 
à  la  croix;  elle  y  ajouta  une  Hoitie, 
dont  !a  couleur  blanche  changea  bien-tôt 
en  rouge  foncé. 

La  fauiïe  Vierge  ne  fe  contenta  pas 
dune  feule  apparition.  Dans  une  de 
fes  apparitions  àjetzer,  elle  lui  fit  en- 
tendre, qu'elle  prétcndoit  manifefler  à 
toute  la  terre  l'amour  qu'elle  avoit  pour 
lui,  &  lui  imprimer  les  ftigmates,  dont 
elle  avoit  honoré  Ste.  Lucie,  &  Ste.  Ca- 
therine. Elle  lui  dit  même,  qu'elle  ne 
vouloit  pas  diminuer  le  prix  d'une  grâce 
fi  précieufe  en  la  différant,  &  elle  lui  or- 
donna d'étendre  incontinent  fa  main 
pour  la  recevoir  Jetzer  pâlit  à  cette  pro- 
pofition ,  &  retira  fa  main  ;  mais  le 
Phantôme  s'en  faifit  de  force ,  &  la  tranf- 
perça  avec  un  gros  clou  ;  ce  qui  fit  paf- 
fer  Jetzer  d'une  fauiîé  extafe  à  un  véri- 
table martyre. 

La  Vierge  lui  apparut  encore  la  nuit 
fuivante  ;  elle  lui  apporta  des  linges  , 
qu'elle  fit  paiFer  pour  ceux  dans  lefquels 
J.  Chriit  avoit  été  envelopé,  &  auxquels 

el- 


Œ^rémière  Partie.  313 

elle  attribuoit  la  vertu  d'adoucir  la  plaie  ' 
qu'elle  lui  avoit  faite  ;  elle  lui  donna  aufîi 
un  bruvage  compofé  d'eau  de  fontaine, 
de  chrême,  de  poils  de  fourcils  d'un  en- 
fant, d'encens,  de  cire  d'un  cierge  de 
Pàque ,  de  fel  confacré ,  &  de  fang.  Ce 
bruvage  jetta  le  malheureux  Jetzer  dans' 
un  profond  afîbupiirement ,  pendant  le- 
quel elle  lui  imprima  les  quatre  autres  fb'g- 
mates,  qu'elle  lui  avoit  promis.  Le  Moi- 
ne fut  tranfporté  de  joie  à  fon  réveil , 
quand  il  trouva  cinq  Itigmates  empreints 
l'ur  fon  corps  au  lieu  d'un  feul ,  qui  y 
étoit  auparavant.  Les  Fourbes  crièrent 
au  Miracle.  Ils  expofèrent  Jetzer  fur  leur 
grand  Autel,  à  la  vue  de  tout  le  Peuple, 
qui  donna  bien-tôt  la  préférence  aux  Do- 
minicains fur  les  Cordeliers. 

*  Je  n'infillerai  pas  fiir  les  autres  cir- 
conftances  de  cette  impofture ,  ni  fur  la 
manière,  dont  elle  fut  découverte.  Il 
fuffira  d'ajouter ,  que  les  ïmpofleurs  s'é- 
tant  apperçûs  de  la  défiance  de  jetzer, 
firent  des  eitbrts  inutiles  pour  l'empoifon- 
ner,  tantôt  avec  du  pain  ordinaire,  tan- 
tôt avec  une  Hoftie ,  que  fa  bonne  con- 
flitution  lui  fit  rendre.  On  découvrit  le 
complot:  les  Complices  furent  tous  brû- 
lez 

*Mr.Burnet  avoit  examiné  toutes  les  pièces  du  procès 
de  ces  fourbes.  Voi.  Voyage  de  SuiffcA^c  Lettre  i.pag. 
39.  item  Ludovic.  Lavater.  de  Spedlris,  Lemunbu? ,  Sec. 
Pars'i.  cap.vii.pag.  31. 


3  ^4^  L'Etaf  du  Chriftianifme  en  France^ 

lez  vifs,  à  la  referve  d'un  feul,qui  prévint 
fon  lupplice  en  fe  donnant  lui-même  la 
mort.  On  voit  encore  à  Berne  le  lieu  de 
leur  exécution ,  &  l'ouverture  où  abou- 
tiflbit  le  tuyau,  par  où  ils  parloient  à 
Jetzer.  Je  me  borne  à  cet  exemple  ;  mais 
combien  de  pareilles  trames  le  filence 
desMonaflères  n'a-t-il  pas  couvertes? 

Sans  être  aujffi  ûupideque  les  Indiens, ni 
aulli  facile  à  feduire  que  Pauline,  ni  aulli 
crédule  que  Jetzer,  on  pourroit  aifément 
fe  laifler  furprendre.  On  a  rafiné  dans 
l'art  de  feindre  des  miracles  :  ne  prefTons 
pas  cette  réflexion.  Mais  ce  que  perlbn- 
ne  ne  peur  conteder,  c'eft  qu'un  hom- 
me, qui  prétend  julb'iier  fa  dodrine,  ou 
fa  conduite,  par  des  phénomènes  mira- 
culeux, doit  les  foumettre  à  l'examen  le 
plus  exad  &  le  plus  fevère. 

Dit-on  que  des  fons extraordinaires  rou- 
lent dans  les  airs?  Je  veux  favoir  s'ils  ne 
font  pas  reflet  des  fecrets  de  la  jMagie 
*  phonotechnique  ;  s'ils  ne  font  pas  pro- 
duits par  quelque  inllrument  femblable  à 
celui ,  donc  |  les  Juifs  difent  qu'on  fe  fer- 
voit  anciennement  à  Jérufalem  pour  con- 
voquer le  Peuple,  &  qui  fe  faifoic  enten- 
dre jufqu'à  Jéricho. 

Veut- 

*  L*-<ut  de  produire  des  fons  extnordinaires. 
f  Ils  r.ippcHoient  Margraphe  Tamid.  voi.  Athan.  Kir- 
cher.  MururgiiE  lib.  z.  cap.  4.  §.  z.  n.  4. 


Crémière  Tartïô.  jiy 

Veut- on  me  perfuader  que  Dieu  fe  dé- 
ôlare  contre  ma  Religion  par  des  mugiire- 
mens  affreux, qui  Ibrtcntdes  entrailies  de 
la  terre  ?  Je  veux  iavoir  il  quelque  antre 
fouterrain ,  qui  n'eit  connu  que  de  celui 
qui  tn'allègue  ce  prodige,  ne  favorife  pas 
ion  impoïkire.  *  Olaus  M.  Arch.  d'Upial 
aiîure,  que  près  de  la  ville  de  Viburg  en 
Finlande,  il  yen  a  un  fi  merveilleux ^  que! 
quand  une  bote  y  eil  enfermée,  elle  y  fait 
un  bruit,  qu'aucun  homme  ne  peut  fou " 
tenir  :  fi  nous  avons  la  crédulité  de  nous 
en  rapporter  à  ce  Prélat,  les  Finlandois, 
en  temps  de  guerre ,  mettent  toute  leur 
induitrie  à  en  faire  approcher  l'eUnemi: 
quand  ils  ont  réuiïï  dans  ce  deiîein,  ils 
fe  bouchent  les  oreilles  ;  ils  jettent  enfui- 
te  quelque  animal  dans  cet  antre  ,  «&  les 

heuN 

*  Specus  efl:  fubterranéa  propè  littoraîem  uÀcm  Vi- 
burgum  ,  Smellcn  appellata ,  Mofcoviticis  terris  plmimuiîi 
vicinaj  quae  ejus  fecretœ  viriutis  eft,  ut  auimali  vivj  irn 
ipfam  projedio,  tam  horribilis  fonus  in  eaexcitetur,quod 
iuà  exccllentiâ  aures  propè  pofitorum  fufTocat ,  ne  audire^ 
aut  loqui,  vel  ftare  polTint.  Qua  virtute  multô  plures 
«luàmvehementiffima  bombarda  interimit  ^,  vcl  débilitât 
in  momento.  Sed  neque  hoc  naturae  opificium  vidctur 
otioium:  ingruente  enim  hofliliiatc  Prœfeflus  terrae  ju- 
bet  omnium  aures  occludi  cerà,  cellariifque  ac  antris  ab- 
icondi  vifturos  ;  &  démum  fe  muniens ,  animal  allquod 
vei  haftà ,  vel  fune  prïecipîtat  in  os  fpeluncae  :  undé 
tam  horridus  exciratur  fonus  ^  lit  hoftes  obfidentes  m 
GÏrcuitu  quaii  mac^anda  pccora  collabuntur  j  lapfique  (fî 
incolis  vifum  eft)  longo  intcrvallo  remaneant  fpoliandi* 
Olaus  Magnus ,'  Go'chus,  Uplaleni".  Arcljiep.  Hjiî,  Oênt, 
Scptentr.  Ub.  2.,  de  Finnis  cap.  4.  pag.  64. 

Zom,  L  Y 


32,6  VEtat  du  Chriflïantfme en  France^ 

heurletnens  affreux,  quils  y  font  par  ce 
llratagéme ,  renverfent  Tarmée  ennemie , 
&  la  mettent  entièrement  hors  de  def- 
fence. 

Entreprent-on  de  me  perfuader,  que 
le  Ciel ,  pour  me  notifier  fes  volontez , 
prête  du  fentiment  &  de  Tintelligence  à 
des  Etres  inienfibles  &  inanimez  ;  que 
des  ftatues  ont  roulé  leurs  yeux  &  pro- 
noncé des  fons  articulez?  Je  veux  voir 
s'il  eft  nécelTaire  de  monter  fi  haut  pour 
trouver  lescaufes  de  ces  phénomènes,  & 
il  des  raifons  de  Méchanique  ne  font  pas 
fuffifantes  pour  l'expliquer.  Je  me  rap- 
pelle *  la  colombe  d' Archytas  :  t  Les  oi- 
leaux  chantans  &  les  lions  mugiflans  du 
Philofophe  Léon:  :t^  La  tête  fabriquée  par 
Albert  le  Grand  4  La  Itatue  de  Memnon , 

qui 

•  Plerique  nobilium  Grœcorum  &  Favorinus  Philofo- 
phus,  memoriarum  veterum  exfequentiffimus  ,  afBrma- 
tiffinè  fcripferunt ,  fimulachrum  columbae,  è  ligno  ab 
Archyta  ratione  quadam  difciplinàque  mechanicâfadlum, 
volafle,  Aul.  Gell.  Nodt.  Attic.  I.  lo.  cap.  12.  pag.  481, 

t  Michaelus  cùni  forte  pecuniis  indigeret  etiam  plata- 
nes illas  aureas  fadlas  à  Leone  Philofopho ,  de  que  fuprà 
locuti  fumus ,  in  quibus  aviculae  fedentes  per  machinam 
quandam  cantillabant ;  itemque  laones  aurai,  qui  &  ipft 
hominum  admiratione  maxima  nonnunquam  rugitum 
edebant  operà  certè  praeclara  ,  &c.  Mich.  Glyc.  Annal.  Part. 
4.  pag.  Z91. 

%  Dclriolib.  r.  Difquifit.  Magic,  cap.  4.  pag.  31. 

\  Erat  aliud  fraudis  genus  hujufmodi  ;  natura  lapidis 
Magnetis  hujus  virtutis  perhibetur ,  ut  ad  fc  rapiat  &  at- 
tr»hât  ferrum;  fignum  folis  ad  hoc  ipfum  fubtiliffimama- 
m  Artiâcis  fuerat  fabricatum  ,  ut  lapis  ,  cujus  naturam 

fer- 


Première  T  art  te»  317 

qui  par  des  fons  harmonieux  fembloit  t  é- 
moigner  de  la  joie  à  l'approche  du  So- 
leil, comme  elle  paroliFoit  répandre  des 
larmes,  quand  cet  ailre  s'éloignoit  d'el- 
le. Et  *  je  me  fouviens  des  amufemens , 
que  Jannel  de  la  Tour  procuroit  à  l'Em- 
pereur Charles-Quint ,  pour  charmer  les 
ennuis  de  fa  folitude. 

Les  précautions,  que  noiis  avons  mar-- 
quées  à  l'égard  des  fons  &  des  voix  ex- 

traor- 

ferrum  ad  fe  traherc  diximus ,  defuper  in  laquearibus  li- 
xus ,  ciim  temperatè  fub  ipfo  radio  ad  libram  fuiiïet  po- 
lîtum  fimulachrum  ,  &  vi  naturali  ad  fe  raperet  ferrum , 
aflurrexifle  populo  iimulachrum  ,  ut  in  aëre  pendere  vi- 
deretur ,  Ruffin.  Hillor.  Ecclef.  lib.  z.  cap.  13.  pag.  loz. 
Memnonis  autem  ilatuam  imberbem  folis  radiis  obvcrti , 

&  ex  lapide  cffe  nigro canunt  ....    Ubi  ycro 

folis  radius  in  ftatuam  incidiflct ,  id  autem  circa  folis  or- 
tum  evenire ,  fe  quidem  ab  admiratione  temperare  non 
potuifle:  vocemenim  emittere,  fimulatque  radius  ad  ejus 
os  perveniflet.  Videre  autem  oculis  jucundis  magis  lu- 
cem  intueri,  ficut  ii  mortalium  folent,  qui  valde  folede- 
ledlantur  ,  &  tune  quidem  fe  intellexiffe  aiunt  ,  quod 
foli  affurgere  videatur ,  ut  folent  ii  qui  Deum  liantes  ve- 
nerantur,  Philoftr.  in  Vita  Apollon. lib,  6.  cap. 4. pag.  233. 
*  C'étoit  cet  homme,  (Jannel  de  la  Tour)  qui  tous  les 
jours  par  quelque  nouvelle  invention  divertiflbit  l'efprit 
de  Charles,  curieux  &  palfionné de  toutes  ces  chofes;  ainfî 
après  le  repas  il  failbit  fouvent  paroitrc  fur  fa  table  de 
petites  ftatues  ,  armées  d'hommes  &  de  chevaux  ;  les 
unes  battoient  le  tambour  ,  les  autres  fonnoient  de  la 
trompette ,  &  quelques-unes ,  comme  feroient  des  enne- 
mis ,  couroient  les  unes  contre  les  autres ,  &  fe  battoient 
avec  des  lances.  Quelquefois  illailToit  aller  dans  fa  cham- 
bre de  petits  oifeaux  de  bois,  qui  voloient  de  tous  co- 
tez,; &  cela  fe  faifoit  avec  un  fi  merveilleux  artifice ,  que 
le  Supérieur  du  Convent ,  qui  s'y  trouva  d'aventure  une 
tbis ,  s'imagina  qu'il  y  avoit  de  la  Magie  ,  Strada  Hiltoire 
de  Fiand.  hv.  i.  pag.  13. 

Y  1 


3x8  VEtat  du  Qhrijlianijme  en  France^ 

traordinaires ,  on  doit  les  prendre  aufli  à  ! 
regard  des  autres  phénomènes  prétendus 
miraculeux.  La  Magie  Pyrotechnique 
n'efl  pas  moins  propre  que  la  Phonotech- 
nique à  fournir  des  fecrets  pour  feindre 
des  Miracles. 

*  Si  vous  vous  oignez  avec  unecompo- 
fîtion  d'alun  de  fouphre,  &c.  &  que  vous 
y  mettiez  le  feu ,  vous  ferez  tout  raion- 
nant  de  lumière ,  &  vous  paroitrez  brûler 
fans  vous  confumer.  ^ 

t  Si  vous  faites  bouillir  ,  dans  une 
chambre  clofe  ,  un  vafe  plein  d'eau  de 
vie,  dans  laquelle  vous  aurez  diflbus  une 
certaine  quantité  de  camphre  ;   cette  li- 

queur 

*  Quando  vis  ut  vidcaris  totus  ignitus  à  capite  ufque 
ad  pedes ,  &  non  laedaris  ,  recipe  Malavifcum  album , 
confice  cum  albumine  ovorum ,  deinde  Une  cum  eo  cor- 
pus tuum ,  &  dimitte  donec  exficcetur  .  &  deinde  line 
te  cum  alumine  ,  &  pulveriza  fuper  illud  fulphur  fubtile; 
inflammatur  enim  ignis  in  eo ,  &  non  laedit  ;  &  li  facis 
fuper  palmam ,  poteris  tenere  ignem  fine  lîefione ,  Pfcu- 
do-Albcrt.  Magn.  in  lib.  de  Mirabilib.  Mund.  fub  finem. 

t  Sumatur  quantitas  magna  aquae  vitae  optimè  repur- 
gatae,  in  ea  projiciatur  caraphora  particulatim  concifa, 
nara  brevi  fpatio  in  ea  diffblvetur.  Jam  diirolutâ  fene- 
lîrae  &  fores  cubiculi  claudantur ,  ne  exhalan:  vapor  fo- 
ras exfpiret;  vas  ubi  aquâ  vitae  plénum  eil,  fine  flam- 
ma  carbonibu^  fubjedis  ferveat ,  ut  tota  aqua  in  fumum 
folvatur,  qui  cubiculum  expleat  ;  8c  adeo  tenuiffimus 
erit,  ut  vix  confpici  poffit.  Cogatur  aliquis  accenfa  in 
manu  candela  cubiculum  ingredi  :  nam  aer  vifa  candela 
totus  accenditur ,  &  cubiculum  totum  inflaiîimatur ,  ut  for- 
nax  accenfa  videatur  ,  maximumque  terrorem  introeunti 
incutit,  Voi.  le  i.de  ces  palTages  dans  Scott.  Mag.  Univ. 
Part.  XV.  cap.  viir.  pag.  129.  &lei.  ibid.  cap.  m.  pag.  114. 
Les  Auteurs ,  fur  la  foi  delquels  Scott_  rapporte  ces  expé- 
riences, doivent  être  lus  avec  précaution. 


Crémière  Partie,  319 

^ueur  s'exhalera  en  vapeurs  :  un  hom- 
me ,  qui  entreroit  inopinément ,  une  chan- 
delle à  la  main,  dans  le  lieu  où  ces  ex- 
halaifons  font  renfermées ,  les  embrafera 
incontinent ,  &  aura  des  fraieurs  mortel- 
les de  fe  trouver  au  milieu  des  flammes, 
fans  favoir  quelle  en  ell  la  caufe. 

C'eft  fur- tout  par  les  fecrets  de  la  Ma- 
gie Catoptrique ,  &  par  ceux  de  la  Dioptri- 
que ,  qu'il  eil  aifé  d'impofer  aux  perfon- 
nes ,  qui  ne  font  pas  en  garde  contre  ces 
fortes  de  furprifes.  *  On  peut  avec  des 
verres  &  de  miroirs  artificiels  leur  faire 
voir,dans  un  grand  éloignement,des  carac- 
tères myilérieux,  qu'elles  prendront  pour 
des  oracles  venus  du  Ciel,  f  On  peut  leur 
montrer  tout-à-coup,  &  comme  par  une 
efpèce  d'enchantement,  des  palais,  des 
jardins ,  des  villes  entières  :  on  peut  leur 
faire  paroitré  des  morts  fortans  de  leurs 
tombeaux  ;  des  phantômes  fufpendusdans 
les  airs  ;  des  armées  qui  femblent  fe 
combattre  ;  des  bûchers  allumez ,  au  mi- 
lieu defquels  l'auteur  de  ces  merveilles  fe 
promène  fans  recevoir  aucun  dommage. 

Ce 

*  Vide  Henr.  Corn.  Agripp.  Occult.  Philof.lib.  i.cap.6. 
pag.  II.  Gafp.  Scotti  Magia  Univerialis ,  Catoptographica, 
Part.  I.  lib.  8.  pag.  438.  &c.  Item  Mag.  Catoptrica  , 
Part.  I.  lib.  6.  cap.  i,  pag.  312. 

t  Idem  ibid.  cap.  13.  pag.içB.  cap.  zi.  pag.  310.  &'c, 
ubi  plura  ejuûnodi. 

Y  i 


330  UEtat  dit  Chriftianifine  en  France  y 

Ce  n'ell  point  ici  le  lieu  d'infifler  plus 
long-tems  fur  les  effets  de  la  Magic  artifi- 
cielle ,  qu'on  doit  foigneufement  éviter 
de  confondre  avec  les  Miracles  ;  un  re- 
cueil exaél  de  tous  ces  fecrets  ^  des  il- 
lufions,  qu'ils  ont  produites  dans  le  Pa- 
ganifme,  feroit  d'une  grande  utilité  pour 
l'avancement  de  la  Religion  Chrétienne. 
Faut -il  que  nous  foions  appeliez  à  pren- 
dre contre  les  Miniftres  du  véritable  Dieu 
les  mêmes  précautions,  dont  nous  avons 
befoin  contre  ceux  des  Idoles!  C'eft 
aflez  fur  le  premier  caraélère  des  mira-^ 
clés:  ils  font  au-defTus  des  forces  humai- 
nes.   Je  fuis. 


MESSIEURS, 

Votre,  &ç, 


LET. 


\i 


Crémière  Partie.  331 

LETTRE     XV. 

Dans  laquelle  on  examine  le  fécond  &  le 
troîjiéme  caractère  des  Miracles. 


M 


ESSIEURS, 


Le  fécond  caraélère des  Miracles,  c'eft 
d'être  hors  du  cours  ordinaire  de  la  Na- 
ture; cela  fuit  de  la  définition,  que  nous 
en  avons  donnée.  Trois  fortes  de  phé- 
nomènes font  hors  du  cours  ordinaire  de 
la  Nature.  Les  premiers  font  opérez  par 
un  concours  des  loix  naturelles ,  qui  n'ar- 
rive que  rarement  :  les  féconds  par  un 
concours  furnaturel  de  ces  loix  :  les  troi- 
fiêmes  par  leur  violation.  Nous  ne  regar- 
dons comme  miraculeux  que  les  deux 
derniers  de  ces  phénomènes. 

Un  Etat  eft  au  terme  de  fa  ruine  ;  il 
ne  peut  échaper  aux  malheurs  extrêmes 
que  par  une  réunion  de  circonltances , 
dont  on  voit  à-peine  un  exemple  dans 
tout  un  fiècle.  Ces  circonilances  fe  ré- 
unifient à  point  nommé.  L'événement, 
.qui  en  réfulte ,  ell  hors  du  cours  ordinai- 
re de  la  Nature;  ce  n'efl  pourtant  pas  un 
Miracle;  c'elt  une  faveur  lingulière  du 

Y  4  Ciel, 


3  3  2-  VEtat  du  Chrîftianifine  eu  France^ 

Ciel ,  opérée  par  un  concours  des  loix  na^ 
turelles,  qui  n'arrive  que  rarement. 

Un  Peuple  fuit  la  voix  de  Dieu  qui  l'ap- 
pelle ;  il  tente  pour  lui  obéir  des  routes 
inouïes  ;  il  fe  voit  enfermé  par  une  chaîne 
de  montagnes ,  par  les  eaux  de  la  mer  , 
&  par  une  armée  formidable.  Le  Chef, 
qui  le  conduit  ,  addrelîë  des  vœux  au 
Ciel  ;  un  vent  fe  lève  à  la  prière  de  ce 
ferviteur  de  Dieu  ;  le  lit  de  la  mer  fe  dé- 
couvre, fe  desfèche,  &  fe  confolide  ;  les 
eaux  fe  fendent  &  forment  comme  *  un 
mur  à  droite  &  à  gauche^  &  lailTentàce 
Peuple  un  pafîage  libre.  C'cft  un  phéno- 
mène produit  par  un  concours  furnatu- 
rel  des  loix  naturelles.  C'ell  un  véritablç 
Miracle. 

Des  Sujets  font  fidèles  à  leur  Prince: 
ils  ne  violent  fes  loix  ,  que  lorsqu'elles 
fe  trouvent  en  oppofition  avec  celles  de 
Dieu  :  leur  rébellion  ,  aufîi  digne  de 
louange  que  la  f.dèlité  la  plus  inviolar 
ble,  eil  jugée  digne  du  dernier  fupplice: 
t  on  les  jette  dans  une  fournaife  ardente  ; 
le  feu  n'agit  point  fur  leurs  perfonnes  ;  pas 
même  fur  leurs  habits  ;  &  ils  fe  promè- 
nent au  milieu  des  flammes.  C'eit  un 
phénomène  produit  par  la  violation  des 

loix 

*  Exode  îciv.zp. 
\  D;in.  îii.  zo. 


Il 


Trétnïère  Tartie.  333 

îoix  naturelles.  C'eft  un  véritable  Mira- 
cle. 

Si  touî:es  les  Ioix  de  la  Nature  &  tous 
leurs  e^ts  nous  ctoient  parfaitement  con- 
nus ;  t\  tous  les  événemens  extraordinai- 
res étoicnt  exaétement  narrez  ;  nous  pour- 
rions ailemcnt  découvrir  dans  quelle  de 
ces  trois  claiTes  on  doit  les  ranger.  Mais 
l'omiiTion,  ou  l'addition  des  moindres 
circon (lances 5  dans  la  narration  des  faits, 
en  changent  la  nature  par  rapport  à 
nous. 

Suppofé  même  qu'on  les  raconte  exac- 
tement ,  nous  manquons  fouvent  des  fe- 
cours  nécelîaires  pour  en  bien  juger.  Sa- 
vons-nous ce  qui  doit  réfulter  de  ralfem- 
blage  de  diverfes  caufes  physiques?  Pou- 
vons-nous affirmer  que  les  Corps  n'ont 
aucune  propriété,  dont  nous  n'aionsdes 
idées?  N avons-nous  pas  des  raifons  de 
préfumer ,  que  le  Créateur  ne  nous  a  dé- 
couvert que  celles ,  dont  la  connoiffance 
nous  étoit  néceiïïûre  pour  notre  con- 
fervation  ?  Quand  le  concours  furna- 
turel  des  Ioix  naturelles  ell  fenfible , 
comme  dans  le  premier  événement, 
dont  nous  avons  parlé  ;  quand  la  viola- 
tion de  ces  Ioix  ellvifible,  comme  dans 
le  fécond  :  fur-tout  quand  elle  eft  généra- 
le, comme  dans  la  publication  de  la  Loi 
jmcienne  &  de  la  nouvelle ,  nous  ne  pou- 
y  5  von§ 


534  L'Etat  du  Chriftimifine  en  France^ 

vons  pas  nous  tromper  en  rangeant  ces 
phénomènes  dans  la  clafle  des  Miracles. 
Mais  ces  cas  arrivent  rarement.  Un  hom- 
me fage  fufpendra  fon  jugement  l'ur  la 
plupart  des  événemens ,  qui  lui  paroif- 
îent  miraculeux;  parce,  comme  j'ai  dit, 
qu'un  véritable  miracle  doit  être  Teffet 
d'un  pouvoir  furnaturel ,  &  que  la  Natu- 
re a  fes  profondeurs ,  auxquelles  toutes 
les  expériences  des  Philofophes ,  &;  toute 
îa  fagacité  de  l'efprit  humain  ne  fauroient 
atteindre. 

On  peut  ranger  parmi  les  profondeurs 
les  plus  impénétrables  de  la  Nature,  les 
quelHons  touchant  le  pouvoir  des  Efprits , 
qui  ne  font  pas  unis  comme  nous  à  une 
portion  de  matière,  ou  qui  le  lont  avec 
d'autres  loix.  Ils  peuvent  faire  mouvoir 
la  matière.  Ils  peuvent ,  en  agitant  cel- 
le qui  nous  environne,  exciter  des  mou- 
vemens  dans  notre  corps  ,  &  par  cela 
même  des  idées  &  des  pafîions  dans  no- 
tre ame. 

La  Révélation,  qui  nous  donne  de 
plus  grandes  lumières  que  la  Raifon ,  fur 
ce  qui  concerne  ces  Efprits ,  nous  ap- 
prend ,  que  Dieu  permet  quelquefois  aux 
Démons  de  troubler  les  loix  naturelles; 
ou  de  produire  des  phénomènes  extraor- 
dinaires en  fuivant  celles  qui  font  établies, 
J.  Chriil  avertit  fes  Dilciples ,  qu'il  devoir 


Crémière  Œ* art  te,  335* 

*  s'élever  de  faux  Chrifts  ^  de  faux  Pro^ 
phètes  ^  qui  fer  oient  de  grands  Jîgn  es  ^  de 
grands  miracles  ^  pour  feduire  les  Elus  y 
s'il  étoit  pojjible.  t  Et  St. Paul  avertit  tous 
les  Chrétiens ,  que  l'on  verra  dans  l'Egli- 
fe  une  révolte  caufée  par  un  homme , 
qu'il  appelle  *  r homme  dépêché  ^  déper- 
dition ,  le  méchant  par  excellence  ;    que 

la- 


*  Math.  XXIV.  14. 

t  ii.ThefT.  ir.  3.  &c. 

%  Je  placerai  ici  quelques  Remarques  fur  ce  paflTage. 
I.  II  ne  nous  femble  pas  que;par  Xhommt  de  péchés  dont 
parle  l'Apôtre ,  il  faille  entendre  un  individu  :  on  doit 
prendre  ce  mot  dans  un  fens  colleétif ,  comme  l'on  par- 
le ,  pour  des  hommes  qui  s'oppofent  au  Règne  de  J, 
Chrift.  II  y  a  toujours  eu  des  gens  de  cet  ordre  :  il  y  en 
eut  parmi  les  Juifs  ;  il  y  en  eut  parmi  les  Païens  ;  il  y 
en  eut  parmi  les  Chrétiens  dès  les  temps  Apoftoliques  , 
&:  il  devoir  y  en  avoir  dans  la  fuite,  De-là  vient  ce  que 
dit  St.  Jean  dans  fa  première  Epître  chap.  11.  18.  Ce 
font  ici  les  derniers  temps ,  CT*  comme  vous  avez,  entendu  qu* 
l'AntechriJi  viendra  ;  il  y  a  des  maintenant  plujieurs  An- 
Uchrifis  ;  z^  nous  connoijfons  en  cela  que  ce  font  ici  les  derniers 
temps.  Mais  les  hommes ,  qui  fe  diltinguent  parmi  ceux 
dont  nous  venons  de  parler,  &  qui  combattent  la  Religion  de 
Jéfus  Chrift  avec  le  plus  de  fureur  &  avec  le  plus  defuc- 
cès ,  ce  font  ceux  qui  font  appeliez  dans  le  ftylc  de  l'E- 
criture ,  &  en  prenant  cette  expreffion  dans  le  fens  col- 
leétif, que  nous  lui  avons  donné ,  X homme  de  péché ,  ou 
l'AntechriJi ,  par  excellence. 

2.  Ma  féconde  remarque ,  c'eft  que  par  l'homme  de  péché , 
dont  il  eft  ici  queftion  ,  on  doit  entendre  des  gens ,  qui  ne 
fubfiftoient  pas  encore  du  temps  de  notre  Apôtre  }  du 
moins ,  qui  trouvoicnt  encore  des  obftacles  aux  finiftres 
delTeins ,  qu'ils  avoient  contre  l'Eglife  :  cela  ell  dit  ex- 
prelfément  dans  les  paroles ,  que  nous  avons  citées  :  Vom 
favez  ce  qui  le  retient ,  il  ne  fera  révélé  que  dans  fin  temps  : 
Celui  qui  obtient ,  c'eft-à-dire ,  celui  qui  fubfîfte  ,  &  qui 
s'oppofe  encore  aux  vues  de  Xhommi  dt  ^éthé ,  fùtiendra, 

ij 


3  3^  UEtat  du  Qhrïftiamfine  en  France-, 

Favénement  de  ce  Méchant  fera  félon 
l'efficace  de  Satan  en  toute  pttijfajice ,  en 
frodiges ,  en  miracles  de  menfonge. 

Non 

il  fubfiflera  encore  »  &  ce  jj'eft  qu'^/)m  fon  abolition ,  c^ue 
le  méchant  ou  que  Y  homme  de  péché  fera  révélé. 

3.  Ma  troifiême  remarque  ,  c'eftque  l'homme  ,  dont 
St.  Paul  prédit  qu'il  s'oppoiera  à  l'établiffement  de  la  Re- 
ligion ,  ne  devoir  pas  le  faire  de  front;  je  veux  dire  qu'il 
ne  devoit  pas  travailler  ouvertement  à  empêcher  ,  qu'on 
ne  rendit  à  Dieu  &  à  fon  Chrilt  les  hommages  de  l'ado- 
ration ,  mais  il  devoit  travailler  à  fe  faire  adorer  dans 
l'Eglife  avec  la  Divinité.  C'eft  ce  qu'emportent  les  pa- 
roles ,  qui  précèdent  celles  que  j'ai  citées  :  il  efi  affis 
dans  le  Temple  de  Dku ,  H  agit ,  ou  il  fe  porte  ,  comme  s'il 
ftoit  Dieu. 

4.  Ma  quatrième  remarque  ,  c'eft  qu'il  ne  fuffit  pas 
pour  avoir  droit  de  rejetter  les  conclufions,  que  nous  ti- 
rons d'un  paflage  de  l'Ecriture  contre  une  dodlrine,  de 
prouver  que  l'Auteur  facré  n'avoit  pas  en  vue  dans  ce  paf- 
iage  la  doétrine ,  à  laquelle  nous  l'oppofons  ;  il  faut  prou.- 
ver  auffi  que  cette  dernière  n'eft  pas  fondée  fur  les  mê- 
mes principes  que  l'autre ,  &  qu'elle  ne  ramène  pas  les 
mêmes  erreurs.  Un  paiTiige  de  l'Ecriture ,  deftiné  a  com- 
battre les  Gnolliques,  n'ell  pas  plus  fort  contr'eux  que 
contre  un  Chrétien  ,  qui  fuit  leurs  principes. 

Ces  reiu.uques  juuifient  çeu-x  de  nous  ,  qui  ont  cru 
que  St.  Paul  dans  les  paroles.,  que  nous  avons  citées, 
avoit  en  vue  le  Pontire  de  Rome.  Le  portrait  ,  que 
trace  l'Apôtre  ,  relTemble  allez  à  l'original  ,  auquel  ils 
l'ont  appliqué.  L'efprit  de.  domination ,  que  les  Catho- 
liques Romains  les  plus  fenfez  reprochent  eux-mêmes  à 
leur  Pontife ,  commcnçoit  dès  les  fiècles  Apoftoliques 
à  s'introduire  dans  l'Eglife  :  il  y  avoit  dès  lors  des  Doc- 
teurs, qui  vouloient  dominer  fur  l'héritage  du  Seigneur. 
Voïez  I.  Timoth.  vi.  5.  &  iv.  r.  ôcc.  Philip,  ni.  18. 
Sec.  Il  y  avoit  dès  lors  des  Dofteurs ,  qui  fefoient  trafic 
des  chofes  lacrées ,  &  qui ,  fous  prétexte  de  faire  refpec- 
ter  la  Religion  ,  vouloient  alTervir  les  confciences  àt^ 
Peuples  aux  Miniftres  qui  la  prêchoient.  Le  m'^jTert  d'ini- 
quité fe  mettait  donc  déjà  en  train.  Mais  la  Religion  Chré- 
tienne ctoit  encore  opprimée;  on  ne  pouvoir  pas  aquerir 
de  grands  honneurs,  ni  de  grandes  richelTes  en  la  prêchant; 

aulîi 


Trémière  Tarùe.  337 

Non  feulement  la  Révélation  nous  ap 
prend,  que  le  Démon  &  fes  Emiiïaires 
peuvent  troubler  les  loix  de  la  Nature, 

ou 

auffi  le  myjïerik  et  iniquité  ,  qui  fe  mettoit  en  train  ,  n  était 
pas  encore  révélé ,  &  il  ne  devoit  l'être  ,  que  dans  fon 
temps.  UnePuilfance  abforboit  celle  de  ces  indignes  Paf- 
teurs,  qui  ne  pouvoicnc  voir  leur  avarice  &  leur  ambi- 
tion affouvies,  que  lorfque  cette  Puiflance,  je  veux  dire 
celle  de  l'Empire  Romam,  feroit  détruite.  L'Empire  de 
rTVntechrift  devoii  s'établir  fur  les  ruines  de  celui  des 
Einpereurs  :  Vous  favez  ce  qui  retient  l'homme  de  péché  ; 
eelut  qui  obtient  maintenant ,  obtiendra  ju/quà  ce  qu'il 
fait  aboli:  c'ell-à-dire ,  l'Empire  ,  qui  a  tant  d'éclat  au- 
jourd'hui, fubfiftera  jufqu'à  l'Epeque,  que  Dieu  a  mar- 
quée pour  fa  ruine.  Le  fens ,  que  les  Proteftans  donnent 
à  ces  dernières  paroles ,  leur  étoit  donné  par  les  premiers 
Chrétiens  .-  de-Ià  vient  qu'ils  prioient  pour  la  durée  de 
l'Empire  Romain ,  afin  que  •  l'Antechrill:  ne  vint  pas  de 
long-temps  dans  l'Eglile.  Voi.  Tertull,  Apologet.  cap.  32. 
&  39.  pag.  27.  31.  ad  Scapulam  cap.  2.  pag.  69.  & 
de  Refurr.  carnis  cap.  24.  pag.  340.  De-la  vient  que  lorf- 
qu'Alaric  vint  laccager  Rome  ,  les  premiers  Chrétiens  cru- 
rent que  l'Antechrill  alloit  paroitre.  Celui  qui  ebte- 
noit ,  dit  St.  Jérôme  en  faifant  allufion  au  paflag(b  que 
nous  expliquons ,  vient  d'être  détruit ,  c  nous  ne  compre'"- 
nons  pas  que  l'Antechrift  approche.  A  Gerunt.  de  Mono- 
gamia  ,  fol.  3o.tom.r.  Voi.  auffi  St«  Ambroife  fur  le  paffa- 
ge  de  la  ii.aux  ThefTal.  ir.  3.  tom.  m.  pag.  189.  S.  Cy- 
rille de  Jérufalem  catech.  xv.  pag.  210, 

Après  la  dellrudion  de  la  Puillance  ,  dont  parle  l'Apô- 
tre, le  myfiere ,  qui  commençait  à  fe  mettre  en  train  avant 
ce  temps-là,  devoir  fe  manifefter:  l'homme  de  péché,  qui 
soppoje  à  Dieu  jufqu'À  être  aj^^  comme  Dieu  au  Temple  de 
Dieu ,  devoit  être  révélé  :  il  devoit  feindre  ou  opérer  des  pro- 
diges,  ou  des  miracles  f  pour  augmenter  l'éclat  de  fon  Em- 
pire ,  ou  p.ur  en  étendre  les  bornes.  Je  lailTe  à  la  con- 
fcience  des  perfonnes,  qui  jetteront  les  yeux  fur  cet  Ecrit, 
à  juger  fi  le  fentiment  dç  ceux  de  nous ,  qui  ont  crû  que 
St.  Paul  a  voulu  dépeindre  la  puillance  exorbitante  ,  que 
le  Pontife  de  Rome  exerce  dans  l'Eglife ,  efl  fans  fonde- 
ment; je  les  prie  aulli  de  conférer  le  palfage,  que  nous 

venons 


338  L'Etat  du  Qhriftianîjme  en  France^ 

ou  produire  des  phénomènes  extraordi- 
naires ,  en  fuivant  celles  qui  font  établies. 
Elle  nous  dit  même  ,  que  Dieu  fe  propo- 
fe  en  cela  quelquefois  de  punir  les  hom- 
mes ,  quelquefois  de  les  éprouver. 

Quelquefois  il  veut  les  punir  de  ce  que 
leur  mépris ,  ou  leur  haine  pour  la  véri- 
té, les  a  empêchez  de  fe  prévaloir  des  fe* 
cours,  qu'il  leur  avoit  donnez  pour  la 
connoître.  Cette  première  vue  elt  mar- 
quée immédiatement  après  les  paroles  de 
St.  Paul ,  que  j'ai  citées ,  Farce  qu'ils 
fC ont  point  aimé  la  vérité^  T)ieu  leur  en* 
voiera  efficace  d^ erreur  pour  croire  au  men^ 
fonge. 

Quelquefois  Dieu  fe  propofe  d'éprou* 
ver  les  hommes  ;  cette  féconde  vue  eft 
marquée  dans  le  célèbre  paiïage  du  trei- 
ï.iême  du  Deuteronome  :  *  S'il  s'élève  au 
milieu  de  vous  quelque  prophète ,  quifaf- 
fe  devant  vous  quelque  Jî^ne  ^  ou  quelque 

mi^ 

venons  de  citer,  avec  les  chap.  xvii.  &i  xvin.  de  l'A- 
pocalypfe. 

Cependant  quelque  probable  que  foit  ce  fentiment  ,  i! 
y  a  des  Proteftans,  qui  ne  .'adoptent  point;  nous  nepro- 
noncerons  pas  fur  leurs  difFérens  Syllêmes  :  mais  voici 
Une  réflexion ,  qui  me  paroit  devoir  réunir  tous  les  ef- 
prits;  c'eft  qu'il  n'eft  pas  vraifemblable  que  Jéfus  Chrift 
eût  voulu  établir  pour  fon  Vicaire  fur  la  terre  un  homme, 
qui  reflemble  fi  bien  au  portrait,  que  nos  Ecritures  nous 
font  de  celui  qui  oppofera  les  plus  grands  efforts  à  la  gloi- 
re de  l'Eglife  Chrétienne ,  &  auquel  elles  donnent  pour 
cette  raifon  le  titre  odieux  d^AmeçhriJi» 

*  Deut.  XI II.  I. 


Crémière  "Partie.  339 

miracle  ,  ^  que  ce  Jîgne  ,  ou  ce  mira- 
cle ,  dont  il  aura  far  lé ,  arrive  ;  j'i/ 
vous  dit  y  allons  après  des  T)ieux  étran^ 
gersy  que  vous  n  avez  f  oint  connus  y  ^ 
fervons  les.  Vous  iî! écouterez  point  les  pa- 
roles de  ce  Trophète ,  car  l'Eternel  vo- 
tre 7)ieu  vous  éprouve.  A -peine  eft-il 
nécellaire  d*avertir ,  que  l'Etre  parfait  n*a 
pasbefoin  d'éprouver  les  hommes  pour 
les  connoître  ;  mais  quand  il  nous  met 
dans  ces  circonftances  délicates ,  qui  peu- 
vent nous  découvrir ,  ou  faire  connoître 
aux  autres,  fi  notre  foi  eft  ferme,  ou  fi 
elleefl  chancellante,  alors  dans  le  llyle  de 
l'Ecriture  Dieu  ndus  éprouve.  La  cir- 
conftance,  dont  parle  Moyfe  dans  le  tex- 
te que  nous  avons  cité,  ell  précifémenc 
de  ce  genre.  La  Religion ,  que  Dieu  a- 
voit  donnée  aux  Ifraelites  par  le  miniftè- 
re  de  ce  Légiilateur ,  étoit  fondée  fur  ce 
grand  principe;  c'eil  qu'il  n'y  a  qu'un 
Dieu,  &  que  des  Créatures  raifonnables 
ne  doivent  adorer  que  lui.  Le  Démori 
ne  pouvant  combattre  cette  Religion  par 
des  raifons  propres  à  perfuader  l'eiprit, 
la  combattoit  par  des  prodiges  capables 
de  fraper  les  léns.  Les  Ifraelites  fem- 
bloient  devoir  être  partagez  entre  les 
preuves  réelles ,  dont  Dieu  avoit  accom- 
pagné fa  Religion ,  &  les  preuves  appa- 
rentes, dont  le  Démon  accompagnoit  la 

fien- 


1 4©  JUEtat  du  Qhrijlianifme  en  Fy^ancê^ 

fienne.  La  conduite ,  qu'ils  tenoient  dang 
cette  occafion ,  décidoit  fi  leur  foi  étoit 
ferme,  ou  fi  elle  chanceloit encore.  C'eft 
le  fens  de  ces  paroles ,  l'Eternel  votre 
T>ieu  vous  éprouve. 

On  ne  fauroit  donc  douter  raifonnabîe^ 
ment ,  non  feulement  que  le  Démon  né 
produife  quelquefois  des  phénomè- 
nes tels  que  ceux  dont  nous  venons  de 
parler,  mais  que  cela  n'entre  dans  les  vues 
de  la  Providence.  D'où  je  tire  cette  con- 
féquence ,  c'eil  que  nous  devons  fufpen- 
dre  notre  jugement  fur  les  événemens^ 
qui  nous  femblent  furnaturels ,  jufqu'à  ce 
que  nous  fâchions  s'ils  viennent  de  Dieu , 
qui  veut  nous  confirmer  dans  la  vérité  & 
dans  la  vertu,  ou  du  Démon  ,  qui  veut 
nous  en  détourner.  Or  une  marque  cer- 
taine, qu'un  événement  de  ce  genre  vient 
de  Dieu,  &  non  pas  du  Démon  ,  c'elt 
quand  il  a  le  troifiême  caractère  ^  que 
no^s  avons  afTigné  au  véritable  Miracle  ^ 
quand  il  elt  oppofé  aux  vues  du  Démon: 
je  veux  dire, quand  il  eit  opéré  pour  con- 
firmer une  Doctrine  oppofée  à  la  fien^ 
ne. 

Les  Miracles  de  J.  Chrift  avoîent  ce 
caraéière  :  c'ell  par  là  que  ce  divin  Sau- 
veur refutoit  l'objedion  la  plus  odieufe^ 
qu'on  ait  jamais  faite  pour  le  décrier:  fes 
ennemis  l'accufoient  de  ne  chafier  les 

Dé^ 


» 


'Première  Partie.  341 

Démons  qu'en  vertu  d'un  pouvoir ,  qui 
lui  étoit  communiqué  par  les  Démons 
mêmes,  *  Tout  roiaume  divifé contre  foi^ 
même^  répondit  Jéfus  Chrill,  fera  réduit 
en  de/ert ,  ^  toute  ville ,  ou  toute  mat/on^ 
divifee  contre  foi-même  ne  fubfiftera  point. 
Si  Satan  jette  Satan  dehors ,  //  efi  divife 
contre  foi  même  •,  comment  donc  fin  roiau^ 
me  fîtbfiftera-t-il  ?  C'eit-à-dire  ,  je  n  ai 
point  d'autre  but  en  faifant  des  Miracles , 
que  de  confirmer  la  Dodrine  que  ie  vous 
prêche,  &  que  je  deftine  à  difîiper  les 
ténèbres ,  que  le  Démon  répand  dans  le 
monde,  &  de  réparer  les  delbrdes,  qu'il 
y  caufe;  comment  pouvez-vous  vousper- 
fuader,  qu'il  foit  alTez  aveugle  pour  ne 
pas  voir  mon  delTein ,  ou  alFez  ennemi  de 
lui-même  pour  le  favorifer? 

On  propofe  une  objedion  fur  ce  que 
nous  venons  d'avancer  touchant  ce  dernier 
caractère  des  Miracles.  On  nous  accufe  de 
faire  un  cercle  vicieux,  de  juflifier  la 
Dodrine  par  les  Miracles ,  &  les  Miracles 
par  laDodrine.  Vous  juftifiez  la  Doftri- 
ne  par  les  Miracles,  nous  dit-on, puifque 
vous  alléguez  les  miracles  faits  en  faveur 
de  la  Religion  Chrétienne ,  comme  une 
des  grandes  preuves  de  fa  vérité.  Vous 
judifiez  les  Miracles   par  la  Doéîrine, 

puil* 

*  Matth.  XII.  ij, 

Tom.  I,  Z 


S^^z  L'Etat  du  Ghftfiiàni^e  en  France  y 

puifque  la  gi'ande  preuve,  qufe  vous  allé- 
guez en  faveur  des  Miracles  faits  pour  la 
Gonfirmation  de  la  Religion  Chrétienne, 
c'eft  la  Religion  même,  en  faveur  de  la* 
quelle  ils  ont  été  opérez.  Mais  cette  ob- 
jection tire  toute  fa  force  de  l'équivoque 
des  termes .  dont  elle  eft  conçue.  Nous 
jullifions  la  Dodrine  par  les  Miracles 
dans  un  fens  ,  &  les  Miracles  par  la 
Dodrine  dans  un  autre  fens. 

Nous  juilifions  la  Dodrine  par  les 
Miracles.  Je  diitingue  trois  fortes  de 
Doctrines  :  i .  Une  Do(fl:rine  connue  par 
les  lumières  de  la  Raifon  c^  par  celles  de 
la  Révélation:  ^.  Une  Dodrine,  que  la 
Raifon  ni  la  Révélation  ne  nous  font  con- 
noître  que  d'une  manière  obfcure  &  en- 
veloppée: 3.  Une  Doctrine,  fur  laquelle 
ni  la  Révélation  ni  la  Raifon  ne  fe  font 
point  expliquées ,  mais  qui  n'ell  oppofée 
ni  à  l'une,  ni  à  l'autre.  Ces  trois  fortes 
de  Dot^b-ines  peuvent  être  jultiliées  par 
des  miracles. 

I.  Une  Doélrine,  connue  par  les  lu- 
mières de  la  Raifon  &  par  celles  de  la  Ré- 
vélation ,  peut  être  juilifiée  par  des  Mira- 
cles, en  ce  que  des  Miracles,  faits  en  fa 
faveur,  ajoutent  de  nouvelles  preuves  à 
celles  qu'on  avoit  de  fa  vérité.  Us  por- 
tent ceux,  en  la  préfence  defquels  ils  font 
opérez ,  \  un  redoublement  d'attention 

pour 


Crémière  Partie.  343 

pour  les  raifons ,  que  nous  avions  de  nous 
y  foumettre.  C'ed  pour  cela  que  £)ieu 
envoioit  fouvent  à  l'ancien  Peuple  des 
hommes  extraordinaires  ,  qui  operoient 
des  Miracles  pour  le  rendre  attentif  aux 
exhortations,  qu'ils  luifaifoient  de  renon- 
cer à  l'idolâtrie. 

^.  Une  Do/trine,  que  la  Raifon  &  la 
Révélation  ne  font  connoître  que  d'une 
manière  obfcure  &  enveloppée,  peut  être 
auffi  jultitiée  par  des  Miracles.  La  mê- 
me raifon ,  qui  prouvoit  que  le  Démon 
ne  voudroit  pas  emploier  fon  pouvoir  pour 
la  confirmation  de  la  première  Do<^lrine, 
dont  nous  avons  parlé ,  prouve  qu'il  ne 
voudroit  pas  l'emploier  pour  confirmer  la 
féconde  ;  qui  eft  parfaitement  conforme 
à  la  première,  &  qui  fe  propofe  le  même 
but.  C'eflainfique  les  Miracles ,  opérez  par 
les  Apôtres,  confirmèrent  ce  qu'il  paroif- 
foit  y  avoir  de  nouveau  dans  leur  Doc- 
trine. Les  Ecrits  du  Vieux  Tefla- 
ment  ne  s'étoient  expliquez  que  d'une  ma- 
nière peu  claire  fur  la  nature  du  Règne 
du  Mellîe,  fur  l'abolition  du  Cérémonie! 
Levitique  ,  &c.  Mais  ces  dogmes  n'a- 
voient  rien  d'oppofé  à  ceux ,  fur  lefquels 
ces  Ecrits  s'étoient  clairement  expliquez. 
Au  contraire  les  raifons ,  qui  avoient  por- 
té la  Divinité ,  dans  un  certain  temps , 
à  ne  parler  qu  obfcurément  fui*  la  nature 
Z  i  di4 


344  L^Etat  du  ChriJîUnifme  en  France, 

du  Règne  du  Meffie,  la  portèrent  à  en 
parler  clairement  dans  un  autre  temps. 
Les  raifons ,  qui  avoient  porté  la  Divini- 
té .  dans  un  certain  temps ,  à  établir  le 
Cérémoniel  Levitique ,  la  portèrent  à 
l'abolir  dans  un  autre  temps. 

Enfin  une  Dodrine,  fur  laquelle  ni  la 
Raifon ,  ni  la  Révélation  ,    ne   fe   font 
point  expliquées  ,    mais    qui   n'a    rien 
d'oppofé  ni  à  la  Révélation,  ni  à  la  Rai- 
fon, peut   être  confirmée  par  des  Mi- 
racles.    Un  homme  entreprend  un  vola- 
ge, qui  eft  dans  tes  devoirs  de  fa   vo- 
cation; il  fe  trouve  en  perplexité  entre 
deux  chemins:  il  ne  fait  s'il  doit  fe  déter- 
miner pour  celui  qui  conduit  vers  l'O- 
rient, ou  pour  celui  qui  conduit  vers  l'Oc- 
cident; un  perfonnage  extraordinaire  lui 
apparoit  &  lui  dit,  qu'il  vient  de  la  parc 
de  Dieu  pour  fixer  fes  penfées  flotantes  : 
il  fait  uneaétion  furnaturelle  pourjullifier 
fa  Miffion:   fa  Milhon  eft  futrifamment 
prouvée  par  ce  Miracle.   Mais  le  Démon 
en  pourroit  faire  de  pareils,  direz-vous: 
je  l'avoue,   mais  il  n'agit  jamais  que  par 
les  ordres  ou  par  la  permiftion  de  la  Pro- 
vidence: &  nous  n'avons  aucune  raifon 
de  croire  ,  qu'elle  voulût  lui  permettre, 
ou  lui  ordonner,  de  faire  des  Miracles 
pour  nous  jetter  dans  une  erreur,  dont 
nous  ne  pourrions  nous  préferver,  ni  par 

les 


I 


Trêmière  Tartle,  345* 

les  îamières  de  la  Raifon  ,  ni  par  celles 
de  la  Révélation, 

Que  lî  dans  un  cas  de  perplexité  un 
homme  fefoit  un  Miracle  pour  nous  dé- 
terminer d'un  côté,  &  qu'un  autre  hom- 
me fit  aufTi  un  Miracle  pour  nous  déter- 
miner d'un  côté  oppofé,  nous  devrions 
fans  doute  prendre  le  parti,  en  faveur  du- 
quel le  plus  grand  Miracle  auroit  été 
opéré.  Cela  ûiit  encore  du  dogme  de  la 
Providence.  Moife  &  Aaron  viennent  vers 
Pharao,  ils  lui  difent  qu'ils  font  envoiez 
de  la  part  du  Dieu  tout-puifTant ,  pour 
demander  la  liberté  du  Peuple  Juif;  Ils 
juftifient  leur  million  par  des  Miracles. 
Les  Magiciens  foutiennent  que  Moife  & 
Aaron  font  des  Fourbes ,  qui  impofent  à 
Pharao,  &  ils  appuient  leur  propofition 
fur  des  Miracles.  La  Raifon  naturelle  ne 
fauroit  faire  démêler  à  Pharao  la  vérité 
d'avec  Timpollure  ;  aucune  Révélation 
furnaturelle  ne  lui  fournit  des  fecours, 
pour  fupp^éer  aux  foiblelTes  de  fa  Raifon. 
La  Providence  préfide  fur  les  Miracles 
des  Magiciens,  &  fur  ceux  d'Aaron  & 
de  Moife.  Quelle  fupériorité  ne  don- 
iie-t-elle  pas  aux  Miracles ,  faits  par  les 
Miniftres  de  la  vérité, fur  les  Miracles  o- 
perez  parles  Miniftresdu  menfonge!  Les 
Magiciens  firent  réellement ,  ou  en  appa- 
rence ,   quelques-uns   des  Miracles  de 

Z  3  Moi- 


•  3  4^  UEtat  du.  Chrïfl'tanïjme  en  France., 

Moife  &  d'Aaron ,  mais  ils  ne  firent  que 
ceux  que  l'on  pouvoit  attribuer  le  plus  fa- 
cilement à  la  fourberie,  &  ils  ne  purent 
imiter  ces  hommes  facrez,  quand  ilspro- 
duifirent  des  Poux ,  quand  ils  firent  ve- 
nir des  ténèbres  fur  l'Egypte ,  quand  ils 
excitèrent  des  grêles,  des  foudres  &  des 
tonnerres.  Les  Magiciens  firent  des  Mi- 
racles, mais  ils  furent  enveloppez  eux-mê^ 
mes  dans  les  plaies,  qu'Aaron  &  Moife 
envolèrent  fur  l'Egypte.  Les  Magiciens 
firent  des  Miracles ,  mais  ils  rendirent 
eux-mêmes  hommage  au  pouvoir  fuprê- 
rne  ,  par  lequel  Aaron  &  Moife  agîf- 
foient  ;ils  dirent  en  voiant quelques-uns  de 
leurs  prodiges,  que  c'étoit  là  *  le  doi^t de 
*T>ieu,  Voilà  dans  quel  fens  nous  julli- 
fions  la  Dodrine  par  les  Miracles.  Et  voi- 
ci comment  nous  jullîfions  les  Miracles 
par  la  Dodhûne. 

Tout  Miracle  eit  fait  par  l'ordre,  ou 
par  la  permiflion  de  la  Providence.  Tout 
Miracle  fait  par  la  permiflion  de  la  Pro- 
vidence, ou  par  fon  ordre,  jultifie  la 
Doctrine,  en  faveur  de  laquelle  il  eft  o- 
peré.  La  règle  efl  générale  ;  un  feul  cas 
en  doit  être  excepté ,  c'eft  lorfque  le 
Miracle  eil  opéré  en  faveur  d'une  Doc- 
trine, qui  favorifeles  vues  du  Démon, 

.*  Exode  vra.  19.' 


Première  Partie.  347 

Un  homme  m'annonce qpedoftrine,  dont 
j'ignore  l'origine,  ou  dont  les  preuves  ne 
me  frïipent  pas  aiïez,  mais  dans  laquelle 
je  ne  trouve  rien  qui  favorife  les  vues  du 
Démon  ;  je  refufe  pourtant  de  l'admet- 
tre ,  tandis  qu'elle  n'a  d'autre  garant  que  le 
témoignage  de  celui  qui  me  l'annonce.  11 
fait  un  Miracle  pour  la  confirmer  :  ce 
Miracle ,  qui  n'auroit  pCi  me  cQnvain(»e , 
s'il  avoit  été  deftiné  à  me  faire  recevoir 
une  Dodrine  favorable  aux  vues  du 
Démon ,  m'engage  à  recevoir  celle-ci. 
Dans  ce  fens  nous  juflifions  les  IVJiracles 
par  la  Dodrine.  Nos  hypothèfes  n'ont 
rien  de  contraire  l'une  à  l'autre.  Je  fuis, 


MESSIEURS, 

Votre,  de. 


'l  A  LET- 


B48  VEtat  duChrifliani/me  en  France^ 

LETTRE     XVI. 

Dans  laquelle  on  examine  les  deux  derniers 
caractères  des  Miracles. 

Messieurs. 

Ce  que  nous  avons  avancé  fur  le  troi^ 
fiême  Caractère  des  IMiracles ,  juftifie  ce 
que  nous  avons  à  dire  fur  le  quatrième. 
Si  les  véritables  Miracles  font  oppofez 
aux  vues  du  Démon ,  ils  ne  fauroient  être 
contraires  à  des véritez  démontrées;  nous 
ne  ferons  ici  que  préfenter  le  même  objet 
fous  un  autre  point  de  vue. 

Toute  Intelligence  ,  qui  eft  ^ppeîlée  à 
connoître,  doit  avoir  certains  fondemens 
de  fes  connoiiïances.  Toute  Intelligence, 
qui  efl  appellée  à  croire,  doit  avoir  cer- 
tains motifs  de  crédibilité.  Toute  Intelli- 
gence, qui  eft  appellée  à  admettre  des 
propolitions  évidentes, doit difcerner  cer- 
tains caradères  d'évidence.  Ces  diffé- 
rentes exprefîions,  caractères  d'évidence  y 
motifs  de  crédibilité^  fondemens  de  con^ 
ftoij/ance;  ces  expreffions,  dis-je,  font 
fynonymes  ;  nous  ne  les  joignons  enfem- 
ble,  que  pour  mettre  notre  penfée  dans 
tout  fon  jour.  Lors  donc  que  j'admets- 
une  propofition  évidente ,  je  fuppofe  que 
Tévidence  d'une  propofition  eft  une  raifon 

fuf- 


Crémière  Partie.  349 

fuffifante  pour  m*engager  à  Tadmettre. 
Lorique  je  connois  un  fujet,  je  fuppofe 
qu'un  certain  degré  de  lumière  eit  un 
fondement  folide  de  la  connoiflance ,  que 
je  prérens  en  avoir.  Lorfqueje  crois  une  vé- 
rité, je  fuppofe  que  les  argumens,  furlef- 
quels  elle  me  paroit  appuiée,  font  des 
motifs  fuffifans  pour  la  croire.  Ces  pro- 
pofitions  portent  leurs  preuves  avec  elles  ; 
les  avoir  avancées,  c'elt  les  avoir  fuffifam- 
ment  prouvées.  Il  n'efl  queftion  que  d'en 
faire  l'application. 

Suppofons  un  Miracle,  fait  en  faveur  d'u- 
ne Dodrine  contraire  à  des  véritez  démon, 
trées;  ce  Miracle  ne  peut  rien  prouver  :  fi  ce 
Miracle  prouve,  il  prouve  qu'une  Doctri- 
ne démontrée  eft  faufTe.  Si  une  Doélri- 
ne  démontrée  eft  faufTe,  nous  n'avons 
plus  de  caractères  d'évidence  ,  plus  de 
motifs  de  crédibilité,  &c.  Donc  ce  Miracle 
ne  prouve  rien  :  tout  au  plus  il  prouve 
qu'on  ne  peut  rien  prouver;  car  toute  preu- 
ve fuppofe  que  celui  qui  efl  obligé  de  s'y 
rendre, a  quelque  fondement  de  connoif. 
fance ,  quelque  caraCfère  d'évidence,  &c. 

Plus  une  propofition  a  d'évidence, 
moins  elle  efl  fufceptible  d'être  détruite 
par  un  Miracle.  Nos  connoifTances  peu- 
vent être  appuiées  fur  un  de  ces  trois  fon- 
demens,  ou  fur  tous  les  trois  enfemble. 
ï. Sur  les  Sens.  i.  Sur  la  Raifon.  3. Sur  la 

Z5  Ré- 


35^  V Etat  du  Çhri^iani/me  en  France^ 

Révélation.  Mais  fi  un  miracle,  fait  en 
faveur  d'yne  doélrine  contraire  à  des  vé- 
ritez  démontrées  par  les  Sens  ,  prouve, 
alors  les  Sens  ne  font  plus  le  fondement 
de  nos  connoiirances  :  fi  un  miracle, 
feit  ep  faveur  d'une  doftrine  contraire  4 
à  des  vçritez,  démontrées  par  la  Raifon , 
prouve  ,  alors  la  Raifon  nefl  plus 
le  fondement  de  nos  connoilTances.  De 
înême  à  Tégard  de  la  Révélation.  Que 
J{î  un  miracle  ,  fait  en  faveur  d'une  doc- 
trine ,  oppofée  &  aux  Sens ,  &  à  la  Rai- 
fon ,  &  à  la  Révélation  ,  prouve ,  alors 
ces  trois  fon démens  de  nos  connoiiTances 
font  renverfez;  alors  nous  ne  pouvons 
rien  connoître  ,  alors  nous  ne  pouvons 
pas  connoître  même  fi  un  Miraele  ell  une 
preuve  folide  de  la  Doârine  ,  en  faveur 
de  laquelle  il  ell  opéré. 

Il  vaut  mieux  être  diffus  pour  être 
clair,  que  d  être  obfcur  pour  être  concis. 
Qu'il  me  foit  permis  de  donner  un  peu 
plus  d'étendue  à  me>s  réflexions. 

Jefoutiens  i.Que,  dans  le  cours  ovdi^ 
naire  des  chofes,  les  Sens  font  un  fon^ 
dément  de  nos  connoiiTances  ;la  Foi  mê- 
me ell  fondée  fur  ce  principe.  Quand 
je  lis  la  Parole  de  Dieu  ,  je  fuppofe  que 
n^es  yeux  me  préfentcnt  les  objets  tels 
qu'ils  font,  Je  fyppofe  que  quand  je  lis, 
Oui  dans  Ufl  pafîage  de  rfLcriture  ,  il  y  a 

Oîù , 


Trémière  Partie,  ssi 

Oui,  &  qu'il  n'y  a  pas  JSfon.  Si  je  pou- 
vois  foupçonner  qu'il  y  a  Non  dans  le  paf- 
fage ,  où  je  lis  Oui^je  ne  pourrois  ajouter 
foi  à  aucune  des  proporitions,que  je  trou* 
ve  dans  la  Parole  de  Dieu.  De  même  quand 
j'écoute  un  Dotfteur ,  je  fuppofe  que  mes 
oreilles ,  affedées  d'une  certaine  manière, 
excitent  en  moi  les  fons  ,  auxquels  les 
hommes  font  convenus  d'attacher  de  cer- 
taines idées:  fans  cela  les  Juifs  n'auroient 
pas  pu  ajouter  foi  aux  témoignagv'^s ,  que 
Dieu  rendit  à  Jéfus  Chrilb  Ilsauroient  pu 
foupçonner,  que  la  voix  célelte,  qui  di- 
foit;  *  Celui- c f  efl  mon  Fils  bien-aimé,  di- 
foit ,  Celui- ci  n'eftpas  mon  Fils  bien- aimé. 
Ils  n'auroient  pas  pu  ajouter  foi  aux  dif- 
cours  de  Jéfus  Chrift,  ni  à  ceux  de  fesA- 
pôtres.  t  L(^foi  eft  de  Vouie,  La  Foi  mê- 
me ell  donc  fondée  fur  ce  principe,  c'eft 
que  dans  le  cours  ordinaire  des  chofes 
les  Sens  font  un  des  fondemens  de  nos 
connoiilances. 

Je  vous  prie ,  MefTieurs ,  de  remarquer 
ces  expreflions  dans  le  cours  ordinaire  des 
chofes.  Je  ne  difconviens  pas  que  Dieu 
ne  puifle  faire  illufion  à  nos  Sens  ;  je  ne 
difconviens  pas  même ,  qu'il  ne  l'ait  fait 
dans  certaines  occalions.  Elifée  fe  trou- 
ve tout-à-coup  afiiégé  dans  la  ville  de  Do- 
than  par  une    troupe  de  Syriens  :   dans 

*  Matth.  III.  17.  t  Roni-  x-  37» 


3i5'2'  V Etat  du  Chriftianifine  en  France , 

l'inftant  même,  qu'il  découvre  les  Enne- 
mis, il  voit  une  multitude  *  de  chevaux 
iê  de  chariots  de  feu,  que  Dieu  lui  envoie 
pour  ledefFendre.  Mais  le  Serviteurd'E- 
iifée  ne  voit  que  les  Ennemis  ;  &  il  s'écrie , 
Hélas  \  que  ferons-nous?  Alors  Eliféefaic 
cette  prière ,  Eternel  ^  ouvre  fe  s  yeux  afin 
^u' il  voie.  Cette  prière  efl  exaucée  ;  le 
Serviteur  d'Elifée  voit  la  montagne  de  Do- 
than  couverte  de  chevaux  &  de  chariots 
de  feu.  Sur  quoi  l'on  peut  faire  ce  rai- 
Ibnnement:  Ou  il  y  avoit  réellement  de 
chariots  de  feu  fur  la  montagne  de  Do- 
than  ,  lorsqu'Elifée  faifoit  cette  prière, 
&  alors  les  yeux  du  Serviteur  d'Elifée  lu; 
faifoient  illulion  ,  puifqu'ils  ne  lui  mon- 
troient  pas  des  objets  ,  qui  étoient  à 
leur  portée  ;  ou  il  n'y  en  avoit  point , 
&  alors  les  yeux  lui  faifoient  apper- 
cevoir  des  objets  ,  qui  n'étoient  point. 
Quand  donc  je  foutiens  que  les  Sens  fer- 
vent de  fondement  à  nos  connoifîànces , 
je  reflreins  cette  propofition  au  cours  or- 
dinaire des  chofes  :  j'entens  que  nous  de- 
vons nous  former  cette  idée  des  Sens, 
dans  toutes  lesoccafions,  où  Dieu  ne  nous 
avertit  pas ,  que  nous  ne  devons  pas  nous 
en  rapporter  à  leur  témoignage. 

Mais  quand  je  dis  ^.  que  la  Raifon  efl: 

un 

*  îî.  Rois  VI.  ic. 


Trémïere  Partie.  35 j 

un  des  fondemens  de  nos  connoifTances , 
je  ne  mets  aucune  reftriftion  à  cette  pro- 
pofition  ;  &  je  veux  dire ,  que  toutes  les 
fois  que  ma  Raifon  me  fournit  des  dé- 
monftrations  en  faveur  d  une  propofition, 
je  dois  admettre  cette  propofition.  La 
Foi  même  eft  fondée  fur  ce  principe.  Nous 
croions  ce  que  l'Etre  infaillible  attefle, 
parce  que  notre  Raifon  nous  démontre , 
que  l'Etre  infaillible  ne  peut  ni  être  trom- 
pé ,  ni  tromper  les  autres  ;  donc  la  Foi  eil 
fondée  fur  ce  principe,  c'eflque  nous  de- 
vons admettre  ce  que  notre  Raifon  nous 
démontre. 

Cependant  quelque  évidente  que  foit 
une  propofition ,  fondée  fur  le  témoigna- 
ge des  Sens ,  &  fur  celui  de  la  Raifon ,  el- 
le reçoit  un  nouveau  degré  d'évidence» 
lorsqu'elle  eft  atteftée  par  la  Révélation. 
Quand  tous  les  Arithméticiens  du  Mon- 
de voudroient  me  perfuader  que  deux  & 
deux  ne  font  pas  quatre,  je  le  croirois 
pourtant;  mais  quand  je  vois  que  cette 
propoiition  évidente  au  tribunal  de  mes 
Sens,  &  à  celui  de  ma  Raifon,  a  encore 
pour  elle  le  iuffrage  de  tous  les  Arithmé- 
ticiens ,  j'y  trouve  alors  un  nouveau  de- 
gré d'évidence.  De  même  j'ofe  foutenir 
que  s'il  étoit  ppflTible,  que  l'Etre  infailli- 
ble atteMt  une  propofition  contraire  à  une 
autre  propofition   évidente  nu  tribunal 

des 


^^"4  L'Etat  du  Chrifttamjme  en  France  j 

des  Sens  &de  la  Raifon,  onncpourroit 
pas  déférer  à  fon  témoignage  ;  parce  que 
ce  qui  nous  porte  à  nous  foumettre  à  l'E- 
tre infaillible,  c'ell  que  la  Raifon  dé- 
montre qu'il  ne  peut  ni  fe  tromper,  ni 
tromper  les  autres.  Mais  s'il  attelloit 
une  proportion  contraire  à  une  autre 
propofition  démontrée  ,  le  principe, 
fur  lequel  la  déférence  qu'on  a  pour  fon 
témoignage  ell  fondée,  feroit  renverfé. 
Cependant  quand  l'Etre  infaillible  attefbe 
dans  la  Révélation  une  propofition,  que 
nos  Sens  &  notre  Raifon  nous  ont  démon- 
trée, elle  a  un  nouveau  degré  d'évidence  ; 
elle  eft  appuiée  fur  les  trois  fondemens  de 
nos  connoiiTances  ,  &  elle  a  toute  l'évi- 
dence, dont  une  propofition  peut  être 
fufceptible. 

D'où  je  conclus ,  qu'un  miracle  fait  en 
faveur  d'une  dodrine  contraire  à  une 
propofition  évidente  au  tribunal  des  Sens , 
au  tribunal  de  la  Raifon  &  à  celui  de  la 
Révélation,  ne  prouve  rien.  Cette  con- 
féquence  eit  fenfible.  Quelques  fortes 
que  puilîènt  être  les  raitons,  qui  nous 
porteroient  à  croire  qu'un  miracle  prou- 
ve la  dodrine ,  en  faveur  de  laquelle  il 
eft  opéré ,  elles  ne  fauroient  être  plus  for- 
tes que  celles  que  nous  avons  d'admetti-e 
la  propofition  contraire.  Si  une  propofition 
démontrée  par  les  Sens ,  par  la  Raifon , 

& 


il 


Première  Partie,  sSf 

&  par  la  Révélation  petit  être  faufle ,  mal- 
gré les  raifonsque  nous  avons  de  la  croire 
véritable,  nous  devons  croire  auflî qu'un 
miracle  ne  prouve  point  la  doctrine ,  en 
faveur  de  laquelle  il  eil  opéré ,  quelques 
fortes  que  puiiTent  être  les  raifons ,  que 
nous  avons  de  croire  qu'il  la  prouve. 
Donc  un  véritable  Miracle  nefauroit  être 
contraire  à  des  véritez  démontrées,  C'cft 
ce  qu'il  falloit  prouver. 

Nous  avons  dit  enfin  que  la  certitude 
d'un  véritable  miracle  doit  être  démon* 
trée.  Un  miracle,  félon  la  définition 
que  nous  en  avons  faite,  eft  mi  événe^ 

ment deftiné  de  ^ieu  à  autorifer 

une  doctrine.  Or  il  eft  évident,  qu'une 
doftrine  ne  peut  pas  être  autoriféêparua 
événement  incertain. 

Mais  quelle  démonftration  doit-on  de- 
mander de  la  vérité  d'un  Miracle  ?  Ce  ne 
peut  pas  être  une  démonftration  f  Meta* 
phyfique,  les  faits  n'en  font  pas  fufcepti- 
bles  ;  ils  ne-fbnt  fufceptibles  que  de  dé- 
monftrations  morales.  Ce  font  aufti  des 
démonftrations  morales, que  nousdeman*. 
dons,  telles  que  font  celles  des  faits,  que 
perfonne  ne  peut  raifonnablement  conte- 
fter.  Je 

*  On  appelle  dcmonftruuon  Metaphyfiqu* ,  celle  que  novs 
fournit  l'idée  claire,  que  îioûs  avons  d'un  fujet;  nous 
avons  une  idée  claire  d'un  nombre  pair  ;  nous  eoncltioHS 
de  cette  idée ,  que  le  nombre  de  deux  eft  j>air.  La  dé- 
monftration, que  nous  avc«s  fur  ce  'fujet,  eft  Metaptyf» 


3^6  LEiat  du  Qhrïftïanïfme en  France ^ 

Je  vous  prie  feulement  ^    Meffieurs, 
qu'il  n'y  ait  point  d'équivoque  dans  l'i- 
dée, que  nous  nous  formons  de  ce  que 
j'ai  appelle  àémonftration  morale.    Il  y  a , 
s'il  m'eft  permis  de  me  fervir  de  cette  ex- 
preffion,  une  démonflration  juridique, 
6c  une  démonitration  morale.    J'appelle 
démonftration  juridique    cet   aflemblage 
de  vraifemblances ,  qui  autorife  des  Ju- 
ges à  regarder  comme  parfaitement  avé- 
rez les  faits ,  où  elle  fe  trouve.    Cet  af- 
femblage  peut  fe  rencontrer  dans  des  faits 
fuppofez.    Des  Juges  font  autorifez  à  re- 
garder comme  avéré  un  fait  attefté  par 
un  certain  nombre  de  témoins  irrépro- 
chables.   11  n'implique  pourtant  pas  con- 
tradidion,   que  des  témoins  irréprocha- 
bles attellent  un  menfonge.     Mais  le  bien 
de  la  Société  demande,  que  le  témoigna- 
ge d'un  certain  nombre  de  témoins  tien- 
ne lieu  de  démonitration.     Cela  a  des  in- 
convéniens  dans  la  Société,  je  l'avoue, 
mais  ces  inconvéniens  n'égalent  pas  ceux 
auxquels  elle  feroit  fujette ,  fi  des  Juges 
ne  pouvoient  prononcer  que  fur  des  faits 
évidemment  vrais. 

J'appelle  démonflration  morale^  celle 
qui  réfulte  d'un  certain  nombre  de  dépo- 
litions  &  de  circonftances ,  qu'il  n'elt  pas 
queftion  de  déterminer  ici.  Cette  dé- 
monitration n'accompagne  jamais  le  men* 

fon- 


Crémière  T  art  le.  35*7 

fonge  :  &  quoique  nous  la  diflinguions  de 
la  démonftration  Metaphyfique ,  elle  n'en 
diffère  que  dans  notre  manière  de  conce- 
voir ;  &  à  le  bien  prendre  elle  elt  fondée 
fur  les  mêmes  principes.  Pourquoi  de- 
vons-nous croire  aufli  fermement  un  fait, 
de  la  certitude  duquel  nous  n'avons 
qu'une  démonftration  morale ,  qu'une 
vérité  de  laquelle  nous  avons  une  dé- 
monftration Metaphyfique  ?  C'eft  qu'il 
n'implique  pas  moins  contradiction, qu'un 
certain  nombre  de  dépofitions  &  de  cir- 
conftances  fe  réuniifent  en  faveur  d'un 
fait  fuppofé  ,  qu'il  implique  qu'un  tout 
foit  moins  grand  qu'une  de  fes  parties. 
Que  fi  cela  même  m'étoit  contefté  ,  je 
fonderois  l'infaillibilité  de  la  certitude  mo- 
rale fur  l'idée,  que  nous  devons  avoir  de 
l'Etre  parfait.  Il  implique  contradi(?lion, 
que  l'Etre  parfait  permette  que  des  faits  , 
que  nous  avons  intérêt  de  connoître  ,  & 
il  la  connoiflance  defquels  il  a  lui-  même 
attaché  notre  bonheur  ,  foient  accompa- 
gnez de  toutes  les  marques  de  vérité  , 
dont  un  fait  peut  être  fufceptible,  s'ils  ne 
font  réellement  vrais.  La  démonftration 
morale  n'accompagne  donc  jamais  le  men- 
fonge  du  moins  àl'égard  des  faits ,  fur  lef- 
quels  nous  ne  pouvons  pas  nous  tromper 
fans  être  éternellement  miférables:  &  c'eft 
le  genre  de  démonftration  ,  que  nous 
Tom.  L  A  a  exi- 


358  L'Etat  du  Chrtftiantfme  en  France , 

exigeons  pour  la  certitude  d'un  événe- 
ment, que  Dieu  deitine  à  autorifer  une 
do(!^rine,  fur  laquelle  nous  ne  faurions 
nous  tromper ,  fans  être  perdus  pour  jamais.  ' 

Que  11  Ton  nous  demande  ,  pourquoi 
•  nous  ne  nous  contentons  pas  d'avoir  une 
démonllration  juridique  de  ces  fortes  d'é- 
vénemens  ,  pourquoi  le  même  degré  de 
certitude,  qui  autorife  un  Juge  à  regarder 
!un fait  comme  avéré,  ne  nous  ftiffit  pas 
à  l'égard  des  événemens  miraculeux?  Il 
nous  iera  aifé  de  répondre  ,  nous  l'avons 
même  déjà  fait  en  partie.  Nous  avons 
reconnu  que  la  Société  peut  fouffrir ,  de 
ce  que  la  démonllration  juridique  auto- 
rife un  Juge  à  regarder  comme  fuffifam- 
ment  avéré  un  fait,  dont  on  n  a  pas  des 
démonflrations  ;  mais  le  mal ,  qu'elle  en 
fouffre  ,  n'ell  pas  comparable  au  bien, 
qu'elle  en  retire.  Il  n'en  cil  pas  de  même  , 
dans  le  cas  ,  dont  nous  parlons.  Quel 
bien  pourroit  nous  dédommager  de  la 
perte  de  notre  falut  ?  *  ^le  ferviroit-ïl  à 
l'homme  de  gagner  le  monde  entier  ,  s'il 
'veJio'tt  à  perdre  fin  ame ? 

Aulîi  voions-nous  que  Dieu  a  accom- 
pagné des  preuves  les  plus  éclatantes  les 
événemens  miraculeux  ,  qu'il  a  opérez 
pour  confirmer  l'Evangile.  Nous  n'avons 
pas  feulement  des  démonflrations  juridi- 
ques 

*  Matt.  XVI.  ^6. 


Première  Partie.  35*9 

ques  de  leur  vérité  ,  nous  en  avons  des 
démonllrations  morales.  Ce  n  etoit  pas 
affez  qu'ils  eulîént  été  atteflez  par  autant 
de  témoins,  que  les  tribunaux  humains 
ont  accoutumé  d'en  exiger  dans  les  faits 
ordinaires;  Dieu  a  voulu  que  des  milliers 
de  témoins  dépoiaiTent  de  leur  vérité. 
Ce  n'étoit  pas  allez  que  ces  témoins  fuf- 
fent  en  grand  nombre  ;  Dieu  a  voulu 
qu'iL  donnaîîcnr  les  marques  les  plus  évi- 
dentes de  leur  flncérlté ,  &  qu'en  facri- 
fiant  leur  vie  pour  la  Religion  Cnrétienne, 
ils  filTent  voir  que  l'attachement,  qu'ils 
avoient  pour  elle  ,  ne  venoit  d'aucune 
vue  mondaine.  Ce  n'étoit  pas  afTez  que 
ces  témoins  euflent  donné  de  fi  fortes 
preuves  de  leur  fmcérité;  ils  étoient Chré- 
tiens 5  &  on  auroit  pu  foupçonner ,  que 
leur  prévention  pour  la  Religion  Chré- 
tienne étoit  la  caufe  de  la  conilance  du  té- 
moignage qu'ils  lui  rendoient  ;  Dieu  a  vou- 
lu que  les  faits,  dont  nous  parlons ,  fuf- 
fent  avouez  par  ceux  mêmes  qui  avoient 
le  plus  grand  intérêt  à  les  contefter,  je 
veux  dire  par  les  plus  cruels  ennemis  des 
Chrétiens.  Ce  n'étoit  pas  allez  du  témoi- 
gnage des  plus  cruels  ennemis  des  Chré  - 
tiens  ,  on  pourroit  s'imaginer  qu'il  a  été 
altéré  par  la  fucceffion  des  temps  ;  Dieu 
a  voulu  que  nous  eullions  dans  tous  les 
fiècles  de  l'Eglife  un  monument  de  la  vé- 
Aa  2  rite 


3^0  L'Etat  du  Qhrïfttanifme  euFrancelj 

rite  des  Miracles,  fur  lefquels  la  Religion 
Chrétienne  eft  fondée  :  ce  monument 
c'eft  la  converfion  du  fVIonde  Paien. 

Ce  n'etl  point  à  moi ,   Meffieurs  ,  à 
vous  marquer  la  multitude  &  la  force  des 
preuves ,  que  nous  avons  de  la  vérité  de 
ces  Miracles  :    plufieurs  de  vos  Auteurs 
les  ont  mifes  dans  tout  leur  jour ,  &  dans 
les  exceilens  Ouvrages,  qu'ils  ont  publiez 
fur  ce  fujet ,  ils  ont  fait  voir  dans  toute  fa 
pompe  le  triomphe  de  la  Religion  Chré- 
tienne fur  les  difficultez  des  Libertins  & 
des  incrédules.  Nous  avons  puifé  plus  d'une 
fois  dans  ces  riches  fources  des  fecours  pour 
l'affermilTement  de  notre  foi.  Mais  nous  ne 
pouvons  nous  empêcher  de  déplorer, que 
vous ,  qui  connoilTez  fi  bien  les  preuves, 
qui  doivent  accompagner  les  faits  qui  in- 
térelfent  le  (alut,  vous  exigiez  de  nous 
que  nous  croions  fur  de  iimples  préfom- 
tions,  quelquefois   fur    les   plus    foibles 
apparences ,  des   événemens ,    auxquels 
nous  devons  prendre  le  même   intérêt, 
qu'à  ceux  que  vous  avez  fi  bien  démon- 
trez. 

Quoiqu'il  enfoit  fur  ce  dernier  article, 
nous  difons  que  les  véritables  Miracles  doi- 
vent avoir  des  démonllrations  morales  de 
leur  certitude.  Si  nous  ne  devons  pas  tou- 
jours demander  qu'on  les  démontre  avec 
tout  cet  éclat,&  avec  toute  cette  réunion  de 

prcu 


1 


Trémière  Partie.  361 

preuves ,  qui  mettent  les  Miracles  de  Jé- 
fus  Chrift  &  ceux  des  Apôtres  au-defliis 
de  tout  foupçon  ;  du  moins  nous  voulons 
en  avoir  ce  genre  de  démonflration ,  qui 
ne  fe  trouve  jamais  dans  le  menfonge,  & 
qui  eft  un  caraétère  infaillible  de  vérité. 
Je  fuis , 


MESSIEURS, 

Votre,  &c. 


Aa  3  LET- 


3"^^  ISEtat  du  Qhrifiianïfme  en  France  j 

LETTRE    XVÏL 

T^ans-  laquelle  on  examine  ce  qu'ejï  la  foi 
des  Miracles. 


M 


E  S  S  I  E  U  R  S, 


IV.  Nous  nous  fommes  engagez  à  faire 
quelques  réflexions  fur  la  foi  des  Mira- 
cles, &  à  eiïaier  de  marquer  les  bornes, 
qui  feparent  cette  vertu  de  deux  difpofi- 
tions  qui  lui  font  oppofées;  je  veux  dire 
Imcrédulité ,  &  la  crédulité.  Cette dif- 
cufîlon  eft  importante  en  elle-même  :  el- 
le l'eft  aufli  pour  réclairclifement  de  nos 
controverfes  fur  les  Miracles.  C'efl  une 
chofe  très  ordinaire  parmi  vous  de  repro- 
cher aux  Proteilans,  qu'ils  manquent  de 
foi  lorsqu'ils  refufent  de  croire  certains  é- 
vénemens ,  qui  vous  femblent  miraculeux  ; 
de  même  vous  regardez  les  prétendus 
miracles ,  accordez  à  quelques  perfon- 
nes  de  votre  Communion  ,  comme 
la  récompenfe  de  leur  Foi ,  ^  vous  at- 
tribuez au  défaut  deFoi  le  refus  que  Dieu 
fait  à  d'autres,  de  faire  des  miracles  en 
leur  faveur ,  ou  de  fe  fervir  de  leur  mini- 
ilère  pour  en  opérer.  Il  femble  même 
que  vos  idées  fur  ce  fujet  font  fondées 
fur  des  pafTages  exprès  de  l'Ecriture  fain- 

te. 


Crémière  Partie.  3  (>  3 

te.  J.  Chrifl  exigeoit  prefque  toujours  la 
Foi  de  ceux  qui  lui  demandoient  des  mi- 
racles :  il  promettoit  tout  à  cette  ver- 
tu^ 

Dans  le  chap.  viii.  de  l'Evangile  félon 
St.  Matthieu ,  un  Officier  Paien  vient  à 
Jéfus  Chrilt,  &,  pour  me  fervir  des  ter- 
mes de  *  faint  Jérôme,  il  découvre  la  Di- 
vinité du  Sauveur  à  travers  les  voiles, 
dont  elle  étoit  encore  couverte.  Jéfus 
Chrill  regarde  cet  événement  comme  les 
prémices  de  la  vocation  des  Gentils ,  qui 
dévoient  j  venir  d'Orient  ^  d'Occident 
s^affeoir  à  table  dans  le  Roiaume  des  deux 
avec  Abraham ,  Ifaac ,  ^  Jacob ,  tandis 
qm  les  Enfans  du  Roiatimeferoient  jette z» 
dehors.  Il  accorde  tout  à  une  fi  grande 
foi ,  &il  dit  à  celui  qui  lapolTède,  allez,  ^ 
qu'il  vous  fuit  fait  Je  Ion  que  vous  ave  si 
crû.  Dans  le  chap.  ix.  du  même  Evan-' 
gile  deux  aveugles  fui  vent  J.  Chrifl  en 
criant,  %  Fils  de  ^avid ^  aiez.  fitié  de 
fions.  Il  leur  répond ,  Croie z-vous  que  je 
puiffe  faire  ce  que  vous  me  demande  zl  Ils 
répliquent,  Oui  véritablement  ^  Seignetir : 
alors  il  touche  leurs  yeux ,  &  ils  recou- 
vrent la  vue.     Dans  le  chap.  xvii.   du 

mê- 


*  Hieron.  in  Matth.  viii.  8.  tom.  iv.  pag.  27. 
t  Ver.  II. 
i  Ver.  a  7. 

Aa  4 


I 


3^4  VEtat  dti  Chriftianï fine  en  France  y 

même  Evangile  les  Difcîples  de  J.  Chrift 
viennent  fe  plaindre  de  ce  qu'ils  n'ont  pu 
guérir  un  Démoniaque;  J.Chrill  leur  ré- 
pond ,  que  leur  impuifTance  eil  venue  de 
leur  incrédulité  :  à  quoi  il  ajoute  ;  *  Si 
'VOUS  aviez  de  la  foi  gros  comme  un  grain 
de  femence  de  moutarde  ,  vous  diriez  à 
cette  montagne ^  tranfporte  toi  dicilây  ^ 
elle  fe  tr an /porter  oit ,  &  rien  ne  vous  fer  oit 
impojjîhle.  Danslechap.viii.de  l'Evangile 
félon  S.  Luc,une  femme  s'approche  deJ.C. 
toute  tremblante  ,  mais  convaincue  que 
le  fimple  attouchement  des  bords  de  fon 
habit  aura  plus  d'efficace  pour  la  guérir 
de  Tes  infirmitez ,  que  tout  l'art  des  Mé- 
decins. J.  Chrift  la  raiTure  :  il  couronne 
fes  efpérances,  &  il  lui  dit:  f  Ta  foi  fa 
guérie,  va-t-en  en  paix.  Dans  le  même 
chap  le  Chef  d'une  Synagogue  vient  fol- 
liciter  la  guérifon  de  la  fille  unique:  quel- 
qu'un ,  qui  refpedoit  la  perfonne  de  J.  |j 
Chrill,  mais  qui  bornoit  fa  puifFance,  -^ 
dit  à  ce  père  affligé  :  Ne  fatiguez  plus  le 
Maître ,  votre  fille  eji  morte.  J.  Chrifl 
lui  fait  entendre,  que  la  loi  n'a  pas  moins 
de  pouvoir  pour  relRifciter  les  morts,  que 
pour  guérir  les  malades:     :|:  Ne  craignez 

point , 

*  Ver.  20. 
t  Ver.  48.  &c. 
%  Ver.  50.  &c. 


Crémière  Œ*  art  te.  3  ^  - 

pint^  dit-il  au  père  de  la  fille  ,Crotez  feu- 
lement t  &  votre  fille  fera  guérie  \  ce  qui 
fut  exécuté.  Dans  le  chap.  xi.  de  l'E- 
vangile félon  S.Jean,  Marthe  explique 
de  la  refurredion  univerfelle  ces  paroles 
de  J.  Chriil  ,  votre  frère  rejfufiitera',]. 
Chrifl  lui  dit;  *  Je fuislarefurreEiion^ 
la  vie ,  cîliii  qui  croit  en  moi,  encore  qu*il 
foit  mort ,  il  vivra. ]^  pourrois  alléguer  un 
beaucoup  plus  grand  nombre  de  paflages 
du  même  ordre.  Je  n'en  ajouterai  qu'un 
feul,qui  eft  des  plus  fmguliers  ;  c'eft  celui 
duchap.vi.de  S.  Marc, où  il  eft  dit, que 
Jéfus  Chrift  fe  trouvant  dans  ] /on pais, 
c'eft-à-dire,  non  dans  la  ville  de  fa  naif- 
fance,  mais  dans  celle  de  Nazareth,  où  il 
avoit  été  élevé,  il ny  fit g74ères,'St.y['àvc 
dit,  qu'il  if  ;^^  pût  y  faire  beaucoup  de  mi- 
racles à  caufe  de  l'incrédulité  de  fes  ha- 
bitans.  Quelle  eft  cette  Foi,  dont  Jéfus 
Chrift  donne  de  fi  grandes  idées  ? 

Pour  le  comprendre ,  il  faut  fe  former 
de  juftes  idées  de  la  Foi  prife  dans  fa 
notion  la  plus  générale.  YjxY  o\  eft  cette  dif 
^ofition  d'e/prit,  qui  non  feulement  nous  fait 
croire  tout  ce  que  T)ieu  attefte ,  mais  q  ui  mus 
perfuade  qu'il  fera  en  notre  faveur  tout  ce 
qui  eft  une  fuite  naturelle  de  Nminence  de 

fes 

*  Ver.  15. 
t  Ver.  I. 
î  Marc  VI.  5. 

Aa  s 


3,^^  L'Etat  du  Chrifiimifme  en  France, 

fes  per f étions  ^  ou  (  remarqucT.  cette  al- 
ternative )  tout  ce  à  quoi  il  s*ejt  engagé 
par  quelque  révélation  particulière .  C'eft 
une  fuite  naturelle  de  l'éminence  des  per- 
fedions  de  Dieu  ,  qu'il  couronne  tôt  ou 
tard  la  perfévérance  d'un  homme ,  qui  fe 
dévoue  à  fon  fervice.  De-là  vient  que 
St.  Paul  dans  le  chap.  xi.  de  fon  Epître 
aux  Hébreux  dit ,  *  qu  i/  faut  que  celui 
qui  ment  à  T)ieu ,  croie  non  feulement? 
qu'il  exifte^  mais  qtîHl  eft  le  rémunéra- 
teur de  ceux  qui  le  cherchent.  La  Foi  eft 
cette  diipofition  d'efprit,  qui  nous  per- 
fuade  que  Dieu  couronnera  tôt  ou  tard 
notre  perfévérance ,  fi  nous  nous  vouons 
à  fon  fervice.  Abraham  avoit  une  pro- 
melTe  particulière,  que  fa  pollérité  ^  fe- 
rait aufjl  nomhreufe  que  les  étoiles  du  Ciel. 
La  Foi  d'Abraham  lui  perfuada,  que  fa 
poflérité  feroit  nombreufe  comme  les 
étoiles  des  Cieux. 

De  ce  que  nous  venons  d'établir  fuit 
immédiatement  cette  conféquence;  c'elt 
qu'il  y  a  autant  de  fortes  de  Foi,  ou  pour 
parler  avec  précilion  ,  c'eft  que  la  Foi 
produit  autant  de  fortes  de  perfuafions, 
qu'il  y  a  de  diverfité  dans  les  circonftan- 
ces,où  les  fidèles  peuvent  fe  rencontrer. 
Cette  conféquence  eft  fenfible  :  la  Foi  eft 

cette 

*  Hebr.xi,  6. 

\  Génèfe  xxii.  17. 


TrérHière  T art  te,  367 

cette  difpofitîon  d*efprit,  qui  nous  per- 
fuade  ,  que  Dieu  fera  en  notre  faveur  tout 
ce  qui  fuit  néceflairement  de  Téminence 
de  fes  perfeftions.  Donc  ce  que  la  Foi 
doit  nous  engager  d'attendre  dans  une 
certaine  circonltance,  elle  ne  nous  enga^- 
ge  pas  de  l'attendre  dans  une  circonftan- 
ce  différente:  parce  que  s'il  fuit  de  Té- 
minence  des  attributs  de  Dieu  dans  telle, 
ou  dans  telle  circonftance ,  qu'il  fera  telle, 
ou  telle  chofe  en  notre  faveur ,  cela  n'en 
fuit  pas  de  même  dans  une  autre  circon- 
ftance. La  Foi  efl  cette  difpofition  d'ef- 
prit,  qui  nous  perfuade,  que  Dieu  nous 
accordera  une  certaine  grâce ,  qu'il  s'eft 
engagé  de  nous  accorder  ;  mais  dans  cer- 
taines circonflances  il  s'engage  par  des 
révélations  particulières  d'accorder  des 
grâces,  auxquelles  il  ne  s'efl  point  enga- 
gé dans  d'autres  circonftances  :  donc  ce 
que  la  Foi  veut  qu'on  attende  dans  une 
circonftance ,  &  dans  une  certaine  Oeco* 
nomie ,  elle  ne  veut  pas  qu'on  l'attende 
dans  des  Oeconomies,  ou  dans  des  cir- 
conftances différentes  :  ce  qui  me  femble 
démontré. 

Ces  chofes  étant  ainft  établies  il  eft 
aifé,  ce  me  femble,  de  fe  former  une 
jufte  idée  de  la  Foi ,  dont  il  eft  queftion 
dans  les  textes  que  j'ai  citez ,  &  de  dé*- 
couvrir  pourquoi  J.  Chrift  l'exigeoit  de 

ceux 


368  VEtat  duChriflianipHe  en  France^ 

ceux  qui  lui  demandoient  des  Miracles , 
ou  de  ceux  à  qui  il  vouloit  accorder  la 
grâce  d'en  opérer  ;  nous  n'avons  qu'à  exa- 
miner les  circonllances ,  où  fe  trouvoient 
ces  gens4à ,  nous  verrons  que  c'étoit  alors 
une  fuite  naturelle  des  promeiTes  qu'ils 
avoient  reçues ,  &  des  perfedions  de 
Dieu,  que  J.  Chrifl  leur  communiquât  le 
don  de  faire  des  miracles,  ou  qu'il  en  fit 
en  leur  faveur  ,  pourvu  qu'ils  cruiTent 
, qu'il  avoit  ce  pouvoir. 

Jéfus  Chrilt  avoit  fuffifamment  prouvé, 
qu'il  étoit  le  MefTie  promis  par  les  Ora- 
cles des  Prophètes  ;  &  les  Oracles  des 
Prophètes  avoient  fuffifamment  prédit , 
que  le  Meffie  feroit  des  Miracles ,  & 
qu'il  en  communiqueroit  le  don  :  fur-tout 
les  Oracles  avoient  fuffifamment  prédit, 
qu'il  opereroit  des  guérifons  miraculeu- 
fes.  C'eft  pour  cela  que  St.  Matthieu  a- 
près  avoir  rapporté  que  Jéfus  Chrifl 
avoit  guéri  plufieurs  malades  à  Caper- 
naum ,  ajoute  ;  *  o^ alors  fut  accompli  ce 
dont  il  avoit  été  parlé  par  \  Efaie  le 
'Prophète:  Il  a  pris  nos  langueurs  ^  ^  il  a 

porte 


♦  Matth.  VIII.  17. 

\  Efai.  LUI.  4. 

Ces  paroles  de  St.  Matthieu  font  difficiles  ;  leur  diffi- 
culté vient  principalement  de  la  différence  qu'il  y  a  entre 
l'explication ,  qu'il  donne  au  paflage  d'Efaie  ,  &  la  ma- 
nière ,  dont  St.  Pierre  l'a  expliqué.  St.  Matthieu  le  prend 

dans 


Crémière  Partie.  3  69 

forte ms  maladies.  J.  Chrift  étoit  donc  en 
droit  d'exiger  de  ceux  qui  lui  deman- 
doient  des  Miracles  »  qu'ils  cruffent  qu'il 
avoit  ce  pouvoir. 

Bien 

dans  un  fens  littéral.  St.  Pierre  dans  le  chap.  ii.  vers  14. 
de  fa  I.  Epître  le  prend  dans  un  fens  myftique;  ScilTex- 
plique  du  facrifice ,  que  J.  Chrift  a  offert  pour  nous  fur 
la  Croix  ;  î}t:fiis  Chrtjl  a  porté  nos  langueurs  dans  fan  corps 
fur  le  bois ,  dit-il ,  C  nous  fommes  guéris  par  fa  meurtrïf- 
fure. 

Pour  réfoudre  cette  difficulté  il  faut  remarquer  ,  que 
non  feulement  toutes  les  miieres  de  la  vie,  parmi  lefquclles 
les  maladies  corporelles  tiennent  un  fi  grand  rang  »  font 
des  fuites  du  péché;  mais  que  Dieu  envoie  quelquefois 
aux  hommes  des  maladies  particulières  ,  pour  les  punir 
de  certains  péchez  particuliers.  Je  dis  quelquefois ,  non 
pas  toujours.  Les  Juifs  du  temps  de  Jéfus  Chrift  croioient 
qu'il  le  fefoit  toujours.  Du  moins  quand  les  Apôtres 
virent  cet  aveugle,  dont  il  eft  parlé  dans  le  chap.  ix.  de 
l'Evangile  félon  S.  Jean,  ils  firent  d'abord  cette  queltionà 
].C  Maître.,  quia  péché,  celui-ci,  oufon  p'ire ,  oufaniere, 
pour  être  ainfi  né  aveiii^le  f  A  quoi  J.  Chrilt  répondit  .•  Ni 
celui-ci  na  péché,  ni  fon  p'ire ,  ni  fa  mère,  mais  (efi  afin 
que  les  œuvres  de  Dieu  foient  manifeftées  en  lui.  Ce  qui 
lignifîoit ,  non  que  cet  aveugle ,  fon  père  &  fa  mère  fuf- 
fent  fins  péché,  mais  que  ce  tlcau  n'étoit  pas  un  châti- 
ment infligé  pour  quelque  crime  particulier  ,  commis 
par  celui  qui  en  étoit  vitité,  ou  par  fon  père,  ou  par  fa 
mère.  Mais  fi  les  maladies  corporelles  ne  font  pas  tou- 
jours le  châtiment  de  quelque  péché  particulier  ,  elles  le 
font  quelquefois.  C"eft  pour  cela  que  Moiie  dans  le  chap, 
X  XVIII.  60.  &c.  du  Dcuteronome  range  les  maladies  dans 
la  claife  des  châtimens ,  dont  il  menace  les  Ifraelites.  St. 
Jaques  parle  de  ces  fortes  de  maladies ,  lorfqu'il  dit  dans 
le  chap.  V.  de  fon  Epitre  catholique  ,  vers.  14.  T  a-t-il 
quelqu  un  parmi  vous  qui  fuit  malade  i  ^t'il  appelle  les  Anciens, 
qu'ils  l'oignent  d'huile  au  nom  du  Seigneur ,  qu'ils  prient  pour 
lui;  cj?' la  prière  faite  avec  foi  fauvera  le  malade,  cr  s'il  n 
commis  quelque  péché  ,  il  lui  fera  pardonné.  Quoi  donc  , 
CCS  premiers  Hérauts  de  l'Evangile  avoient-ils  reçu  le 
pouvoir  de  rendre  tous  les  honmes  immortels  .''  Non, 
mais  il  s'agit  de  certaines  maladies  envolées  pour  quelque 
péché  particulier  ;  je  croirois  même  de  quelque  péché 

con- 


3  70  UEtat  du  Chrîjîiànifint  en  France  y 

Bien  plus  ,  il  n'étoit  ni  de  fa  fa- 
gefle,  ni  de  fa  juftice  ,  qu'il  les  accor^. 
dât  à  ceux  qui  doutoient  de  fa  puif- 
fance  :  car  vu  les  Oracles ,  par  lefquels 

ils 

contre  rctabliffement  de  l'Evangile.  Celles ,  dont  l'Eglife 
de  Corinthe  fut  inopinément  affligée  du  temps  de  St. 
Paul ,  étoient  de  ce  genre  ;  elles  étoient  le  châtiment 
des  Communions  indignes,  dont  les  Corinthiens s'étoient 
rendus  coupables,  i.  Cor.  xi.  30.  La  Paralyfie,  dont  il 
clt  parlé  dans  le  chap.  ix.  de  S.  Matth.  étoit  encore  du 
même  genre:  elle  étoit  le  châtiment  de  quelque  crime 
particuher,  commis  par  celui  qui  en  étoit  vifité.  De-là 
vient  que  J.  Chrift  en  le  guériiîant  dit  au  Paralytique  : 
Vo'ict  tu,  as  été  rendu  fa'm ,  ne  pèche  plus  Reformais  de  peur 
que  pis  ne  iavienne.  De-là  vient  encore  cette  réponfe 
particulière,  que  J.  Chrift  fit  aux  Juifs  Icandalifez  de  ce 
qu'il  avoit  dit  au  Paralytique  ,  que  fes  péchez,  lui  étoient 
pardonnez.  ;  lequel  eft  le  plus  aifé ,  dit-il  ,  de  dire ,  tes  pé- 
chez te  font  pardonnez. ,  ou  de  dire  ;  levé  toi ,  er  marche  ?  C'eft- 
à-dire ,  tout  ce  que  vous  pouvez  conclurre  de  ce  dont 
j'ai  aiïuré  le  Paralytique,  quand  je  lui  ai  dit  que  fes  pé- 
chez lui  font  pardonnez ,  c'eft  non  que  je  pardonne  tous 
les  péchez  ;  (car  quoique  J.  Chrill  eût  ce  droit,  les  Juifs  ne 
pouvoient  pas  encore  conclurre  de  fes  expreffions  qu'il 
ie  l'arrogcât)  mais  que  je  déclare  au  Paralytique  que  le 
péché  particulier ,  qui  lui  a  attiré  cette  maladie  ,  lui  eft 
pardonné.  Or  pour  vous  prouver  que  je  fuis  en  droit 
de  faire  cette  déclaration  ,  c'elt  qu'il  m'eft  tout  auffi 
aifé  de  délivrer  cet  homme  de  la  Paralyfie  ,  qui  eft  la 
peine  de  fon  péché  particulier ,  que  de  lui  en  annoncer 
le  pardon:  Lequel  eft  le  plus  aijé  de  dire,  tes  péchez,  te 
font  pardonnez  ,  ou  de  dire  ;  levé  toi ,  CT"  marche  ^ 

On  peut  donc  conciher  St.  Matthieu ,  qui  explique  des 
maladies  corporelles  cet  oracle  d'Efaie ,  il  a  pris  nos  lan- 
gueurs, il  a  oté  nos  infirmitez  ,  avec  S.  Pierre  ,  qui  l'ex- 
phque  de  la  peine  de  nos  crimes  ,  dont  J.  Chrift  s'eft 
lui-même  charge  :  car  puifque  certaines  maladies  particu- 
lières étoient  le  châtiment  de  quelque  péché  particulier, 
commis  par  ceux  qui  en  étoient  vifitez;  il  étoit  naturel 
que  celui  qui  devoir  expier  les  péchez  des  hommes  ,  les 
délivrât  des  fléaux  ,  qui  leur  avoient  été  envoiez  pour  les 
châtier  des  péchez,  qu'il  s'étoit  charge  d'expier. 


Crémière  T^artie.  371 

ils  pouvoient  fe  convaincre  que  le  Mef- 
fie  feroit  des  Miracles  ,  &  vu  les 
preuves ,  qui  témoignoient  qu'il  étoit 
le  MefTie  ,  leur  incrédulité  fur  cet  ar- 
ticle feroit  venue  ,  ou  d'un  principe 
d'obilination  ,  ou  d'un  principe  de 
négligence ,  qui  les  auroit  empêchez 
d'examiner  les  raifons  ,  qui  dévoi- 
ent les  convaincre  ,  que  Jéfus  Chrifl 
étoit  ce  Mefiie ,  dont  les  Oracles  a- 
voient  prédit  qu'il  feroit  des  Miracles. 
Or  il  n'étoit  ni  de  la  fageffe ,  ni  de  la  ju- 
itice  de  Jéfus  Chrifl,  qu'il  prodiguât  fes 
Miracles  en  faveur  de  ceux  ,  qui  par 
négligence  ne  vouloient  pas  étudier  les 
preuves  de  la  divinité  de  fa  Mifîion, 
ou  qui  refufoient  de  fe  rendre  à  leur 
évidence  par  un  principe  d'obflination. 
Et  voilà  la  clef  des  paifages ,  que  nous  a- 
vous  citez;  voilà  en  particulier  ce  que 
fignifie  celui  que  nous  avons  noté  com- 
me un  des  plus  fmguliers  :  Une  pit  pas 
faire  des  Miracles  à  caufè  de  lettr  incré- 
dtditc\  c'efl.-à-dire,  non  quej.  Chrift  ne 
fut  aufîi  Maître  de  forcer  les  loix  de  la 
Nature  au  milieu  de  Nazareth,  qu'en 
tout  autre  lieu,  mais  c'eft  que  les  crimi- 
nelles difpofitions  des  habitans  de  cette 
ville  les  rendoient  indignes ,  qu'il  dé- 
ploiàt  cette  puiiîance  en  leur  faveur. 
Mais  on  ne  doit  pas  juger  de  notre  é- 

tat, 


3  72'  VEtat  du  Chriftianifine  en  France, 

tat ,  par  celui  où  étoient  les  Juifs  du  temps 
de  J.Chrift:  dans  les  circonll:anceg,oùnous 
fommes,  il  ne  fuit  pas  de  l'éminence  des  per- 
fections de  Dieu,  qu'il  falTe  tel  ou  tel  miracle 
en  notre  faveur  ;  nous  n'avons  point  de 
promelTe  particulière,  par  laquelle  Dieu 
fe  foit  engagé  de  nous  guérir  miraculeu- 
fement  de  nos  maladies ,  pourvu  que  nous 
croïons  avec  fermeté  ,  qu'il  veut  opérer 
ce  prodige  en  notre  faveun  Les  Juifs  du 
temps  de  Jéfus  Chrift  étoient  dans  des 
circonftances  toutes  différentes:  c'ell pour 
cela  que  le  même  genre  de  Foi,  qui  fe- 
roit  aujourd'hui  une  difpofition  d'efprit 
vaine  &  téméraire ,  étoit  alors  une  difpo- 
fition abfolument  néceffaire  à  ceux  qui 
attendoient  quelque  Miracle  de  J.  Chriil. 
C'efl  ce  qu'il  falloit  prouver. 

Vous  n'êtes  donc  point  fondez  à  nous 
accufer  de  manquer  de  Foi ,  quand  nous 
refufons  de  croire  qu'une  Statue  a  re- 
mué les  yeux,  fans  qu'une  main  trompeu- 
fe  en  ait  fiit  agir  les  refforts  cachez  ;  que 
l'image  d'un  Saint  a  fué  ;  qu'un  malade  a 
été  guéri  par  l'attouchement  de  certaines 
Reliques.  Prouvez  nous  avant  toutes 
chofes,quele  mouvement  des  yeux  de  cette 
Statue,  que  cette  fueur  prétendue,  & 
que  cette  guérifon  miraculeufe  ,  étoient 
des  fuites  néceffaires  de  l'éminence  des 
perfeéiions  de  Dieu,  ou  que  Dieu  s'étoit 

en- 


Crémière  Partie,  ^'^^ 

engagé  à  faire  ces  prodiges ,  alors  vous 
ferez  en  droit  de  nous  taxer  d'incrédu- 
lité ,  û  nous  refufons  de  croire  qu'il  les 
a  opérez  ;  mais  jufques  là  votre  reproche 
elt  fans  fondement,  parce  que,  comme 
nous  l'avons  dit ,  la  foi  ell  cette  difpofi- 
tion  d'efprit ,  qui  nous  perfuade  que  Dieu 
fera  en  notre  faveur  tout  ce  qui  efl  une 
fuite  nécelfaire  de  l'éminence  de  fes  per- 
fedions ,  ou  tout  ce  à  quoi  il  s'efl  engagé 
par  quelque  révélation  particulière.  Je 
fuis, 

MESSIEURS, 

Votre,  Sec, 


TomJ.  Bb  LET. 


3  74  L'Etat  du  Qhrïftimifme  en  France^ 

LETTRE    XVIII. 

Dans  laquelle  on  examine  Ji  la  guéri  fin  de 
la  "Dame  de  la  Fojfe  ejt  miraçuleitfe^ 


M 


E  s  s  I  E  U  R  s, 


Il  nous  fera  aifé  déformais  de  prouver, 
que  la  guérifon  de  la  Dame  de  la  FofTe  ne 
doit  pas  être  rangée  parmi  les  événemens 
miraculeux  :  bien  loin  d'avoir  les  cinq 
caradères  des  Miracles ,  elle  n'en  a  pas  un 
feul. 

I.  Elle  n'eft  pas  au-deflus  des  forces  hu- 
maines; je  veux  dire,  que  ce  peut  être 
une  intrigue  ménagée  par  des  hommes. 
Nous  avons  déjà  reconnu ,  que  la  piété 
de  Mr.  le  Cardinal  de  Noailles  ne  permet 
pas  qu'on  le  foupçonne  de'fraude:  auiîî 
ne  faifons-nous  aucune  attention  aux 
bruits,  que  la  calomnie  répand  fur  le  fujet 
de  ce  Prélat.  Si  nous  avons  cette  équité 
pour  lui,  il  nous  doit  celle  de  ne  pas  exi- 
ger ,  que  nous  croïons ,  qu'on  n'a  pas  pu 
lui  en  impofer.  Nous  condamneroit-il ,  fi 
nous  prenons  fur  le  Miracle ,  qu'il  publie , 
les  mêmes  précautions ,  que  toutes  les 
perfonnes  raifonnables  doivent  prendre 
fur  ceux ,  qui  ont  été  faits  pour  la  con- 

fir. 


Première  Partie,  S7S 

firmation  de  la  Loi  Ancienne,  &  de  la 
Nouvelle?  Nous  avons  des  démonftra- 
tions,  que  les  Hérauts  de  ces  deux  Oe- 
conomies,  non  feulement  n'ont  pas  voulu 
impofer  aux  hommes  par  des  Miracles 
feints,  mais  même  qu'ils  ne  l'ont  pas  pu. 
Moife  auroit-il  pu  impofer  aux  Ifraelites, 
jufqu'à  leur  perfuader,  qu'il  les  condui- 
foit  à  travers  le  lit  de  la  Mer  Rouge  ;  qu'il 
les  nourriffoit  d'une  Manne  miraculeu- 
fe  dans  un  Defert  ;  qu'il  leur  faifoit  voir 
des  feux  &  des  flammes ,  &  entendre  des 
tonnerres  fur  le  Sinaï  ?  Les  Apôtres  au- 
roient-ils  pu  impofer  aux  premiers  Chré- 
tiens, jufqu'à  leur  perfuader,  qu'ils  les 
guériiToient  de  leurs  maladies  ;  qu'ils  par- 
loient  diverfes  Langues  ;  qu'ils  frappoient 
de  mort  fubite  Ananias  &  Saphira  ;  qu'ils 
communiquoient  le  don  des  Miracles  à 
ceux  qui  embraflbient  la  Religion  Chré- 
tienne  ? 

Le  prétendu  Miracle ,  fait  en  la  per- 
fonne  de  la  Dame  de  la  FolTe  ,  ell-il  de 
ce  genre  ?  Ell-ce  une  chofe  impraticable 
d'obliger  une  femme  à  fe  déguifer?  Un 
zèle  mal  entendu  n'a-t-il  pas  pu  lui  perfua- 
der de  fe  prêter  à  une  fraude  pieuîe?  Ne 
lui  a-t-il  pas  été  facile  de  donner  de  faux 
indices  d'une  infirmité  ,  dont  fi  peu  de 
perfonnes  étoient  à  portée  d'examiner ,  il 
elle  en  avoit  de  véritables?  Y  auroit-il 
Bb  X  lieu 


37^  L'Etat  du  Chriftianifme  en  France^ 

lieu  de  s'étonner  que  quelque  Direfteur 
lui  eût  infpiré  cette  feinte?  Le  Parti  Jan*I 
fenifle  fe  croit  opprimé  par  les  Jéfuires>i:t 
qui  ont  quelquefois  de  leur  propre  aveix) 
réuiïi  à  épouventer  leurs  ennemis ,  &  à* 
fe  tirer  de  Toppreflion  par  des  Miracles 
feints. 

Le  *  PèreKircheren  rapporte  un  exem- 
ple remarquable.  Il  dit,  que  les  Indiens 
avoient  mis  en  prifon  quelques  Jéfuites , 
qui  vouloient  leur  faire  embraffer  la  Re- 
ligion Chrétienne.  Un  de  ces  Pères  me- 
naça les  Barbares ,  qu'ils  éprouveroient 
bien-tôt  le  courroux  du  Ciel,  s'ils  ne  re- 
làchoient  incontinent  les  Prifonniers.  Cet- 
te menace  ne  fit  que  divertir  ceux  à  qui 
elle  étoit  faite.  Mais  le  Jéfuite  parut  bien- 
tôt vérifier  fa  prédi(!^ion.  Il  fit  un  Dragon 
avec  du  papier  ;  il  le  remplit  avec  tant 
d*art ,  de  poix  ,  de  cire  &  de  fouphre , 
que  quand  cette  machine  feroit  enflam  - 
mée  on  y  pût  lire  en  caradères  de  feu  ces 
mots  Indiens  :  L'ire  de  Dieu.  Ce 
flratagême  réuflît.  Les  Barbares  efï'raiez 
du  prodige  rendirent  la  liberté  aux  Cap- 
tifs: après  quoi  la  machine  fut  confumée 
par  les  matières  combuilibles ,  qui  y  é- 
toient  renfermées ,    &  fembla  applaudir 

par 

*  Athan.  Kircher.    Ars  Magna  Lucis  &  Umbrjc ,  lib. 
lo.  Part.i.  cap.  7.  pag.  713. 


^Première  Partie.  2, 7  y 

par  un  grand  bruit  à  la  délivrance  des  Je* 
fuites. 

Si  la  guérifon  de  la  Dame  de  la  FofTe 
n'eft    pas    au-defTus  des  forces   humai- 
nes,    beaucoup   moins  eft-elle  au  dellus 
de  celles  de  la    Nature.    J'avoue   qu'à 
en  juger  par  deux  Ecrits  ,  qui  ont  pa^ 
ru    depuis    le    Mandement    de   Mr,  le 
Cardinal    de  Noailles  ,  il  y  a  une  com- 
plication  de   circonftances  furnaturelles 
dans  cet  événement.    Le  premier  de  ces 
deux  Ecrits  a  pour  titre  :    Lettres  d'un 
Médecin  de  "Paris  à  tin  Médecin  de  Pro- 
vince fur  le  Miracle  ,  &c.  Elles   m'ont 
été  adrefTées  par  une  Lettre  imprimée, 
dont  l'Auteur  fe  •  qualifie    Curé  de  Pa- 
ris ,  mais  qui  pourroit  bien  être  un  Janfe- 
nide  réfugié  en  Hollande  ;   n'importe  : 
Mr.  le  Cardinal  de  Noailles  avoit  parlé 
de  l'infirmité  de  la  Dame    de  la  FofTe 
comme  d'une  grande   maladie  ,  mais  le 
prétendu  Médecin  la  fait  incurable.  A- 
près  avoir  traité  de  la  manière  ,  dont  les 
humeurs  fe  feparent ,  fe  cuifent  &  fe  di- 
gèrent dans  le  corps  humain:  après  avoir 
parlé  de  la  vertu  -fyftaltique  des  folides^ 
qui  par  fa  prefjlojt  les  tranfporte  ïê  les 
chaffe  dans  leurs  refervoirs\  &  du  rava- 
ge^ que  produit  leur  égarement  dans  des 
routes   étrangères  ;    il  ajoute  :  *  ,,  La 
Bb  3  Me- 

*  Pa2.  10.  &  II. 


3) 
5> 


378  L'Etat  du  Chrijîiamfine  en  France  y 

„  Médecine  a  des  moiens  pour  redrefler 
„  ces  fortes  de  diredions  dérangées,  ou 
pour  ramener  les  fucs   écartez  dans 
leurs  propres  fecretoires.    Or  la  vertu 
„  fyllaltique  eft  un  reflbrt  ,  qui  fait  la 
„  puilTancedes  folides,  qui  les  meut,  les 
„  anime,  &  leur  fait  dillribuer,  comme 
5,  par  un  coup  de  pompe ,   chacune  des 
„  humeurs  dans  leurs  canaux  &  leurs  fe- 
„  cretoires ,    pour  former  l'ordre  &  la 
„  difcipline  de  Tœconomie  animale.  Mais 
5,  ce  reffort  venant  à  dégénérer  en  érethif- 
y,  me  en  quelque  endroit  du  corps ,  il  en 
3,  rétrécit  les  vaifTeaux,  en  ferme  lespaf- 
„  fages ,  &  alors  les  fluides  refluans  avec 
„  violence  ou  impetuolité  vers  d'autres 
„  vaiiïeaux ,  dans  lefquels  il  y  aura  moins 
„  de  réfiilance,  ils  en  forcent  les  diamê- 
5,  très,  &  en  dilatent  les  capacitez.     Les 
5,  réfillances  donc  ainfi  vaincues ,  &  les 
„  digues  furmontées,  ces  fluides  s'enga- 
5,  gent  &  s'accumulent  ailleurs  que  dans 
„  leurs  refervoirs  ;  &  cependant  les  foli- 
„  des  relâchez  ,  parce  qu'ils  font  portez 
„  au  delà  du  point  de  leur  extenfion  na- 
„  turelle ,  ou  de  leur  ton  propre ,  occa- 
„  fionnent  des  amas,  ou  des congeflions, 
„  des  /fa/es ,   ou  des  rallentiiremens  des 
„  fucs  jettez    hors  de  leurs  directions, 
„  ou  de  leur  courant.    Ce  feront  com- 
5j  me  des  fucs  échouez  en  des  endroits, 

ou 


^Première  Partie.  379 

5,  ou  des  capacitez  étrangères ,  où  ils 
5j  tiennent  les  folides  dans  le  relâchement, 
5,  ou  l'atonie,  parce  que  leurs  fibres  font 
>,  extrêmement  tendues.  Et  cette  atonie 
»>  efl  une  pareile,  un  afïaiirement  de  par- 
5,  ties  ,  en  quoi  confifte  l'efTence  ou 
»  la  nature  des  maladies  incurables.  C'eft 
„  que  dans  cet  état  toute  l'induftrie  de 
„  l'Art ,  &  toute  l'énergie  des  plus  puif- 
„  fans  remèdes  ne  peuvent  parvenir  à 
„  relever  les  forces  des  folides ,  qui  font 
5,  abbattues  ou  ruinées; ni  faire  rentrer  dans 
„  leurs  fecretoires  les  humeurs,  qui  en  ont 
5,  été  écartées ,  parce  que  la  fy  fiole  naturel- 
„  le  étant  fans  force  dans  des  endroits  ,& 
„  irregulière  en  d'autres ,  un  pareil  defor- 
5,  dre  eil  au-delTus  de  tout  fecours  créé , 
js,  &  cet  état  ell  l'état  d'incurabilité ,  qui 
j,  ne  peut  être  levé  que  par  une  Puiffan- 
„  ce  fupérieure  à  l'Art  &  à  la  Nature. 
„  Permettez  moi  ,  continue  l'Auteur  , 
„  d'appliquer  toutes  ces  raifons  au  mira- 
,,  cle  opéré  fur  la  malade  du  Fauxbourg 
„  S.  Antoine,  &  votre  Phyrique,jem'af- 
„  fure ,  après  y  avoir  reconnu  l'impuiiîan- 
„  ce  de  la  Nature  ,  s'accordant  avec  vo- 
„  tre  Foi ,  conviendra  que  la  main  du 
„  Créateur  a  pu  le  faire ,  &  l'a  fait  véri- 
„  tablement. 

„  Un  affolbliflement  paralytique  ,  une 
„  perte  de  fang  invétérée,  un  dépérifTe- 

Bb  4  ment 


380  L'Etat  du  Chriflianïjfne  en  France^ 

5,  ment  de  vue  douloureux,  faifoient  le 
5,  fond  de  la  triple  maladie ,  qui  fait  le  fujet 
5,  du  miracle  ;  ainfi  c'étoient  des  nerfs 
5,  à  relever  de  leur  atonie  ;  une  circula- 
„  tion  à  reditier;  un  organe  enfin  à  ré- 
„  tablir.  Mais  l'aifailTemént  faifoit  le  ca- 
„  radère  de  tous  ces  maux  ;  caufe ,  con- 
„  tre  laquelle  échouent  tous  les  remèdes; 
„  parce  que  toutes  les  avenues  étant  fer- 
5,  mées  par  l'étreciiTement  des  vailfeaux , 
5,  qui  fe  refufent  aux  apéritifs^  ^wx/piri- 
„  tueux  ,  aux  fondans  ,  aux  fiimnlans  , 
5,  aux  volatils ,  la  Nature  fe  trouve  hors 
„  de  niveau ,  pour  pouvoir  s'aider  des 
„  plus  puilTans  arcanes.  Il  étoit  au  pou- 
5,  voir  de  fon  Auteur  de  l'en  rapprocher, 
„  lui ,  entre  les  mains  duquel  un  peu  de 
5,  boue  rend  la  vue ,  &  dont  la  volonté  , 
par  la  bouche  d'un  homme ,  fait  mar- 


t 


j» 


„  cher  les  boiteux:  Obedtente  T^ominovo- 
„  ci  hominis, 

L'Auteur  explique  enfuite  en  détail  la 
caufe  des  trois  maladies,  qu'il  attribue  à 
la  Dame  de  la  Fofîè,&  il  conclut  des  rai- 
fons  qu'il  en  donne,  qu'il  falloit  un  a(^le 
de  la  toute-puiiîance  divine  pour  les  gué- 
rir. Il  s'exprime  fur  la  première ,  qu'il 
appelle  'Trima  mali  labes -,  d'une  manière, 
qui  convient  dans  une  Lettre  d'un  Mede-, 
çin  écrivant  à  un  autre  Médecin,  mais 

qu'il 


Trémttre  Tartie.  381 

qu'il  n'eft  pas  à  propos  de  rapporter  ici. 
Voici  comment  il  entend  que  cette  pre- 
mière a  produit  les  deux  autres:  „  Vn 
5,  *  excès  de  fyjiole  y  ou  de  rejfort ^  dit-il, 
„  a  donc  fait  la  caufe  de  la  perte  defang, 
5,  un  même  excès  va  montrer  celle  des 
„  deux  autres  maladies,  qui  laccompa- 
„  gnoient  ;  car  les  artères  fanguines  per- 
„  dant  autant  de  leurs  diamètres ,   en  fe 
„  rétreciirant,  que  les  artères  lymphati- 
„  ques  s'en  faiibienten  fe  dilatant,  il  a  dû 
5,  fe  faire  une  prellion  dans .  celles-là ,  à 
„  mefure  que  celles-ci  fe  feront  relâchées; 
„  de  forte  que  le  fang  artériel  au  lieu 
„  d'enfiler  les  routes  des  veines,  qui  ont 
„  gardé  leur  ton^  fera  pafTé  dans  les  voies 
5,  larges  des  artères  lymphatiques.  De-là 
„  feront  arrivées  deux  chofes.  i.  Le  fang 
„  preifé  dans  les  artères  fanguines  ,  s'y 
„  fera  ralenti  &  appelanti.  x.La  lymphe 
„  du  fang  s'échapant  toujours  par  lesartè- 
„  res  lymphatiques  aura  dû  ,  en  privant 
„  de  pâture  les  parties  auxquelles  elle  ell 
„  dellinée  ,  les  faire   tomber   dans  l'é- 
„  puifement,  &  cet  épuifement  eil  un 
5,  affairement  t  une  confidence  ^   une  afo- 
„  nie.     Pour   cette    dernière   raifon  les 
„  yeux,    qui  dépendent  effentiellement 
„  d'une    lymphe     plus    ou    moins    é- 
Bb  5-  „  paifTe, 

*  Pag.  13. 


381  DEtat  du  Qhrîftiant fine  en  France  y 

pdfle,  aqueufe ,  vitrée,  cryflallme,<\ni 
fert  néceirairement  à  la  vue  ,  ont 
dû  finguliérement  foufFrir  d'une  perte, 
qui  enlevoit  la  meilleure  partie  des  fucs, 
qui  dévoient  fervir  à  leur  entretien. 
Éfl-il  étonnant  après  cela  que  cette  fem- 
me foit  tombée  dans  un  affoiblilTement 
de  vue  ?  Au  furplus  cet  afFoibliirement 
étoit  accompagné  de  douleurs ,  puif- 
qu'il  lui  en  coutoit  pour  voir  le  jour. 
Mais  ce  fentiment  douloureux  étoit  la 
marque  d'un  fond  de  phlogofe ,  formée 
dans  la  retme  par  le  fang  intercepté 
dans  les  artères  par  une  fuite  de  cet 
excès  de  fyftolc ,  &c. 
Le  prétendu  Médecin  a  peine  à  com- 
prendre comment  la  Dame  de  la  Fofle  a 
pu  vivre  dans  le  trifte  état,  oi^i  elle  étoit 
réduite.  Peu  s'en  faut  qu'il  ne  trouve 
autant  de  miracle  dans  la  manière ,  dont 
elleaété  confervée,  que  dans  celle,  dont 
elle  a  été  guérie.  *„  Elle  portoit  dans  le 
„  flanc  droit,  dit-il,  un  fuintement  de 
„  férofité  fanglante ,  qui  faifoit  appréhen- 
„  der  quelque  dépôt  fecret  dans  ces  par- 
„  ties,  car  c'étoit  l'exprefTion  d'un  fang 
„  arrêté  dans  les  artères  fanguines ,  lequel 
„  s'échapoit  par  les  artères  lymphatiques. 
„  Cependant  ce  fuintement ,   comme  un 

5,  cau- 

*  Pag.  14- 


Crémière  Partie.  383 

„  cautère ,  que  la  Nature  fe  feroit  fait' 
„  devenoit  une  relTource  pour  la  malade' 
„  qui  par-là  étoit  préfervée  de  quelque 
j,  chofe  de  pis.  Mais  difons  mieux,  ce 
„  font  encore  les  expreflions  de  l'Auteur, 
„  c'étoit  un  ménagement  de  la  Provi- 
„  dence,qui  lui  confervant  ainil  la  vie,  la 
„  refervoit  pour  être  un  exemple  de  fa  bon- 
j,  té,  de  fa  fagelTe ,  &  du  pouvoir  fouverain 
„  du  Créateur.  Car  quoi  de  plus  puillant 
5,  en  ce  genre,  que  de  pouvoir  en  peu 
5,  d'heures,  ce  que  n'avoientpû  le  temps  & 
„  les  remèdes  pendant  fept  ans?  Quoi 
„  de  plusfage,ou  de  plus  habile,  que  de 
5,  remplir  tout  à  la  fois  des  indications  fi 
„  difficiles  &  fi  oppofées?  Car  il  auroit 
„  fallu  par  des  remèdes  chauds^  par  des 
„  fpirit lieux ,  par  des  aromatiques ^x^mex.' 
„  tre  des  efprits  dans  le  fang ,  &  de  la 
j,  force  dans  les  nerfs,  par  des  caïmans^ 
„  des  aftrin^ens ,  des  narcotiques ,  mode- 
„  rer  les  ofcillations  des  folides,& retenir 
„  rimpetuofité  des  fluides  ;  foutenir  en- 
„  core  les  forces  du  corps  par  la  bonne 
„  nourriture,  fans  groffir  la  maife  &  le 
j,  courant  du  fang;  enfin  emploier  les 
„  confort  ans ,  les  ophthalmiques  ,  les  ce- 
„  fhaliques ,  &  cependant  éviter  les  dejfé- 
„  chans,  les  acres,  X^'i  ftimulans  %  tous  ces 
„  ménagemens  même  en  détail  avoient 
„  été  impolFibles  à  l'Art  &  à  la  Nature, 


384  VEtat  du  Qhriftianifme  en  France, 

5,  &  la  puiilance  du  Créateur  fatisfait  à 
5,  tout ,  &  tout  à  la  fois. 

Le  fécond  Ecrit  a  paru  dans  le  temps 
que  nous  allions  publier  le  nôtre ,  &  en  a 
retardé  de  quelques  jours  la  publication. 
Il  contient  une  Relation  précédée  de  l'ap- 
probation de  Mr.  le  Cardinal  de  Noail- 
îes,  &  confirmée  d'un  certificat ,  dans  le- 
quel la  Dame  de  la  FoiTe  attefle ,  que 
tous  les  faits ,  qui  y  (ont  contenus ,  font 
véritables.  Cette  Relation  eft  fuivie  d'u- 
ne élévation  de  cœur  à  notre  Seigneur  J. 
Chrilt  au  fujet  du  Miracle,  qui  y  eil nar- 
ré. Peu  s'en  eft  fallu  que  ces  deux  Piè- 
ces ne  nous  aient  fait  tomber  la  plume 
des  mains.  Nous  avions  de  la  peine  à 
nous  perfuader  que  des  hommes ,  qui 
portent  le  nom  Chrétien,  &  qui  font 
gloire  de  fouffrir  actuellement  pour  le 
nom  de  Jéfus  Chrift,  ofalfent  parler  d'u- 
ne manière  li  affirmative  fur  des  faits  dou- 
teux, &  faire  intervenir  d'une  façon  11 
folemnelle  le  nom  de  Dieu ,  &  les  Myftè- 
res  les  plus  facrez  de  la  Religion  ,  pour 
autorifer  une  fidion.  La  Relation,  dont 
je  parle ,  renchérit  fur  les  Lettres  du  Mé- 
decin, comme  les  Lettres  du  Médecin 
avoient  renchéri  fur  le  Mandement  de 
Mr.  le  Cardinal.  Les  jambes  de  la  Da- 
me de  laFolTe,  fi  nous  nous  en  rappor- 
tons à  ce  nouvel  Ouvrage,  étoient  non  feu- 
le- 


'Première  Partie.  385' 

lement  épuifées,  *  mais  devenues  comme 
mortes  :  elles  étoient  Jî  froides  ,    que  la 
malade  aiant  été  brûlée  deux  fois  par  des  lin- 
ges chauds^  elle  n'en  fentit  rien.    Elle  é- 
toit  non  feulement  dans  le  plus  haut  pé- 
riode de  fes  maux  ,    lorfqu'elle  defcendit 
de  fa  chambre  pour  aller  à  la  Proceffion; 
mais  f  quand  elle  fut  au  dernier  degré  de 
r étage  où  elle  logeoit ,  elle  fe  heurta  fi  ru- 
dement les  pieds  ^  &  la  fecoujfe  de  tout  foti 
corps  fut  fi  violente  ,    qiCelle  en  perdit 
prefque  connoijfance.    Une  femme  Prote- 
ftante ,  qui  arriva  chez  elle  à  point  nommé 
pour  être  témoin  de  l'excès  de  fes  fouf- 
frances,afin  de  l'être aufli  de  la  merveille 
de  fon  rétablilTement ,  la  trouva  après  cet 
accident  fans  parole ,  &  fans  mouvement , 
&  pût  à-peine  s'en  faire  connoître.    La 
grandeur  du  Miracle  ell  félon  cette  Re- 
lation proportionnée  à  la  grandeur  desin- 
firmitez  du  fujet ,  fur  lequel  il  a  été  ope- 
ré.    La  Dame  de  la  toflè  recouvre  tou- 
tes fes  forces  avant    même  la  celTation 
du  fléau,   qui  les  avoit   épuifées.     :j:  Ce 
qu'il  y  a  de  plus  étonnant ,   dit    l'Au- 
teur ,  fa  guéri fbn  ne  commença  point  par 
la  cejfation  du  flux  ^  fes  forces  Im  font 

d'à- 


•  *  Pag.  6. 

t  p<lg.  9. 

t  Pag.  24. 


38^  VEtat  duQhriJîianîJme  en  France^ 

â^ abord  rendues  ;  elle  marche  ^  ^  ce  pro- 
dige  arrive  dans  le  temps  même  que 
r accès  de  fin  mal  lafaijit^  &  qu'il  devait 
augmenter  fa  foïblejfe.  On  la  fuit  à  la 
trace  de  fou  fang,  &  ce  n'eft  que  quand  el- 
le fe  trouve  à  la  porte  de  fEgli/è  ^  que  la 
four  ce  en  eft  féchée.  Bien  plus  ce  Mira- 
cle fut  précédé  &  fuivi  d'un  autre  Mira- 
cle. 

Le  Miracle  ,  qui  précéda ,  ce  fut  une 
infpiration  du  Ciel ,  dont  la  malade  fut 
favorifée  .*  *  Elle  avoit  fortement  dans  l'ef 
prit ,  dit  l'Auteur  de  la  Relation ,  qu'elle 
feroit  parfaitement  guérie  au  moment  qu'el- 
le entrerait  dans  VEglifè  ;  la  perfuafîon 
vive ,  où  elle  en  étoit ,  ////  faifoit  re'péter 
fans  cejfe  ces  paroles ,  Seigneur ,  fje  puis 
entrer  dans  votre  fainte  Maifon  je  ferai 
entièrement  guérie.  Cette  circonftance 
de  lieu  eft  eflentielle.  Il  falloit  pour  le 
triomphe  des  Janieniftes ,  que  le  Miracle 
fût  opéré  non  feulement  dans  la  Paroiffe , 
mais  dans  l'Eglife  d'un  de  leurs  Adhé- 
rans. 

Le  Miracle  ,  qui  fuivit ,  eut  quelque 
chofe  de  plus  frappant  encore.  Mr.  le  Car- 
dinal ^e  Noailles  avoit  ordonné  qu'en 
conféquence  du  prodige,  dont  fon  Minif- 
tère  venoit  d'être  honoré ,  on  rendifîl  Dieu 

des 

*    Pag;     13. 


Crémière  Partie.  387 

des  aftions  de  grâces  folemnelles  dans  TE- 
glife  de  Su.  Marguerite ,  qu  on  y  fit  un  of- 
fice folemnel  du  St.  Sacrement  le  Jeudi 
23.  du  mois  d'Août;  il  voulut  aufïi  que 
le  Dimanche  fuivant  le  Clergé  de  cette 
Paroifle  fit  une  Proceffion  folemnelle  , 
pour  remercier  le  Seigneur  des  merveilles, 
qu'il  avoit  opérées  dans  la  dite  ParoifiTe. 
Cette  Proceffion  fut  faite  avec  une  pom- 
pe toute  extraordinaire  :  fon  Eminence  y 
porta  le  St.  Sacrement  :  *  Et  c'efi  une 
chofe  digne  de  remarque^  ajoute  l'Auteur , 
que  le  temps  étant  chargé  de  nuages  très 
épais  ,  qui  fi  répandirent  en  pluie  très 
abondante  dans  la  ville  de  Taris  pendant 
la  Proceffion  y  qui  dura  environ  une  heure 
ï§  demie  y  il  ne  plut  dans  le  Fauxbourg 
qu'au  moment,  où  le  St.  Sacrement  fut  ren- 
tré dans  l'Eglifi. 

Ce  n'efi:  point  à  moi.  Meilleurs,  d'exa- 
miner fi  les  réflexions  du  Médecin  fur 
la  maladie,  qu'on  attribuoit  à  la  Dame  de 
laFoiTe,  font  fondées.  Cette  difcuffion 
ne  convient  ni  à  mon  goût ,  ni  à  mes  étu- 
des: mais  qu'il  me  foit  permis  de  rappel- 
1er  ce  que  j'ai  déjà  avancé ,  c'ell  que 
la  moindre  altération  dans  les  circonftan- 
ces  d'un  fait  en  change  entièrement  la 
nature.     Or  je  prouverai  dans  la  fujte  , 

que 

*  Pag.  27. 


^88  UEtat  du  Qhrijîiainfme  en  France  9 

que  nous  avons  de  juiles  fujets  de  foup- 
çonner,  qu'on  en  a  altéré  un  grand  nom- 
bre dans  le  cas,  dont  il  ell  ici  queflion. 
Ce  que  nous  foutenons  dans  cet  article  , 
c'ell  que  les  altérations ,  qu'on  y  a  faites , 
pourroient  être  telles ,  que  quand  même 
on  accorderoit ,  que  la  guérifon  de  la 
Dame  de  la  Foffe  a  quelque  chofe  d'ex- 
traordinaire ;  on  ne  devroit  pourtant  pas 
la  regarder  comme  furnaturelle. 

Quels  effets  l'Imagination  n'eft-elle  pas 
capable  deprodmre?  Quelles  guérifons? 
Quelles  maladies  ?  Pline  ,  Ariflote ,  Plu- 
tarque ,  Hérodote ,  une  foule  d'Auteurs 
anciens  &  modernes  feroient  mes  garens 
dans  cette  occafion ,  s'il  étoit  à  propos  de 
tranfcrire  ici  les  endroits  de  leurs  Ecrits, 
qui  fe  rapportent  à  mon  fujet  ;  mais  fans 
alléguer  après  eux  les  exemples  de  *  Lu- 
ciusCoflîtius,  tdu  Préteur  Cyppus,:^ du 

fils 

*  Pline  dit,  que  Lucius  Coffitius  fut  changé  de  femme 
en  homme  le  jour  de  fes  noces  j   HilL  Natur.  lib.  7.  cap. 

4-  pag-  37Î. 

t  On  difoit  qu'il  avoit  affilié  a  un  combat  de  taureaux , 
qu'il  y  avoit  pris  un  plaifir  fi  extraordinaire  ;  qu'il  avoit 
fongé  la  nuit  fui  vante ,  que  des  cornes  lui  étoient  ve- 
nues à  la  tête ,  ce  qui  fe  trouva  vrai  le  lendemain,  Valer. 
Maxim,  lib.  v.  cap.  6.  pag.  2.75.  Voi.  Pline,  qui  traite  ce 
conte  de  fabuleux ,  Hill.  lib.  xi.  cap.  37.  pag.  613. 

%  Hérodote  rapporte ,  qu'un  Perfan  alloit  tuer  Crœfus 
lans  le  connoître ,  dans  la  ville  de  Sarde  :  que  fon  fils  , 
qui  étoit  muet ,  fut  fi  frappé  du  péril  ,  où  il  voioit  fon 
père ,  que  fa  langue  fe  délia ,  &:  qu'il  cria  au  Perfan  :  Sol- 
dat ^  épargne  l»  Roi,  Herodot.  lib.  i,  cap.  ixxxv.  pag.  35, 


Crémière  partie.  389 

fils  de  Créfus ,  &  tant  d'autres ,  nous 
nous  contenterons  de  rapporter  un  évé- 
nement arrivé  en  quelque  forte  fous  nos 
propres  yeux. 

*  Marie  Maillard ,  fille  de  Jean  Mail- 
lard FourbifTeur ,  &  de  Charlotte  du  Do- 
gnon  ,  naquit  à  Cognac  en  Angoumois  le 
15'.  Septembre  i(58o.  A  peine  eut-elle  at- 
teint Tàge  d'un  an,  que  fes  parens  s'ap- 
perçurent  qu'elle  étoit  boiteufe ,  &  qu'el- 
le avoit  une  concavité  à  l'endroit ,  oia  l'os 
de  la  cuifTe  gauche  s'emboite  avec  celui 
de  la  hanche.  Ils  confultèrent  des  Ex- 
perts, lefquels,  foitraifon,  foit  ignoran- 
ce ,  prononcèrent  que  ce  mal  étoit  incu- 
rable. L'infirmité  de  cet  enfant  crût  a- 
vec  fon  âge,  jufques  là  qu'elle  eut  une  tu- 
meur au-defTus  delà  cavité  de  f  Vifihion; 
fa  jambe  gauche  devint  plus  courte  que  la 
droite  de  quatre  pouces:  fon  genou  &  k 
cheville  de  fon  pied  fe  tournèrent  en  de- 
dans ;  de  forte  que  la  cheville  avoit  pris 
la  place  de  la  plante  du  pied  ,  &  le 
pied  celle  de  la  cheville ,  ce  qui  lui  caufoit 
des  douleurs  violentes  &  continuelles.  Elle 
demeura  en  France  avec  fon  père  &  fa 

'  '  mè- 

*  Voiez  un  Livre  intitulé ,  Relation  véritable  de  la  gué- 
tifon  miraculcufe  de  Marie  Maillard,  Sec.  à  Amllerdara 
chex  Paul  .Maret ,   1694. 

I  C'elt  un  os  des  hanches, 

Tom.  I.  Ce 


39^  L'Etat  duQhrtftianifme  en  France^ 

mère  jufqu'à  ce  que  l'excès  de  l'intoléran- 
ce,  qu'on   y  témoigna  pour  la  Religion. 
Protellanteen  1685-.  obligea  tous  les  bons 
Proteftans  à  en  fortir 

Elle  erra  avec  fa  Famille ,  de  France 
en  SuilTe,  de  Suiflè  en  Allemagne,  d'Al- 
lemagne en  Angleterre,  où  elle  fe  fixa. 
Ses  volages  augmentèrent  fes  maux.  A 
proprement  parler  elle  ne  marchoit  plus, 
mais  elle  jettoit  fon  cOfps  d'un  lieu  à  un 
autre.  Ses  contorfions  ,  qui  excitoienc 
la  pitié  des  perfonnes  raifonnables ,  étoient 
aux  enfans,  qui  la  voioient  dans  les  rues, 
un  fujet  d'iniulte  &  de  raillerie.  Ils  lui 
donnoient  des  noms  odieux,  &  ils  luijet- 
toient  de  la  boue.  On  fit  de  nouvelles 
confultations  fur  fon  mal  dans  la  ville  de 
Londres,  auffi  inutiles  que  les  premiè- 
res. Elle  fut  dans  cet  état  jufqu'au  di- 
manche 26.  Novembre  1693. 

Elle  alla  ce  jour-là  même  àl'Eglife,  & 
elle  efiuia  un  redoublement  d'infultes ,  el- 
le en  fut  pénétrée  d'afïïidion  ;  elle  en 
gémit.  Une  perfonne ,  au  fervice  de  la- 
quelle elle  s'étoit  engagée ,  l'exhorta  à  la 
patience ,  dont  l'exercice  lui  devint  bien- 
tôt moms  nécefîaire.  Elle  lifoit  devant 
fa  Maîtreffe  ,  entre  fept  &  huit  heures 
du  foir ,  la  guérifon  miraculeufe  du  Pa- 
ralytique ,  que  St.  Marc  rapporte  dans  le 
fécond  chapitre  de  fon  Evangile  :  elle  dit, 

après 


^Trémière  Partie.  391 

après  avoir,  lu  cette  circonltance  de  l'Hi- 
Itoire  fainte ,  *  Je  fuis  furfrife  que  les 
Juifs ,  qui  voioient  de  f  grands  Miracles  ^• 
fîiffent  perfifter  dans  l'incrédulité.  Si  Jé- 
fis  Chrift  en  faifoit  de  pareils  aujourd'hui  ^ 
je  me  h  itérais  d'aller  à  lui^  ^  je  ne  ferais 
point  incrédule.  A  peine  eut-elie  pronon- 
cé ces  paroles ,  que  fes  douleurs  redou- 
blèrent, &  la  contraignirent  d'étendre  fa 
jambe  :  elle  s'apperçût  que  la  fituation ,  où 
elle  l'a  voit  mife,  choquoit  fa  Maîtrefley 
ce  qui  l'obligea  de  la  retirer  incontinent  ; 
elle  l'entendit  craquer  en  la  retirant  :  fon 
pied  &  fon  genou  reprirent  en  même 
temps  leur  fituation  naturelle:  fes  dou- 
leurs celTèrent  ;  elle  crût  entendre  une 
voix,  qui  lui  difoit ,  Vous  êtes  guérie.  El- 
le déclara  à  fa  MaîtrelTe  ce  qu'elle  venoit 
d'éprouver ,  &  ce  qu'elle  venoit  d'enten- 
dre: lii  Maîtrefîé  lui  répondit,  Vous  êtes 
folle,  ^4ai<^  Marie  Maillard  marcha  fans 
contorfion  &  fans  douleur,  &  juftîfia  de 
cette  manière  ce  qu'elle  venoit  d'avancer. 
Depuis  ce  temps-là  elle  n'a  eu  aucun  ref- 
fentiment  de  fes  premières  infirmitez, 
dont  il  femble  que  la  Providence  a  voulu 
feulement  lui  conferver  un  mémorial ,  en 
permettant  que  fa  jambe  gauche  foit  plus 

cour- 


Ce  X 


■1 


392'  UEtat  du  Chrtfttanijine  en  France , 

courte  que  la  droite  de  TépaiiTeur  d'un  écu. 
Ce  fait ,  que  je  viens  de  rapporter , 
Meffieurs ,  ne  peut  être  contefté  que  par 
ceux  qui  n'en  ont  pas  examiné  les  preu- 
ves.   Il  eil  fondé  en  partie  fur  ce  que 
nous  avons  appelle  démonfiration  morale^ 
ôc  en  partie  fur  ce  que  nous  avons  ap- 
pelle démonftration  juridique.     Que  Ma- 
rie Maillard  ait  eu  l'infirmité ,  dont  nous 
venons  de  parler ,  &  qu'elle  en  ait  été  gué- 
rie, celaelt  fondé  fur  des  démonflrations 
morales.    Il  implique  contradidion  que 
des  milliers  de  témoins  fe  foient  accor- 
dez, pour  nous  tromper  fur  ce  fujet,  en 
publiant  ce  qu'ils  ne  croioient  point  ;  ou 
qu'ils    fe   foient     trompez    eux-mêmes, 
croiant  voir  ce  qu'ils  ne  voioient  point. 
Parmi  ces  témoins ,  il  y  a  le  tailleur  qui 
riiabilloit,  le  cordonnier  qui  la  chaulToit, 
&  qui  étoit  obligé  de  lui  faire  un  foulier 
plus  haut  que  l'autre  de  quatre  ou  cinq 
pouces:  un  honnête  hon?mie,  qui  l'a  vue 
dès  le  berceau ,  &  qui  avoit  entrepris  de 
lui  faire  une  jambe  artificielle,  pour  fou- 
tenir  le  poids  de  fon  corps  ;  un  chirurgien 
qui  l'avoit  vifitée.    Sa  guérifon  efl  aufTi 
bien  prouvée  que  fa  maladie. 

Tout  le  foupçon ,  qui  pourroit  refier 
fur   ce  fujet ,  c'eft  que  cette  fille  aiant 
été    guérie    fecretement   le    dimanche 
même  au  retour   de  l'Eglife  par  quel- 
que 


I 


Crémière  T  art  te.  393 

que  remède ,  ou  par  quelque  opéra- 
tion ,  elle  auroit  publié  l'effet  fans  en  pu- 
blier la  caufe;  mais  il  y  a  des  démonftra- 
tions  juridiques  contre  ce  foupçon. 

Marie  Maillard  avoit  donné  avant  fa  gué- 
rifon  toutes  les  marques  de  fmcérité, 
qu'on  peut  exiger  d'une  perfonne  de  fon 
âge.  Il  n'a  rien  paru  dans  la  fuite  de  fa 
vie  ,  qui  ait  démenti  la  bonne  opinion 
qu'on  avoit  d'elle.  Elevée  parmi  des 
Proteftans,  qui  crient  difficilement  au 
Miracle ,  elle  ne  pouvoit  pas  fe  promet- 
tre de  la  feinte,  dont  on  pourroit  lafoups 
çonner,  les  fruits  qu'elle  auroit  eu  fujet 
d'en  attendre ,  fi  elle  avoit" été  dans  une 
autre  Communion.  La  perfonne,  qu'elle 
fervoit  depuis  deux  ans ,  beaucoup  plus 
connue  qu'elle  dans  le  monde  ,  avoit  eu 
plus  d'occafions  de  faire  paroître  fa  piété 
&  fa  droiture.  Elle  atteile,  qu'elle  en- 
tendit l'os  de  la  jambe  de  la  malade  cra- 
quer; qu'elle  la  vit  paÏÏer  dans  un  mo- 
ment du  mal  à  la  guérilbn.  Le  père  & 
la  mère  de  Marie  Maillard ,  qui  étoient 
d'une  vie  irréprochable,  ont  donné  aufîi 
toutes  les  atteilations ,  qu'on  pouvoit  fou- 
haiter  d'eux  en  pareil  cas  :  *  elles  font  a- 

vec 

*  Voici  celle  de  Mlle.de  Laulan  la  Maîtrefle  de  Marie 
Maillard. 

Je  Renée  de  Laulan  certifie  ,  que  Marie  Maillard, 
communément  appellée  Marie  Anne  ,  fille  de  Jean  Mail- 

Cc  :î  lard 


394  L'Etat  du  Chrifiianijme  en  France t 

vec  beaucoup  d'autres  dans  une  Relation 
imprimée  à  Londres. 

A- 

lard  bc  de  Charlotte  du  Dognon ,  a  demeuré  avec  moi 
deux  ans,  ou  environ,    étant  toujours  fort  boiteufe;  & 
tellement  boiteufe ,  qu'elle  marchoit  avec  beaucoup  de 
difficulté  ,   &  fentoit  des  douleurs    extrêmes.    Sa  jam- 
be gauche    étoit    confidérablement  plus    courte   que  la 
droite,  fon  pied  étoit  tourné  en  dedans,  &, autant  que 
j'en  pouvois  juger,  l'os  de  fa  cuifle  étoit  hors  de  l'on 
lieu:    Elle  a  été  dans  cet  état  jufqu'au  dimanche  vingt- 
fixiême  de  Novembre  dernier,  que  revenant  de  l'Eglilc 
Françoife,  qui  eft  derrière  Leiieftep  Fields ,  prefquc  toute 
barbouillée  de  boue  ,  elle   me  dit  en  pleurant  que  des 
petits  enfans  l'avoient  fort  maltraitée,  &  qu'ils  lui  avoient 
donné  de  vilains  noms ,  par  lefquels  ils  lui  reprochoient 
fjir-tout  fa  difformité.     Sur  cela  je  lui  dis  qu'elle  devoit 
le  foufrir  patiemment,  &  fe  confoler  en  Dieu.    Enfin  a- 
près-foupé  elle  prit  le  Nouveau  Teltament ,  &:  à  l'ouver- 
ture du  Livre  elle  tomba  fur  le  palTage,  où  il  eft  parlé  de 
la  miraculeufe  guérifon  de  la  Belle-mère  de  Saint  Pier- 
re: &    comme  j'avois  alors  une  fort  groffe  fièvre  ,  je 
dis  que  j'aurois  grand  befoin  d'un  tel  Médecin.  Elle  con- 
tinua de  lire,  &  liiant  en  fuite  le  fécond    chapitre  de 
Saint  Marc,  qui  parle  de  la  guérifon  d'un  Paralytique,  el- 
le parut  fort  iurprife  de  l'incrédulité  des  Juifs,  qui  n'a- 
voient  pas  voulu  croire  après  avoir  vu  un  ii  grand  Mi- 
racle.    Si  la  même  chofe  arrivoit  aujourd'hui,  me  dit- 
elle,  j'y  courtois  au  plus  rite,  Se  ne  ferois  pas  incrédu- 
le.   Je  m'apperçûs  alors  qu'elle    étendoit  fa  jambe  vers 
moi ,  &:  regardant  cette   fituation  comme   une   pofture 
Incivile,  je  lui  commandai  de  la  retirer,  &  je  lui  dis 
que  cela  n'étoit  pas  honnête  :  Elle  répondit  pour  s'excu- 
fer  qu'elle  fentoit   une  grande  douleur;    cependant  elle 
fe  mit  en  devoir  de  la  retirer.    Dans  ce  moment-là  pré- 
cifément  elle  entendit  le  bruit  que  fit  l'os  de  fa  cuifle, 
&  je  l'entendis  aulli ,  mais  je  crus  que  c'étoit  quelque 
chofe  qui  étoit  au  feu.     Elle  me  dit  toute  tranfportée 
de  joie,  Mademoifelle,    je  fuis  guérie  ,   mon  os  s'cJl: 
remis  en  fa  place.    Je  lui  répondis,  tu  es  folle,  Marianc  : 
Elle  répliqua,  Mademoiielle,  je  fuis  guérie,  &  en  difani 
cela  elle  vint  à  moi,  &  embraifa  mes  genoux,  me  difant 
qu'elle    avoit    crû   entendre   une    voix  qui    lui    avoir 
dit,    Tu  es  guérie.    Là-deûùs    elle    fe    mit   à    fe    pro- 
mener dans  la  chambre,  &  me  pria  de  regarder  fes jam- 
bes , 


Crémière  Partie.  39S 

Avouez  le,  Meffieurs,  un  fait  de  ce 
genre  ,  un  fait  aufîi  fingulier,  &  aufli 
bien  prouvé ,  s'il  étoit  arrivé  dans  votre 
Communion,  vous  auroit  fourni  de  nou- 
veaux argumens  en  fa  faveur.  Nous  n'en 
avons  tiré  aucune  conféquence  en  faveur 
de  la  nôtre.  Ceux  mêmes  de  nous,  qui 
l'ont  attribué  à  une  caufe  furnaturelle, 
n'ont  pas  crû  vous  le  devoir  alléguer , 
pour  vous  engager  à  embralTer  la  Reli- 
gion Proteitante."  Us  ont  été  convain- 
cus, que  f\  vous  réfiitiez  aux  preuves, 
fur  lei'quelles  nous  établiflbns  les  dogmes 
de  notre  Réformati^on ,  vous  ne  feriez  pas 
convaincus  par  un  argument  de  ce  gen- 
re ;  &  que  fi  vous  deveniez  Protellans , 
parce  que  Marie  Maillard  a  été  guérie 
d'une  façon  fi  extraordinaire  ,  votre  foi 
ne  feroit  pas  fondée  fur  des  argumens  fo- 
lides.  Pour  nous,  nous  avouons  ingénu- 
ment, que  nous  ne  penfons  pas  qu'on 
puiife  démontrer,  qu'il  y  ait  du  miracle 

dans 

bes ,  qui  me  parurei)t  alors  de  la  même  longueur,  &  a- 
jouta  qu'elle  ne  fçntoit  plus  de  douleur.  Cela  arriva 
ic  dit  jour  vingc-fixiême  de  Novembre  1693.  Et  c'eit 
tout  ce  que  je  puis  dire  de  la  guérifon  de  cette  fille.  Je 
proteitcr;ii  feulement  que  ni  moi,niperfonnede  ma  con- 
noilfance  n'y  avons  eu  aucune  part ,  &  n'y  avons  con- 
tribué ni  direélement,  ni  indire(ftement  ;  &:  que  le  jour 
fuivant  elle  fortit  du  logis  ,  &  marcha  comme  elle  fait 
préfentement.  C'eft  le  témoignage  que  je  croi- devoir 
d  la  vérité. 
Londres  ce  13.  de  Decemb.  1603. 

Ce  4 


39^5  UEtat  du  Chrtftianïfme  en  France  ^ 

dans  cette  guérifon.  Il  nous  femble  qu'on 
peut  l'attribuer  à  rimprefîion,  que  fit  fur 
l'imagination  de  Marie  Maillard  l'hiltoire 
qu'elle  venoit  de  lire,  &  au  mouvement 
violent ,  dont  cette  impreffion  fut  fui- 
vie. 

Cela  fuppofé ,  je  foutiens  que  le  pré- 
tendu Miracle ,  publié  dans  le  Mande- 
ment de  Mr.  le  Cardinal  de  Noailles^ 
peut  être  attribué  avec  beaucoup  plus  de 
jultice  à  l'imagination  de  la  perfonne,  qui 
l'a  éprouvé.  La  Dame  de  la  FolTe  fait 
elle-même  les  defcriptions  les  plus  éner- 
giques de  l'émotion  qu'eue  fentit,  lorf- 
que  proflernée  devant  l'hoftie  elle  avouoit, 
en  la  préfence  de  tant  de  témoins ,  une 
infirmité  ,  dont  on  ne  parle  qu'avec  ré- 
pugnance, &  elle  en  foUicitoit  la  guéri- 
fon. Il  n'y  a  point  de  maladie  ,  fur  la- 
quelle la  crainte ,  ou  l'efpérance ,  toutes 
les  pallions  vives ,  tous  les  mouvemens 
violens ,  aient  plus  d'infiuence,que  fur  celle 
dont  il  ell  ici  queition.  Je  pourrois  en 
rapporter  diverles  preuves  &  divers  exem- 
ples; fi  je  n'étojs  effraie  de  voir  tous  les 
jours  les  égaremens ,  auxquels  font  fujets 
les  Auteurs ,  qui  entreprennent  des  fujets 
étrangers  à  leur  profeflion. 

Nous  avons  prouvé  m.  qu'un  vérita- 
ble miracle  doit  être  oppofé  aux  vues  du 
Démon  5  du  moins  qu'il  ne  doit  rien  avoir 

qui 


Crémière  Partie,  ^^y 

qui  les  favorife.     Ce  troifiême  caractère 
ne  fe  trouve  point  dans  la  guérifon  de 
la  Dame  de  la  FoiTe.   Quand  je  reconnoî- 
trois  que  cet  événement  eft  au-delFus  des 
forces  humaines  ,    qu'il  furpafTe    même 
tout  ce  que  nous  connoiflbns  dans  celles 
de  la  Nature, je  ne  me  croirois  pas  obligé 
d'avoir   moins  d'éloignement   pour  vos 
idées  fur  l'Euchariilie  :    elles   me  paroî- 
troient  même  beaucoup  plus   dangereu- 
fes.     Naturellement   enclin  à  porter   la 
Tolérance  Chrétienne  au  plus  haut  degré , 
où  elle  eft  capable  d'atteindre ,  j'ai  voulu 
quelquefois  juger  plus  favorablement  du 
dogme  de  la  Tranfubftantiation,  que  ne 
font  pour  l'ordinaire  les  Proteftans.  Sur- 
tout j'aurois  fouhaité  de  difculper  d'ido- 
lâtrie  l'hommage  de  la  fuprême  adora- 
tion ,  que  vous  rendez  aux  Symboles  du 
corps  &  dufang  de  Jéfus  Chrift:  &  lors 
même  que  je  ne  pouvois  me  perfuader, 
que  vous  fuffiez  innocens  de  ce  crime, 
je  tàchois  d'en  diminuer  l'atrocité  par  l'in- 
tention que  vous  aviez  en  le  commettant, 
&  de  vous  mettre  à  couvert  de  la   ri- 
gueur de  cette  fentence:   *  Les  Idolâ- 
tres   n  hériteront  point   le    Roiaurae   de 
^ieu. 
Mais  fi  vous  parveniez  à  prouver  qu'un 

évé- 

*  1.  Cor.  Yi,  10. 

Ce  5 


39B  n Etaf  du  Chrïftianifme  en  France^ 

événement,  deftiné  à  juflifier  le  dogme 
de  la  Tranfabllantiation  ,  ell  au-deffus 
des  forces  humaines,  qu'il  furpaiTe  même 
tout  ce  que  nous  connoiiîbns  dans  celles  de 
la  Nature ,  alors  je  iérois  pleinement  con- 
vaincu qu'on  ne  fauroit  admettre  ce  dog- 
me fans  encourir  les  peines,  que  Dieu 
dénonce  aux  Idolâtres.  Voici  dans  ce 
cas  quelleroit  mon raifonnement: La  gué- 
rifon  de  la  Dame  de  la  Folfe  n'a  pu  être 
opérée  ni  par  l'indudrie  des  hommes,  ni 
par  les  forces  de  la  Nature.  Donc  c'eft 
Dieu  qui  l'a  produite  ,  ou  le  Démon.  Ce 
n'eft  pas  Dieu  :  le  Dogme  de  la  Tranfub- 
Itantiation  elt  contraire  aux  delfeins  de 
Dieu  dans  la  Religion.  Un  Miracle, 
qui  combat  les  defleins  de  Dieu  ,  ne 
fauroit  avoir  Dieu  pour  Auteur.  C'eft 
donc  le  Démon  qui  a  opéré  celui- 
ci  :  mais  pourquoi  cet  ennemi  de  no- 
tre falut  fait-il  mouvoir  de  fi  grands 
reiïbrts  pour  confirmer  le  dogme  de  la 
Tranfubltantiation ,  fi  ce  n'eft  parce  qu'il 
le  croit  funefle  à  ceux  qui  le  reçoivent  : 
&  parce  qu'en  l'autorifant,  il  avance  le 
grand  dellein  qu'il  a  de  perdre  les  hom- 
mes? 

Je  ne  propofe  rien  dans  cet  endroit, 
qui  foit  contraire  au  principe,  que  j'ai 
établi  ailleurs,  c'elt  que  la  Providence 
préfide  fur  les  miracles  du  Démon:  c'eft 

que 


^rémiWe  T  art  te.  399 

que  quand  elle  lui  permet  d'en  opérer,  el- 
le a  deilein  non  feulement  d'éprouver  la 
foi  des  Juftes,  mais  de  punir  l'endurcif- 
fement  des  méchans,  fur-tout  le  mépris 
&  la  haine  qu'ils  ont  pour  la  vérité.  Nous 
ne  nous  répandrons  point  ici  en  déclama- 
tions fur  les  mœurs  de  la  France.    Quels 
reproches  pourrions-nous  vous  faire  fur 
ce  fujet ,  qui  ne  vous  donnaflènt  de  juites 
fujets  d'ufer  de  retorfion  contre  nous? 
Plut  à-Dieu  pullions-nous  ajouter  aux  ar- 
gumens,  que  nous  avons  en  faveur  de  no- 
tre Réformation,  les  vertus  de  ceux  qui 
la  profelTent  !  Mais  fans  entrer  dans  un  dé- 
tail Il  humiliant  pour  vous  &  pour  nous , 
Mefiîeurs,  nous  ofons  vous  conjurer  d'e- 
xaminer fi  nous  n'avonspas  de  julles  fujets 
de  craindre,  que  nos   Compatriotes  ne 
foient  de  ceux,  à  Tégard  defquels  *  T)ieu 
do7ine  de  l'efficace  à  l'erreur ,  ^our  leur  fai- 
re ajouter  foi  ait  menjlmge.    La  Doctrine 
de  la  P.éformation  a  brillé  au  milieu  de 
vous  dans  tout  fon  éclat  :  ne  voulans  pas 
être  éclairez  de  ce  flambeau ,   vous  avez 
travaillé  à  l'éteindre,    &  vous  avez  ré- 
duit  aux  malheurs  extrêmes  ceux  quis'é- 
gaioient  à  fa  lumière.     Quelques-uns  de 
ces  derniers  l'ont  confelfée  malgré   les 
tour  mens,   que   leur  attiroit    leur    zèle. 
Mais  combien  d'autres  l'ont  honteufemenc 

re- 

*  i^r.  Theffal.  ii.  iï. 


400  L'Etat  du  Chriftianîjme  en  France  ^ 

reniée ,  du  moins  qui  ne  l'avouent  qu'en 
fecret, prêts  à  la  renier  dès  que  vous  com- 
mencerez de  nouveau  à  exécuter  les  fu- 
nelles  arrêts ,  que  vous  avez  pu  pronon- 
cer contre  ceux  qui  oient  fe  déclarer  pour 
elle! 

Je  me  fais  un  fcrupule  de  preiïer  des 
argumens  fi  odieux:  je  me  contente  de 
répondre  à  un  argument  de  Mr.  le  Cardi- 
nal de  Noailles,  que  Mr.  l'Evêque  de  Mont- 
pelier  a  non  feulement  adopté  ,  mais  au- 
quel il  femble  avoir  donné  un  nouveau 
degré  de  force:  *  ,,  Si  la  créance  de  la 
3,  préfence  réelle  étoit  une  erreur,  dit 
5,  Mr.  le  Cardinal  de  Noailles  ;  fi  l'ado- 
5,  ration  du  Sauveur  dans  ce  Sacrement  é- 
„  toit  un  ade  d'idolâtrie;  fi  la  procef- 
„  fion ,  inilituée  à  l'honneur  de  ce  myllè- 
5,  re  de  notre  foi ,  étoit  une  fuperilition 
5,  criminelle,  comme  les Proteltans  ofent 
3,  l'avancer.  Dieu  même  par  un  miracle, 
5,  opéré  dans  ces  circonftances ,  nous  au- 
„  roit  feduits  en  autorifant  &  en  confir- 
„  mant  l'erreur  ,  la  fuperilition,  l'idolà- 
5,  trie  ;  blafphême  également  contraire  à 
3,  la  vérité  de  Dieu ,  à  fa  bonté ,  à  fa  fa- 
„  geffe ,  &  à  tous  les  caradères  de  les  at- 
„  tributs  divins.  Ce  font  les  paroles  de 
Mr.  le  Cardinal  de  Noailles.  Voici  cel- 
les 

*  Dans  le  Maud'Cmcnt  pag.  14. 


Première  T  art  te,  401 

les  de  Mr.  TEvêque  de  Montpelier  :  *,,  Si 
„  nos  Frères  feparez  rendent  à  Dieu  le 
„  culte  pur  &  fans  tache, l'adoration  enef- 
5,  prit  &  en  vérité,  tandis  que  nous  avons 
5,  le  malheur  de  le  déshonorer  par  des 
5,  idolâtries  &  des  abominations  affreufes , 
5,  il  faut  conclurre  qu'ils  font  les  vérita  - 
5,  blés  Enfans  d'Elie,  &  nous  les  imita- 
5,  teurs  des  Prêtres  de  Baal.  Cela  étant , 
5,  par  quel  étrange  renverfement  eft-il 
„  donc  arrivé,  que  les  Prêtres  de  Baal 
5,  foient  écoutez,  &  que  le  feu  du  Ciel 
5,  defcende  fur  leur  facrifice,  tandis  que 
„  le  Ciei  demeure  fermé  fur  les  Enfans 
„  d'Elie? 

Je  répons  à  Mr.  le  Cardinal.  Quand 
Dieu  permet  qu'un  miracle  foit  fait  en 
faveur  de  l'idolàtne ,  il  n'a  pas  delTein  de 
la  confirmer ,  mais  de  punir  ceux  qui  la 
commettent.  Je  répons  àMr.l'Evêque  de 
Montpelier.  Quand  un  peuple  réfille  à 
fes  lumières  ,  &  qu'il  s'obtline  à  pré- 
férer à  la  Doé^rine  d'Elie  celle  des  Prê- 
tres de  Baal ,  Dieu  permet  que  les  Prêtres 
de  Baal  opèrent  des  miracles  femblables  à 
ceux  d'Elie.  Et  je  répons  à  l'un  &  à  l'au- 
tre des  deux  Prélats  ;  un  miracle  ne  fau- 
roit  jamais  faire  que  l'erreur  ne  foit  pas 
erreur,  ni  que  l'idolâtrie  ne  foit  point 

ido- 

*  Lettre  de  Mr.  l'Evêque  de  Montpelier  pag.  14,. 


402,  UEtat  dit  Cbriftianifine  en  France  ^^ 

.idolâtrie.  Si  un  événement  miraculeux 
confirmoit  des  fyltêmes  qui  me  femblent 
erronez ,  &  des  rites  qui  me  femblent  ido- 
lâtres ,  je  préfumerois  incontinent  que 
c'eft  le  Démon  qui  l'a  produit  ,  parce 
qu'il  favorife  les  vues  du  Démon. 

Ces  railonnemens  n'ont  rien  que  vous 
puiiïiez  condamner.  Les  Janfeniftes  les 
font  contre  les  Difciples  des  Jéfuites,  & 
les  Difciples  des  Jéfuites  les  font  contre  les 
Janfenifles.  *  „  De  toutes  les  voix  de  Dieu , 
5,  dit  un  zélé  Janfeniite,  les  miracles  font 
„  la  plus  éclatante.  C'eit  principalement 
„  fur  eux  que  notre  foi  s'appuie,  dit  St. 
5,  Augultin  ;  &  St.  Paul  les  appelle  des 
3,  féaux  de  majeité ,  que  le  Seigneur  a  mis 
aux  lettres  de  grâce  &  de  falut ,  qu'il 
nous  a  fait  apporter  de  fa  part  ...  f  Et 
cependant  Jéfus  Chriil  dit  que  les  faux 
Prophètes  s'élèveront  en  foule,  qu'ils 
5,  publieront  le  menfonge  ,  que  revêtus 
,,  de  toutes  les  apparences  de  la  piété  ,  on 
„  les  verra  CONFIRMER  PAR 
„DES  MIRACLES  LE  MEN- 
„  SONGE,  QUE  LEUR  BOU- 
„  CHE  AURA  PRONONCE.  Et 
voici  les  paroles  d'un  zélé  Difciple  des  Jé- 
fuites, prononcées  précifément  à  l'occa- 

ficn 

*  Voiei  le  Livre  intitulé,  du  Témoignage  de  la  vérirr 
dans  l'Eglile ,  pag.  22. 
I  Ibid.  pag.  21. 


3> 


3) 


Crémière  Partie.  403 

lion  du  fujet  que  nous  traitions ,  je  veux 
dire  du  prétendu  Miracle  opéré  en  la  per- 
fonne  de  la  Dame  de  la  Foite.  *  Si  celui- 
ci  eji  aujfi  véritable  que  les  /Ippellanss'em- 
preijent  de  le  publier ,  vous  l'avez  fait  ^ 
fermisyômon  'T)ieUynon  parle  mérite  de  leur 
Foi-,  car  ils  ne  l'ont  plus  \  mats  pour  ten- 
ter ^  éprouver  la  nôtre.  Vous  l'aviez 
prédît  dès  le  temps  de  l'ancien  Mojfè-,  ^ 
vous  nous  aviez  préparez  à  cette  tenta- 
tion de  notre  Foi ,  en  difant ,  T>euter. 
chap.  1 3 .  S^ilje  lève  parmi  vous  un  Pro- 
phète ,  qui  prédije  quelque  Jîgne  ou  mira- 
cle,  ^  fi  en  effet  cela  vient  à  arriver  ; 
prenez  garde  de  le  fuivre  y  ce  Prophète',  fi 
en  même  temps  il  vous  dit:  Allons  ^fiitvons 
les  'Dieux  étrangers.  Non,  ne  V écoutez 
pas  ;  car  le  Seigneur  vous  tente  ,  afin 
qu'il  paroi [fe  évidemment  fi  vous  l'aimez^ 
ou  non.  Voilà  ^  0  vrai  ^  unique  TDieu  en 
trois  '\Perfinfies  ;  voilà  comme  votre  bonté 
nous  précautionnoît  contre  certains  faifeurs 
de  Miracles^  afin  que  le  nouveau  peuple ^ 
auffi bien  que  l'ancien,  ne  s'y  laiffdt point 
fur  prendre.  La  marque  <t  à  laquelle  vous 
vouliez  que  l'on  difcernât  les  efprits  pour 
favoir  au  jufte  s'iU  venoient  de  vous ,  c'é- 
toit  à  leur  doctrine  ;  favoir  fi.  elle  étoit 
conforme  à  celle  de  Moyfe  y  ou  non.  Ain  fi , 

que 

*  Voi.  Oraifon  catholique  au  fujet  du  Miracle ,  &c.  pag.i . 


404  VEtat  du  Chrifti<ini/me  en  France, 

que  les  adverfairh  des  Pa^es  ^  de  rE- 
gt'îfe  crient  tant  qu^ils  voudront  Miracle  ; 
qu^Hs  en  fafent  même  de  véritables  y 
nous  ne  les  fuivrons  qu^ autant  que  d'ail- 
leurs nous  les  verrons  parler  ^  enfeigncr 
comme  le  ^ape  &  le  fins  grand  nombre  des 
^afteurs  Catholiques  :  fans  cela,  avec  tous 
leurs  miracles  ,  vous  les  traiterez  enfin 
vous-mêmes  au  dernier  jour  d'Ouvriers  d'i- 
niquité. 

Voilà  votre  Théologie  :  c'eft  aufll  là 
nôtre  ,  un  feul  point  excepté,  c'efl  au  dé- 
cidons de  l'Ecriture  fainte,  non  à  celles 
du  Pape,  ou  de  l'Eglife,  que  nous  vou- 
lons foumettre  notre  Raifon.  Alléguez- 
vous  un  miracle  pour  autorifer  une 
Doéhine,  qui  nous  ell  fufpede?  Nous 
confentons  d'avoir  pour  ce  nouveau  gen- 
re de  preuve  toute  la  docilité ,  que  vous 
pouvez  nous  demander  avec  juftice.  Nous 
apporterons  une  nouvelle  attention  à 
l'examen  de  cette  Doctrine.  Si  elle  eft 
conforme  aux  vues  de  Dieu ,  nous  recon- 
noîtrons  que  Dieu  eft  l'Auteur  du  mira- 
cle ,  qui  la  confirme  :  nous  croirons  que 
c'eft  le  Démon  ,  {\  elle  ell  conforme  aux 
vues  du  Démon. 

Pour  appliquer  cette  règle  générale  à 
la  guérifon  ptétendue  miraculeufe  de  la 
Dame  de  la  Folle ,  il  faut  entrer  dans  la 
difcuilion  de  vos  fyitêmes  fur  l'Euchari- 

ftie. 


Crémière  Partie.  405* 

(lie  :  c'efl  ce  que  nous  ne  faurions  faire 
ici  fans  anticiper  fur  le  troifiême  article 
de  controverfe ,  que  nous  avons  entrepris 
de  traitter  :  quand  Dieu  nous  aura  donné 
d'y  parvenir, nous  prouverons,  qu'un  évé- 
nement furnaturel,  opéré  en  faveur  du 
dogme  de  la  Tranfubllantiation ,  n'^i  pas 
le  troifiême  caractère  d  un  véritable  mi- 
racle, c'elt  de  combattre, les  vues  du  Dé- 
mon. Nous  prouverons  aufli  alors  qu'il 
manque  du  quatrième,  qu  il  ell  en  oppofi- 
tion  avec  des  véritez  démontrées  au  tri- 
bunal des  Sens,  au  tribunal  de  la  Rai- 
fon ,  &  à  celui  de  la  Révélation. 

Je  finis  cet  article  par  une  réflexion 
fur  ces  paroles  de  Monfieur  le  Cardinal 
de  Noailles:  *  Nos  Freres'  feparez  condam- 
nent r adoration ,  que  nous  reitdonî  au  Fils 
de  T>ïeu  dans  le  myflère  de  l'Eucharillie, 
comme  iin  a[îe  d'idolâtrie.  Je  ne  faurois 
difconvenir  que  ce  ne  foit  la  dodrine  de 
nos  Eglifes:  mais  quand  elles  l'enfeig- 
ncnt,  elles  fuppofent  qu'un  Catholique  Ro- 
main non  feulement  adore  Jéfus  Chrift 
dans  les  fymboles  de  rEuchàriilie,  mais 
qu'il  les  croit  Jéfus  Chriit  même,  &  qu'il 
les  adore  comme  tels.  Si  Monfieur  le 
Cardinal  &  les  Janfenifles  ont  d'autres 
idées;  fi  au  lieu  de  décider  que  ces  fym- 
boles 

*  Mandement  de  lAx.  le  Card.  de  Noailles ,  pag.  14. 

Tora.  L  D  d 


40 6  DEtat  du  Chrïjïiantfme  en  France^ 

boleS  font  tranfubftantiez ,  ils  foutiennent 
que  Jéfus  Chiill:  alfilte  dans  l'Euchariltie 
d'une  manière  impénétrable  aux  Sens&  à 
la  Raiion ,  nous  fommes  prêts  à  leur  don- 
ner la  main  d'aiïbciation.  Du  moins  il 
nous  croions  appercevoir  quelque  er- 
reur dans  ce  fentiment ,  nous  la  regarde- 
rons comme  une  erreur  tolerable.  Qu'ils 
daignent  s'expliquer  fur  ce  fujet.  Des 
raifons  folides,  que  nous  pourrons  allé- 
guer dans  la  fuite,  nous  portent  à  leur 
faire  cette  prière. 

Nous  allons  examiner  fi  la  guérifon  de 
la  Dame  de  la  Folfe  a  le  cinquième  ca- 
ractère des  véritables  Miracles,  je  veux 
dire  fi  elle  eft  bien  prouvée  ;  il  nous 
femble  ,  qu'on  n'en  a  ni  des  démon- 
itrations  morales  ,  ni  de  juridiques. 
Les  Relations,  que  nous  avons  citées,  la 
comparent  aux  miracles  de  J.  Ghrill::  un 
des  argumens  de  la  vérité  de  ceux-ci ,  c'eft 
qu'ils  ont  été  avouez  par  ceux  même  qui 
avoient  intérêt  à  les  coutelier.  Nous  a- 
vons  d'abord  recherché  fi  la  guérifon  delà 
Dame  de  la  Foife  avoit  ce  genre  de  certi- 
tude. Nous  avons  prié  *  un  Antagonille 
des  Janfenilles  de  nous  dire  fa  peniée  fur 
cet  événement  :  il  n'a  pas  jugé  à  propos 
de  nous  la  communiquer;  il  l'a  déclarée 

af- 

*  Le  Père  Tournemine. 


Crémière  Partie.  407 

afTez  ouvertement  à  d'autres.  On  voit 
même  depuis  quelques  jours  un  Ouvrage, 
d'un  Difciple  des  Jéfuites,  dans  lequel  on 
veut  rendre  fufpede  la  bonne  foi  de  ceux, 
qui  ont  publié  l'événement,  dont  nous  par- 
Ions. 

Après  avoir  confulté  les  Jéfuites,  nous 
nous  fommes  adreiTez  aux  Proteftans; 
nous  les  avons  trouvez  auiïi  incrédules, 
fur  ce  prétendu  Miracle  que  les  Jéfuites: 
il  n'a  donc  pas  le  même  genre  de  preuve 
que  ceux  de  Jéfus  Chriil,  auxquels  on  l'a 
comparé.  On  a  donc  exaggeré  quand  on 
a  parlé  du  nombre  des  perfonnes  qui  l'a- 
vouent. C'ell  ce  qui  paroit  fur-tout  dans 
la  prière  qui  fuit  la  Relation ,  que  j'ai  ci- 
rée :  on  y  trouve  ces  paroles  :  *  „  Ce 
„  n'ed  point  dans  le  fecret ,  ni  dans  un 
„  lieu  obfcur,  ni  feulement  fous  les  yeux 
„  de  quelques  témoins ,  ni  fur  un  fujet 
„  douteux  ou  équivoque,  que  vous  avez 
„  fait  la  merveille.  Vous  aviez  préparé 
„  l'œuvre  de  loin,  ô  vous  qui  êtes  la  Sa- 
„  geiTe  éternelle,  &  qui  diipofez  à  votre 
„  gré  de  tous  les  événemens,  vous  aviez 
„  prédeftiné  par  un  confeil  éternel  ce 
„  grand  bien-f\it,  &  vous  le  teniez  caché 
„  dans  vos  thréibrs,  jufqu'au  moment, 
„  où  vous  aviez  réfolu  de  le  faire  éclater 

,î  pour 

*  Pas- 4^  _  , 

Dd  1 


4o8  UEtat  du  Chrijïtamfme  en  France^ 

„  pour  votre  gloire ,  &  pour  celle  devo- 

„  tre  Eglife *  Je  vous  rends  gra- 

„  ces.  Seigneur,  à  vous,  quiètes  mon 
„  Dieu,  de  tous  ces  préparatifs  de  votre 
5,  propre  fagefle ,  afin  que  toute  incrédu- 
5,  lité  fut  confondue  en  Ton  temps,  avec  un 
„  éclat  capable  d'accabler  la  plus  envieu- 
„  fe,  la  plus  ennemie,  &  la  plus  opinià- 

„  tre t  Vous  avez  manifeilé  votre 

,,  gloire ,  non  fimplement  à  un  petit  nom- 
„  bre  de  témoins  choifis,  mais  aux  amis 
„  &  aux  ennemis ,  à  ceux  de  votre  mai- 
„  fon  &  aux  étrangers,  enfin  à  .tout  l'U- 
„  ni  vers  :j:  Le  Miracle  eft  connu  non  des 
„  feuls  hah'îtnns  de  Jérnfalem,  mais  de 
5,  tous  les  habitans  de  la  terre.  Qui  n'a 
„  pas  accouru,  &  qui  n'accourt  pas  en- 
,,  core  pour  voir  de  fes  yeux  la  merveil- 
„  le  que  vous  avez  opérée!  La  Cour  & 
„  la  ville ,  les  Grands  &  ceux  du  peuple, 
„  les  fidèles  &  les  incrédules ,  les  pré- 
„  miers  Pafteurs  &  ceux  du  fécond  Or- 
„  dre ,  les  Envoyez  des  Rois  &  des  Puif- 
„  fances  étrangères,  quoique  feparéesde 
„  votre  Eglife ,  tous  ont  voulu  s'inliruire 
„  par   eux-mêmes  de  l'œuvre  de  votre 

5,  puiiîance [Le  Seigneur  a  fait 

oi  con^ 

*  Ibid. 

t  Pag.  5. 

%  Aét.  4.  V.  j. 

\.  Pag.  10.  Pf.  xcvii.  V.  V3' 


Première  Partie.  409 

5,  connottre  le  falut  qu'il  nous  réfervoit  ; 
5,  il  a  nmnifeJiefajufficeauxyeuxdesNa- 
„  tions.  Toute  l'étendue  de  la  terre  a  -vu 
,,  le  falut  ^  que  notre  Dieu  notis  a  ^rocu- 
3)  ré 

Si  nous  ne  pouvons  pas  douter  qu'on 
n'ait  exaggeré  en  parlant  à  Dieu ,  qui  fait 
toutes  choies,  n'avons-nous  pas  lieu  de 
préfumer  qu'on  l'aura  fait  aufîi  en  parlant 
à  des  hommes,  dont  Tignorance  les  rend 
fufceptibles  d'être  trompez  ?  Si  nous  ne 
pouvons  pas  douter  qu'on  n'ait  exaggeré 
en  racontant  des  circonltances ,  qui  pou- 
voient  être  aifément  connues ,  n'avons- 
nous  pas  lieu  de  préfumer  qu'on  l'aura 
fait  auffi  en  racontant  celles,  que  le  Pu- 
blic étoit  moins  à  portée  d'éclaircir?  Tel 
eil  en  particulier  l'état,  oi^i  fe  trouvoit  la 
Dame  de  la  Folle  avant  fa  prétendue 
guérifon  ;  voilà  notre  premier  foup- 
çon. 

Le  refus ,  que  l'on  fait  de  communi- 
quer au  Public  le  Procès  verbal,  dontilefl 
parlé  dans  le  Mandement ,  nous  donne  lieu 
de  former  un  fécond  foupçon.  Il  étoit 
naturel  que  ce  Procès  fuivit  le  Man- 
dement ,  afin  que  le  Lerteur  vit  d'un 
coup  d'oeil  la  narration  du  Miracle ,  & 
les  preuves  de  fa  vérité.  N'aiant  pas  trou- 
vé cette  pièce,  où  nous  avions  lieu  de  l'at- 
tendre ,  nous  avons  mis  pluiieurs  perfon- 

Dd  3  nés 


410  V Etat  du  Qhriftianijme  en  France^ 

nés  en  mouvement  pour  nous  en  obtenir 
la  communication.  Nos  foins  ont  été  inu- 
tiles. Quel  fonds  veut-on  que  nous  faf- 
fions  fur  des  témoins,  qui  nous  font  in- 
connus: fur  des  témoignages,  que  nous 
ne  faurions  pefer:  fur  des  procédu- 
res ,  dont  on  nous  cache  la  teneur  ? 

Il  eil  Vrai  que  l'enquête  juridique,  dont 
on  nous  refufe  la  communication ,  *  eft 
dépofee  dans  le  Secrcterïat  de  Mr.  le  Car- 
dinal, 011  tous  ceux  qui  doutent  de  la  vé- 
rité du  fait,  qui  y  eil  attelle ,  font  invi- 
tez de  la  venir  lire.  Ne  pouvant  nous- 
mêmes  nous  prévaloir  de  ce  privilège, 
nous  avons  fait  nos  diligences  pour  avoir 
des  informations  de  ceux  qui  s'en  font  pré- 
valus; ïl  nous  ont  appris,  qu'on  voit  dans 
ce  Procès  verbal  des  Attellations,  qui  ne 
fauroient  contribuer  en  rien  à  prouver  le 
prétendu  Miracle,  qui  en  fait  le  fujet. 
Telle  eil  la  Dépofition  du  célèbre  Méde- 
cin Helvetius,  qui  attelle  qu'il  avoit  vu 
la  Dame  de  la  FolTë  il  y  a  treize  ans,  qu'il 
l'avoit  guérie  alors  du  mal,  dont  on  veut 
qu'elle  vienne  d'être  délivrée  par  miracle; 
qu'il  Ta  perdue  de  vue  depuis  ce  temps- 
la;  qu'il  n'ell  retourné  chez  elle  que  de- 
puis le  bruit  de  la  faveur  miraculeufe  qu'el- 
le a  reçue  ;  qu'il  l'a  trouvée  avec  une  cou- 
leur 

*  Mandement  du  Mr. le  Cardinal  du Noailles , pag.  \6. 


Œ^r  entière  Partie.  411 

leur  peu  vive  ,  un  peu  foibîe ,  comme 
une  perfonne  convalefcente  ,  mais  affez 
forte  pour  le  conduire  jufques  au  bas  de 
fon  elcalier.  Cette  Attellation  n'ell  elle 
pas  plus  propre  à  faire  douter  du  préten- 
du Miracle,  qu'à  en  confirmer  la  vérité? 
Eil-il  naturel  qu'on  en  produifit  des  preu- 
ves fi  peu  concluantes ,  I1  on  en  avoit  d'in- 
vincibles? C'ell  ce  qui  donne  lieu  à  un 
troifiême  foupçon. 

Si  le  Procès  verbal  contient  des  Atte- 
flations,  qui  ne  font  rien  au  fait,  fur  le- 
quel nous  cherchons  des  éclaircillemens , 
on  n'y  trouve  point  celles  qui  étoient  ca- 
pables de  l'éclaircir.  Telles  auroient  été 
celle  de  la  perfonne ,  qui  avoit  accoutu- 
mé de  (ervir  la  Dame  de  la  Foife  dans  fes 
maladies;  celle  de  fa  blanchifleufe ,  celle 
de  fon  mari,  celle  de  fon  Médecin  ordi- 
naire; fur-tout  celles  des  *  Srs.  Ajforty^ 
Leauke\  Gelly ,  Geoffroy ,  ^  Herment , 
anciens  DoEîeurs  ^  Regens  de  l'  /w  a  demie 
de  y1  iedecine ,  que  nous  avons  commis ,  dit 
Mr.  le  Cardinal,  pour  examiner^  le  -plus 
exaBement  que  faire  fe  pourr oit  ^  l'état  de 
la  dite  Anne  Char  lier  ^  femme  de  François 
la  Fofje  Maître  Ebemjle^  ^  donner  Jttr 
ce  leur  avis  en  honneur  ^  en  con/cience^ 
fuivant  les  connoijfances  ^  les  lumières  de, 

le$ir 

*  Mandement  de  Mr.  le  Cardinal  de  Noailles,  pag.  2<. 

Dd  4 


411  U Etat  du  Chrijîïanifme  en  France, 

leur  art.  Pourquoi  ne  produit-  on  pas  les 
Atteftations  de  toutes  ces  perfonnes  dans 
le  Secreteriat  de  Mr.  le  Cardinal;  où  cha- 
cun eit  admis  à  lire  l'enquête  juridique, 
qui  a  été  faire  fur  ce  fujet  ?  C'ed  ce  qui 
nous  donne  lieu  à  former  un  quatrième 
foupçon. 

Nous  en  avons  un  cinquième,  qui  naic 
de  ce  qu'on  nous  dit  touchant  les  raifons, 
qui  ont  empêché  TEbenilte  la  Foiîe  de 
certifier  par  une  Atteltation  juridique  la 
guérifon  miraculeufe  de  la  femme. 
Pourquoi  ne  l'a-t-il  pas  fait?  C'ell,  dit- 
on  ,  *  que  ce  rétahlijjemcut  fiibit  avoït 
pour  ainjï  dire  tr  ans  figuré  fa  fernme  à  Je  s 
yeux.,  en  forte  que  fe?nb table  à  un  homme., 
qui  auroit  vu  un  phantôme  lui  apparaître , 
il  trembla  extraoràinairement  de  tout  [on 
corps ^  ne  pût  prononcer  aucune  parole 
quand  elle  approcha  de  hii^  &  fin  tremble- 
ment et  oit  encore  (î  violent  lorfque  l'infor- 
mation a  été  faite ,  quil  ne  pût  figner  la 
dépofition.  Cette  circonilance  eil;  rappor- 
tée dans  t  le  Mandement  de  Mr.  le  Car- 
dinal. Elle  ell  alléguée  dans  les  nouvel- 
les Relations  du  Miracle ,  comme  une 
nouvelle  preuve  de  fi  vérité  &  de  ia 
grandeur.  Mais  fi  TEbcnille  la  Folîe  é- 
toit  fi  ému,  lorfque  fa  femme  lui  fut  ren- 
due 

*  Relation  de  miracle ,  5cc.  pag.  17. 
t  Pag.  iz. 


Crémière  Partie.  4 1 3 

due  par  un  il  grand  Miracle  ,  rétoit-il 
encore  lorsqu'on  en  feibit  les  enquêtes 
juridiques  ?  S'il  l'étoit  lorsqu'on  feibit 
ces  enquêtes,  l'étoit-il  encore  quand  on 
a  publié  la  Relation,  que  nous  avons  ci- 
tée? Que  fi  cette  émotion,  leul  motif  du 
refus  de  fa  lignature,  ne  dure  plus,  pour- 
quoi rcfufe-t-il  de  la  donner  encore  ? 

Enfin,  (&  c'elt  ce  qui  donne  lieu  de 
former  un  fixiême  foupçon  )  ce  n'ell  pas 
par  de  llmples  conjedures,  qu'on  décou- 
vre les  motifs  de  la  luppreilion  des  Atte- 
îlations  les  plus  ellentielles  du  Procès  ver- 
bal. On  fait  d'une  manière  politive,  que  cel- 
les des  cinq  Médecins ,  commis  pour  exa- 
miner l'état  de  la  Dame  de  la  Folle,  portent , 
non  qu'elle  a  été  guérie  par  un  Miracle; 
mais  qu'elle  n'étoit  pas  malade  lorsqu'ils 
l'ont  examinée.  C'ell  ce  que  nous  lilbns 
dans  l'Ouvrage  ,  qui  vient  de  paroî- 
tre,  &  dont  le  but  principal  n'eil  pas 
tant  de  décrier  le  prétendu  Miracle,  que 
de  prouver  qu'il  n'a  rien  de  flivorable 
au  Janfenifme.  Je  n'ai  pas  deiîein  de  rap- 
porter ici  les  raifons,quecet  Auteur  allègue 
pour  prouver  fi  thèfe.  Il  y  en  a  pour- 
tant une,  qui  m'a  paru  fmguiière,  &  que 
je  ne  faurois  fupprimer.  *  „  Vous  paroif- 

fez 

*  Lettre  d'un  Théologien  à  Monfeigneur  l'Evcque  de 
Montpelier  fur  la  Lettre  Pallorale  ,  &c.  pag.  ii. 

Dd  5 


414  L^Etat  du  Chriftïanirme  en  France  <, 

„  fez  faire  un  grand  fonds,  dit-il  à  Mr. 
'„  l'Evêque  de  Montpelier  ,  fur  ce  que 
„  c'eft  entre  les  mains  d'un  Janfeniile, 
„  que  JéfusChri{l,îe  Pontife  &  FEveque 
„  de  nos  âmes ,  veut  accorder  la  guériibii 
5,  miraculeufe  de  la  nouvelle  Hémor- 
„  rhoïiFe.  Mais  en  vérité ,  Monfeigneur, 
„  il  eil;  étonnant  qu'une  fifoible  lueur  ait 
5,  été  capable  de  vous  éblouir?  Car  enfin 
„  Jéfus  Chriit  étoit  aduellement  entre 
„  les  mains  des  Juifs,  lorsqu'il  remit  l'o- 
„  reille  à  Malchus.  Pourriez- vous  con- 
5,  clurre  de-là  que  Jéfus  Chriil  en  ope- 
„  rant  ce  Miracle  voulut  autorifer  le 
5,  minillère  de  la  Synagogue  infidèle  & 
5,  reprouvée ,  ou  bien  honorer  le  Pontifi- 
5,  cat  de  Caïphe  ?  ....  Vous  favez 
5,  bien  que  Jéfus  Chriil,  converfant  avec 
„  les  hommes,  voulut  bien  permettre 
„  que  le  Démon  lui-même  le  tranfportàt 
5,  fur  la  cime  d'une  montagne.  Si  donc 
3,  il  fe  fut  trouvé  alors  quelque  malade, 
„  qui  eût  vu  fon  divin  Rédempteur 
,,  dans  cet  état,  n'auroit-il  pas  pu  im.plo- 
„  rer  fon  fecours,  &  lui  demander  fa 
„  guérifon  ?  Jéfus  Chriit  n'auroit-il  pas  pu 
„  la  lui  accorder,  &  en  l'accordant  au- 
„  roit-il  prétendu  faire  l'apologie  du 
5,  Prince  des  ténèbres  ,  fous  prétexte 
„  que  ce  feroit  entre  fes  mains  qu'il  au- 
„  roit  opéré  ce  Miracle  ?  Mais  quoi  que 

cet 


Crémière  Partie.  415 

cet    Auteur   fuppofe   la   guéri fon  mira- 
culeufe    de  la   Dame    de   la    FolTe ,    il 
nous  fournit  plufieurs  raifons  d'en  dou- 
ter.     Il    infiile    principalement    fur    la 
fupprelîîon  des  Atteitations  des  cinq  Mé- 
decins.    Il  introduit  des    incrédules  te- 
nant ce  langage  :  *  „  Cette  Atteltation 
5,  efl  fi  mnportante  &  fi  effentielle ,  qu'il 
„  elt  furprenant  ,  qu'on  n'ait  pas  jugé  à 
„  propos    de    la    produire,  &  qu'on  la 
„  tienne  cachée  dans  un  Procès  verbal, 
„  où    perfonne    ne    peut    la   confulter. 
„  On  fait  encore  que  les  Médecins  pref- 
„  fez  de  rendre  témoignage,  que  la  gué- 
„  riibn  de  la  Dame  de  la  FofTe  étoit  furna- 
„  turelle  &  miracuieufe,  ONT  CON- 
„STAMMENT    REFUSE    DE 
5,  LE  FAIRE,  &  tout  ce  que  l'on  a 
,,  pu  obtenir  de  leur  part,  c'eftl'Atteitation 
„  qu'ils  ont    donnée  fur   le  rapport  de 
„  la  Sage-femme,  qui  avoit  vifité  la  dite 
„  Dame,  qu'elle  n'a  voit  plus  la  maladie, 
„  dont  ont  difoit  qu'elle  avoit  été  tra- 
„  vaillée.     Que  fi   l'on  objede   à  ceux 
que  l'yVuteur  fait  parler  de  cette  manière, 
que  foixante  témoins  attellent  juridique- 
ment la  guérifon  de  la  malade:  ils  répon- 
dent „  que  ces  témoins  font  dirigez  par 
„  les  Appellans,qui  pourroient  bien  leur 
„  avoir  fait  leur  leçon ,  &  les  avoir  en- 

*  Pag.  5. 


41 6  V Etat  du  Qhrifîianifme  en  France  y 

„  gagezàdépofer:  qu'en  fuppofant  même 
„  une  forte  de  bonne  foi  dans  ces  témoins, 
„  leur  témoignage  eft  peu  de  chofe,  & 
„  quon  n'eil  pas  obligé  d'y  déférer: 
„  qu'ils  n'ont  pas  pu  s'afîurer  de  tous  les 
5,  faits  qu'ils  dépofent:  qu'ils  n'ont  pas 
„  vifité  la  malade: que  n'ctans  ni  Chirur- 
„  giens,  ni  Médecins,  ils  n'ont  pas  eu  les 
„  lumières  fuffiîlmtes  pour  en  bien  ju- 


ger 


Si  cette  réflexion  ne  fuffifoit  pas  pour 
invalider  la  dépofition  des  foixante  té- 
moins  ;  je  renverrois  mon  Lerteur  aux 
perfonnes,  que  leur  emploi  appelle  à  exi 
gcr  des  dépofitions  juridiques  ;  elles  lui 
apprendroient,que  la  moindre  lueur  fuffit 
pour  engager  le  petit  peuple  à  attefler  des 
faits ,  &  à  les  confirmer  par  des  fermens. 
Que  11  Ton  fuppofe  de  l'ignorance,  ou 
fuTiplement  de  la  négligence,  dans  celui 
'  qui  fait  jurer  les  gens  de  cet  ordre,  leur 
ferment  ne  prouve  plus  rien.  Si  on  a  fu- 
jet  de  lui  attribuer  delà  partialité,  ou  un 
peudemauvaife  foi  ,ces  fermens  prouvent 
moins  encore.  N'infiilons  pas  fur  cette 
réflexion;  il  efl  allez  clair,  ce  me  fem- 
ble,  que  la  guérilbn  prétendue  miracu- 
leufe  de  la  Dame  de  la  FoiTe  eil  malprotr- 
vée  :  elle  n'a  donc  pas  le  dernier  caradère 
d'un  véritable  Miracle. 
Qu'elt  ce  donc  que  ce  Miracle.^  Eit-ce 

pré- 


Crémière  Partie.  417 

préjugé?E{l-ce  impoflure?  Nousn'ofonspas 
examiner  cette  quellion ,  nous  en  laiflbns 
la  décifion  au  jugement  de  Dieu.  La 
guériibn  de  la  Dame  de  la  FofTe  n'a  aucun 
des  caractères  des  véritables  Miracles: 
cela  fiiffit  pour  nous  empêcher  de  la  re- 
garder comme  miraculeufe.  Que  fi  dans 
cela  même  nous  paroiflbns  témoigner  un 
excès  de  défiance  pour  ceux  qui  ont  publié 
cet  événement,  nous  vous  conjurons ,  Mef- 
lieurs,  de  vous  rappeller  les  fujets,  que 
plufieurs  perfonnes  de  votre  Communion 
nous  en  ont  donnez,  par  tant  de  Mira» 
des  feints,  dont  je  voudrois  vous  épargner 
la  honte  en  les  lupprimant. 

On  pourra  nous  objeder,  qu'une  partie 
des  raiibns,  qui  nous  engagent  à  douter 
de  la  guérifon  publiée  par  Monlieur  le 
Cardinal  de  Noailles,  portent  fur  celles 
de  rhîémorrhoïire  de  l'Evangile.  Aulli 
avouons-nous  que  fi  ce  dernier  Miracle 
avoir  été  feul ,  s'il  n'étoit  pas  attcflé  par 
des  hommes , qui  en  ont  flnt  d'un  autre  gen- 
re, il  ne  nous  paroîtroit  pas  iuffifanc  pour 
autorifer  la  million  deJéfusC. 

Peut-être  nous  dira-t-on ,  que  fi  nous  a- 
vions  de  la  foi ,  nous  ne  ferions  pas  fi  fer- 
tiles en  ditiicultez ,  &  nous  ne  douterions 
pas  que  la  Dame  de  la  FoiTe  n\iit  été  gué- 
rie d'une  fiçon  miraculeufe.  Mais  nous- 
avons  prévenu  cette  objection  ,  lorfque 

nous 


41 8  UEtat  du  ChriflUiùfme  en  France^ 

nous  avons  défini  la  foi  des  Miracles, 
une  âïjpofitïon  d'e/pnt,  qui  7ious  perfita- 
de^  que  Dieu  fera  en  notre  faveur  tout  ce 
qui  efi  une  fuite  nécejjaire  de  l' éminence  de 
Je  s  perfections ,  ott  tout  ce  à  quoi  il  s'eji  en- 
gû'^é  par  quelque  Révélation  particulière. 
Qu'on  nous  prouve  qu'il  fuivoit  de  l'émi- 
,  nence  des  perfedions  divines,  que  la  Da- 
me de  la  Foiîe  fût  guérie  par  un  Miracle, 
ou  qu'on  nous  produiie  la  Révélation, 
par  laquelle  Dieu  s'étoit  engagé  à  la  gué- 
rir miraculeufement,  nous  croirons  alors 
qu'elle  l'a  été. 

Si  cette  malade  avoit  eu  de  juftes  no- 
tions de  la  foi  des  Miracles ,  elle  auroitfû 
qu'on  ne  peut  pas  fans  témérité  fe  promet- 
tre une  guérifon  miraculeufe  ;  elle  auroit 
fuivi  les  fages  directions  de  fon  Diredeur , 
qui  lui  avoit  confeillé  *  de  ne  pas  tenter 
Dieu  par  la  demande  d'une  guérifon  publi- 
que. 

Si  la  femme  Proteftante  ,  dont  il  efl 
parlé  dans  le  Mandement  de  Mr.  le  Car- 
dinal de  Noailles,  avoit  eu  de  jultes  no- 
tions de  la  foi  des  Miracles ,  elle  n'auroit 
pas  aiTuré  la  malade ,  t  ^^^^  fi  ^^^^  ^'^oit 
autant  de  foi  que  l' Hémorrho'ifje  de  T  Evan- 

gile, 

*  Mandement  de  Mr.  le  Cardinal  de  Noailles,  pag.  6. 
t  Voi.  la  nouvelle  Relation  du  Miracle,  &c.  pag.  ic 
•Il  efl:  ajouté  pag.  17.  que  quand  l.\  Piotellante  dit  à  la 
Dame  de  la  Folîc  aprvcs  fa  guérifon .-  Ma  cticre  enfatit  je 
'VOUS  aï  l'un  dit  te  matin ,  que  Ji  vous  aviez,  de  In  fol  vf>u4 
Jeriex.  guérie. 


Première  Partie.  419 

g'tle ,  elle  en  feroit  récomfenfée  comme  elle. 

Et  quelque  fcrupule  que  je  me  fafTe  de 
mettre  dans  un  même  article  d'illuftres 
Prélats  &  des  femmes  peu  éclairées,  dont 
réducation  peut  en  partie  excufer  Tigno- 
rànce;  j'ajouterai:  fi  Monfieur  le  Cardi- 
nal de  Noailles  &  Mr.  l'Evêque  de 
Montpelier  avoient  fait  attention  à  la  na- 
ture de  la  foi  des  Miracles ,  ils  n'auroient 
pas  confondu  avec  cette  vertu  la  témé- 
raire afTurance  de  la  Dame  de  la  Foife. 

Nous  vous  l'avons  déjà  repréfenté, 
Meffieurs ,  &  nous  vous  le  déclarons  en- 
core ,  les  Proteitans  accoutumez  à  puifer 
les  paflages  de  l'Ecriture  dans  leur  four- 
ce,  &  à  en  examiner  la  liaifon,  font  fur- 
pris  de  vous  en  voir  fi  fouvent  détourner 
le  fens.  11  e(t  quelquefois  permis,  je  l'a- 
voue, d'y  faire  allufion  ,  fans  prétendre 
en  tirer  des  preuves.  11  ell  vrai  pourtant 
que  cette  méthode ,  toute  innocente 
qu'elle  eft ,  doit  avoir  fes  bornes.  Il  ar- 
rive même  fouvent  'à  ceux,  qui  s'accou- 
tument à  la  fuivre,  de  perdre  infe^nfible- 
mentde  vue  la  penfée  des  Auteurs  facrez, 
^  d'en  tirer  des  conféquences  tout  oppo- 
fées  à  celles  qui  en  fuivent  naturellement. 
Une  àllufion  de  ce  dernier  genre  a  échapé 
à  Mr.  l'Evêque  de  Montpelier.  Il  veut 
prouver  que  la  Dame  de  la  FolTe  n'edpas 
idolâtre  pour  adorer  les  fymboles  de  l'Eu- 

cha- 


410  VEtat  du  Chrlftianïfine  en  France  ^ 
chariilie,  ni  hétérodoxe  pour  adhérer  aux 
Janieniltes.  La  preuve,  qu'il  en  donne,  c'eft 
que  Dieu  la  diltinguée  de  routes  les  au- 
tres femmes,  en  lui  accordant  une  guéri- 
fon  miraculeufe:  le  Prélat  fe  récrie  fur  cet- 
te diltindion ,  &  il  cite  ces  paroles  dejéilis 
Chrill  aux  Juifs  de  fon  temps  :  *  Il  y  a- 
'voit  plnjleurs  lépreux  en  Ifrael  au  temps 
du  ^-^rophète  Elifée,  ^  néanmoins  aucun 
d'eux  ne  fut  guéri ,  n?ais  feulement  Naa- 
man  le  Syrien,  Mais  qui  peut  ignorer  que 
Naaman  ne  fut  idolâtre?  Je  fuis , 
MESSIEURS, 

Votre,  (kc. 

De  \x  H-aye  le  14.  Mars  1716. 

SAURIN. 

*  Voi.  Lettre  de  Mr.  l'Evcqnc  de  Montpelier,  pag.  ip. 

Cor re£î ions  ^  ^  changemens. 

Pag.  311.  ]ig.  I.  expliquera,  lifez  expiicjueront.'P^g.  311. lig. 
13.  apparitions ,  liiez  vijttes.  Pag.  353.  lig.  zS.  d'évidence, 
liiez  de  certitude. 

Le  Lcdteur  elt  aiiiîî  prie  de  remarquer,  que  tout  ce  qui 
fe  Ut  depuis  la  pénultième  ligne  de  la  page  izi.  de  cet 
Ouvrage,  jufqu'à  la  14.  ligne  de  la  page  12,3.  eit  une 
citation  d'un  Auteur ,  dont  nous  n'approuvons  pas  plus 
la  Chronologie  que  le  railbnnement. 

PIEIIRE.  HUSSON  avcnitle  Public, 
qu'on  a  contrefait  les  prcmiè  es  reuilles  de  PE- 
îat  du  Chnftianifme  en  France^  p.ir  Mr.  Saurin^ 
qu'on  y  a  fait  diverfes  fautes  qui  défigurent  cet 
Ouvrage,  &  emprunté  le  nom  de  IWuteur  6c 
de  l'Imprimeur,  ce  qui  a  obligé  le  dit  HulFon 
à  demander  un  Privilèj^e  à  Nos  Seigneurs  les  E- 
taîs  de  Hollande  (^  de  tVeftfrife.^  qu'il  a  obtenu  , 
Se  de  mettre  Ton  fcing  à  la  fin  des  Exemplaires, 
qui  feront  avouez  par  l'Auteur. 

LET- 


LETTRES 

SUR 

L' E  T  A  T     DU 

CHRISTIANISME 

E  N 

F  R  A  N  C  E. 


A  la  Haye  ,  chez  P  i  g  R  R  i:  H  "c  r^  s  o  ^^    1717. 


AVIS   DE  L'AUTEUR. 

^"|Ous  nous  fommes  engagez  d'examiner,  dans 
^  la  première  Partie  de  cet  Ouvrage,  qua- 
tre des  principaux  motifs  ,  qui  retiennent  les 
Catholiques  Romains  dans  leur  Communion,  & 
qui  les  éloignent  de  h  nôtre.  ILç  premier ,  c'elt 
la  nécelTité  d'un  Tribunal  infaillible,  &  la  pré- 
tendue incapacité, oii  font  lesP<»!rticuliers  de  dif- 
cenier  par  cux~mémis  la  véritable  Religion  d'a- 
vec les  fiufTes.  l.c  fécond^  font  les  miracles,  que 
l'on  croit  opérez,  en  faveur  de  TEglife  Romaine. 
JL,e  îroifîcym  ^  c'ell  la  nouveauté  de  l'Eglifç 
r*rote fiante.  Le  quaîrims^  c'ell  la  majefte  du 
Sacrement  de  TEuchariftie,  &  ces  déclarations 
du  Sauveur:  Ceci  efi  mon  corps ^^c.  Si  vous  ne 
f/îangez  pas  h  chair  du  Fils  dç  V homme  ^  &ç.  vous 
71^ aurez  point  la  vie,  êcc.  Nous  avons  examiné 
les  deux  premiers  de  ces  motifs  ;  nous  allons 
fuivrc  notre  plan ,  auquel  nous  ne  faifons 
point  d'autre  changement,  que  cçlui  de  traiter 
les  queilions  de  l'Eucharillie  avant  celles  qui  re- 
girdent  la  prétendue  nouveauté  de  la  Religion 
Vroteftante. 


Lifei  dans  la  page  516. .H.  24.  au  lieu  ùs ^tut-être  m 
fi'.a  ,  &c.  ^êut-iîre  à  vofre  avis  en  aU  t  Î^C. 


Première  T art  te.  411 

LETTRE    XIX. 

^ans  laquelle  on  donne  une  idée  générale 
des  controverfes ,  qui  s* agitent  entre  les 
Catholiques  Romains    &  les  TroteJUni 
fur  l'Euchariftie, 


M 


ESSIEURS, 


Avant  que  de  juflifier  le  fyflême  des 
Proreilans  fur  l'Eucharidie,  je  ferai  quel- 
ques remarques  deltinées  à  abréger  nos 
controverfes  fur  ce  fujet ,  à  prévenir  cel- 
les qui  ne  font  venues  que  de  ce  qu'ons  eft 
mal  entendu ,  &  qu'on  n'a  pas  aiîez  clai- 
rement pofé  l'état  des  queftions  qu'on  vou- 
loit  traiter. 

I.  Nous  avons  deux  célèbres  difputes 
fur  l'Euchariflie.  La  première  regarde  la 
nature  de  ce  facrement  :  la  féconde  re- 
garde  celle  des  fymboles ,  qui  nous  y  font 
donnez.  Vous  voulez  que  l'Euchariflie 
foit  *  un  facrifice  proprement  ainfi  nom» 
mé  :  les  Proteitans  veulent  que  ce  foit 
une  fimple  commémoration  de  celui  que 
Jéfus  Chriila  offert  à  Dieu  fur  la  croix; 

c'eft 

*  Si  quis  dixcrit  in  Mifla  non  offerri  Deo  verum  & 
proprium  facriiîcium  ,  aut  quod  ofFcrri  non  fit  aliud  quàm 
Chriftum  nobis  ad  manducandum  dari;  auatUema  fit. 

Tom,  1.  Ee 


42. i  L'Etat  duChriftianifine  en  France  ^ 

c'ell:  là  le  fujet  de  la  difpute  fur  la  nature 
de  ce  facremenc.  Vous  voulez  que  le 
pain  del'EucharilHe  foit  le  propre  corps, 
&  que  le  vin  foit  le  propre  fang  de  Jéfus 
Chrifl:  nous  foutenons  qu'ils  n'en  font 
que  la  figure;  c'eil:  la  difpute  que  nous 
avons  fur  la  nature  de  ces  fymboles.  Il 
efl  clair ,  que  fi  nos  idées  fur  la  fécon- 
de queflion  font  jufles ,  celles  que  nous 
avons  fur  la  première  le  font  aufli  ;  lî  le  ^ 
corps  &  le  fang  de  Jéfus  Chrifl  ne  font  ' 
qu'en  figure  dans  le  facrement  de  l'Lu- 
chariflie ,  il  ne  fauroit  être  un  facrifice 
proprement  ainfi  nommé ,  dans  lequel  on 
offre  à  Dieu  le  corps  &  le  fang  de  Jéfus 
Chrift.  C'efi:  ce  qui  nous  détermine  à 
nous  borner  à  l'examen  de  cette  féconde 
quelb'on. 

II.  Nos  controverfes  fur  cette  matière 
n'ont  aucun  rapport  avec  celles  que  tous 
les  Chrétiens  ont  avec  tes  Déifi;es  &  les 
Libertins  fur  les  Attributs  de  Dieu ,  par- 

ti- 

*  Si  quis  dixerjr  i!Us  verbis  ,  hoc  facite  in  meam  com- 
memorationem ,  Chriflum  non  inHituilfe  Apoftolos  faccr- 
dotes,  autnon  ordinale  uî  ipfi  ."iliiquc  façeidotes  ofFer- 
rent  corpus  &  languin-cm  fuuai  ;  anvithema  lit. 

I  Si  quis  dire  lit  ?.'i''as  iu.rihcium  tantiim  effe  laudis  &: 
gntira'uin  aâ:iorji3,.aut  nudan.  cominemorationem  facii- 
ficii  in  cruce  ^eradi ,  no'.i  autem  propitiatorium;  vel  foli 
prodefTc  Jimenii  ;  i)eque  pro  vivis  &  defundis ,  pro  pecca- 
tis ,  ôcpœnis,  fati<:frfli;  nibus  &  aliis  ncceffitatibus  oiferii 
debere;  anathema  lit.  Concil.  Trident.  IciT.  xxn.  cap. 
9.  de  fachfîc.  MilTae,  Can.   i.  2,  3.  pag.  135. 


Crémière  Partie,  413 

ticuliérement  fur  fa  véracité.  Les  Catho- 
liques Romains  &  les  Protellans  recon- 
noifTent  unanimement ,  que  tout  ce  que 
Dieu  attelle  eft  véritable.  Ils  détellent 
unanimement  tout  ce  que  les  ennemis  du 
Chriilianifme  avancent  contre  ce  princi-- 
pe.  Il  ne  s'agit  pas  entre  vous  &  nous  de 
lavoir,  fi  l'on  doit  croire  ce  que  Dieu  dé- 
cide fur  la  préfence  de  Jéfus  Chriit  dans 
l'Euchariilie  :  il  s'agit  de  déterminer  ce 
que  Dieu  a  décidé.  Quelques  différen- 
tes que  foient  vos  penfées  &  les  nôtres 
fur  ce  fujet,  nous  ne  devons  pas  nousac- 
cufer  réciproquement  ,  de  révoquer  en 
doute  les  décilions  de  l'Etre  infaillible  ; 
tout  ce  que  nous  pouvons  nous  repro- 
cher, c'efl  de  les  avoir  mal  entendues. 

III.  Il  y  a  de  l'ambiguité  dans  cette  ex- 
preffion ,  la  réalité^  la  préfence  réelle  de 
Jéfus  Chrïfî.  Les  Proteilans  reconnoif- 
fent  qu'il  eil  réellement  préfent  dans 
l'Euchariilie.  Entant  que  Dieu  il  eft  par- 
tout. Il  efl  d'une  façon  particulière  avec 
les  fidèles,  félon  cette  promefîè  qu'il  fai- 
Ibitàfes  Apôtres,  &  en  leur  perfonneà 
toute  l'Egliie,  *  Je  fuis  avec  vous  jufqu''à 
la  fin  du  monde.  11  efl:  d'une  façon  plus 
paiticulière  dans  les  Ailemblées  de  reli- 
gion ,  félon  cette  autre  promefîè ,  j  Où  il 

Ee  -L  j 

*  Matth.  xxvni.  zo. 
t  Matth.  xviri.  20. 


4^4  J^Eitat  du  Chrtjiianifme  en  France ^ 

y  a  deux  ou  trois  fer  finîtes  a-femblées  en 
mon  nom ,  je  (ni s  au  milieu  d"* elles.     Mais 
quand  nous  difons  qu'il  ell  réellement  dans 
i'Euchariilie ,  nous  entendons  unepréfen- 
ce  plus  intime  que  toutes  celles  dont  nous 
venons  de  parler.     Le  facrement  de  la 
fainteCène  retrace  à  notre  efprit  ce  que  la 
Religion  a  de  plus  grand:   nous  y  célé- 
brons par  l'ordre  de  Jéfus  Chrill ,   non 
feulement  le  myltère  de  Ton  Incarnation  ; 
mais  celui  du  l'acrifice,  par  lequel  il  nous 
a  reconciliez  avec  Dieu.  Et  comme  nous 
apportons  à  cette  augufle  cérémonie  les 
fentimens  les  plus  agréables  à  ce  Rédemp- 
teur, il  s'y  communique  à  nous  d'une  ma- 
nière plus  étroite  &  plus  tendre  que  dans 
les  autres  cérémonies  de  la  Religion.  Juf- 
ques-là  nous  convenons  avec  vous,  Mef- 
fieurs.     Ne  nous  taxez  donc  pas  de  nier  la 
préfence  réelle  de  Jéfus  Chriil  dans  l'Eu-r 
chariilie:  tout  ce  que  nousnion^c'eit  qu'il 
y  foit  corporellement. 

IV.  Dans  ce  que  nous  allons  propofer 
fur  I'Euchariilie,  nous  faifons  abltraéHon 
des  controverfcs  ,  que  nous  avons  avec 
vous  fur  l'autorité  de  l'Eglife.  Nous  en- 
treprendrons bien  de  prouver  que  nos 
idées  fur  ce  facrement  font  conformes  à 
celles  des  premiers  Chrétiens.  Mais  nous 
déclarons  pourtant  que  nous  fondons  no- 
tre fyflême,  non  fur  les  décificns  de  l'E- 

gii- 


Crémière  partie.  415" 

glife ,  mais  fur  celles  de  Jéfus  Chrift.  Ce 
qui  nous  engage  à  faire  ici  cette  remar- 
que, c'eit  qu'il  y  a  parmi  vous  des  Doc- 
teurs de  grand  nom ,  qui  ont  la  bonne  foi 
de  reconnoitre,  qu'on  ne  lauroit  démon- 
trer par  l'Ecriture  le  dogme  de  la  Tran- 
fubitantiation  ;  &  que  c'ell  à  l'Eglife  à  fixer 
la  fignification  des  textes  équivoques ,  fur 
lefquels  elle  prétend  Tappuier.  Vous 
trouverez  dans  la  litle  de  nos  citations 
plufieurs  de  ces  aveus.  Je  me  contente 
de  rapporter  ici  les  fingulières  paroles  de 
Scot,  auxquelles  le  Cardinal  Bellarmin  n'a 
pas  fait  difficulté  de  foufcrire  :  On  f  eut 
prouver,  dit  ce  célèbre  Cardinal ,  '^  quil 
n'y  a  dans  l' Ecriture  Jainte  aucun  paJfagQ 
affez,  exprès  en  faveur  de  la  Tranfubjian- 
tiation ,  pour  nous  forcer  par  fin  évidence 
à  admettre  ce  dogme ,  fi  lEglifie  ne  Kavoit 
décidé. 

v.  Quand  nous  attaquons  votre  fyffê- 
mefur  TEucharillie,   nous  avons  en  vue 
celui  que  le  Concile  de  Trente  a  déter- 
miné ,  &  qui  eit  généralem.ent  reçu  par- 
mi 

*  Scot  dicit  ,  non  extrire  locum  ullum  in  Scripturâ 
t;\m  expreffum  ,  ut  fine  declaratione  Ecclefiae  evidenter 
cogat  tranfirbllantiationem  admittere  :  atque  id  non  eft  oni- 
lîino  improbabire,8cc.Difput.  Bellarm.Tom.  M.Trad.  de 
Eucharift.  lio.  ni.  cap.  xxiii.  pag.  767.  Scot.  iv.  dift.  n. 
quxft.  3.  cité  ibid.  Cameracenfis  iv.  Sent.  dift.  11,  qu.  6. 
art.r.  cité  ibid.  Voi.  aufîi  Tanner. Compend. relat.  Colioq. 
Ratisb.  part.  z.  cap.  6.  pag.  73. 

Ee  3 


4^^  UEtat  du  Chriftianïfme  en  France^ 

mi  vous.  Que  ceux  de  vos  Dofteurs,  qui 
en  ont  de  particuliers ,  dîfcnt  ouverte- 
ment ce  qu'ils  ne  font  qu'infinuer  d'une 
manière  couverte:  nous  verrons  alors juf- 
qu'oii  nous  pourrons  convenir  avec  eux. 
Mais  comme  leurs  idées  fur  ce  fujet  ne 
font  pas  avouées  par  votre  Communion, 
elles  n'entrent  qu'indiredement  dans  des 
Lettres,  que  nous  adreiibns  aux  Catholi- 
ques Romains,  non  à  ceux  qui  faifant  pro- 
feiïion  de  l'être ,  ont  une  Religion  que 
i'Eglife  Romaine  defavoue. 

Enfin  nous  avertiiïbns,  que  nous  ne  pré- 
tendons pas  ramener  ici  toutes  les  difpu- 
tes ,  qu'il  y  a  eu  entre  les  Catholiques  Ro- 
mains &  les  Proteftans  fur  le  facrement 
de  la  fainte  Cène.  Beaucoup  moins  nous 
engageons  nous  à  découvrir  les  fraudes 
de  quelques  indifcrets  partifans  du  dogme 
de  la  Tranfubtlantiiî.tion ,  qui  ne  pouvant 
l'établir  par  des  railbns  folides ,  travaillent 
à  le  fonder  fur  des  miracles ,  dont  la  grof- 
fière  fuppolîtion  ell  incomparablement 
plus  propre  à  éloigner  les  efprits  raifonna- 
bles  de  votre  Communion ,  qu'à  les  y  at- 
tirer. L'excès  eft  allé  {\  loin  à  cet  égard- 
là, qu'un  Jéfuite,  nommé  Fr.TouifainBri- 
douî,  a  publié  à  l'Ille  en  1672.  *  un  Li- 
vre , 

*  Je  n'ai  pas  l'original  de  cet  Ouvrage,  5c  je  me  fers 
d'iyie  traduûion  Angloife,  imprimée  à  Londres  en  1687. 


Trémière  T  art  te,  4x7 

vrc  5  qui  a  ce  titre  :  U école  de  PEucha- 
rifiie  t  érablïe  fur  les  refpefls  miraculeux ^ 
(fiie  les  bêtes  à  quatre  fïeds ,  les  oifeaux , 
Ç^  les  mfeôfes  ont  rendus  au  faint [acrement 
de  l' Alltel:  Ouvrage  propre  à  augmenter  la 
dévotion ,  que  les  Catholiques  ont  pour  ce 
divin  myftère ,  ^  à  confondre  les  Héréti- 
ques^ qui  le  rejettent.  L'Auteur  déclare 
fon  deflein  dans  la  Préface;  il  dit  qu'il  ne 
croit  pas  deyoir  fc  donner  la  peine  de  ré- 
futer ces  écervelez  d'Hérétiques  ,  qui 
poulie z  par  le  Démon  veulent  anéantir  la 
foi ,  qu'on  a  pour  l'Euchariilie  :  que  puis- 
qu'ils ont  renoncé  à  laraiibn,il  les  envoie 
à  l'école  des  bêtes ,  qui  étant  fans  doute 
conduites  de  Dieu,  ont  montré  une  in- 
clination pour  l'adoration  de  ce  facrement, 
&  pour  la  defFence  de  fa  vérité.  C'eftauf- 
fi  ce  que  le  Jéfuite  a  exécuté  dans  fon 
Ouvrage.  Il  a  rangé  par  ordre  alphabéti- 
que les  noms  de  diverfes  efpèces  d'ani- 
maux, qui  ont  fignalé  leur  zèle  pour  le  dog- 
me de  laTranfubllantiation. 

Par  exemple,  voici  ce  qu'oa  trouve  au 
mot  Abeilles.  Un  Payifan  d'Auvergne, 
voiant  que  fes  abeilles  alloient  périr,  s'a- 
vifa  de  retenir  l'Hollie,  qui  lui  avoit  été 
donnée  dans  la  Communion  ,  &  de  la 
mettre  dans  une  de  fes  ruches  ;  cette 
Hofliâ  tomba  à  terre,  &  il  arriva  incon- 
tinent ,    O  merveille  !    s'écrie  l'Auteur , 

Ee  4  que 


4i8  UEtat  du  Chripmntfme  en  France  y 

que  toutes  ces  abeilles  fortirent  de  leurs 
ruches, fe  rangèrent  d'elles-mêmes'^!  bon 
ordre  autour  deTHollie,  &  l'aiant  fou- 
levée  avec  leurs  ailes,  elles  la  placèrent  au- 
tour de  leurs  raions.  Le  Payiian  revint ,  & 
il  vit  que  fon  expédient  a  voit  eu  un  fuc- 
cès  tout  contraire  au  but  qu'il  s'étoit  pro- 
pofé,  car  toutes  fes  abeilles  étoient  mor- 
tes, ^  aiant  levé  une  ruche,  il  trouva 
THoflie,  qui  avoit  pris  la  fortîîe  d'un  bel 
enfant  ,&c.  C'eil  celle  que  les  Légendaires 
lui  donnent  ordinairement  dans  ces  occa- 
fions  ;  j'ignore  ce  qui  les  détermine  à  ce 
choix,  mais  il  me  femble  qu'il  n'y  a  pas 
plus  de  raifon  de  fepréfenter  JéiusC^hrilt 
îbus  la  forme  d'un  enfant  dans  le  myilère 
de  fa  Croix,  que  de  le  repréfenter  dans 
fon  berceau  fous  celle  d'un  homme  de 
trente-trois  ans. 

Au  même  titre  le Jéfuite rapporte, qu'un 
Payifan  allant  viiiter  fes  abeilles  ,  il  les 
entendit  qui  faifoient  un  concert  harmo- 
nieux; il  en  informa  d'abord  fon  Curé:  & 
puis  fon  Lvêque,  qui  s'avifa  de  faire  rom- 
pre la  ruche ,  d'où  partoient  des  fons  li  ex- 
traordinaires; on  y  trouva  une  boite  fai- 
te de  cire,  mais  li  blanche  (k  ii  éclatante, 
qu'on  l'auroit  priié  pour  être  d'y  voire. 
Dans  cette  boite  étoit  le  facrement,  que 
ces  abeilles  environnoient ,  &  auquel  elles 
rendoient ,  à  leur  manière ,  l'hommage 

de 


^rémièYe  Partie,  419 

cle  leur  adoration.  On  peut  voir  dans  la 
fuite  de  cette  hilloire  comment  cette  Ho- 
Itie  étoit  venue  là. 

Au  titre  àH / gneau  il  efl  raconté,  que 
fainte  Colette  menoit  avec  elle  à  l'Eglife 
une  brebis ,  qui  ne  manquoit  jamais  de 
fléchir  les  genoux ,  lorfque  le  Prêtre  fai- 
foit  l'élévation. 

Au  titre  à!  Aragnée  TAuteurnousaprend, 
qu'un  Religieux  de  l'Ordre  de  Cilteaux 
célébrant  la  MelTe  en  la  préfence  de  fon 
Abbé ,  appelle  Walenus ,  une  aragnée tom- 
ba dans  le  calice,  où  étoit  le  vin  confa- 
cré.  Le  Religieux  douta  s'il  devoit  conti- 
nuer la  célébration  des  facrez  myllères. 
L'Abbé  lui  commanda  de  le  faire.  Le 
Religieux  obéit,  &  il  avala  courageufe- 
ment  le  vin  avec  l'infecte ,  qui  y  étoit 
tombé.  De  retour  chez  lui  il  fentit  de  la 
démangeaifon  au  bout  d'un  de  fes  doigts, 
qu'il  frotta,  ce  qui  y  caufa  de  l'enflure; 
où  il  fit  une  petite  incifion  ,  par  laquel- 
le on  vit  fortir  l'aragnée  qu'il  avoit  ava- 
lée. 

Au  titre  d'/^;/^  il  efl  dit,  qu'un  bon  Prê- 
tre ,  de  la  Paroiile  de  faint  Jaques  à  Colo- 
gne, portoit  le  facrement  à  un  malade 
hors  de  la  ville:  qu'il  fut  obligé  démonter 
une  colline  très  rude,  où  il  fut  rencontré 
par  une  troupe  d'Anes  chargez ,  quidefcen« 
doient  vers  la  ville ,  &  qui  lui  fermoientle 

Ke  5  paf. 


430  L! Etat  du  Chrîjiiamfme  en  France^ 

paflage,  ce  qui  l'obligea  de  leur  faire  cet- 
te grave  remonftrance:  Mes  ânes^  quel 
eft  donc  votre  deffein  ?  Ne  voyez-vous  pas 
celui  que  je  porte  ?  Rangez  vous  :  faites 
flace  à  votre  Créateur  ,  c'eji  en  fon  nom 
^ue  je  vous  r ordonne.  O  merveilletife doci- 
lité !  s'écrie  encore  l'Auteur  ,les  ânes ,  qui 
n  avoient  accoutumé  de  le  mouvoir ,  que 
lorsqu'ils  étoîent  frapez  ,  fe  placèrent 
précifément  dans  l'endroit ,  oti  la  colline 
avoit  le  plus  de  pente ,  &  ne  craignirent , 
ni  de  fe  précipiter  ,  ni  de  hifTer  tomber 
leur  charge. 

Voici  ce  qu'on  lit  au  mên-ie  titre.  Un 
Chevalier,  de  l'Ordre  de Jérufalem ,  étoit 
arrivé  à  Famagoufte  ,  ville  de  l'ifle  de 
Chypre.  Pendant  que  les  compagnons  de 
fon  voiage  étoient  allé  chercher  des  pro- 
vi/ions  pour  leiu*  vaiiTeau ,  il  fe  promena  au 
bord  de  la  mer,  où  il  rencontra  unefem- 
me  qu'il  aborda ,  &  à  qui  il  demanda  fi 
elle  avoit  des  œufs  à  vendre.  Cette  fem- 
me étoit  une  véritable  Medée  ,  elle  lui 
donna  des  œufs  qu'il  mangea  ,  qui  lui 
caufèrent  une  e)<trême  altération,  qui  lui 
troublèrent  le  cerveau ,  &  qui  lui  firent 
perdre  la  parole.  Lorsque  fes  compa- 
gnons arrivèrent  il  voulut  retourner  à  eux; 
mais  quelle  fut  £a  furprife,  quand  il  vit 
qu'on  l'appelloit  ane,  qu'on  le  chargeoit 
de  mille  coups,  &  qu'on  l'empêchoit  de 

mon- 


Crémière  ^Partie.  431 

monter  dans  le  vaiiTeau ,  qui  fit  voile ,  & 
qui  lelaiffa  feul  fur  le  rivage.  Ce  pauvre 
Chevalier  neut  point  d'autre  reiïburce, 
pour  ne  pas  périr  de  faim  ,  que  d'aller 
dans  la  maifon  de  celle  qui  étoir  la  caufe 
de  fon  malheur,  &  de  la  fervir  en  quali- 
té d'àne.  Il  fut  réduit  à  cette  triile  con- 
dition pendant  trois  ans  entiers ,  après  les- 
quels il  eut  le  bonheur  de  palier  devant 
une  Eglife:  il  y  entendit  une  fonnette, 
qui  annonçoit  l'élévation  du  faint  facre- 
ment  de  l'autel  ;  il  tourna  fes  yeux  vers 
ce  facré  lieu  qu'il  n'ofoit  approcher  ,  il  fe 
prolterna  en  terre ,  &  levant  le  cou  il  a- 
dora  le  faint  facrement.  Son  aftionfut  re- 
marquée ;  on  crût  devoir  obferver  un  âne 
fi  religieux:  on  le  fuivit  dans  fa  maifon: 
on  contraignit  la  Sorcière  d'avouer  le  cri- 
me qu'elle  avoit  commis,  &  de  l'expier  par 
les  flammes ,  après  qu'elle  eût  rendu  au 
Chevalier  fa  forme  naturelle. 

Je  n'alléguerai  plus  qu'un  exemple  du 
refpe£t  religieux,  que  les  animaux  ont  té- 
moigné pour  le  facrement  ,  c'eft  celui 
d'un  Faucon,  qui  étoit  contemporain  de 
fainte  Brigitte ,  &  qui  failoit  fa  demeure 
ordinaire  fur  la  tour  d'une  Eglife,  fi  jene 
me  trompe,  de  Nuremberg;  cet  oifeau 
avoit  une  fi  grande  vénération  pour  le 
lieu ,  où  étoit  le  faint  facrement ,  qu'il 
ne  vouloit  jamais  y  fouffrir  la  compagr^e 

dau- 


43  2*  UEtat  du  Chriftianîjmc  en  France ^ 

d'aucune  femelle.  Il  feretiroit  fur  les  mon- 
tagnes lorsqu'il  vouloit  pourvoir  à  la  mul- 
tiplication de  fon  efpèce  ;  après  quoi  il  re- 
venoit  fur  la  tour;  lailîant  en  cela,  ajoute 
TAuteur ,  un  bel  exemple  de  la  décence 
qui  eft  due  aux  lieux  facrez. 

Jefuis  très  éloigné,  Melîieurs,  démet- 
tre fur  votre  compte  des  fables,  que  vous 
trouvez  vous-mêmes  fi  peu  dignes  du  My- 
ilère,  à  la  confirmation  duquel  on  les 
veut  faire  fervir. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  non  plus  à  com- 
battre les  conféquences ,  que  *  Monfieur 
]e  Cardinal  de  Noailles  tire  de  quelques 
faits  rapportez  par  des  Auteurs  plus  dignes 
de  foi  que  le  Père  Bridoul  ,  &  fes  ga- 
rans.  Il  paroitra  aiïez  par  la  fuite  de  cet 
Ouvrage,  que  le  dogme  de  la  Tranfub- 
Itantiation,  prouvé  par  des  miracles,  n'eit 
pas  d'un  genre  à  pouvoir  l'être.  Tous 
ceux  qu'on  pourroit  alléguer  en  fa  faveur 
ne  feroient  propres  qu'à  jetter  dans  le 
Pyrrhonifme  ,  en  mettant  en  oppofition 
démonllration  à  démonftration .  &  en  dé- 
truifant  les  plus  puiffans  motifs  de  crédi- 
bilité. 

Il  ne  feroit  peut-être  pas  impoïïible  de 
prouver,  que  quelques-uns  des  faits,  dont 

par- 

*  Voi.  le  Mandement  de  Mr.  le  Gard,  de    Noailles  du 
10.  Août  1715.  pag.  19.  &c. 


'Première  'Partie.  433 

parle  Mr.  le  Cardinal  de  Noailles ,  ne  doi- 
vent leur  naiflance  qu'aux  fraudes  pieufes 
des  fiècles ,  dans  lefquels  on  prétend  qu'ils 
font  arrivez.  Mais  fuppofons  qu'on  ne 
nous  impofe  pas  en  les  racontant ,  bien 
loin  que  cette  luppcfition  jullifie  les  idées, 
que  l'Egliie  Romaine  fe  forme  du  facre- 
ment  deTEuchariftie,  elle  ne  prouve  pas 
même  que  quelqu'un  les  ait  eues  alofs. 
Dieu  a  opéré  des  miracles  par  le  minillè- 
re  des  fymboles  de  l'Euchariftie,  je  Tac- 
corde  ;  mais  en  faifant  cet  aveu  fuis  je 
contraint  de  reconnoitre,  queJéfusChrifl 
étoit  corporellement  dans  ces  fymbo- 
les? 

Une  femme  après  avoir  facrifié  aux  I- 
doles  (c'ell:  St.  Cyprien  qui  rapporte  ces 
événemens)  s'approcha  par  furprife  de  la 
fainte  Table ,  mais  dès  qu'elle  eût  com- 
munié elle  fut  renverfée  par  terre  avec 
des  tremblemens  &  des  agitations,  com- 
me fi  elle  avoit  pris  du  poifon.  Dieu  ne 
voulut  point,  dit  le  St.  Evêque  de  Car- 
thage,  que  fon  crime  fut  impuni;  elle 
avoit  trompé  les  hommes ,  elle  éprouva 
l'indignation  du  Dieu  vengeur ,  qu  elle 
n'avoit  pu  furprendre. 

Une  autre  voulant  ouvrir  avec  des 
mains  impures  le  cofre ,  où  TEuchariflie, 
que  l'on  permettoit  alors  aux  fidèles 
d'emporter  dans  leurs  maifons,  était  ren- 

fer- 


434  L'Etat  du  Chrijîianifme  en  France  y 

mée,  il  en   fortit  un  feu  qui  Tempêcha 
d'y  toucher. 

Un  troifiême,qui  étoit  tombé  dans  l'i- 
dolatrie  ,  fut  afTez  téméraire  pour  vouloir 
participer  au  facrifice  dejéfus  Chriit ,  que 
î'onvenoit  de  célébrer;  mais  il  ne  put  ni 
toucher,ni  manger  le  corps  dejéfus  Chriit. 
Aiant  ouvert  fes  mains ,  dans  lefquelles  , 
félon  la  coutume  de  ce  temps-là ,  il  avoit 
reçu  la  fainte  Euchariltie  ,  il  n'y  trouva 
que  de  la  cendre. 

J'accorde  tous  ces  faits.  Autorifent-ils 
le  culte  ,  que  les  Catholiques  Romains 
rendent  au  facrement  de  FEuchariftie , 
&  les  idées  qu'ils  en  ont  ?  Toutes  les 
créatures  ,  par  le  miniftère  desquelles 
Dieu  a  fait  des  miracles ,  ont-elles  été 
tranfubftantiées  en  Divinitez ,  &  font-el- 
les dignes  du  culte  de  la  fupreme  adora- 
tion? 

Je  fais  le  même  raifonnement  fur  les 
autres  faits  miraculeux,  racontez  par  Mr. 
le  Cardinal.  Le  pain  de  l'Euchariflie  fut 
changé  en  pierre  dans  la  bouche  d'une 
femme  Macédonienne ,  qui  ne  s'étoit  ap- 
prochée du  facrement  de  l'Eucharillie 
que  par  un  principe  d'hypocrifie:  le  frè- 
re de  St.  Ambroife  encore  Cathecumè- 
ne,  &  menacé  de  faire  naufrage,  deman- 
da le  facrement  à  des  Chrétiens  initiez, 
qui  fe  trouvoient  dans  le  même  vaillenu. 

On 


Crémière  Partie.  435^ 

On  ne  lui  eut  pas  plutôt  remis  les  fym- 
boles  de  l'Euchariltie  ,  qu'il  les  lia  dans 
un  mouchoir ,  qu'il  mit  à  Ton  cou  ,  & 
content  d'être  armé  du  bouclier  de  la 
foi,  plein  de  confiance  pour  les  faintes  ar- 
mes, dont  il  étoit  muni,  il  fe  jetta  dans 
la  mer  ,  &  il  échapa  du  naufrage. 

Sous  le  Patriarche  Menas  le  fils  d'un 
Juif  verrier  fe  mêla  parmi  les  enfans,  aux- 
quels on  donnoit  les  particules  du  corps 
de  Chrilt,  qui  étoient  reliées  du  facre- 
ment  ;  il  en  mangea ,  &  il  le  déclara  âfon 
père.  Le  Juif  en  fureur  jetta  dans  le  four 
ce  fils,  qui  avoit  participé  aux  myflères 
des  Chrétiens.  Et  cet  enfant  muni  de  la 
fainte,  Euchariilie  fut  préfervé  des  flam- 
mes. 

Je  veux  que  Sozomène  ,  qu'Evagre, 
que  St.  Grégoire  aient  été  mieux  inih-uits 
des  faits ,  qu'ils  fournilTent  à  Mr.  le  Car- 
dinal de  Noailles ,  que  de  tant  d'autres 
qu'ils  ont  ou  crus  trop  légèrement ,  ou 
peut-être  rapportez  avec  trop  de  partialité, 
quelle  conféquence  ce  Prélat  en  peut-il 
tirer  pour  le  dogme  de  la  préfence  cor- 
porelle de  Jéfus  Chriil  dans  l'Euchari- 
ltie ? 

Comme  nous  avons  dit  nous  n'entre- 
rons ni  dans  la  difcutlion  de  ces  faits ,  ni 
dans  celle  des  conféquences  qu'on  en  ti- 
re, &:  nous  renfermerons  dans  trois  arti- 
cles 


43^  L*Etat  du  Chrijîtanijme  en  France  y 

des  tout  ce  que  nous  avons  à  propofer  fur 
le  dogme  de  TEuchariflie. 

I.  Nous  rechercherons  quelle  eft  la  vé- 
ritable lignification  des  pailages  de  l'Ecri- 
ture ,  où  il  eit  parlé  de  ce  facrement. 

II.  Nous  montrerons  la  foiblefîè  de  la 
folution,que  vous  apportez  aux  difficultez, 
que  nous  trouvons  dans  votre  fyilême;  je 
veux  dire  celle  que  vous  fournit  votre  pa- 
rallèle du  dogme  de  la  Tranfubltantiation 
avec  celui  de  la  Trinité. 

m.Enfin  nous  examinerons,  quelle  éroit 
la  Théologie  des  premiers  fièclesduChri- 
Itianifme  fur  les  points,  que  nous  aurons 
traitez.  Je  fuis , 

MESSIEURS, 

Votre,  ^c. 


LET^ 


'Première  Tartie.  437 

LETTRE    XX. 

^ans  laquelle  on  explique  ces  paroles  de 
Je  fus  Chrift -,  ceci  ell  mon  corps, 
ceci  eft  mon  fang. 


M 


ESSIEURS, 


Il  n'y  a  proprement  que  deux  endroits 
de  l'Ecriture  fainte,  fur  lefquels  vous  pré- 
tendiez appuier  les  idées ,  que  vous  avez 
de  l'Eucharillie.  Le  premier  eft  celui  dans 
lequel  l'inititution  de  ce  facrement  eft 
rapportée.  Le  fécond  eft  dans  le  chap. 
VI.  de  l'Evangile  félon  faint  Jean  ;  oii  Jé- 
fus  Chrift  dit,  *  qu'il  eft  le  pain  de  vie\ 
c^Q  Ji  quelcun  mange  de  ce  pain  il  vivra  e'- 
ternellement\  que  le  pain  ^  qu'il  donnera  y 
eft  fa  chair  :  o^ç.  fî  l'on  ne  mange  point  la 
chair  du  Fils  de  r homme ,  ïê  Ji  on  ne  boit 
point  fou  fang ,  on  n'aura  point  de  vie  en 
foi-même  ,  &c.  De  l'intelligence  de  ces 
deux  partages  dépend  la  décifion  du  fa- 
meux procès,  que  nous  avons  fur  cette 
matière. 

Le  premier  pafTage  eft  celui  de  l'infti- 
tution  de  la  fainte  Cène.  Après  que  Jéf  us 

Chrift 

*  Ver.48.8cc. 

rom.I,  Ff 


438  JJEtat  du  Chrifttanijme  en  France^ 

Chrift  eût  mangé  l'agneau  parchal  avec  fes 
Difciples  ,  *  //  prît  le  pmn  ,  ^  après 
qu' il  eût  re7idu  grâces^  ïl  le  rompit^  iê  le 
leur  donna  ,  S  il  leur  dit  -,  C ec i  es  t 
MON  corps:  puis  aiant  pris  la  coupe ^ 
(^  rendu  grâces,  H  la  leur  donna  en  difant: 
buvez,,  entons.  Ceci  est  mon  sang, 
fi  fang  du  Nouveau  Teftament,  qui  e(i  ré- 
pandu pour  plujîeiir  s  en  remijjîon  des  péchez, 
La  queflion  roule  fur  ces  paroles,  Ceci 
EST  mon  corps:  Ceci  est  mon 
SANG  :  les  Proteltans  prétendent  qu'el- 
les font  figurées  ;  vous  foutenez  qu'on 
doit  les  prendre  littéralement. 

Il  y  a  des  règles  ,  que  vous  recevez 
comme  nous,  &  qui  fervent  à  déterminer 
fi  une  propofition  de  l'Ecriture  fainte  efl 
littérale ,  ou  figurée.  Appliquons  les  au 
Texte,  dont  il  efl  ici  quellion.  C'ell,  ce 
me  femble,  la  voie  la  plus  fure  pour  en 
découvrir  le  véritable  fens. 

I.  Nous  donnons  un  fens  figuré  aux 
proportions  paradoxes  de  l'Ecriture  fain- 
te, lorsque  celui  qui  les  prononce  a  def- 
fein  de  tracer  l'image  d'une  chofe,  qu'il 
ne  peut  pas  montrer  réellement ,  ou  par- 
ce qu'elle  ne  fubfifle  pas  encore,  ou  par- 
ce qu'elle  ne  fubfifte  plus.  Par  exem- 
ple, 

*  Matth.  XXVI.  2.6.  &c.  Voi.  aufîî  M.irc  xiv.  2z.  &  i.Cor, 
xi.zj.&c. 


Crémière  T  art  te.  439 

pie ,  *  Ezéchiel  reçoit  cet  ordre  de  la  part 
de  Dieu:  'Prenez  im  couteau  tranchant^ 
fervez  vous  en  -pour  rafer  votre  tête  &  va- 
tre  vifage  ;  pejez  ce  que  vous  aurez  rafé% 
brûlez,  en  une  partie  au  feu  r coupez  en  une 
autre  avec  Vépée  \  jetiez  en  la  troifiême  ait 
vent ,  &c.  Dieu  explique  lui-même  cet 
emblème  au  Prophète  :  Q'efi  ici  cette  Je- 
rufalem^  lui  dit-il,  que  favois placée  au 
milieu  des  Mations,  Je  fuis  vivant,  dit  le 
Seigneur  ;  Farce  que  vous  avez  fouillé 
mon  fanBuaire  par  toutes  vos  infamies  ^ 
une  partie  à! entre  vous  mourra  de  mortali' 
té  ;  fine  autre  tombera  fous  Vépée  ;je  difper^ 
ferai  la  troifiême  à  tout  vent,  11  ell  clair 
que  le  but  du  faint  Efprit  dans  ces  paroles 
étoit  de  tracer  aux  yeux  du  Prophète  l'i- 
mage des  malheurs,  dont  la  réalité  ne 
pouvoit  pas  encore  lui  être  produite  :  auf- 
li  ne  fauroit-on  douter  que  ce  qui  eit  dit 
des  cheveux  d'Ezéchiel ,  cefl  ici  cette  Je* 
rufaiem ,  ne  foit  une  façon  de  parler  figu- 
rée, qui  fignifie,  ceci  repréfente  Jérufa-- 
km.  De  même  dans  ces  paroles  du  \  Deu- 
tCïOWomQ-fVousmangerezpendantfeptJours 
les  pains  d^ûffliél ion  \  c'eft-à-dire,  les  pains 
qui  repréfentent  ceux  que  vous  avez 
mangez  en  Egypte  dans  le  temps  de  votre 
afflidion  ,&  qui  ne  fubfiftent  plus. 

ii.Nous 

*  Ezéch.v.  i.Scc,  t  Deuter.  XVI.  3. 

Ff  2- 


44^  L'Etat  du  Chriftianîjme  en  France^ 

II.  Nous  donnons  un  fens  figuré  aux 
propofitions  de  l'Ecriture  fainte,  lorfque 
leur  fens  littéral  n  a  aucun  rapport  avec 
les  objets,  dont  elles  doivent  nous  tra- 
cer l'image.  Par  exemple ,  Jéfus  Chriil 
adreffe  celte  exhortation  aux  Apôtres; 

*  que  vos  reins  foient  ceints ,  ^  vos  lampes 
allumées.  Son  but  étoit  de  les  exhorter 
à  la  vigilance  Chrétienne.  Quel  rapport 
îiuroit  avec  cette  vertu  le  fens  litté- 
ral de  ces  paroles  ?  Un  homme  ne  pour- 
roit  il  pas  avoir  y^j"  reitis  ceints^  èc  fis 
lampes  allumées  ^  &  s'oublier  dans  les  di- 
ftradions  &  dans  les  plaifirs  du  fiècle, 
fans  penfer  ni  à  la  mort,  ni  au  jugement, 
dont  elle  doit  être  fuivie  •!  Il  ell  donc  clair 
que  Jéfus  Chriil  fait  allufion  aux  habits 
des  Orientaux,  qu'il  falloit  ceindre  quand 
on  travailloit  à  certains  ouvrages.  C'elt 
ce  que  dévoient  fur-tout  faire  les  Efclaves, 
quand  ils  fervoient  leurs  Maitres.  11  y  a 
une  femblable  allufion  immédiatement  a- 
près  les  paroles  ,   que  nous   expliquons: 

*  Bienheureux  font  les  ferviteurs ,  que  le 
Maître  trouvera  veillans  quand  H  arrive* 
ra  ;  en  vérité  je  vous  dis  qu'il  fe  ceindra , 
^  qu'ils  les  fera  mettre  à  table  ^  ^  que 
s' avançant  il  les  fer  vira.  Comment  le 
Sauveur  dit-il,  que  le  Maitre  des  Efclaves 

fidè. 

*  Li)C  XIX.  33. 
t  Ibid.  vers.  38. 


Première  Partie,  441 

fidèles  y?  ceindra  pour  les  fervir?  Il  rap- 
pelle l'idée  de  ce  qui  fe  pratiquoit  dans 
les  a  Saturnales  des  Romains,  dans  les  * 
Hermées  des  Cretois,  &  dans  le-  <^  Sacées 
des  Babyloniens;  les  Efclaves  y  étoient  fer- 
vis  par  leurs  Maitres  :  les  Maitres  y  fe- 
foient  l'office  de  leurs  Efclaves  ;  ils  fe  cei- 
gnoient  pour  les  fervir. 

III.  Nous  donnons  un  fens  figuré  aux 
proportions  dePEcriturefainte,  quand  leur 
fens  littéral  eft  oppofé  à  la  doftrine  con- 
ilante  des  Auteurs  facrez.  Selon  cette  rè- 
gle on  ne  fauroit  prendre  à  la  lettre  ce 
que  dit  St.  Paul ,  que  ^  r Evangile  eft  une 
folie  ;  Puisque  dans  la  fagejfe  ,  ce  font 
les  paroles  de  cet  Apôtre  ,  le  Monde  n^a 
pas  connu  T^ieu  par  la  Jagejfe  ;  le  bon 
plaijir  du  ^ère  a  été  de  Jauver  les  croians 
par  la  folle  de  la  prédication.  Comment 
donne- t-il  un  nom  fi  odieux  à  une  Reli- 
gion fi  fage,  ^  qu'il  appelle  lui-même  ^  u- 
ne  fagejfe  ;  une  fagejfe  entre  les  -parfait si 
C'eft  qu'il  fe  fert  d'une  figure  affez  ordi- 
naire ,  par  laquelle  on  défigne  un  fujet , 
non  félon  qu'il  eit  en  lui-même ,  &  dans 

l'ef- 


a  Macrob.  S.Uurnal.  lib.  i.  cap.  xit.  pag.  70. 
b  Voi.  Athenaei  Deipnofophift.  lib.  xiv.  pag.  639. 
c  Idem  ibid. 

à  I.  Cor.  I.  iT.  &:  dans  le  ver.  17,  H'itn  a  (ho'tfi  lesfhô- 
fes  foies  de  ce  Monde  four  confondre  les  fages. 
e  Ibid.  II.  6, 

Ff  3 


442»  UEtat  du  Chrïflianijrne  en  France^ 

refprit  des  perfonnes  raifonnables  ;  mais 
félon  l'idée  que  s'en  forment  les  infenfez. 
C'eil  ainfi  qu'on  doit  expliquer  plufieurs 
paflages  de  l'Ii'-criture  fainte.  C'eft  ainfi 
que  quelques  Savans  expliquent  le  titre 
de  Troploete-^  que*  St.  Paul  donne  à  Epi- 
menide  ,  qui  étoit  regardé  par  les  Cre- 
tois comme  un  homme  infpiré  du  Ciel  : 
de-là  vient  que  félon  le  témoignage  de 
f  Diogène  Laerce  ils  lui  offrirent  des  lacri- 
fiées  après  fi  mort. 

IV.  Nous  donnons  un  fens  figuré  aux 
proportions  de  l'Ecriture,  lorsque  venant 
d'exprimer  figurément  une  cérémonie,  ou 
une  difpofition  d'efprit ,  elle  fe  fert  des 
mêmes  emblèmes  pour  exprimer  celles 
qu'elle  leur  fubflitue.  Par  exemple ,  St. 
Paul  :j: exhorte  les  Chrétiens  de  fubilituer 
à  leurs  anciennes  habitudes,  les  habitudes 
de  la  vertu  ;  pour  exprimer  le  temps, 
qu'ils  avoient  confumé  dans  les  premières, 
il  les  repréfente  fous  l'idée  d'un  vieil  ho-m- 
me\  &pour  exprimer  l'influence,  qu'elles 
avoient  anciennement  fur  leur  conduite,' 
il  les  repréfente  fous  l'idée  d'un  Jmbit  ^q^\\\ 
envelope  celui  qui  le  porte.     De  même 

pour 

*  Tite  I.  iz. 

t  DJogencsLaert.in  Epimenid,  lib.  r.  fcgm.  114.  pag.73. 
voi.  auffi  les  Notes  de  Ménage  far  ce  paflage,  pag.  64.  &c. 
%  Coloir.  iir.  10. 


Crémière  Partie,  443 

pour  exprimer  les  habitudes  ,  auxquelles 
il  veut  les  former,  il  les  repréfente  fous 
l'idée  d'un  homme  nouveau  ;  &:  pour  ex- 
primer l'influence,  qu'elles  doivent  avoir 
îur  leur  conduite  ,  il  les  repréfente  fous 
l'idée  d'un  haint ,  dont  ils  doiv^ent  s'enve- 
loper,  de  la  même  manière  qu'ils  l'étoient 
auparavant  par  ce  qu'il  appelle  le  vieil' 
homme.  On  ne  fauroit  raii'onnablement 
donner  un  fens  littéral  aux  deux  membres 
de  cette  exhortation ,  dépouillez,  le  vieil 
homme ,  (^  revêtez  le  nouveau.  Mais  il  y 
auroit  beaucoup  moins  de  raifon  encore  à 
donner  un  fens  figuré  à  ces  premières'  pa- 
roles ,  dépouillez  le  vieil  homme ,  pendant 
qu'on  voudroit  expliquer  littéralement 
celles  qui  fuivent,  revêtez  le  nouveau^  & 
foutenir  que  dans  ces  dernières  l'Apôtre 
parle  à  la  lettre  de  je  ne  fai  quel  homme, 
dont  il  veut  que  les  Chrétiens  le  faifent  un 
habit. 

V.  Nous  donnons  un  fens  figuré  auxpro- 
pofitions  de  l'Ecriture  fainte,  lorfqu'il  fait 
moins  de  violence  aux  loix  du  langage, 
que  le  Httéral  n'en  feroit  à  celles  de  la  Na- 
ture. Il  elt  étonnant  que  les  Juifs  aient 
débité  tant  de  puérilitez,  pour  avoir  per- 
du de  vue  cette  règle,  &  qu'ils  aient  fi 
fouvent  admis  des  bouleverfemens  dans 
les  chofes,  lorsqu'il  n'étoit  quellion  que 
d'admettre  des  figures  dans  les  expref- 

Ff  4  fions. 


444  L'Etat  du  Chrifttantfine  en  France^ 

fions.  Ne  faifons  point  de  diverfion  à  no- 
tre principal  fujet.  Voici  unpalfage,  qui 
explique  &  qui  juftifie  notre  cinquième 
règle  :  *  La  montagne  de  'Dieu  eft  fertile 
comme  celle  de  Bajchan.     Pourquoi  vous 
jette z  vous  fur  elle  ,    montagnes  boffues  ? 
T>ieu  l^choife  four  y  habiter.  CctW  mon- 
tagne de  T>ieu ,  c  eft  la  montagne  de  Sion, 
fur  laquelle  Dieu  voulut  qu'on   lui  bâtit 
un  temple,  qui  étoit  regardé  comme  fon 
palais  :   ou  dans  un  lens  plus  noble  enco- 
re,  cette  monta(ine  c'eft  l'Eglife,  au  mi- 
lieu de  laquelle  Dieu  habite  par  fes  bien- 
faits.  Les  montagnes^  qui  fautent  contre 
elle  ^   ce  font  les  ennemis  des  Juifs:    ou 
dans  un  fensplus  noble  encore, ce  font  les 
ennemis    de   FEglife.     Quelle    difficulté 
trouvc-t-on  dans  ce  commentaire?  Il  ne 
faut  fuppofer  tout  au  plus,  pour  l'admet- 
tre, que  quelques  figures  hardies  vérita- 
blement, &  peu  conformes  au  génie  de 
notre  Langue, mais  ordinaires  au  ftyle  des 
Orientaux,  Suppofé  même  qu'en  recevant 
cette  explication  je  faffe  quelque  violence 
aux  loix  du  langage,  égale-t  elle  celle  que 
je  ferois  aux  loix  de  la  Nature,  fi  j'avan- 
çois  que  des  montagnes  jaloufes  de  l'hon- 
neur, que  Dieu  fit  à  celle  de  Sion,  quit- 
tèrent 

♦  Pfe^u.  Lxviir.  r6.  &:ç. 


Première  Partie.  445 

tèrent  leurs  places  naturelles,  &  vinrent 
fondre  fur  elle  pour  la  renverfer  ? 

VI.  Nous  donnons  un  fens  figuré  aux 
proportions  de  l'Ecriture  iainte ,  lorfqu'on 
ne  fauroit  les  prendre  à  la  lettre ,  fans 
être  contraint  d'expliquer  figurément  une 
partie  des  images  choquantes ,  que  leur 
fens  littéral  préfente  à  l'efprit.  Un  exem- 
ple donnera  du  jour  à  cette  penfée:  *  Les 
deux  racontent  la  gloire  duT^ïeti  fort  :  /V- 
tendue  fait  connoitre  l'ouvrage  des fes  mains. 
Il  n'y  a  en  eux  ni  paroles ,  ni  langage ,  ce" 
fendant  leur  voix  fe  fait  entendre. 

11  faut  opter  ;  ou  il  faut  en  prenant  ces 
paroles  figurément  ,  les  deux  racontent 
la  gloire  du  T^ieufort^  &c.  donner  un  fens 
littéral  à  celles-ci ,  il  n'y  a  m  eux  ni  par  a- 
les ,  ni  langage  :  ou  il  faut  en  prenant  figu- 
rément ces  dernières ,  donner  un  fens  lit- 
téral aux  autres.  Mais  fi,  pour  me  tenir 
refpedueufement  à  la  lettre,  je  foutiens, 
que  lesCieux  ont  une  voix, avec  laquelle 
ils  racontent  la  gloire  de  Dieu  ;  je  fuis 
contraint  dans  l'explication  des  paroles,qui 
fuivent ,  de  donner  un  fens  figuré  à  ces 
exprefiions,  il  n'y  a  en  eux  ni  paroles ^ni  lan^ 
gage  ;  alors  non  feulement  je  tombe  dans 
le  premier  inconvénient  que  je  voulois  é- 
viter,  mais  je  tombe  aufli  dans  un  fécond 

beau- 

*  Pfeau.  XIX.  2.  6c c. 

Ff5 


j^^6  UEtat  du  Chrifllanïjme  en  France  y 

beaucoup  plus  grand  encore.  D'un  côté 
je  viole  le  refped ,  que  je  voulois  avoir 
pour  la  lettre ,  &  d'un  autre  côté  j'admets 
une  chofe  infoutenable  ;  favoir  que  les 
cieux  &  la  terre  ont  la  faculté  de  former 
des  fons  articulez  ,  de  parler  &  de  racon- 
ter. Ne  vaut-il  pas  mieux  fuppofer,  que 
les  expreffions  de  l'Ecriture  (ont  figurées , 
quand  leur  fens  littéral  offre  à  l'efprit  une 
abfurdité  ,  que  de  fuppofer  qu'elles  le 
font,  lorfque  leur  fens  littéral  n'offre  à 
l'efprit,  que  ce  qui  eil  conforme  aux  loix 
de  la  vérité  &  de  la  raifon  ?  Ne  vaut-il 
pas  mieux  fuppofer  que  les  expreffions  de 
David  font  figurées  ,lorfqu'il  attribue  une 
voix  aux  cieux  &  à  la  terre,  (ce  qu'on 
ne  peut  dire  littéralement  fans  abfurdité  ) 
que  de  fuppofer  qu'elles  le  font,  lorfqu'il 
témoigne  ce  qui  eil  conforme  aux  loix  de 
la  vérité  &  de  la  raifon? 

VIT.  Nous  donnons  un  fens  figuré  aux 
proportions  de  l'Ecriture  fainte  ,  quand 
leur  fens  littéral  ne  s'accorde  point  avec 
les  circonllances  5  dans  lefquelles  elles  on 
été  prononcées.  Par  exemple,  on  ne 
fauroit  fe  placer  par  la  penfée  dans  lès  cir- 
conllances ,  où  étoit  Jéfus  Chrifl  lorfqu'il 
prononçoit  ces  paroles ,  &  les  prendre  lit- 
téralement, *j''^/  à  manger  dîme  viande -^ 
que  "VOUS  ne  cûtmoïjfez point  ? 

VIII. 

*  Jean  iv.  32. 


Tr  entière  1^  art  te.  447 

VIII.  Nous  donnons  un  fensî  figuré  aux 
propofitions  de  l'Ecriture  lainte,  lorfque 
leur  fens  littéral  favorife  un  crime  :  c'eil  ce 
qui  a  déterminé  la  plupart  des  Interprètes 
à  expliquer  figurément  cet  ordre  de  Dieu 
au  Prophète  Ofée  ;  *  Prenez,  une  femme 
froftïînée  :  aiez  des  enfans  d'un  commerce 
impur  avec  elle.  Car  quelle  apparence  que 
Dieu  voulut,  que  fon  lérviteur  commen- 
çât les  fondions  de  fon  miniltère  par  une 
démarche  fi  odieufe  ,  &  fi  capable  de 
prévenir  les  ïfraelites  contre  la  divinité 
de  fa  mlfTion?  C*elt  donc  là  encore  une 
de  ces  figures  hardies,  dont  nous  parlions 
tout  à  l'heure.  C'elt  un  emblème  des  con- 
defcendances ,  que  Dieu  avoit  eues  pour 
la  Nation  Juive  ,  à  laquelle  il  communi- 
quoit  fes  faveurs  les  plus  fignalées ,  lors 
même  qu'elle  étoit  plongée  dans  l'idolâtrie 
la  plus  groiïière. 

IX.  Enfin  nous  donnons  un  fens  figuré 
aux  propofitions  de  l'Ecriture  fainte ,  lorf- 
que leur  fens  littéral  renferme  des  contra- 
didions.  Quelles  monflrueufes  idées  ne 
nous  formerions  nous  pas  de  Dieu,  fi  nous 
prenions  à  la  lettre  tout-ce  que  l'Ecriture 
fainte  nous  en  dit? Elle  nous  dit,  qu'il  va, 
qu'il  vient,  qu'il  s'avance , qu'il  s'éloigne, 
qu'il  monte,  qu'il  defcend.  Elle  nous  le  re- 

pré- 

*  Ofée  I.  i.  S:  chap.iii.i.  Sec. 


44^  L'Etat  du  Chrîjiïamfme  en  France^ 

préfente  comme  aiant  des  yeux,  qui  exami- 
nent la  conduite  des  hommes;  des  oreilles 
tantôt  attentives,  tantôt  fourdes  à  leur  cri; 
des  narines, qui  flairent  l'encens,  quon 
fait  fumer  à  fa  gloire;  *une  bouche, qui 
leur  parle ,  comme  un  ami  parle  à  fon  a- 
mi  ;  des  mains, qui  s'étendent,  qui  fe  ref- 
ferrent  ;  t  des  entrailles,  qui  bruient  &  qui 
s'émeuvent. 

Non  feulement  l'Ecriture  attribue  à 
Dieu  un  corps  femblable  à  celui  des  hom- 
mes ;  elle  lui  attribue  aufîi  les  imper- 
fections phyfiques  &  morales  de  notre 
efprit.  X  LUe  nous  le  repréfente  comme 
faifant  des  informations  pour  apprendre 
des  chofes  qu'il  ignore  ;  \  comme  deve- 
nant favant  par  l'expérience;  comme  con- 
traint de  fufpendre  fon  jugement,  jufqu'à 
ce  qu'il  ait  examiné  le  fujet,fur  lequel  il  a 
intérêt  de  s'inftruire  ;  comme  oubliant  ce 
qu'il  avoit  fû  ;  comme  s'en  rappellant  le 

fou- 

*  Je  parle  avecMoyfe  bouche  abouche,  Nomb.  xii.8. 
Dieuparloit  àMoyfeface  à  face,  comme  un  homme  parle 
avec  fon  intime  ami  ,   Exode  xxxiii.  ii.  Deut.  xxiv.io. 

f  Mon  cœur  eft  agité  dans  moi  ,  mes  compaffions  fc 
font  toutes  cnfemble  échauffées,  Oféexi. 8. 

%  Parce  que  le  crime  de  Sodome  Se  de  Gomorrhe  eft 
très  grand,  je  defcendrai  maintenant  &  je  verrai  ,  s'ils 
ont  entièrement  fait  toutes  les  chofes  ,  dont  le  cri  eft 
venu  jufqu'à  moi;  &  fi  cela  n'eftpas,jele  faurai , Génèfe 

XVIir.20.2I. 

\  Maintenant  j'ai  connu  que  tu  crains  Dieu  ,  puisque 
tu  n'as  point  épargné  ton  fils,  ton  unique,  pour  moi,  Gé- 
nèfe XXII. iz. 


I 


Crémière  Partie.  44^ 

fouvenir  ;  comme  *  fe  tourmentant  des 
péchez  des  hommes,  comme  f  s'ennuianç 
de  leur  commerce,  comme  %  ^^  repen- 
tant même  de  les  avoir  créez.  Ces  cho^- 
fes  prifes  littéralement  font  contradictoires. 
Voilà  quelques-uns  des  cas  ,  dans  lesr 
quels  on  donne  un  fens  figuré  aux  propo- 
fitions  de  l'Ecriture  fainte.  Que  s'il  fe 
trouvoit  un  cas,  dans  lequel  tous  les  au- 
tres fuirent  réunis  ;  s'il  y  avoir  une  pro- 
portion, à  laquelle  toutes  ces  raifons, 
qui  viennent  d'être  rapportées,  nous  obli- 
gealfent  de  donner  un  fens  figuré,  nous 
aurions  la  plus  parfaite  démonllration  en 
faveur  de  ce  fens  là.  Or  nous  foutenons 
que  c'eft  là  le  cas,  dont  il  eft  ici  queltion. 
Nous  foutenons  que  toutes  les  raifons, 
qui  ont  jamais  porté  les  Théologiens  à 
prendre  figurément  des  expre fiions  de 
l'Ecriture, nous  obligent  à  prendre  decet^ 
te  manière  ces  paroles  de  J.  C.  Ceci  efl 
mon  corps-,  enforte  qu'il  n'y  a  aucune 
propofition  des  Auteurs  facrez,qui  foit  fi-» 
gurée,  fi  celle-ci  eft  littérale.  C'eft  ce 
que  nous  allons  prouver.    Je  fui^ , 

MESSIEURS, 

Votre,  <S:c. 

*  Je  me  fuis  tourmenté  à  caufe  de  leur  cœur  adonné 
à  la  fornication  ,  Ëzéch.  VI,  9.^ 

t  J'ai  fupprimé  trois  Pafteurs ,  parce  que  j'étoîs  ennuie 
t^'eux,  Zach.  xi.  8, .    .,  .,     , 

X'  Dieu  k  repentïrd'î(voir;ci'çéritom*c,  Gén.vjN 


450  L*Etat  du  Chrifllanifine  çn  France , 

LETTRE    XXI. 

7)âns  laquelk  on  fait  V application  des  rè- 
.gles  ^  qui  viennent  d'être propo fées. 


M 


ESSÏEURS, 

I.  Nous  donnons  un  fens  figuré  aux  pro- 
pofitions  paradoxes  de  l'Ecriture  fainte, 
lorsque  celui  qui  les  prononce  trace  l'ima- 
ge d'une  chofe  qui  ne  fauroitêtre  montrée 
réellement ,  ou  parce  qu'elle  ne  fubfilte  pas 
encore,  ou  parce  qu'elle  ne  fubfilte  plus. 
C'eft  précifément  à  quoi  la  fainte  Cène 
efl  deilinée.  Jéfus  Chrifl  en  l'indituant 
donnoit  à  fes  Difciples  une  image  de  la 
mort  qui!  alloit  foufîHr  ;  il  vouloit  que  ce 
facrement  en  fût  le  mémorial  après  qu'il 
Tauroit  foufferte.  Il  marque  lui-même  cet- 
te deftination  ;  car  après  avoir  dit ,  Ceci  eft 
monjcorfs  rompu  pour  vous\  &c.  il  ajou* 
te,  faites  ceci  en  mémoire  de  moi:  toutes 
les  fois  que  vous  mangerez  de  ce  patu^ 
&c.  vous  annoncerez  la  mort  du  Sep- 
gneur  jufques-à'Ce  quil  vienne.  C'eit  là 
une  des  conformitez  de  l'Euchariftie  avec 
la  Pàque  ,  que  les  Juifs  appellent  *  le 
mémorial  ou  Vanno7iciation  du  pajfage^ 
félon  ce  qui  eft  dit  dans  le  livre  de  l'Exo- 
de >  \Trenez  un  chevreau  \  égorgez  le: 

met- 

•  TOQ  hv  nian.  vid.  Thom.Qodwya  Mof«  ôc  Aa- 
ron,  lib.  iii.cap.  lY.  Pîtg,  »7|. 

I  Exode  Kiij  35 


T rentière  Partie,  45-1 

mettez  de  fonfang  fur  les  deux  poteaux  ^  ^ 
fur  le  linteau  des  portes  des  maifons  où 
vous  le  mangerez  :  vous  garderez  ceci  pour 
une  ordonnance  perpétuelle  pour  vous  ^ 
four  votre  pojtérité  :  &  quand  vos  enf ans 
vous  dirons  y  que  fignijie  ce  fervice  1  alors 
vous  répondrez ,  c'eft  le  facrifice  de  la  ^Td- 
que  à  l'Eternel  y  qui  p  a  (J a  en  Egypte  par  ^ 
dejfus  les  maifons  des  Enfans  d'ifrael^  &c. 
Le  fens  figuré ,  que  nous  attribuons  à  ces 
paroles  de  jéfus  Chriil  ,  Ceci  eft  mou 
corps  ,  ceci  eft  mon  foiig ,  s'accorde  par- 
faitement avec  cette  dellinaticn  de  l'Eu- 
chariftie ,  mangez  ce  -pain  rompu ,  buvez  ce 
vin  verfe\  faites  ceci  en  mémoire  de  moi. 
Le  fens  littéral  offre  à  l'efprit  des  idées 
bizarres ,  qui  fuppofent  la  préfence  des 
chofes ,  dont  elles  font  Timage  :  Mangez 
moi ,  pour  vous  fouvenir  de  moi  :  Faites 
un  facrifice  expiatoire  de  mon  corps ,  pour 
vous  fouvenir  qu'il  fera  ofiert  en  facrifi- 
ce. 

II.  Si  le  fens  littéral  de  ces  paroles ,  ce- 
ci eft  mon  corps  ^  n'a  aucun  rapport  à  l'in- 
Ititution  de  la  fainte  Cène,  il  n'en  a  non 
plus  aucun  avec  les  myfléres  dont  elle  eil 
le  mémorial ,  ni  au  deiîèin  que  Dieu  fe 
propofe ,  quand  il  nous  en  retrace  l'ima- 
ge dans  ce  facrement.  Pourquoi  nous 
retrace -t-il  les  myftères  de  la  Rédemption 
dans  l'Euchariltie  ?  C'eil  afin  de  ratifier 

les 


45*2'  VEtat  duChrtftiantfme  en  France^ 

les  engagemens ,  qu'il  a  daigné  contrader 
quand  il  a  traité  fon  alliance  avec  nous,  & 
afin  que  nous  ratifions  ceux  que  nous 
avons  contractez  avec  lui,quand  nous  fom- 
mes  entrez  dans  cette  alliance  ?  Quand 
Dieu  traite  fon  alliance  avec  nous,  il  dai- 
gne s'engager  à  nous  pardonner  nos  pé- 
chez, &  quand  nous  entrons  dans  fon  al- 
liance ,  nous  nous  engageons  à  ne  plus 
commettre  les  péchez ,  dont  il  nous  a  ac- 
cordé le  pardon.  11  daigne  s'engager  à 
nous  fournir  lesfecours,  dont  nous  avons 
befoin  pour  exécuter  les  projets  de  conver- 
iîon  que  nous  avons  formez:  &  nous  nous 
engageons  à  nous  prévaloir  de  ces  fecours, 
&  à  ne  pas  faire  fervir  le  penchant  natu- 
rel, qui  nous  porte  au  vice,  de  prétexte 
pour  nous  y  affermir.  11  daigne  s'engager 
à  remplir  les  déHrsde  félicité, qu'il  a  lui- 
même  imprimez  dans  nos  cœurs;  &  nous 
nous  engageons  à  chercher  notre  bon- 
heur, non  dans  les  phantômes  de  notre 
cupidité  ,  mais  dans  les  biens  folides,  aux- 
quels la  Religion  nous  conduit.  Quel 
rapport  la  préfence  corporelle  de  Jéfus 
Chrilt  dans  l'Eucharillie  peut  elle  avoir 
avec  ces  différentes  vues  ?  Comment  Dieu 
ratifie- t-il  lés  engagemens  en  nous  don- 
nant le  corps  de  fon  Fils  à  manger:  com- 
ment ratiiions-nous  les  nôtres,  en  man- 
geant ce  corps? 

Deux 


Crémière  Partie,  45*3 

Deux  réponfes  plaufibles  peuvent  être 
faites  à  cet  argument.  *  i.Dieu  va  fou  vent 
à  fes  fins  par  des  voies ,  dont  nous  fommes 
incapables  de  découvrir  la  fagelTe.  Quel- 
quefois même  pour  exercer  notre  foi  & 
notre  obéiflance,  il  exige  de  nous  des  dé- 
marches ,    qui    n'ont    aucune    relation 
au  but ,   qu'il   fe   propofe  en    les    exi- 
geant.   Quelle  vertu  les  eaux  du  Jourdain 
pouvoient- elles  avoir  contre  la  lèpre?  fi 
elles  avoient  été  capables  d'en  procurer 
la  guérifon,  les  Ifraelites ,  qui  avoient  tant 
d'horreur  pour  cefleau,&qui  en  furent  fi 
fouvent  affligez ,  n'auroient  eu  pour  s'en 
délivrer  qu'à  fe   plonger  dans  ce  fleuve. 
Cependant  Elifée    n'ordonna  point  d'au- 
tre remède   à  Naaman  :  f  ^j  ^ave  toi. 
fept  fois  dans  Le  Jourdain ,  lui  dit-il  ,  ^ 
ta  chair  fera  rétablie  dans  fin  premier 
état.     Un  peu  de  terre ,  détrempée  dans 
de  la  falive  ,  n'efl-elle  pas  naturellement 
plus  propre  à  gâter  des  yeux  qu'à  les  réta- 
blir. Cependant  ce  fut  le  moien ,  que  Jéfus 
Chriit  emploia  %  pour  donner  la  vue  à  un 
aveugle.    Peut-être  tient-il  une  femblable 

con- 

*  On  a  imaginé  d'autres  raifons  de  la  préfence  corpo- 
relle de  Jéfus  Chrift  dans  l'Euchariftie;  nous  n'avons  pas 
cru  devoir  ni  les  rapporter  ici ,  ni  les  réfuter.  Mr.Jurieu 
]'a  fait  amplement  dans  fon  Examen  de  l'Euchariftie, 
fe(ft.3.  pag.305. 

t  II.  Rois  y.  10. 

%  Jean  ix.  6. 

Tom,  L  G% 


45!4  L'Etat  du  Cbrijiidnïjme  en  Frttnce'y 

conduite  dans  la  fainteCène?  Contentons 
noub  de  croire  &  d'obéir,  au  lieu  de  de- 
mander quel  rapport  peut  avoir  fa  pré- 
fence  corporelle  dans  ce  facrement  aves 
le  but ,  qu'il  fe  propofe  quand  il  nous  y 
appelle  ? 

Je  réponds  :  lorsqu'un  ordre  de  Dieu 
elt  clair,  lorsque  les  loix  du  langage  ne 
nous  permettent  pas  d'en  rejetter  la  figni- 
fication  littérale,  c'eft  à  nous  à  le  fuivre , 
quoique  nous  ne  puiflions  pas  découvrir 
le  but ,  pour  lequel  il  nous  eit  donné  ; 
mais  quand  les  termes  en  font  équivo- 
ques ,  il  nous  eft  permis  de  nous  fervir  de 
ce  que  nous  favons  de  fon  but,  pour  en 
éclaircir  l'ambiguité.  Sans  cela  Nicodè- 
me  auroit  dû  croire,  *  qtiil  devoit  ren- 
trer dans  le  fein  de  fa  mère  y  &  renaître , 
pour  avoir  part  aux  promefTes  de  l'E- 
vangile :  fans  cela  nous  devrions  faire  à 
chaque  inftant  des  démarches  puériles, ou 
extravagantes  ;  comme  cela  paroit  par  le 
commandement,  qui  nouseil  donné, de 
ceindre  nos  habits  ,  d'allumer  nos  lam- 
pes, &:c.  &  par  un  grand  nombre  d'au- 
tres du  même  ordre ,  que  notre  Lecteur 
peut  fe  rappeller ,  &  dont  il  fera  aifément 
l'application  à  ces  paroles  du  Sauveur: 
Prenez, ^  mangez',  ceci eji mon  cor£s ,  &c. 

La 

*  T'ean  II  1.4. 


Première  Partie»  4^5* 

La  féconde  objedion,  contre  ce  que 
nous  avons  dit  touchant  l'inutilité  de  la 
préfence  corporelle  du  Sauveur  dans  l'Eu- 
charillie ,  eit  prife  des  rapports ,  qu'il  de- 
voit  y  avoir  entre  les  facrifices  Lévitiques 
&  celui  de  la  croix.  Monfieur  des  Mahis, 
autrefois  Miniftre  Proteflant,  &  depuis 
zélé  Catholique,  a  mis  cette  obje£tion  dans 
tout  fon  jour:  je  rapporterai  fes  propres 
paroles  :   „  Il  s'agit  *  dans  i'Euchariltie , 
„  dit-il  y  non  pas  d'un  fimple  fouvenir, 
„  mais  de  la  commémoration  folemnelle 
„  d'un  facrifice ,  dans  une  cérémonie  de» 
5,  llinée  pour  faire  participer  à  fon  effica* 
„  ce  ;  &  il  e(l  certain  que  les  Apôtres  fa- 
5,  voient  comme  tous   les  autres  Juifs, 
,,  que  dans  une  telle  cérémonie  k  vidi- 
„  me  même  devoit  être  préfente.    Afin 
„  de  participera  un  facrifice  cen'étoit  pas 
„  aflez'  de  l'offrir ,    il  falloit  en  manger 
„  quelque  partie  ;  c'ell  pourquoi  dans  les 
5,  facrifices  d'adions  de  grâces  &  de  prof. 
5,  périté  les  Ifraelites  mangeoient  la   plus 
„  grande  partie  de  la  viftime,  qu'ils  a- 
5,  voient  offerte  ?  dans  les  facrifices  pour 
„  le  péché ,    où  ils   confideroient  Dieu 
„  comme  irrité  contre  eux,  les  Prêtres, 

19  qui 

* you  Lettres  de  M.  des  Mahis  à  ufte  peffotiîie  de  lâ 
Religion  prétendue  Réformée,  ou  la  préfence  réelle  de 
jéfus  Chrift  dans  l'Ëucfeariitip  ,  prouvée  par  l'Ecriture 
lftint€ ,  pag.  75,        "  .      ' 

Gg  % 


45'^  VEtat  du  Chrifttanïfme  en  France^ 

„  qui  étoient  leurs  médiateurs ,  la  man- 
„  geoient  en  leur  place.  Cette  manduca- 
„  tion  étoit  fi  efTentielle  pour  faire  entrer 
„  en  communion  des  facrificesi  que  pour 
„  l'obferver  à  l'égard  des  holocaufles 
„  mêmes ,  on  y  joignoit  toujours  une  of- 
„  frande  de  gâteau ,  qui  faifoit  partie  de 
5,  ce  facrifice ,  &  dont  les  facrificateurs 
5,  mangeoient  la  plus  grande  portion. 
5,  C 'étoit  là  la  loi  générale,  que  Dieu  a- 
5,  voit  établie  fur  le  moien  de  pouvoir 
„  participer  à  tout  ce  qui  s'offroit  fur 
„  l'autel.  De-là  vient  apparemment  que  les 
5,  différens  Peuples  du  monde,  qui  ont 
„  toujours  eu  des  facrifices  dans  leur  Re- 
5,  ligion,  ont  eu  tous  cette  même  idée; 
5,  &  il  y  a  lieu  de  s'étonner  que  des  Chré- 
„  tiens ,  qui  n'en  font  pas  venus  comme 
„  les  Sociniens  à  l'excès  de  ne  pas  regar- 
5,  der  la  mort  de  Jéfus  Chrifl  comme  un 
5,  facrifice,  aient  ofé  nier  la  néceflité  de 
„  manger  cette  viftime  facrée,détruifant 
„  ainfi  doublement  l'idée  ordinaire  de  la 
5,  Religion ,  en  ce  qu'ils  n'ont  ni  de  facri- 
5,  fice  préfent ,  pour  mieux  adorer  Dieu , 
„  ni  de  manducation  de  leur  viétime, 
„  pour  participer  au  facrifice,  qui  en  a 
„  été  fait.  C'efi:  être  bien  téméraire, 
„  ajoute  Mr.  des  Mahis ,  que  d'ofer  , 
„  contre  un  ordre  que  Dieu  a  établi,  in- 
.,  venter  fans  une  déclaration  exprefl^e 

,>  une 


5» 


5, 


Trémière  Partie.  4^7 

une  nouvelle  manière  de  communiquer 
à  un  facrifice.  Un  facrifice  non  fuivi 
d'une  véritable  manducation  eft  une 
chofe  inouie  dans  l'Eglife  de  Dieu:  la 
manducation  de  la  viftime  doit  être 
9,  aufli  réelle  que  fon  immolation  ;  parce 
5,  qu'il  n'ell  pas  moins  important  d'appli- 
5,  quer  le  facrifice  aux  hommes  pour  leur 
„  en  approprier  la  vertu,  que  de  le  pré- 
5,  fenter  à  Dieu  pour  fatisfaire  fa  jufti- 
j,  ce. 

Je  répons  deux  chofes  à  cette  obje<!^ion. 
I.  Il  n'eil  pas  permis  d'établir  des  dogmes 
Théologiques  &  des  cultes  religieux  fur 
de  fimples  raifons  de  convenance.  On  ne 
fauroit  douter  qu'il  n'y  ait  plufieurs  rap- 
ports entre  les  facrifices  Lévitiques  &  ce- 
lui de  la  croix  :  mais  St.  Paul  y  trouve 
encore  moins  de  rapports  que  d'oppofî- 
tions.  On  n'a  pour  s'en  convaincre ,  qu'à 
lire  les  chapitres  iv.  v.  vi.  vu.  viii.  ix.  de 
fon  Epitre  aux  Hébreux.  Quand  il  ell 
queftion  de  déterminer  en  quoi  la  mort  de 
Jéfus  Chrift  diffère  des  facrifices  Léviti- 
ques ,  &  en  quoi  elle  s'y  rapporte  :  en  quoi 
la  communion  ,  que  les  Chrétiens  ont  a- 
vecla  vidime  de  la  nouvelle  alliance,  ref- 
femble  à  la  participation  ,  que  les  Juifs  a- 
voient  avec  les  vidimes  de  la  Loi ,  &  en 
quoi  ces  deux  communions  font  oppofées, 
il  faut  confulter  la  nature    de  la  chofe 

Gg  3  dont 


45 s   UEtat  du  Qhriftîantfyns  en  France^ 

dont  il  s'agit  ;  le  génie  de  la  Religion  ;  les 
paiTages  de  l'Ecrit sre  fainte  qui  traitent 
du  fujet  dont  il  eft  quellion  :  or  plus  on  fui- 
vra  cette  règle,  plus  on  comprendra  qu'il 
ne  fuit  point  de  ce  que  les  Juifs  mangeoient 
de  la  chair  des  viéiimes  légales,  que  nous 
devions  manger  de  celle  de  la  viftime  E- 
vangellque. 

Mais  voici  une  réponfe  plus  direéle. 
Monfieur  des  Mahis  confond  deux  fortes 
de  facrifices  très  oppofez,  favoir  les  facri- 
fîces  expiatoires,  &  les  facrifices  eucha- 
ritlique*^.  Les  Juifs  mangeoient  de  la  chair 
de  ces  derniers  ;  mais  il  leur  étoit  defFen- 
du  de  manger  de  celle  des  autres.  La  rai- 
fan  de  cette  diiiérence  eft  fenfible.  Le 
but  des  facrifices  expiatoires  c'étoit  de 
fubflituer  les  vidimes  à  la  place  des  pé- 
cheurs ,  qui  les  préfentoient.  Les  féconds* 
étoient  deflineî;  à  marquer  que  Dieu  ap- 
prouvoit  cette  fubftitution.  Dans  les  pre- 
miers Dieu  étoit  confideré  comme  punif- 
fant  le  péché ,  c'eft  pour  cela  qu'il  falloit 
que  la  victime,  qui  en  étoit  chargée,  fût 
détruite:  dans  les  féconds  Dieu  étoit  con- 
lideré  comme  appaifé,  même  commefor- 
mant  les  liaifons  les  plus  étroites  avec  les 
pécheurs  rentrez  en  grâce ,  &  comme 
mangeant  avec  eux  ;  c'cit  pour  cela  que 
la  chair  des  viélimes ,  offertes  en  facrifice 
çucharillique,  étoient  partagées  entre  les 

Ifrae- 


Crémière  Tartie,  45-9 

Ifraelites  &  les  Miniftres  facrcz,  qui  re- 
préfentoient  la  Divinité. 

Mais  5  objede  Mr.  des  Mahis ,  les 
Prêtres  mangeoient  de  la  chair  des  vidi- 
nie::,qui  étoient  offertes  en  facrifice  expia- 
toire. Je  l'avoue,  mais  ils  étoient  coniide- 
rez  alors ,  non  comme  faifant  corps  avec 
le  refte  des  Ifraelites ,  mais  comme  étant 
les  Miniilres  de  Dieu  à  qui  les  vidimes  é- 
toient  immolées.  C'elt  lui  qui  leur  en 
afiignoit  une  partie  pour  leur  fubfiftance: 
cette  partie  étoit  appellée  *  leur  portion ,  & 
celle  de  leurs  enfans.  De-là  vient  que  lors 
qu'ils  offroient  des  vidimes  pour  eux-mê- 
mes, t  ils  n'en  mangeoient  point.  La  mê- 
me loi  étoit  obfervée  dans  les  facrifices 
ofierts  pour  les  péchez  nationnaux.  Les 
facrificateurs  étoient  cenfez  avoir  eu  part 
à  ces  péchez  comme  le  peuple  :  aufïi  na- 
voient-ils  aucune  portion  des  vic^iimes  qui 
les  expioient  ::]:  il  étoit  exprefîëment  ordon- 
né 

*  Levit.  X.  14. 

■j-  Levit.  IV.  II. 

\  Ibid.  ver.  it.  La  manière,  dont  la  plupart  de  nos 
Verfions  ont  traduit  le  verf.  33.  du  chap.  xxix.  del'Exode, 
fait  une  difnculté  contre  l'idée  ,  que  j'ai  donnée  des  facrifi- 
ces expiatoires,  que  les  facrificateurs  offroient  pour  eux- 
mêmes  :  car  il  eft  dit  en  parlant  de  ces  facrifices  :  Les 
facrificateurs  mangeront  les  chofes ,  par  lefquelles  la  prophta- 
tion  a  été  faite.  Mais  au  lieu  de  rendre  les  mots  de  l'ori- 
ginal par  ceux-ci,  ils  mangeront  les  chofes, par  lefquelles  la 
prepitiation  a  été  faite  ,  on  doit  les  rendre  de   cette  ma_ 

Gg  4  ''■'- 


4^0  DEtat  du  Chrtjïtamjme  en  France , 

né  qu'elles' fufTent  brûlées.  Cette  loi  étoit 
obiervée  fur- tout  dans  le  grand  jour  des 
expiations  :  ni  les  facrificateurs,ni  le  peuple, 
ne  pouvoient  manger  de  ce  Bouc,  dont  la 
tête  étoit  chargée  des  iniquitez  de 
tout  Ifrael:  *  il  falloit  qu'on  le  conduifit 
hors  du  camp ,  &  qu'il  y  fût  réduit  en 
cendres. 

Si  Mr.  des  Mahis  a  confondu  la  notion 
des  facrifices ,  il  a  aufli  confondu  celle  de 
la  Pàque.  Il  a  crû  que  la  Pâque  étoit  un 
facrifice  expiatoire  ;  il  a  conclu  de  ce  que 
leslfraelites  mangeoient  delà  chair  de  l'A- 
gneau paical ,  que  les  Chrétiens  dévoient 
manger  auiïl  de  la  vidime ,  qui  s'eft  offer- 
te pour  eux  en  facrifice  expiatoire  fur  la 
croix.  Cette  conféquence  croule  avec  le 
principe  fur  lequel  elle  eit  fondée,  f  La 


nière ,  th  mangeront  de  ces  chofes ,  (  c'efl-a-dire ,  de  la  chair 
des  viftimes  offertes  en  facrifice  euchariftique)  parce,  que 
la  prephiiition  a  été  faite ,  fa  voir  par  le  ficrifice  expiatoire. 
Ce  fens  eft  très  naturel  :  avant  que  de  préienter  un  facri- 
fice euchariftique ,  on  en  préfentoit  un  expiatoire  :  après 
que  la  propitiation  étoit  faite  par  celui-là  ,  on  mangeoit 
de  la  chair  de  l'autre,  8c,  comme  j'ai  dit,  on  étoit  cenfé 
manger  avec  Dieu. 

*  Levit.  XVI,  27. 

f  Quand  nous  diftinguerions  avec  quelques  Savans  (vof. 
Outram  de  Sacrificiis  lib.  i.  cap.  13.  pag.  147.)  la  Pnque, 
que  les  Ifraelites  célébrèrent  en  Egypte,  d'avec  celles  qu'on 
célébra  dans  la  Terre  de  Canaan  ,  on  n'en  pourroit  tirer 
aucune  conféquence  en  faveur  de  la  manducation  de  la 
chair  deJ.C.  au  contraire  on  feroit  forcé  alors  à  faire  ce 
Tâifpnnement  :  les  Ifraelites  en  mangeant  l'Agneau  pafcal 

dai^ 


Première  Partie,  4^1 

Pâque  étoit  un  facrifice  euchariftique  * 
non  un  facrifice  expiatoire.  On  ne  fau- 
roit  en  douter,  lion  compare  les  rites 
qui  dévoient  être  oblervez  dans  les  fa- 
crifices  expiatoires ,  avec  ceux  qui  étoient 
fuivis  dans  les  facrifîces  eucharilliques. 
Dans  les  facrifîces  expiatoires  *  on  fefoit 
des  confeffions  humiliantes  des  fautes 
qu*on  avoit  commifes,&  l'on  fe  reconnoif- 
foit  digne  du  fupplice  que  la  vi6lime  al- 
loit  fubir  :  dans  les  facrifîces  euchariftiques 
on  célébroit  les  louanges  du  Créateur, & 
on  lui  rendoit  des  adions  de  grâces  des 
faveurs  qu'on  en  avoit  reçues  :  f  c'eft  ce 
qu'on  fefoit  dans  laPàque.  :|:  Dans  les  facri- 
fîces expiatoires  on  témoignoit  des  fenti- 
mens  fortables  aux  confeffions  qu'on  avoit 
faites,  en  impofant  les  mains  fur  la  viéti- 
me  qu'on  alloit  offrir  ;  de-là  vient  qu'il  é- 
toit  expreffément  ordonné  aux  Ifraelites , 

que 

dans  la  Terre  de  Canaan  ,  ne  prétendoient  pas  manger  de 
la  chair  de  celui  qui  avoit  été  offert  en  facrifice  expia- 
toire en  Egypte  ,  donc  les  Chrétiens  en  participant  à  la 
fainte  Cène  ne  doivent  pas  prétendre  à  manger  de  la  chair 
de  J.i  C. 

*  Voi.  Outram  de  Sacrificiis ,  &c.  lib,  i.  cap.  xv.  pag. 
i8i.  &c.  où  vous  trouverez  les  formulaires  des  prières, 
qu'on  fefoit  en  impofant  les  mains  fur  la  tête  des  vi(fti- 
mes, qu'on  alloit  offrir  en  facrifice  expiatoire:  &  ceux 
des  prières,  dont  on  accompagnoit  cette  cérémonie,  quand 
elle  étoit  faite  fur  la  tête  des  viétimes  eucharifliques. 

t  Voi.  Leighfoot.  Oper.  tom.  i.  Defcriptio  miniftçr, 
Templi,&c.  cap.  xiv.  feét.  i.  pag.  741,  &;c. 

i  Vol.  Outram  ubi  fuprà. 

Ggy 


^6z  DEtat  du  Chrtjiïanlfme  en  France , 

que  dans  le  grand  jour  des  expiations  ils 
eufTent  *  à  affliger  leurame.  Dans  les  fa- 
crifices  cuchariltiques  on  s'abandonnoit  à 
la  joie:  c'eftce  qu'on  fefoit  danslaPàque: 
pendant  laquelle  le  Père  de  Famille  de- 
voit  obferver  cet  ordre  de  Dieu ,  t  ///  te 
réduiras  m  la  fréfence  de  f  Eternel  ton 
J)ïeu ,  toi ,  ton  fils ,  ta  fille ,  ton  ferviteur  , 
ta  fervante  y  le  Lévite  qui  efi  dans  tes  por^ 
tes  ^  r étranger  ^  V orphelin -i  la  veuve -^  &Ci 
%  Dans  les  facrifices  expiatoires  on  pou- 
voir garder  jufques  2l  trois  jours  ce  qui 
étoit  refté  de  la  chair  des  viftimes:  |dans 
les  facrifices  eucharifliques  il  falloir  le  brû- 
ler le  jour  même  que  les  victimes  avoient 
été  offertes  :  §  c'elt  ce  qu'on  fefoit  dans 
laPâque.  Mais  enfin  dans  les  facrifices  ex- 
piatoires il  étoit  deffendu  à  celui  qui  les 
ofïroit  de  manger  de  la  chair  des  viftimes  : 
dans  les  facrifices  eucharifliques  on  étoit 
appelle  à  la  Table  de  Dieu,  on  mangeoit 
avec  lui  de  la  chair  des  vidimes  qu'on  lui 
avoir  immolées  :  c'efl  ce  qui  fe  fefoit  dans 
la  Pàque  ;  c'étoit  le  rite  le  plus  efTentiel  de 
cette  fainte  fête. 
11  efl  aifé  d'appliquer  au  facrifice  de  la 

croix, 

*  Lcvit.  XVI.  29. 
f  Dcuter.  XVI.  11. 
\  Levit.  VII.  17. 
i  Levit.  VII.  15. 

%  Exod,  xn,  10. 


Crémière  Tartie.  46$ 

croix ,  &  au  f^cremeut  de  la  fainte  Cène , 
l'idée  que  nous  avons  donnée  des  facrifi- 
cesLévitiques:  &  en  particulier  celle  de 
laPâque.  La  mort  dejéfus  Chrift  efl  un 
facrifice  offert  à  Dieu  pour  les  péchez  des 
hommes:  il  étoit  préfiguré  par  les  facri- 
fices  expiatoires  de  l'ancienne  œconomie. 
La  fainteCèneeft  un  facrifice;  dans  lequel 
nous  rendons  à  Dieu  nosadions  de  grâces 
de  ce  qu'il  nous  a  délivrez  des  peines  de 
nos  crimes  :  elle  étoit  préfigurée  par  le  fa- 
crement  delaPàque.  Les  liraelitesne  man- 
geoient  point  delà  chair  des  vidimes qu'ils 
avoient  offertes  en  facrifice  expiatoire  :  les 
Chrétiens  ne  mangent  pas  non  plus  de 
la  chair  de  Jéfus  Chrift.  Jéfus  Chrift  en- 
tant  qu'offert  en  facrifice  expiatoire  eft 
l'objet  de  la  malédidion  de  Dieu;  cet- 
te exprelTion,  qui  paroit  d'abord  ft  du- 
re, eft  de  l'Ecriture:  *  Je/us  Chri fi  uous 
a  rachetez  de  la  maléd't^ion  de  la  Loï^ 
lors  qu!i\  a  été  fait  maléd'iEîïon  pour  nous. 
Nous  ne  devons  fouhaiter  à  cet  égard 
d'autre  communion  avec  lui,  que  celle 
d'un    criminel   avec  la  viétime  ,  qui  eft 
chargée  de  fon  crime  ,  &  qui  l'expie  par 
une  mort  violente.     Les  Ifraelites  man- 
geoient    dans   leur   Paque  de  l'agneau, 
qu'ils  avoient  offert  en  faerifice  eucharifti- 

quc; 

*  Gai.  m.  13. 


4^4  L'Etat  du  Chrtjîianifme  en  France  >, 

^ue;  nous  mangeons  aufTi  des  fymboles 
delà  fainte  Cène.  C'eft  le  fens  de  ces 
paroles  de  St.  Paul  :  *  La  coupe  de  béné- 

diC' 

*  r.  Cor.  X.  i6.  La  crainte  de  faire  une  trop  longue 
diverfionau  but  principal,  que  je  me  propofe,  m'a  em- 
pêché d'infifter  dans  le  corps  de  ma  Lettre  fur  ce  pafla- 
ge  de  St.  Paul ,  que  Mr.  des  Mahis  prefle ,  fi  j'ofe  dire , 
lans  en  entendre  le  fens.  Voici  fes  paroles  :  Plujieurs  de 
iiûs  plus  favans  Interprètes ,  dit-il ,  ont  été  forcez  par  la  fain- 
te Ecriture ,  aujji  bien  que  par  les  Pères ,  de  reconneitre  cette 
relation  fi  vijible  de  l'infiitution  de  l'EuchariJlie  aux  repas , 
ou  les  Juifs  mangeaient  les  viHimes ,  qu'ils  avoient  facrifiées\ 
CT"  en  particulier  à  celui  de  la  Pâque.  .  .  Le  St.  Efprit  nous 
a  appris  y  z]o\x\.t-l-\\, que  les  Apôtres  comparaient  V  Euchariftie 
aux  repas  facrez ,  ou  tes  '^uifs  participaient  à  l'autel  en  man^ 
géant  la  vi^ime ,  qui  y  avoit  été  facrifiée.  Voiez ,  dit  St. 
Paul ,  rifrael  félon  la  chair  ;  ceux  qui  mangent  les  facrifi- 
ces  ne  font-ils  pas  participans  de  l'autel  ^  Cet  Apôtre  en- 
feigne  aux  Corinthiens  que  la  fraction  du  pain ,  cefi-à-dire , 
le  repas  facré  de  l' Euchariftie ,  eft  de  même  la  communion  du 
fang  de  Jéfus  Chrift:  ce  font  les  paroles  de  Monfieur  des 
Mahis  :  je  tâcherai  d'expliquer  ici  avec  précifion  celles 
de  St.  Paul ,  que  cet  Auteur  a  fi  mal  entendues,  &  fi  mal 
appliquées.  ® 

Pour  cela  je  rappelle  à  mon  Lecfleur  les  vues  de  l'A- 
pôtre :  il  répondoit  à  unequefiion,  qui  lui  avoit  été  fai- 
te, fa  voir,  s'il  étoit  permis  aux  Chrétiens  d'affifter  aux 
repas ,  que  les  Paiens  faifoient  dans  leurs  Temples ,  & 
d'y  manger  la  chair  des  viélimes ,  que  ces  Idohures  a- 
voient  offertes  à  leurs  Dieux  ;  ce  but  paroit  par  ces  pa- 
roles du  chap.  VIII.  I.  Or  pour  ce  qui  regarde  les  chofes  fa- 
crifiées  aux  idoles  j8zc.  St.  Paul  décide  la  queilion  :  il  dé- 
clare que  les  Chrétiens  ne  fauroient  affiftcr  à  ces  repas  fans 
faire  un  adle  d'idolâtrie.  C'eft  le  lens  des  paroles  qui  pré- 
cèdent presque  immédiatement  celles  que  j'explique: 
Mes  hien-aimez  ,  fuiez,  l'idolâtrie  ,  vers.   14. 

Il  fonde  fa  réponfe  fur  ce  principe;  c'eft  que  ceux  qui 
affilient  à  ces  repas  communiquent  avec  la  Divinité,  à  la- 
quelle les  vidimes ,  dont  on  y  mange  la  chair,  ont  été  of- 
fertes. C'eft  ce  qu'il  prouve  par  trois  exemples,  r.  Par  ce- 
lui des  Chrétiens  :  La  coupe  de  b en é diction  ,  que  notes  bénif- 
fons  y  n  eft -elle  pas  la  communion  du  fang  de  Chrift  i   Lepayn^ 


'Première  Partie,  ^6$ 

di^fiofh  que  nous  béniffons  ^  tCefl-elle  pas 
la  communion  du  fang  de  Qhrïfi  ?  Le  pain , 

que 

que  nom  rompons ,  neft-il  pas  la  communion  du  corps  de 
Chrifi?  II.  Par  celui  des  Juifs  :  Voitz  l' Jfrad félon  la  chair  : 
feux  qui  mangent  les  facrifices  ne  font-ils  pas  participans  ,de 
l'autel  ?  III.  Par  celui  des  Païens  :  Les  chofes ,  que  les 
Gentils  facrifient ,  ils  les  facrifient  aux  Diables ,  er  non  pas  à 
Dieu;  or  je  ne  veux  pas  que  vous  foiez  participans  des  Dia- 
bles. De  quels  facrifices  mangeoient  les  Juifs  ?  Etoit-ce  des 
expiatoires  ?  Point  du  tout;  nous  l'avons  prouvé.  Ilsn'au- 
roient  pu  le  faire  fans  détruire  la  loi  la  plus  exprefle  de 
ces  ibrtes  de  facrifices ,  qui  portoit  que  la  chair  n'en  fur 
jamais  mangée  par  ceux  en  faveur  defquels  ils  étoient 
ofFercs.Les  Juifs  ne  mangeoient  que  des  facrifices  eucharilli- 
ques:  quand  ils  y  participoient,  ils  participoient  à  l'autel, 
qui  étoit  appelle  la  table  de  Dieu,  Ezech.  xli.  zz.  Malach. 
I.  7.  &  ils  communiquoient  avec  Dieu,  qui  étoit  cenfé 
manger  avec  eux.  De  même  comment  communiquons- 
nous  avec  Dieu  par  la  manducation  de  la  chair  &  du  fang 
de  J.  C. .''  Eft-cc  en  les  mangeant  entant  qu'aâuellement 
offerts  en  facrifice  expiatoire.'*  Non  fans  doute  :  ce  feroit 
détruire  la  nature  de  ce  facrifice  :  &  c'eft  à  quoi  n'ont  pas 
pris  garde  non  feulement  les  Catholiques  Romains ,  mais 
de  célèbres  Proteftans  ,  qui  ont  admis  je  ne  iai  quelle 
manducation  fpirituelle  de  la  fubftance  ducorpsdeChrift: 
la  fubftance  du  corps  de  Chrift  encant  qu'offerte  en  facri- 
fice expiatoire  ,  eft  un  objet  de  malédidlion  :  aucun  de 
ceux  pour  lesquels  elle  a  été  offerte  n'en  doit  manger  : 
elle  étoit  figurée  par  celle  du  corps  de  ce  Bouc ,  qui  étoit 
immolé  dans  lejour  des  grandes  expiations ,  6c  qui  de- 
voir être  brûlé  au  feu,Levit.  xvi.  zy,  mais  nous  commu- 
nicjuons  avec  Dieu  dans  la  fainte  Cène ,  de  la  même  ma- 
nière ,  que  les  Juifs  communiquoient  avec  lui  lors 
qu'ils  mangeoient  de  la  chair  des  vidtimes ,  qu'ils  lui  a- 
voient  offertes  en  facrifice  euchariltique;  &  de  la  même 
manière,  que  les  Paiens  prétendoient  communiquer  aux 
faulfes  Divinitez ,  &  à  leurs  autels ,  qu'ils  appelloient  auf- 
fi  la  table  des  Dieux.  Les  Juifs  en  communiquant  avec 
Dieu  ôc  à  fon  autel  ne  prétendoient  pas  manger  Dieu , 
ni  fon  autel  ;  mais  ils  croioient  que  Dieu  alTiftoit  aux  re- 
pas qu'ils  faifoient  avec  la  chair  des  viélimes ,  qu'ils  lui 
a  voient  offertes  en  facrifice  euchariltique.  De  même  les 
Paiens  ,  quand  ils  communiquoient  avec  leurs  faulfes  Di- 

vi- 


4^6  UEtat  du  Chriftiamjme  en  France^ 

que  nms  rompons ,  n'ejî-il  foint  la  commu» 
mon  du  corps  de  Chrifi? 
III.  Nous  donnons  un  fens  figuré  aux 

pro- 

vinitez  &  avec  leurs  autels ,  ne  prétendoient  pas  man- 
ger ces  faufles  Divinitez  ,  ni  ces  autels;  mais  ils  pré- 
tendoient communiquer  à  leurs  faulFes  Divinitez ,  &  man- 
ger avec  elles ,  en  mangeant  à  leurs  tables  dans  leurs  Tem- 
ples la  chair  des  vidimes ,  qu'ils  leur  avoient  offertes  en 
lacrifice  euchariftique.  De  même  nous  communiquons  a- 
vec  Dieu  dans  la  fainte  Cène,  non  en  mangeant  cette 
chair ,  qui  lui  a  été  offerte  en  facrifîce  expiatoire ,  mais 
en  communiquant  au  pain  &  tu  vin,  qui  en  font  les 
fymboles ,  &  que  nous  mangeons  pour  nous  rappeller  la 
mémoire  de  ce  lacrifice,  ôcpour  témoigner  à  Dieu  no- 
tre reconnoiffance  Ôc  notre  dévouement  par  cette  commé- 
moration. 

Qu'on  lie  maintenant  toutes  ces  idées;  on  verra  par 
cette  haifon  que  St.  Paul  répond  avec  beaucoup  de  clarté 
à  la  queftion ,  qui  lui  avoit  été  faite ,  &  qu'il  prouve  dé- 
monftrativement  qu'on  ne  fauroit  afhfter  aux  repas,  que 
les  Paient  fnifoient  dans  leurs  Temples,  fans  commettre 
un  adle  d'idolâtrie.  Mais  eu  même  temps  on  verra,  que 
Monf.  des  Mahis  a  rcnverlc  tout  le  but  de  l'Apôtre ,  & 
confondu  la  nature  des  facrificcs  expiatoires ,  avec  celle 
des  facrifices  eucharilliques  :  Mes  bien-nimez. ,  fu'iez.  l'idolâ- 
trie :  Je  parle  comme  a.  des  perfonnes  inteUigentti  :  jugez,  vous-- 
mêmes de  ce  qut  je  dis.  La  coupe  de  bénédi£iion ,  que  nous 
kéhïffbns  y  nefi-elle  pas  la  communion  dtt  fang  de  ctirift?  o« 
le  pain  ,  que  nous  rompons  ,  n'eji-il  pas  la  communion  du  corps 
dt  Chrijî,?  Veiez.  l' Jfrael  félon  la  chair',  ceux  quimangeftt  les 
facrifices  ne  font-ils  pas  participans  de  l'autel?  Les  chofes ^ 
qut  les  Gentils  facrifient ,  ils  les  facrifient  aux  Diables ,  c?* 
non  pas  à  Dieu  ;  or  je  ne  veux  pas  qut  vous  foiez  participans 
des  Diables.  Vous  ne  pouvez  boire  la  coupe  du  Seigneur  c/  la 
coupe  des  Diables:  vous  ne  pouvez,  participer  a  la  table  dt* 
Seigneur  o"  à  la  table  des  Diables.  Du  relie  on  ne  doit  pas 
s'étonner,  qu'un  agneau  offert  en  facrifice  eucharillique 
rcpréfcnte  J.  C.  ofîért  en  facrifice  expiatoire  ,  non  plus 
que  de  ce  que  l'azyme  ,  mangé  avec  joie  dans  laPaque, 
reprcientoit  le  pain  d'afïliélion  ,  &c.  C'cft  par-là  quej'ex- 
piique ,  Chriji  notre  Pdque  a  été  fairifié  peur  nous  ;  faifons 
dont  la  fête  f  &:c.  i.Cor.  v.7. 


Œ^r entière  Tartie,  4(^7 

propofitions  paradoxes  de  l'Ecriture  fain- 
te ,  quand  leur  fens  lituéral  elt  oppofé  à 
la  doétrine  confiante  des  Auteurs  facrez. 
Or  l'idée,  que  les  Auteurs  facrez  nous 
donnent  du  corps  de  Jéfus  Chrilt,  eft  in- 
compatible avec  le  fens  littéral  de  ces  pa- 
roles; prenez  ^mangez  y  ceci  e fi  mon  corps. 
Je  ne  prelFerai  point  ici  ces  paiTages  de 
TEcrirure,  qui  difent  que  Jéfus  Chirift  eft 
dans  le  Ciel,  &  qu'il  n'en  viendra  qu'a- 
près la  confommation  des  fiècles.  Je  fai  les 
*  diftindions  que  vous  faites  pour  éluder 

les 

*  Il  me  feroit  très  aifé  de  juftifier  l'idée  ,  que  je  vai 
donner  de  ces  diftindlions.  Je  reuvoie  au  Cardinal  Bel- 
larmin  ceux  qui  voudront  les  favoir  à  fonds.  Il  n'eft  pas 
poflibleà  un  Auteur,  qui  veut  entendre  les  objedions 
d'un  adverfairc  avant  que  de  lui  répondre  ,  &  s'entendre 
lui-même  lorsqu'il  lui  répond,  d'entreprendre  de  réfuter 
ce  que  ce  célèbre  Controverfifte  avance  fur  les  différentes 
manières,  dont  un  corps  peut  être  préfent  dans  un  lieu, 
Voi.  Bellarm.  Difputat.  tom.  2.  De  facram,  Euchar.  lib. 
I.  cap.  II.  pag.  468.  &c.  Je  me  contenterai  d'extraire  ici 
une  partie  de  ce  que  Mr.  PelilTon  dit  fur  ee  fujetdans  fon 
Traité  de  l'Eucharift,  fed.  ix.  pag.  113.  „Les  Proteftans 
„îfe  perfuadent  allez  fouvent,  dît-il,  que  nous  croionslc 
„  corps  de  notre  Seigneur  dans  l'Euchariftie  de  la  même 
,,  forte  qu'il  eft  au  Ciel ,  de  la  même  forte  qu'il  étoit  fur 
„  l'arbre  de  la  croix.  Bien  loin  que  ce  foit  là  le  fentimenr 
„  de  TEglife ,  elle  condamneroit  ces  propolitions ,  fi  elles 
„  échapoient  à  un  Catholique  mal  inftruit,  &  les  traite- 
j,  roit  d'hérétiques  ,  s'il  s'obftinoit  à  les  foutcnir.  Elle 
>,  condamneroit  auffi  ceux  qui  donneroient  ce  privilège, 
,,  d'être  en  divers  lieux ,  au  corps  de  notre  Seigneur ,  com- 
,,  me  glorifié  ,  ou  comme  uni  à  la  Nature  divine  :  cav 
„  ni  fa  gloire ,  dont  nous  n'avons  que  des  idées  très  im- 
„  parfaites,  ni  fon  union  à  la  Divinité  n'empêchent  point 
„  qu'il  ne  foit  un  corps  humain  véritablement  tel  que  le 
ry  nôtre  ;  ôc  par  cgnféquent  préfeht  à  un  feul  lieu  d'une 

,y  pré- 


468  L'Etat  du  Chrïjîianifine  en  France^ 

les  conféquences,  que  les  Proteftans  en 
tirent  contre  le  dogme  de  fa  préfence  cor- 

„  préfence  ordinaire  corporelle  &  vifîble;  c'eft- à-dire , 
„  telle  que  les  corps  ont  accoutumé  de  l'avoir ,  préfence 
„  bornée  ,  limitée ,  &  renfermée  pour  ainfi  dire  par  le 
„  lieu  même ,  où  le  corps  eft  placé  ;  &  que  nous  appelle- 
„  jfons  ici,  pour  nous  faire  mieux  entendre,  préfence  uni- 
„  que.  Mais  nous  concevons  en  même  temps  aidez  & 
„  Ibûtenus  par  la  foi, que  ce  corps  divin  8c  le  nôtre,  8c 
„  tous  les  autres  corps  du  monde,  quand  il  plait  à 
„  Dieu  de  franchir  les  bornes  de  la  Nature ,  peuvent  a- 
„  voir  une  autre  forte  de  préfence  très  véritable  &  très 
„  réelle,  que  nous  appellerons  ici  préfence  multipliée,  &C 
„  qu'on  a  toujours  nommé  facr amentale  ^  fpiritudle.  Noii 
„  pas  pour  croire  comme  nos  Frères  ,  qu'elle  n'eft  qu'en 
„  figure  ôc  en  efprit,  mais  pour  exprimer  que  nous  ne  la 
„  connoiffons  que  dans  ce  facrement  augulte  ,  &  que 
„  les  corps  y  peuvent  être  par  leur  feule  iubftance ,  fans 
„  rien  de  ce  qui  les  environne ,  &  la  fait  tomber  fous 
»,  les  fens,  de  la  même  manière  que  nous  concevons  la 
„  préfence  des  efprits ,  celle  de  Dieu  ,  celle  àe&  Anges , 
„  celle  de  notre  ame  même ,  dont  nous  difons  commu- 
„  nément.  Came  eji  toute  dans  tout  le  corps ,  ^  toute  dans 
„  chaque  partie  ,  &c. 

Si  vous  demandez  à  Monfieur  Peliflbn  ce  oMe  c'eft  cet- 
te préfence  multipliée^  il  vous  l'expliquera  par oiverfes com- 
paraifons  :  par  celle  d'un  cachet,  (pag.  117.)  un  en  lui^ 
même,  efi  multiptié  par  une  infinité  d'empreintes.  Par  celle 
de  la  voix  humaine ,  une  dans  la  bouche  de  celui  qui  parle, 
Tnultipliée  c  toujours  la  même  dans  les  oreilles  d'un  Peuple  in- 
fini. Par  celle  de  chaque  homme,  (pag.  iiz.)  qui  aiant 
une  préfence  unique  dans  le  lieu  qu'il  occupe ,  a  néanmoins  une 
préfence  multipliée  en  cinquante  miroirs ,  qu'on  pourra  lui  op- 
pofer  ;  même  en  cinquante  pièces  de  chacun  de  ces  cinquante 
miroirs ,  mis  en  pilces ,  aujjï  préfent  en  la  plus  petitt  qu'à  la 
plus  grande. 

Ce  font  les  paroles  de  Mr.  Peliflbn ,  dans  lefquelles  il  , 
me  femble  qu'il  paroit  aufli  mauvais  Théologien  que 
mauvais  Plwlofophe.  Car  quel  rapport  peuvent  avoir  toutes 
ces  comparaifons  avec  le  fyllême  de  l'Eglife  Romaine , 
félon  lequel  le  pain  &  le  vin  font  changez  ,  non  en  l'i- 
mage, mais  enlafubftance  du  corps  de  Jéfus  Chrift  î*  Je  n'ai 

pas 


Crémière  Partie.  ^6i) 

porelle  dans  l'Euchariftie-  Ces  diflinc- 
tions  font  fi  frivoles  ,  que  je  n'entre- 
prendrai pas  de  les  combattre.  Mais  voi- 
ci où  me  conduit  la  troifiême  règle ,  que 
je  viens  de  propofer. 

III.  Quand  les  Auteurs  facrez  par- 
lent du  corps ,  que  Jéfus  Chritt  avoic 
fur  la  terre  ,  ils  le  repréfentent  tel 
que  le  nôtre  ;   c'étoit  un  corps  palpable: 

on 

pas  accoutumé  de  méprifer  mes  adverfaires  5  mais  j'avoue 
ingénument  que  je  n'ai  guèrcs  vu  d'Ouvrage  plus  foible 
dans  Ion  genre,  que  celui  dont  je  viens  d'extraire  quelques 
endroits.  Si  nous  en  jugions  par  ce  qu'en  difent  quelques 
Prélats,  (voi.  les  Approbations  qui  font  à  la  tête  de  ce 
Livre)  Tout  y  efl  lumineux ^  énergique  ;  c'étoit  fon  Ouvragée  fa' 
iiori  y  qu'il  rtgardoit  comme  Li  confommation  de  tous  ceux, 
que  la  charité  ardente ,  que  Dieu  lui  donnait  pour  les  compa- 
gnons de  (es  anciens  égaremens ,  l' avait  engagé  de  donner  au 
Publie  :  il  y  a  tant  de  force ,  tant  de  clarté ,  tant  de  zèle , 
qu'on  diroit  que,  comme  ces  deux  Difciplts  d'Emmaus ,  il  avait 
reconnu  J.  C.  dans  la  fraâlion  de  pain.  Voilà  les  idées  qu'on 
nous  donne  du  T  raité  de  l'Euchariftie  de  Mr.  Pélif- 
fon.  Qu'on  y  jette  les  yeux  ,  on  y  trouvera  fur  cha- 
que fuj  et,  que  l'Auteur  y  traite,  déclamations  fur  décla- 
mations ,  qui  finiflent  ordinairement  par  une  prière  fer- 
vente ,  dans  laquelle  l'Auteur  demande  à  Dieu  que  les 
Protettans  fe  laiiTent  convaincre  par  les  raifons ,  qui  vien- 
nent de  leur  être  alléguées.  Auffi  faudroit-il  que  Dieu  fit 
une  aulfi  grande  transformation  dans  les  efpnts  raifonna- 
blcs,  pour  les  perluader  par  de  pareils  fophiimes,  que  cel- 
le qu'on  prétend  être  faite  dans  les  fymboles  de  l'Eucha- 
riftie. Il  n'y  a  plus  lieu  de  s'étonner  ,  qu'un  auffi  beau 
génie  que  Mr.  Péliifon  n'ait  pu  fe  laiflTer  perfuader  lui-mê- 
me par  les  mauvaifes  raifons ,  qu'il  a  alléguées  aux  autres, 
ëc  qu'il  ait  témoigné  dans  fon  lit  de  mort  fi  peu  de  ref  ■ 
pêdl  pour  un  prétendu  Myftère,  qu'il  avoir  établi  fur  de  fi 
irèles  fondemens  pendant  fa  vie:  malgré  ce  qu'avoit  dit 
Mï.  l'Evêquc  de  Meaux  (voi.  l'Approbation  à  la  tête  du 
Livre)  que  ce  Profélyte  était  plus  foigneux  de  goûter  le  [acre- 
Kent  de  l'Euchariftie ,  que  de  l'entendre. 

Tom.  L  H  h 


470  UEtat  du  Chriftianifine  en  France^ 

on  pouvoir  conclurre,  de  ce  qu'on  y  dé- 
couvroit  par  les  fens  telle  ou  telle  pro-- 
priété ,  qu'il  les  avoit  réellement  ;  ^  de 
ce  qu'on  n'y  découvroit  pas  telle  ou  telle 
autre  propriété ,  on  pouvoit  conclurre 
qu'il  ne  les  avoit  pas.  On  pouvoit  conclur- 
re de  ce  qu'on  le  voioit  dans  un  certain 
lieu,  qu'il  y  étoit  véritablement;  &  de  ce 
qu'on  ne  l'y  voioit  pas ,  on  pouvoit  con- 
clurre qu'il  n'y  étoit  pas.  On  pouvoit  con- 
clurre de  ce  qu'il  étoit  en  vie,  qu'il  n'étoit 
pas  mort  ;  &  de  ce  qu'il  étoit  mort  on 
pouvoit  conclurre,  qu'il  n'étoit  pas  en  vie. 
Ceft  fur  ce  principe  que  les  Anges  dirent 
aux  femmes ,  qui  le  cherchoient  *  dans 
fon  tombeau  :  pourquoi  cherche z-votts par- 
mi les  morts  celui  qui  ejt  vivant  ?  \  Venez^ 
t3  votez  le  lieu  j  où  le  Seigneur  étoit  cou- 
ché ....voici  il  s'en  va  devant  vous  en  G  ali- 
tée, C'eft  fur  ce  principe  qu'il  dit  lui-mê- 
me à  fes  Difciples ,  qui  le  prennoient  pour 
un  phantôme  ,  lorfqu'il  leur  apparut  a- 
près  fa  refurreftion:  :|:  Tourquoi  êtes-vous 
troublez^  &  pourquoi  monte-t-il  des  p en- 
fées  dans  vos  cœurs  ?  Voiez  mes  mains  ^ 
mes  piez  ,  car  c'eft  moi-même  :  touchez 
moi ,  ^  voiez ,  car  un  efprit  n'a  ni  chair .^ 
ni  os  y  comme  vous  voiez  que  f  ai.   C'eft 

fur 

*  Luc   XXIV.  5. 

I  Matth.  xxvin.  6, 7, 

\  Luc  XXIV.  38. 


Trémiere  T  art  te,  471 

fur  ce  principe  qu'il  tint  ce  langage  àTho- 
mas  :  *  Mets  ton  doigt  ici  &  regarde  mes 
mains.    Avance  anjji  ta  main  ïê  la  mets 
dans  mon  côté,  ^  ne  fois  point  incrédule^ 
mais  fidèle.  C'eft  fur  ce  principe  que  Tho- 
mas lui  répondit  :   f  Mon  Seigneur  ,   ^ 
mon  Dieu.    C'eil  fur  ce  principe  que  les 
Apôtres  annoncèrent  fa  mort  &  fa  refur- 
redion::j:  G"  qui  et  oit  dès  le  commencement  ^ 
ce  que  nous  avons  oui-,  ce  que  nous  avons  vu 
de  nos  yeux  ^  ce  que  nous  avons  contemflé^ 
^  que  nos  mains  .ont  touché ,  de  la  parole 
de  vie ,  c'eft  cela  même  que  nous  vous  an* 
nonçons. 

Cette  idée  du  corps  de  Jéfus  Chrifl 
n'efl  pas  compatible  avec  le  fens ,  que 
vous  attribuez  à  ces  paroles ,  Qeci  eft  mon 
corps  ;  ceci  eft  mon  Jang.  Non ,  li  ces  pa- 
roles doivent  être  prifes  à  la  lettre ,  les 
Apôtres  n'ont  pas  été  fondez  à  conclurre, 
de  ce  qu'ils  avoient  vu  Jéfus  Chrifl  de  leurs 
propres  yeux,  de  ce  qu'ils  l'avoient  tou- 
ché de  leurs  propres  mains ,  qu'il  avoic 
exiilé  réellement  :  car  s'il  exiltoit  dans  les 
efpèces  du  pain  &  du  vin ,  qu'il  leur  pré- 
fentoit,  &  oùiln'étoit  ni  vifible,  ni  pal- 
pable ,  il  fe  pouvoir  bien  qu'il  n'exiflât  pas 
où  il  étoit  vifible  &  palpable.  Les  Anges 

n'ont 

*  Jean  xx.  27. 
t  Ibid;  i8. 
\  I.  Jean  i.  i, 

Hh  2 


472»  L'Etat  du  Chriftiantfme  en  France ^ 

n*ont  pas  été  fondez  à  conclurre  de  ce 
qu'il  étoit  en  Galilée  ,  qu'il  n'étoit  plus 
dans  fon  tombeau:  car  s'il  avoit  été  en 
même  temps  affis  à  table,  &  renfermé 
dans  les  efpèces  du  pain  &  du  vin ,  il 
pouvoit  être  dans  le  tombeau  &  en  Gali- 
lée tout  enfemble.  Les  Difciples  n'ont  pas 
été  fondez  à  conclurre  de  ce  qu'il  étoit  en 
vie ,  qu'il  n'étoit  plus  mort ,  ni  de  ce  qu'il 
étoit  mort,  qu'il  n'étoit  plus  en  vie  :  *  puis- 
qu'ils l'avoient  vu  en  même  temps  mort 
&  en  vie: en  vie,  lorfqu'il  parloit  à  eux  & 
qu'il  leur  difoit  ;  Ceci  eft  mon  corps  rompu 
pour  vous  ;  Ceci  efi  mon  fang  répandu  : 
mort,  lorfqu'il  leur  préfentoit  fon  corps  & 
fon  fang  feparez  l'un  de  l'autre,  c'ell-à- 
dire ,  en  état  de  mort.  Le  fens  littéral  de 
ces  paroles ,  que  nous  expliquons ,  efl 
donc  contraire  à  l'idée,  que  les  Auteurs 
facrez  nous  donnent  du  corps  de  Jéfus 
Chrift;  donc  félon  notre  troifiême  règle 
elles  doivent  être  prifes  figurément.  C'eft 
ce  qu'il  falloit  prouver. 

Je 

*  Je  prie  mon  Lefteur  de  remarquer,  que  la  force  de 
cet  argument  ne  dépend  pas  de  la  force  de  cette  traduc- 
tion des  termes  de  l'original,  mon  corps  qui  efl  rompu;  mon 
fang  4jui  efl  répandu:  on  nous  objede  que  le  mot  efi  n'eft 
pas  dans  le  Grec,  &  qu'on  n'eft  pas  plus  fondé  àfupplécr 
le  mot  efl  que  celui  défera;  mais  la  force  de  mon  argu- 
ment dépend  de  ce  que  Jcfus  Chrift  en  difant,  Ceci  efl 
mon  corps;  Ceci  efl  mon  jangy  donnoit ,  félon  le  fyftêmc 
des  Catholiques  Romains,  fa  chair  feparée  de  fon  fang, 
c'eft-à-dire,  en  état  de  mort. 


'Première  Partie,  473 

Je  fuis  fi  éloigné,  Meffieurs,  de  vou- 
loir déguifer  ce  qu'il  y  a  de  foutenable 
dans  votre  fyftême,  que  je  vais  propofer 
ici  la  folutiôn,  la  plus  fpécieufe  que  je 
puifTe  imaginer ,  à  l'objeftion  que  je  viens 
de  faire  pour  le  rcnverfer.  La  voici.  Nous 
devons  croire  le  corps  de  Chrifl  femblable 
au  nôtre  dans  tous  les  cas,  où  Dieu  ne 
nous  avertit  pas  de  nous  en  former  une  au- 
tre idée ,  parcequ'il  va  en  changer  la  na- 
ture, ou  les  apparences.  Les  perfedions 
de  Dieu  ne  permettoient  pas  que  ce  corps 
fut  invifible  dans  fon  tombeau ,  lorsqu'un 
Ange  vouloit  que  les  femmes, qui  étoient 
venues  le  chercher,  jugeaiïent  par  leurs 
propres  yeux  s'il  y  étoit  encore,  ou  s'il 
n'y  étoit  plus.  Les  perfections  de  Dieu  ne 
permettoient  pas  que  Jéfus  Chrill  parût 
avoir  de  la  chair  &  des  os ,  fans  qu'il  en 
eût  réellement  ,  tandis  qu'il  vouloit  lui- 
même  que  fes  Difciples  le  touchaffent ,  & 
qu'ils  jugealTent  par-là  s'il  avoit  un  vérita- 
ble corps,  ou  s'il  étoit  un  phantôme.  Mais 
les  perfections  de  Dieu  permettent  que  le 
corps  de  Jéfus  Chriil  foit  différent  de  ce 
qu'il  paroit  à  nos  fens ,  pourvu  que  nous 
foions  avertis,  que  dans  l'occafion  préfente 
nous  ne  devons  pas  en  juger  par  nos  fens. 
Or  c'eil  ce  qu'il  fait  dans  l'Euchariftie. 
Ces  paroles  ,  prenez, ,  mangez, ,  ceci  ejî 
mon  corps ,  font  un  avertilfement ,  qu'il 

Hh  3  nous 


474  L^Etat  du  Chrtfiiamjme  en  France ^ 

nous  donne,  de  ne  pas  juger  de  fon  corps 
dans  ce  facrement  par  le  témoignage  de 
nos  fens  ;  elles  font  équivalentes  à  celles- 
ci:  Je  change  artuellement  la  nature  de 
mon  corps ,  du  moins  j'en  voile  les  pro- 
priété?,. Jufqu'à  préfent  vous  deviez  con- 
clurre  ,  de  ce  que  vous  le  voïez  dans  un 
certain  endroit ,  qu'il  n'étoit  pas  dans  un 
autre  endroit.  Jufqu'à  préfent  lorfque  vos 
fens  dépofoient  qu'il  avoit  certaines  quali- 
tez  5  vous  deviez  conclurre  qu'il  les  avoit 
réellement.  Mais  dans  le  myllère  de  l'Eu- 
chariftie  ce  railbnnement ,  fondé  par-tout 
ailleurs,  efl  erroné:  &  je  vous  déclare, 
que  ce  qui  vous  paroit  n'être  que  du  pain, 
quand  vous  le  touchez  ,  quand  vous  le 
contemplez ,  quand  vous  le  mangez ,  efl 
mon  propre  corps. 

Nous  ignorons,  Meffieurs,  quel  juge- 
ment vous  ferez  de  cette  folution  ;  mais 
il  me  femble  que  vous  n'en  fauriez  oppo- 
fer  de  plus  fpécieufe  à  notre  dernier  ar- 
gument. Je  prouverai  pourtant  dans  un 
de  mes  articles  fuivans,  que  ce  prétendu 
changement  de  la  nature  ,  ou  des  appa- 
rences du  corps  dejéfus  Chriit  dans  l'Eu- 
chariitie,  implique  contradidion.  Je  me 
contente  ici  d'une  réflexion,  ik  je  vous 
demande  ,  Meffieurs ,  eft  il  concevable 
que  Jéfus  Chriil ,  voulant  donner  à  fon 
Eglife  un  avertilTement  auffi  important 

que  ,, 


|: 


Première  Tartie,  475^ 

que  celui  que  vous  fuppofez  ;  eft-il  conce- 
vable qu'aiant  à  nous  former  à  un  genre 
de  raiibnnement  inoui  jusques  alors»  il 
l'ait   fait  d'une  manière  li  concife    &  fl 
équivoque  ?  Car  après  tout ,  fuppofé  mê- 
me que  les  paroles ,  dont  nous  cherchons 
le  fens,  doivent  être  prifes  à  la  lettre,  un 
homme  raifonnable  peut  du  moins  avoir 
quelque  foupçon  qu'on  doit  les   prendre 
figurément.  Puisque JéfusChrift  a  ditfigu^ 
rément,  qu'il  étoitun  fepy  qu'il  étoit  un 
chemin -yG^ViWétoVi  une /'or/^^, qu'il  étoit  un 
temple-^  il  fe  pourroit  bien  auiïl  qu'il  eût 
parlé  figurément ,  quand  il  a  dit  que  le 
pain   de    l'Euchariftie  '  étoit  fon   corps. 
D'où  vient  qu'il  n'a  pas  eu  la  charité  de 
diffiper  ce  foupçon  ?  D'où  vient  qu'aiant 
dit  d'une  manière  fi  claire,  fi  étendue, 
la  chofe  du  monde  qui  avoit  le  moins  de 
befoin  d'être  expliquée, favoir  qu'il  avoit 
des  os  &  de  la  chair,  lorsqu'on  lui  tou- 
choit  des  os  &  de  la  chair  ;  que  lorsqu'il 
étoit  dans  un  lieu,  iln'étoit  pas  dans  un  au» 
tre  lieu  ;  d'où  vient  qu'il  dit  d'une  maniè- 
re fl  équivoque  &  fi  concife  la  chofe  du 
monde,  qui  avoit  le  plus  de  befoin  d'être 
dite  avec  clarté  &avec  étendue ,  fuppofé 
qu'elle  foit  fondée,  favoir  que  dans  les 
fymboles  de  l'Euchariitie  il  a  de  la  chair  & 
des  os ,  quoi  qu'on  ne  lui  en  touche  point  ; 
qu'il  eft  dans  un  lieu ,  &  en  même  temps 
Hh  4  dans 


47^  L!Etat  du  Chrijlianijme  en  France ^ 

dans  un  autre  lieu,  &  en  même  temps 
dans  cent  mille  millions  d'autres  lieux, 
&ain{i  du  refte?  *  „  Charité  Eternelle, 
3,  s'écrie  Mr.  PéliiTon ,  dans  un  de  ces 
„  mouvemens  de  ferveur ,  dont  fon  Ou- 
5,  vrage  ell  rempli  ,  Charité  Eternelle 
5,  &  infinie,  fur  le  point  de  répandre  vo- 
3,  tre  fang  pour  notre  falut  ,  ne  nous 
3,  auriez-vous  point  fait  entendre  par 
3,  quelque  petit  mot:  c'eft  en  la  croix 
3,  queje  vous  donnerai  ce  fang:  ici,  à  fa- 
3,  voir  dans  l'Euchariilie ,  vous  n'en  aurez 
3,  que  la  figure:  gardez  vous  bien  d'une 
3,  erreur,  qui  vous  priveroit  de  ce  falut, 
3,  que  je  veux  vous  donner.  Ouvrez, 
3,  Seigneur ,  ouvrez  les  yeux  de  nos  Frè- 
3,  res  ;  mettez  leur  cœur  en  liberté  ; 
ôtez  leur  la  vaine  crainte  de  vous  être 


5> 


3,  trop  foumis  ,    &  de    trop  croire  en 
3,  vous. 

Nous  avons  aulîi,  MefTieurs,  la  facul- 
té de  nous  récrier ,  &  nous  en  avons  plus 
de  fujet  que  l'Auteur  que  je  viens  de 
citer,  qui  déclame  lorsqu'il  faut  prouver, 
&  qui  croit,  par  le  retour  continuel  de 
fes  extafes,  fuppléer  à  la  foiblellé  de  fes 
raifonnemens  ;  nous  fommes  fondez  plus 
que  lui  à  dire  :  „  Charité  Eternelle  &  in- 

„  finie. 


*  Péliflbn  Traité  de  l'Euchar.  feâ.  xn.  pag.  170, 


1. 


\    : 


5ï 


5î 


Crémière  Partie.  477 

„  finie,  fe  peut-il  que  fur  le  point  de  ré- 
,,  pandre  votre  fang  pour  notre  falut, 
„  vous  ne  nous  aiez  dit  qu'uN  petit 
„  MOT,  pour  nous  apprendre ,  que  vous 
5,  nous  le  donneriez  à  boire  dans  le  facre- 
5,  ment  de  l'Euchariltie ,  d'une  manière 
aufîi  réelle  qu'il  auroit  été  répandu  fur 
la  croix  ?  Se  peut-il  que  quand  vous 
prononciez  ce  peu  de  paroles ,  fi  fuf- 
„  ceptibles  d'être  prifes  figurément,  ce^ 
5,  ci  eft  mon  corps ,  vous  n'aiez  pas  ajouté 
5,  un  PETIT  MOT  pour  les  éclaircir,  & 
,,  que  vous  n'aiez  pas  daigné  nous  dire: 
„  gardez  vous  bien  de  les  prendre  de 
5,  cette  manière ,  &  de  tomber  dans  une 
5,  erreur, qui  vous  priveroit  du  falut,  que 
j,  je  veux  vous  donner  ?  Ouvrez,Seigneur, 
5,  ouvrez  les  yeux  de  nos  Frères;  mettez 
„  leur  cœur  en  liberté  ;  ôtez  leur  la  vaine 
„  crainte  de  vous  être  rebelles,  quand  ils 
„  chercheront  humblement  le  fens  des 
„  ordres,  que  vous  leur  donnez,  &  de 
„  ne  pas  vous  croire ,  lorsqu'ils  explique- 
„  ront  ce  que  vous  dites  avec  moins  de 
,,  clarté  dans  un  endroit,  par  ce  que 
„  vous  avez  dit  de  la  manière  du  monde 
„  la  plus  claire  &  la  plus  lumineufe  dans 
„  cent  autres  endroits. 

L'argument,  que  nous  venons  de  pro- 
pofer ,  Meilleurs ,  recevra  un  plus  grand 
jour,  quand  nous  aurons  ramené  notre 

Hh  s  IV. 

i 


478  U Etat  du  Chrijîianifme  en  France^ 

ïv.  maxime.  Nous  avons  dit  iv.  que 
nous  donnons  un  fens  figuré  aux  propo- 
rtions paradoxes  de  l'Ecriture  fainte  , 
lorfque  venant  de  s'exprimer  figurément 
en  établilTant  une  cérémonie ,  ou  en  pre- 
fcrivant  une  difpofition  d'efprit ,  elle  fe 
fert  des  mêmes  emblèmes  pour  exprimer 
celle  qu'elle  leur  fubllitue. 

Nous  rencontrons  encore  ici  naturelle- 
ment Mr.  des  Mahis ,  &  il  va  nous  fournir 
lui-même  des  armes  pour  le  combattre. 
C'elt  une  chofe  déplorable,  que  tant  de 
Chrétiens  demeurent  fans  favoir  pourquoi, 
&  comme  par  hazard,  dans  la  Communion 
où  ils  font  nez.  Cependant  on  a  tant  de 
peine  à  s'affranchir  des  préjugez  de  l'édu- 
cation &  de  la  nailTance  :  on  eiT:  appelle 
à  de  fi  grands  facrifices ,  quand  on  abjure 
la  Religion  de  fes  Pères ,  qu'il  n'y  a  pas 
lieu  de  s'étonner ,  fi  la  plupart  des  hom- 
mes perfiftent  dans  celle  qu'ils  ont  fuccée 
avec  le  lait ,  malgré  les  raifons  qui  de- 
vroient  les  porter  à  y  renoncer.  Mais 
quelle  idée  doit-on  fe  former  de  ceux 
qui  renoncent  à  leur  Religion  par  des  ar- 
gumens  fophiftiques ,  &  qui  s'emploient 
à  feduire  les  autres ,  après  avoir  été  feduits 
eux-mêmes,  ou  peut-être  après  avoir  feint, 
de  l'être  ?  C'a  été  le  funefle  cas  de  ces  *  deux 

ce- 

*  Mr.  Pcliflbn ,  &  Mr.  des  Mahis. 


Crémière  Tartte.  47^ 

célèbres  Profelytes ,  que  nous  avons  ci- 
tez 5  &  dont  la  prétendue  converfion 
vous  a  paru  fi  glorieufe  à  l'Eglife  Romai- 
ne. Quand  même  nous  jugerions  des 
motifs,  qui  les  ont  portez  à  Tembrairer, 
par  les  argumens  qu'ils  emploient  pour  la 
deffendre  ,  nous  ne  pourrions  former 
qu'un  finiilre  jugement  de  leur  abnéga- 
tion. Mr.  des  xMahis  nous  fournit 
une  nouvelle  preuve  de  cette  véri- 
té. 

Nos  Auteurs  avoient  avancé,  que  Jé- 
fus  Chrill;  s'étoit  fervi  dans  Tinititution  de 
l'Euchariitie  des  mêmes  figures,  &  des 
mêmes  emblèmes,  qui  étoient  en  ufage 
dans  la  célébration  de  la  Pàque.  Parmi 
les  raifons  qu'ils  en  alléguoient,  il  y  en 
avoit  une  prife  de  quelques  cérémonies , 
que  nous  trouvons  dans  les  Rituels  des 
Juifs,  &  que  nous  croions  devoir  décrire 
ici  avec  un  peu  plus  d'étendue  que  ne  l'a 
fait  Mr.  des  Mahis. 

*  Pendant  que  les  Juifs  étoient  dans 
leurs  Ecoles  la  veille  delà  Pàque,  leurs 
femmes  drelToient  dans  les  plus  riches  ap« 
partemens  de  leurs  maifons  des  tables, 
autour  desquelles  il  y  avoit  des  chaifes 
avec  des  couiïins  pour  les  afîillans,  &  un 

fau- 

î  Vide  Orach  Chajim  num.  472.  Item  Joh.  Buxtorf. 
Pâtr.  S/nag.  Jud.  cap.  xvin.  pag.  404. 


480  VEtat  duChrifttantfine  en  France^ 

fauteuil  pour  le  Père  de  famille.  On  fer- 
"voit  trois  bafîîns  fur  ces  tables;  dans  le 
premier  il  y  avoit  trois  gâteaux  ;  dans  le 
fécond  l'épaule  d'un  agneau  rôti  ;  &  dans  le 
troiiiême*une  efpèce  de  bouillie  compo- 
fée  de  pommes,  de  poires,  de  figues,  de 
piftaches ,  &c.  dans  laquelle  on  mêloit  des 
morceaux  d'hylTope  &  de  canelle.  Tout 
cela  étoit  fymbolique.  Ce  choix  des  plus 
riches  appartemens,  f  ce  fauteuil ,  ces 
chailes  avec  des  couffins,  étoient  defli- 
nez  à  repréfenter  l'état  d'opulence ,  où  fe 
trouvèrent  les  Ifraelites  en  fortant  d'E- 
gypte. :|:  Ces  trois  gâteaux  reprélèntoient 
trois  ordres  de  perfonnes,  favoir  les  Sa- 
crificateurs,les  Lévites,  &  le  Peuple.  |  Cet- 
te bouillie  repréfentoit  le  ciment ,  avec 
lequel  ils  fiilbient  les  briques,  lorsqu'ils 
étoient  fous  la  domination  de  Pharao ,  & 

les 


*  Rab.  Bartenor.  in  Mifchnx  Part.  2..  Traâat.  de  Pa- 
fcliate  cap.  x.  pag.  173.  Vid.  etiam  R.  Mofche  Fil.  Mai- 
monid.  ibid. 

I  Necefle  eft  ut  comedamus  corporc  inclinato,  quo- 
modo  Reges  &  magnâtes  comedere  folent,  quod  liberta- 
tem  indicat.  Idem  ibid.  Utebantur  r\iyr\ ,  feu  hoc  jacen- 
tis  ftatu ,  in  memoriam  libertatis.  Et  Rabbi  Levi  dicit, 
Quia  mos  eft  lervorum  liantes  comedere ,  idcoque  nunc 
edunt  c'3orD  fedentes  &  jacentes,  ut  oftendant  fe  efle 
ex  fervitute  aflertos  in  libertatem,  R.  Salom.  in  Pefach. 
perek  lO.Talm.  Hicrof.  Vide  Lightfooti  Oper.  Tom.  1. 
Traftatu  de  rempli,  &c. cap.  xiii.  pag.  734. 

4'  Joh.  Buxtorf.  ubi  fuprà  pag.  407. 

i  Rabbi  Eliezer  filius  Sadoc  apud  Bartenorara  ubi  fu^ 
prà. 


m 


Tr entière  Partie,  481 

ies  morceaux  d'hyflbpe  &  de  canelle  re- 
préfentoient  la  paille,  qu'on  mêloit  avec 
le  ciment  pour  lui  donner  plus  de  confi- 
ftance.  Lorsque  les  hommes  étoient  re- 
venus de  leurs  Ecoles ,  ils  s'afleioient  aux 
tables  qu'on  leur  avoit  dreflees.  Le  Père 
de  famille  prenoit  d'abord  un  des  trois  gâ- 
teaux, &  il  en  faifoit  deux  portions;  il  en 
gardoit  une  pour  lui ,  il lenvelopoit  d'un 
voile,  pour  repréfenter  la  pâte,  que  les 
Ifraelites  envelopèrent  de  cette  manière 
la  nuit  de  leur  fortie  d'Egypte ,  &  pour 
donner  occalion  aux  enfans ,  qui  célébro- 
ient  la  Pàque, de  faire  cette  queltion  :  Tour- 
quoi  envelope-t'On  ainfi  ce  morceau  de  gd» 
teau  avant  que  d'en  avoir  mangé!  Il  met- 
toit  la  féconde  portion  dans  le  plat,  où 
étoient  les  deux  autres  gâteaux,  il  les  dif» 
tribuoit  avec  l'agneau  rôti  à  chacun  des 
afiiftans,  qui  le  voient  ces  mets  avec  leurs 
mains  ,  avant  que  d'en  manger  ,  &  qui 
chantoient  ce  Cantique  :  Ceft  ici  le  pain 
d'affii^fion  ^  de  misère^  que  nos  F  ères  ont 
mangé  en  Egypte,  ^te  tous  ceux  qui  ont 
faim  viennent  \3  mangent  ^  que  tous  ceux 
qui  font  dans  l'indigence  approchent  ^  qu'ils 
fe  repaiffent  de  l'oblatïon  de  l'agneau  pafcal. 
Nous  fommes  ici  cette  année  ,  (  favoir  en 
Egypte,  &  ces  paroles  fe  prononçoient 
tous  les  ans  en  Canaan  )  Nous  fommes  ici 
cette  année ,  mais  l'année  f  roc  haine  ^   s*  il 

plait 


aÎz  UEfat  du  Qhriftianifme  en  France  ^ 

fiait  au  Seigneur  y  nous  ferons  en  Canaan  i 
cette  année  nous  fomrnes  efilaves^  mais 
l'année  prochaine  ^  s*  il  fiait  au  Seigneur^ 
noui  ferons  enf ans  de  famille  ^  ^  maîtres 
de  maïfon. 

Les  Théologiens  Proteftans  avoient 
prétendu  trouver  une  grande  conformité 
de  ftyle  entre  ces  paroles  des  juifs,  c'efl 
ici  le  fain  de  misère  ,  que  nos  T^eres  ont 
mangé  en  Egypte  ^  &  celles  de  JéfusChrift, 
Ceci  eft  mon  corps  rompu  pour  vous.  Ils 
avoient  dit,  qu'une  des  raifons,  qui  dé- 
termina Jéfus  Chrift  à  fe  fervir  de  cette 
expreffion  dans  Tinltitution  de  FEuchari- 
flie  5  Ceci  eft  mon  corps ,  c'étoient  ces  pa- 
roles mêmes ,  qui  venoient  d'être  recitées 
dans  la  célébration  de  la  Pàque ,  Ceci  eft 
le  pam  de  misère-,  que  nos  ^ères  ont  mangé 
en  Egypte.  Mr.  des  Mahis  nous  enlève 
cet  argument  :  il  s'infcrit  en  faux  contre  nos 
Docteurs  ,*  qui  rapportent  ftfouvent  ces  pa- 
rôle  s^  fi  mal  à  propos,dit-i\,Ceci  eft  le  pain 
de  misère  Sêc.^qui  s' en  fervent  pour  déter- 
miner  le  fens  de  celles  de  Jéfis  Chrïft.  Les 
y^^ifr^jjajoute-t.il,  n'ont  jamais  infinué  le 
moins  au  monde  qu'ils  entendijje?it  celles-ci 
comme  les  Juifs   entendoient  les  autres. 

Les 


*  Mr.  des  Mahis  Lettre  à  une  Pcrfonne  de  la  Religion 
prétendue  reformée,  où  la  préfencc  réelle  du  corps  dejé- 
j'us  Clirifl:  darvs  l'Euchariftie  eft  prouvée,  pag.  77. 


^Première  T art  te.  483 

Les  Teres  ti'ont  jamais  remarqué  de  com- 
faraifon  entre  ces  deux  chofis  ;  cefl  là  une 
imagination  de  ces  derniers  fiècles^  où  les 
Novateurs  ne  trouvant  ni  dans  V Ecriture  ^ 
ni  dans  les  Vères ,  des  preuves  fuffifantes 
de  leur  explication  y  ont  fureté par-to  ut ,  Ç^ 
ont  cherché  jufques  dans  les  témoignages 
mêmes  douteux  de  quelques  Rabins ^  quira- 
portent  cette  coutume.  Ce  font  les  paroles 
de  Mr.  des  Mahis. 

Je  n'examinerai  point  ici,  Mefîieurs,  fî 
ce  Profelyte  de  l'Eglife  Romaine  avoit  lui- 
même  aiTez/wre'r^'dans  les  Ecrits  des  Ra- 
bins,  pour  favoir  fi  ce  qu'ils  rapportent 
de  la  coutume,  dont  nous  avons  parlé,  eft 
douteux.  Il  devoit  du  moins  prendre  gar- 
de que  nous  avons  un  témoignage  plus 
ancien  que  celui  des  Rabins,  un  témoigna- 
ge ,  qui  n'eft  pas  douteux ,  &  qui  autori- 
foit  les  Juifs  à  appeller  le  pain,  qu'ils man- 
geoient  durant  la  Pâque,  le  pain  démise- 
re ,  que  leurs  Tères  avoient  mangé  en  E- 
gypte  :  ce  témoignage  eft  celui  de  Dieu 
même,  qui  dans*  le  chap.  xvi.  du  Deu- 
teronome,  dans  l'endroit,  où  il  prefcrit 
aux  Ifraelites  de  fe  réjouir  pendant  la  fête, 
leur  donne  cet  ordre ,  vous  manger oz,pen^ 
âant  fept  jours  le  pain  d'affli^ion.  \  Aufîî 

étoit- 

*  Ver.  3. 

t  Dat  particulam  coram  unoquoque,  &  altertollit,  ve! 
accipit  eam  manu  fua  ;  neque  licet  ei  illam   in  manum 

corne- 


484  L'Etat  du  Chriftianijme  en  France^ 

étoit-ce  une  maxime  des  Juifs,  qu'il  n'é- 
toit  permis  à  perfonne  de  prendre  les  azy- 
mes de  la  main  du  Père  de  famille,  fans 
être  dans  le  deuil. 

Mais  ne  nous  arrêtons  pas  à  cette  re- 
marque. Mr.  des  Mahis    condamne  nos 
Dofteurs,  de  ce  qu'ils  ont  tiré  de  cette 
exprefîîon  des  Juifs ,  Ceci  eft  le  pain  de 
misère,  le  fens  de  celles  de  Jéfus  Chrift , 
Ceci  eft  mon  corps,  D'oii  veut-il  donc  que 
nous  tirions  le  fens  de  ces  dernières?  D'u- 
ne autre  expreflion ,  dont  les  Juifs  fe  fer- 
voient   aufli  en  célébrant    leur  Pàque: 
:j:  Vos  T)o[Jeurs  ont  fort  bien  prouvé ,  dit-il .  || 
aux  Proteftans ,  que  dans  le  temps  que  Je*  ' 
fus  Chrift    inftituoit    la  fainte  Cène   les 
Juifs  mangeoient  r agneau  de  Pdque ,  pour 
participer  au  facrifice   qui    en  avoit  été 
fait  dans  le  temple ,  ^  ils   nommoient  cet 
agneau  le  corps  de  la  Paqjue.  Re- 
marquez, Meffieurs,  comment  Mr.  des 
Mahis  fe  prévaut  de  tout  ce  qu'il  croit 
avantageux  à  fa  caufe.    Cette  première 
coutume  n'eft  à  fon  avis  fondée  que  fur 
des  témoignages  douteux',   l'allufion,   que 
nous  croions  y  découvrir,  eft  une  imagi- 
nation de  ces  derniers  fuc  le  s  y  où  les  Nova- 

teurs 

comedentis  dare,iiifi  fuerit  lugens  , Maimonid. in  Hilcos 
feeracos ,  cap.  7,   vid.  etiam  Joh.   Buxtorf.  Fil.  Dilfeit., 
VI.  de  Cœna  Domini ,  fed:.  ix.  pag.  37. 
%  Mr.  des  Mahis  ibid.  pag.  75. 


Crémière  Partie.  48  5* 

leurs  ont  fîir été  par-tout -,  &c.  Mais  je 
demande ,  le  témoignage  de  ceux  qui  di- 
fent,  qu'on  appelloit  corps  de  La  ^Pdque 
l'agneau,  qu'on  mangeoit  durant  la  fête, 
ell-il  moins  douteux,  que  le  témoignage 
de  ceux  qui  attellent ,  *  qu'on  appelloit 
pain  de  misère ,  celui  qu'on  mangeoit  dans 
cette  augufte  cérémonie  ?  La  diiï'érence 
qu'il  y  a  entre  ces  deux  expreflions ,  c'eft 
que  la  première  elt  tirée  de  l'Ecriture, 
ainfi  que  nous  l'avons  prouvé ,  au  lieu  que 
l'autre  ne  s'y  trouve  point. 

Ce  ne  font  là  que  les  moindres  ob"e(^tions, 
que  nous  avons  à  propofer  à  Mr.  des  Ma- 
his.  t  Nous  reconnoilTons  que  les  Juifs 
appelloient  corps  de  la  Pâque  l'agneau, 
qu'ils  mangeoient  durant  la  fête;  nous 
avons  foin  de  marquer  :|:  quels  font  les  en- 
droits ,011  nos  Auteurs  ont  fureté  pour  dé- 
couvrir cette  expreffion.     Nous  avouons 

auflî, 

*  Ce  formulaire  efl:  Très  ancien  parmi  les  Juifs,  il  fe 
trouve  dans  tous  leurs  Rituels.  Voi.  Abarbanel  in  Sevach 
Pelach  fol.  lo.  pag.  i.  &  Joann.  lîuxtorf.  fil.  dilTert.  vu. 
Vmdic.  exercit.  de  Cœna  Do;n.  pag.  346. 

t  Buxtorf  le  fils  croit  même  qu'il  efl:  plus  vraifem.bla'- 
ble,que  Jéfus  Chrift  a  eu  plus  d'égard  à  cette  expreffion 
qu'à  l'autre  ,  ibid.  pag.  34.  voi.  a  uflî  Hammond  in 
Àlaith.  XXVI.  pag.  2.00. 

%  Vi.lc  Milchna  part.  i.  Trad.  de  Pafch.  cap.  x.  fecl, 
in.  pag.  17  ^  Cette  expreffion  fe  trouve  auffi  dans  R. 
Mof.  Maimon.  in  Hilcos  Kamets  Umathfach ,  cap.  8.  §. 
55t.  lib.  Melchita  fol.  4.  col.  i.  Et  apud  R,  Bêchai  fol. 
7v  X.  ad  Exndum  xu.  dans  tous  ces  endroits  l'agneau 
Pafcal  elt  appelle  X\yùT\    'rt'    î£lJ  ,  h  ccr^s  de  la  PÀciae. 

Tom.  L  I  i 


485  U Etat  du  Chrijlianiftne  en  France  ^ 

auffi^  nous  foutenons  même,  que  les  pa- 
roles de  J.  Chriflj^m  eft  mon  corps ^ioïil 
une  allufion  à  cette  façon  de  parler.  Mais 
c'eft  cela  même  qui  nous  autorife  à  pren- 
dre figurément  l'exprelFion  du  Sauveur. 
On  appelloit  corps  dupajfage,  le  corps  qui 
repréfentoit  lepafîàge,  oufi  vous  voulez, 
le  corps  qu'on  mangeoit  en  commémora- 
tion du  pafTage ,  ou  11  vous  l'aimez  mieux 
encore ,  le  corps  qui  étoit  la  figure  de  l'a- 
gneau ,  dont  le  fang  avoit  préfervé  les  If- 
raelites  des  coups  de  l'Ange  deftrudeur. 
Jéfus  Chrilt  fubititue  l'Eucharillie  à  laPà- 
que.     Nous  donnons  un  fens  figuré  aux 
proportions  paradoxes  de  l'Ecriture  fainte , 
lorsque  venant  de  s'exprimer  figurément, 
en  établilîant  une  cérémonie,  ou  en  pre- 
fcrivant  une  dilpofition  d'efprit  ,  elle  fe 
fert  des  mêmes  emblèmes,  pour  exprimer 
celle  qu'elle  leur  fubllitue.     Donc  nous 
devons  croire  que  Jéfus  Chrifl  parloir  fi- 
gurément ,  quand  il  difoit  du  pain  de  l'Eu- 
charillie ,  ceci  eft  mon  corps.  Nous  devons 
croire  qu'il  donnoit  à  ce  pain  le  nom  de 
Ion  corps  de  la  môme  manière ,  que  les 
Juifs  appelloient  corps  de  la  Tdque^  celui 
qui  en  étoit  la  figure. 

v.  Nous  donnons  un  fens  figuré  aux 
propofitions  paradoxes  de  l'Ecriture  làin- 
te , lorsqu'il  fait  moins  de  violence.au  loix 
du  langage,  que  le  littéral  n'en  feroit  à 

celles 


Crémière  Tartie.  487 

celles  de  la  Nature.  Vous  nous  avez  fou- 
vent  foutenu  qu'on  ne  fauroit ,  fans  violer 
les  premières ,  refufer  de  prendre  à  la  let- 
tre les  paroles  de  Jéfus  Chrift.     Mr.  Ar- 
nauld  dans  fon  Traité  de  la  Perpétuité 
de  la  foi  efl,  fi  je  ne  me  trompe,  celui  de 
nos  Antagoniiles ,  qui  a  donné  le   plus 
de  couleur  à  cet  argument.     11  pofe  d'a- 
bord ce  principe,  qui  ne  fauroit  être  con- 
telle,  c'eft  que*  s'il  y  a  des   occafions, 
où  l'on  peut  affirmer  du  figne  la  chofe  fi- 
gnifiée  ,  il  y  en  a  auffi  où  ces  fortes  de 
proportions  feroient  ridicules  &  extrava- 
gantes  ;   c'eft  ce  qu'il  veut  éclaircir   par 
cet  exemple:  Je  prie  les  Calvinijles  ^  dit- 
il,  de  me  dire  fi  ce  feroit  une  chofe  ftippor^ 
table  ,  que  que  le  un  aiant  fait  un  fonge  la 
nuit ,  da7is  lequel  une  gr^-mde  quantité  de 
phant ornes   &  d'images  lui  aur oient  pajfé 
par  l'e/prit ,   ^  ï étant  imaginé  à  fon  ré- 
veil que  ces  images^  qui  lui  avoient  pajjé 
par  l'efprit  -,  fignif  oient  quelque  chofe  ^  s'a- 
vifdt    en  pvirlant  aux    autres  ,   fans  les 
avoir  avertis  quil  parloit  d'un  fonge ,  de 
donner  à  ces  images  le  nom  des  chofe  s  ^  qu*il 
croiroit  qu  elles  fîgnifient ,  s'' il  s"" était  ima- 
giné que  les  bœufs  fignifioient  les  Aile- 
mans  ,  £^  les  chameaux  les  Ho llaiidois  ;  au^ 
r  oit 'il  droit  pour  cela  en  parlant  à  des  gens  ^ 

qui 
*  Perpétuité  de  la  foi,  tom.  ii.  chap.  xn.  pag.  66, 

I  i  X 


488  VEtat  duChrtJlianifme  en  France^ 

qui  fC  aur  oient  jamais  rien  appris  defonfon^ 
ge ,  d'^appeller  un  bœuf  un  Alleman^  ou  un 
chameau  un  HoUandois  ?  Ce  font  les  paro» 
les  de  Mr.  Arnauld. 

La  queflion  feroit  d  avoir  des  règles , 
par  lesquelles  on  pût ,  lelon  les  exprefiions 
du  même  Auteur ,  difcerner,  quand  ces 
propofitions  font  raifonnables^  &  quand 
elles  font  extrava<^antes ,  afin  de  favoir 
en  quel  rang  on  doit  mettre  le  fens,  que 
les  Proteitans  donnent  à  cette  propolî- 
tion ,  ceci  efi  mon  corps. 

Non  feulement  Mr.  Arnauld  fait  voir 
l'utilité  de  ces  règles,  il  prétend  mê- 
me les  avoir  trouvées.  Je  ne  tranfcrirai 
ici  que  ce  qu'il  dit  de  plus  fpecieux 
fur  ce  fujet:  le  voici:  *  ^tanâ  on  voit 
que  celui  à  qui  on  parle  confidere  quelque 
cbofe  comme  unfigne ,  c^eft  parler  dune  ma^ 
nàre  raifonnahle  que  d'en  affirmer  la  cbofe 
Jignifièe  ^  &  de  dire  par  exemple  qu'un  ta- 
bleau eft  Alexandre  ^  qu'une  carte  eft  rit  a- 
//V,  parce  que  nous  lifbns  dans  fon  efprit , 
quil  11  eft  en  peine  que  de  favoir  ce  que  re- 
préfente ce  tableau^  ou  cette  carte ^  &  non 
de  quelle  matière  elle  eft.  Et  comme  nous 
fuppofons  avec  raifon  qu'il  forme  intérieu- 
rement cette  queflion:  qttefî  ce  que  ce  tableau 
efi  en  Jîgnification  ^  en  figure  ?  Nous  ré* 

pondons 

*  Ibid.  pag.  67, 


Crémière  Tartie.  489 

fondons  aiijjî  avec  rai  fan ,  que  c'eji  Ale- 
xandre :  les  mots  de ,  en  Jîgnification  ^S  en 
figure  ,  qui  manquent  à  notre  exprejjlon^ 
étant fufpléez par  cette  queftion  intérieure^ 
que  nous  voions  dans  fin  ejprit.  ^^e  forte 
que  la propofition  entière  confifte^îS  dans  ce 
que  nous  /avons  quil  a  dans  fe/prit ,  ^ 
dans  ce  que  nous  exprimons  par  ces  paro- 
les. 

Mais  lorsque  nous  connoiffons  au  contrai- 
re ^  que  ceux  à  qui  nous  parlons  ne  re* 
gardent  nnllement  certaines  idées  com^ 
me  des  fignes^  mais  quils  les  confîdèrenî 
comme  des  chofes,  il  eft  ridicule  alors  d'en 
affirmer  ce  qu^ elles  fignifient  dans  notre 
ejprit ,  ïê  il  eft  vifible  que  c'eft  ce  qui  rend 
ridicules  les  exemples  que  faipropofez,  d'un 
homme ,  qui  dirait ,  qu'un  chêne  eft  Aie- 
xandre  le  Grand,  &  qu'un  chien  eft  le 
grandCyrus  <,  ces  exemples  71' étant  extra- 
vagans ,  que  parce  que  ceux  à  qui  on  parle 
ne  confîderent  un  chien  &  un  chêne,  que 
comme  deschofes^  ^  non  comme  des  Jîgnes, 
^  que  celui  qui  parloit  devoit  voir  en  eux 
cette  di/pofition. 

Sur  cette  règle  générale  Mr.  Arnauld  en 
fonde  de  particulières  ;  comme  celle-ci» 
s'il  efl permis  de  donner  aux  fignes  lenom 
des  chofes  fignifiées  :  *  ^landtl  eft  queftion 

des 

*  Ibid.  pag.  69. 

I  i  ^ 


49 o  L'Etat  du  Chrijîianijhte  en  France^ 

des Jlgnes  déjà  établis^  on  ne  fauroit  lefai^ 
re  raifonnablement  dans  leur  premier  éta- 
blïjfement.  Comme  cette  autre  :  f  ^teceux 
qui  parlent  raifonnablement  ne  font  pas 
dépendre  leurs  paroles  de  certaines  idées 

RARES Ainfi  parce  que  c*efi  une 

chofe  RARE  d'expliqtier  un  Jonge ,  un  hom- 
me ne  parlerait  pas  raifonnablement ,  fit 
fans  avertir  qii  il  parle  d'un  fonge,  il  don- 
nait aux  chofes ,  qu'il  auroit  vues  en  dor- 
mant y  le  nom  de  celles  qu'il  croiroit  qu'elles 
fgnifient.  Or  il  eft  infiniment  plus  ra- 
R  E  ,  ajoute-t-il ,  d^ établir  un  fgne  ,  que 
de  parler  d'tinfonge  ;  cela  ne  fe  fait  jamais 
dans  la  vie  commune  \  les  Apôtres  n'en  pou-  Il 
voient  avoir  aucun  exemple  dans  la  vie  de  ■ 
Je  fus  Chriji,  que  celui  au  Baptême. 

Voilà  les  principales  règles ,  parlefqueî- 
îes ,  fi  nous  nous  en  rapportons  à  cet  Au- 
teur, on  peut  difcerner  fi  une  proportion, 
dans  laquelle  on  donne  à  un  figne  le  nom 
de  la  chofe  qu'il  fignifie,  efl  raifonnable^  ou  | 
fi  elle  eft  ridicule  ^  extravagante,  Voi-  ! 
ci  l'application  qu'il  en  fait,  &  laconclu- 
fion  qu'il  en  tire  contre  les  Proteftans  '.  XOn  j^ 
voit  tout  à  coup  par  ces  principes ^  dit-il, 
que  le  fens^  que  les  Calvinifîes  donnent  à  ces 
paroles^  ceci  eft  mon  corps  ^  ne  peut  aucune- 
ment fubfijler  Tparce  qu'il  r  en  droit  cette  pro- 

pofitiou 

t  Ibid.  pag.  70. 
■\  Ubi  fuprà  pag.  68. 


Trémière  Partie.  491 

pofiùon  contraire  au  bon  fens ,  ^  à  tous  les 
principes  du  langage  humain.  Car  il  ejî  vi- 
Jîble  que  du  pain  n^eft  pas  du  nombre  des 
chofes  ,   que   l'on    confidère  ordinairement 
comme  des  Jignes.  On  ne  doit  point  croire 
que  J.  CbrtJÎ  ait  vu  dans  Vefprit  des  /ipo- 
très,  qu'ils  fujfent  en  peine  de  ce  que  figni- 
fioit  le  pain  qu'il  frennoit  ^ parce  que  l*on 
n'a  aucun  lieu  de  fuppofer  qu'ils  enfuffent 
en  peine  y  le  pain  étant  du  nombre  des  cho- 
fes^ que  ron  regarde  comme  chofes,  &  non 
comme  Jignes.  Il  ne  répondait  donc  à  aucu» 
ne  de  leurs  penfées  en  difant ,  ceci  eft  mon 
corps.  Cette  exprejjion  71' étoit point  fuppléée 
dans  leur  e/prit  par  aucune  idée précé dent e\ 
&  il  ne  leur  avoit  point  donné  de  lieu  de 
former  cette  que ftion  intérieure,  que  fîgni^ 
fie  ce  pain  ?  Elle  auroit  donc  été  entier e^ 
ment  in  [en fée  ,  s'il  avoit  affirmé  du  pain , 
qu'il  et  oit  fin  corps,   pour  marquer  qu'il 
fétoit  enfignification  &  en  figure  ;  ^  elle 
auroit  été  tout  auffi peu  raifonnahle  que  les 
autres ,  que  nous  venons  de  rapporter ,  dans 
le/quelles  chacun  reconnoit  une  extravagan- 
ce vifible.  Et  un  peu  plus  bas:  *  Il  eft  clair 
par  tout  ce  que  nous  venons  de  dire ,  que  fî 
Je  fis  Chrift  n' avoit  voulu  faire  du  pain  de 
l' Euchariftie   qu'une  fimple   figure  de  fin 
corps ,  il  ne  fe  fer  oit  jamais  fervi  de  ces  pa- 
roles, 

*  Pag.  7®. 

Ii4 


492'  VEtat  du  Chriftianifme  en  France ^ 

rôles  ^  ceci  eji  mon  corps  ;  parce  que  çau- 
roît  été  le  premier  établiffement  de  ce  fi- 
pte  :  ^  que  l'on  ne  donne  aux  fif^nes  le  nom 
des  chofes  figiiifiées  ,  que  lorfqu'ils  font 
déjà  regardez,  comme  figues  ,  ^  que  l'on 
'voit  dans  Pefprit  des  autres  qu'ils  font  en 
feine  de  favoir  ^  non  ce  qiC  ils  font  ^  mais  ce 
qfu* ils  fgni fient.  Ce  font  encore  les  paroles 
de  Mr.  Arnauld. 

Nous  avons  propofé  comme  un  des  pré- 
liminaires de  nos  difputes,  que  nous  n'im- 
puterions point  à  une  Communion  les 
penfées  particulières  de  quelques-uns  de 
les  Douleurs.  Auffi  ne  croirions-nous  pas,  , 
Medîeurs,  pouvoir  fans  injuftice  vous  ren-  | 
dre  refponfables  de  celles  que  nous  ve- 
nons d'extraire.  Mais  nous  ofons  foutenir 
qu'il  n'y  en  a  presque  aucune,  qui  ne  foit 
d'une  faulTeté  palpable. 

Comment  Mr.  Arnauld  avance-t-il  , 
qu'on  ne  fauroit  donner  à  des  chofes  le 
nom  de  celles  qu'elles  fignifient,  que  lorf 
que  celui  à  qui  l'on  parle  les  regarde  déjà 
comme  des  fgnes?  Ne  difons-nous  pas  tous 
les  jours  dans  la  fociété,  en  défignant  un 
homme  ,  c'cjt  un  Ce  far  ;  cefl  un  Ange  ; 
cefî  un  1)émon  f  L'Ecriture  fainte  n'eft- 
elle  pas  remplie  de  femblablesexpreflions? 
Sans  en  entallcr  ici  un  grand  nombre;  lorf- 
que  St.  Jean  Baptille  difoit,  en  montrant 

Jéfus 


'Fr entière  Partie,  493 

Je  fus  Chrift ,  *  voilà  l'agneau  de  T^ieu , 
qui  ôte  les  péchez  du  monde -^  parloit-il  à 
des  gens ,  qui  confideroient  déjà  ce  divin 
Sauveur  comme  un  ligne  , .  &  qui  péné- 
troient  dans  le  but  de  fon  Incarnation? 
Lifoit-il  dans  leur  efprit,  qu'ils  nétoient 
en  peine  que  de  fa  voir  ce  qu'il  repréfen- 
toit ,  &  non  ce  qu'il  étoit  réellement  ? 

Comment  Mr.  Arnauld  ofe-t-il  avancer, 
que  dans  le  premier  établilTement  des  fi- 
gues on  ne  leur  donne  point  le  nom  des 
chofes  qu'ils  figniiient  ?  |  Il  déclare  :|:  lui- 
même 

*  Jean  1,2g. 

t  Perpétuité  de  la  foi,  tom.  z.  lib.  i.  cap.  14.  p.78. 

I  Mr.  Arnauld  croit  nous  faire  grâce,  quand  il  avoue, 
que  le  i^Krcment  de  la  circoncifion  eft  appelle  dans  l'E- 
criture une  Alliance;  il  prétend  que  nous  ne  faurions  le 
prouver  par  le  xvii.  chap.  de  la  Génèfe  verf.  10.  Ceji  ici 
mon  alliance ,  tout  mâle  (Ventre  vous  fera  circoncis.  Je  ne 
lui  difputerai  pas  le  fens  ,  qu'il  attache  à  ces  paroles , 
mais  il  devoir  prendre  garde  que  dans  le  verf.  13.  du  mê- 
me chap.  on  lit  celles-ci  :  Mon  alliance  fera  dans  votre 
chair.  Qui  peut  nier  que  le  mot  d'alliance  dans  cet  en- 
droit fignifie  la  circoncifion  ,  qui  étoit  le  figne  de 
l'alliance  ?  Et  fur  quoi  eft  fondé  le  raifonnement  de  Mr. 
Arnauld ,  qui  dit  fur  le  premier  des  paifages  que  j'ai  ci- 
tez: (  Perpétuité  de  la  foi, lib.  i.  pag.  77-  )  ili«  non  feu- 
lement Dieu  ne  fe  fert  point  de  ce  prétendu  langage ,  que  Us 
Miniftr«s  voudraient  y  trouver,  mais  qu'il  autorife  la  remar- 
que que  l'on  a  faite ,  que  dans  l'étahlijfement  d'un  figne  on 
ne  fe  fert  point  de  cette  expref/ion  figurée,  oU  l'on  donne  au 
figne  le  nom  de  la  choje  figntfiée ,  parce  qu'il  neft  pas  encore 
connu  comme  tel.  Car  Dieu  établijfant  la  première  fois  la. 
circoncifion  comme  (igné  de  fon  alliance,  ne  dit  point  quelle 
tft  l'alliance.  Voilà  ce  qu'ofc  dire  Mr.  Arnauld.  Mais 
quoi,  quand  Dieu  en  établiffant  le  facrement  de  la  cir- 
conciiion  dit ,  mon  alliance  Jera  dans  votre  ch.iir ,  autorife- 
t-il  cette  remarque  de  Mr.  Arnauld  >  c'eft  que  dans  l'éta- 
^lijfementd'un  figne  on  ne  fe  fert  jamais  de  cette  exprejfion  fi' 

i  i  5  l«''''<^> 


494  L^E.tat  du  Chriftiani/me  en  France •, 

même  qu'il  ç,^prêt  à  avouer  que  c'eft  tm 
langage  rai fonnab Le  y  que  d^appe lier  la  cir- 
conc'tjion  une  alliance ,  ^  qu^il  ne  trouve' 
r oit  pas  étrange  y  queT^ieu  s'en  fut  fervi 
dans  le  prémiéi'  établiffement  de  ce  figne.  Il 
fait  un  pareil  aveu  à  Tégard  de  l'agneau , 
qu'on  immoloit  le  jour  de  la  fête  de  Pâque, 
&  auquel  nous  prétendons  qu'on  donnoit 
le  nom  de  Tâque^  ou  à^papige.  Ilrecon- 
noit  auiïi  que  cette  proportion  de  Jéfus 
Chrilt  rapportée  par  St.  Luc  y  *  Le  calice 
efl  le  nouveau  Tcftament  en  mon  fangj  e(i 
claire  ,    raifonnable  ,   intelligible.    Et  ce 
qu'il  y  a  de  plus  remarquable,  c'ell  que  la 
différence,  qu'il  prétend  trouver  entre  les 
expreiîîons ,  dont  nous  venons  de  parler 
&  celle-ci,  ceci  eft  mon  corps ^  démontre 
qu'elles  font  abfolument  du  même  genre  : 
cette  prétendue  différence  eft ,  qu'elles  ont 
été  emploiées, quand  il  s'eft  agi  de  traiter 
des  alliances,  f  11  y  a  un  r appor t  connu,  éta- 
^//, dit-il,  confirmé, par  le  confentement de 
tous  les  peuples  ,   entre  les  alliances  &  les 
Jignes  extérieurs,  qui  Us  marquent ,  qui  fait 
juger  fans  peine  que  cette  chofe  extérieure, 
que  r  on  joint  au  mot  d'alliance ,  eft  ce  figne 
extérieur,  que  toute  alliance  demande.  Ce 
qui  lafaifant  regarder  comme  un  figne,  fait 

qu'on 

gurée ,  ou  Ion  donne  au  figne  le  nom  de  la  chofe  fign'ifiêe  } 

*    Luc  XXII,  20. 

t  Ubi  fuprà  pag.  83. 


T rentière  Partie.  495 

qu^on  en  feut  affirmer  la  chofejlgnifiée ,  &c. 
Ce  font  les  propres  exprelTions  de  cet  Au- 
teur. Mais  quoi,  le  facrement  de  la fainte 
Cène  n'efl-il  pas  un  figne  de  l'alliance, 
que  Jéfus  Chrill  traite  avec  nous  dans  l'E- 
vangile? Si  donc  r  on  f  eut  juger  fans  peine, 
que  la  cbofe  extérieure ,  que  l'on  joint  au 
mot  d'alliance ,  eneftlejîgne\  c[ue\\e /^eine 
trouve  Mr.  Arnauld  à  juger ,  que  le  pain 
&  le  vin,  que  Jéfus  Chrifl  joint  à  l'allian- 
ce qu'il  traite ,  ou  qu'il  renouvelle ,  avec 
les  Chrétiens,  quand  il  les  appelle  à  l'Eu- 
charillie,  font  les  fignes  de  cette  alliance? 
Pourquoi  Mr.  Arnauld  excepte-t-il  de  fa 
règle  générale  ces  paroles  de  l'inllitution 
de  ce  facrement,  ceci  eji  mon  corps:,  ceci 
ejîmon  fangl 

Mais  enfin  comment  Mr.  Arnauld  ofe- 
t-il  avancer,  que  cejî  une  chofe  rare  à' éta- 
blir des  Jigne  s  ^  que  les  Apôtres  nen  trou* 
voient  aucun  exemple  dajis  la  vie  de  Jéfus 
Chrifl  ^  que  celui  du  Baptême,  S' il  eft  firare 
d'établir  un  fgne  (j'emprunte  ici  les  paro- 
les d'un  de  nos  célèbres  Controverfiftes  *) 
„  s'il  eft  fi  rare  d'établir  un  flgne,  d'oi^i 
,,  vient  que  nous  ne  voions  par-tout'  au- 
5,  tre  chofe  que  des  fignes  d'établiflement, 
5,  ou  d'inflitution ,  comme  on  les  appelle  ? 

Rien 

*  Mr.  de  Lortie  Traité  de  la  fainte  Cène  ,  z.  Part, 
chap.  vin.  pag.  171. 


4^6  UEtat  du  Chrîftianifme  en  France ^ 

5,  Rien  peut-il  être  un  fîgne  d'établifTe- 
5,  ment  fans  avoir  été  établi  pour  un  fi- 
„  gne?  L'Ecriture  feule  nous  parle  d'une 
infinité  de  chofes,  que  Dieu  &  les  hom- 
mes ont  établies  pour  fervir  à  cet  ufa- 


5,  ge:  fans  rien  dire  du  Déluge,  del'Ar- 
„  che  deNoé,  de  l'embrafement  de  So- 


3> 


5J 


5J 


5» 


5> 


dome,  dont  Dieu  a  fait  des  fignes  li 
îlluftres  &  fi  terribles  en  même  temps. 
Eit-ce  que  F  Arc-en-ciel ,  la  Circonci- 
fion,  la  Pàque,  le  PafTage  au  travers  de 
la  Mer  rouge,  la  Manne ,  le  Rocher  & 
fes  eaux  n'étoient  pas  autant  de  fignes , 
que  Dieu  établit  pour  repréfenter  des 
chofes  plus  précieufes  &  plus  excellen- 
tes ?  L'E^criture  ne  le  marque- 1- elle  pas 
très  formellement .?  Et  puisqu'elle  nous 
avertît,  que  tous  les  facrifices  &  tou- 
tes les  cérémonies  de  l'ancien  Peuple, 
étoient  des  ombres  &  des  figures  , 
dont  le  corps  &  la  vérité  fe  trouvent 
en  Jéfus  Chrifi:;  ne  nous  oblige  t-elle 
pas  à  regarder  toutes  ces  chofes ,  dont 
le  nombre  cfl  presque  infini,  comme 
autant  de  fignes,  que  Dieuavoit  établis 
pour  repréfenter  les  merveilles  duChrilt 
de  fon  Eglife  ?  Dieu  établit  l'Arche  en 
Ifrael  pour  être  le  figne  &  le  fymbole 
de  fa  préfence.  11  fit  de  Melchifedech 
un  figne  du  Seigneur  Jéfus  :  des  fon- 
ges  de  Pharao  &  de  Nabuchodonofor, 

les 


Crémière  Partie.  497 

)»  les  fignes  de  pîufieurs  mémorables  évé- 
5,  nemens  :  d'Ifaie  &  de  fes  enfans  les  ii- 
5,  gnes  d'une  délivrance  illullre,  lesfîgnes 
5,  du  grand  libérateur  lui-même  .....  Il  faut 
„  que  je  falTedireplus  clairement  à  M.  Ar- 
„  nauld  même,  *  ajoute  le  même  Auteur 
5,  que  nous  venons  de  citer,  qu'il  n'y  a 
„  rien  de  fi  commun ,  que  ce  qu'il  prote- 
„  fte  ici  qu'il  ne  fe  fait  jamais.  Ce  qu'il 
5,  y  a  même  de  fort  étonnant,  c'eft  que 
„  cela  fevoit  dans  les  paroles,  qui  précè- 
„  dent  immédiatement  cette  féconde  rè- 
5,  gle  de  langage.  Il  nous  y  donne  pour 
5,  exemple  des  fignes  établis  parmi  les 
5,  François  tous  les  ades,  où  font  écrits 
„  les  titres  de  tous  les  biens ,  les  lettres 
5,  de  grâces ,  les  provifions  de  charges , 
5j  de  gouvernemens,  &c.  En  forte  que 
„  l'on  peut  dire  en  François,  en  montrant 
5,  un  ade  de  cette  forte ,  que  c'eft  une 
j,  rente ,  une  maifon ,  une  terre  ,  une 
5,  grâce ,  un  bénéfice  ,  un  gouverne - 
5,  ment  ,  fans  s'expliquer  davantage. 
,,  Comment a-t-il pu  dire,  qu'il  n'y  a  rien 
5,  de  plus  rare  que  d'établir  un  figne,  Se 
„  que  cela  ne  fe  fait  jamais  dans  la  vie 
„  commune,  lui  à  qui  les  myilères  de  la 
5,  Meirefont  fi  bien  connus,&  doivent  être 
„  fipréièns?  S'y  fait-il  rien,  fe  dit-il  rien, 

qui 

*  Ibid.  pag.  i"v 


49  8  VEtat  du  Qhrijlianijme  en  France , 

5,  qui  ne  foit  un  figne  ?  Il  ne  faut  que  li- 
,,  relà-deflus  Durand  dans  fon  Rational, 
,,  le  Pape  Innocent  IIÏ.  dans  fon  Livre  fur 
,,  les  myftères  de  la  MefTe ,  Gabriel  Biel 
„  fur  le  canon  de  la  MelTe ,  Tolet  de  fin- 
„  flitution  des  Prêtres  ,&  quelques  autres. 
„  Le  Prêtre  ne  s'approche  point  de  l'autel, 
„  qu'il  ne  foit  habillé  d'énigmes  &  de  fi- 
„  gnes  d'inllitution:  l'Amide,  qui  couvre 
„  fa  tête  en  forme  de  capuchon,  repré- 
„  fente  la  Divinité,  qui  fe  tint  cachée 
„  dans  la  paiîion  de  notre  Seigneur:  l'Au- 
„  be  repréfente  lesjultifications  desfaints: 
„  la  Ceinture  ,  dont  il  fe  ceint,  repré- 
5,  fente  la  chafteté ,  &  la  ceinture  d'or  de 
,,  notre  Seigneur,  de  laquelle  il  eft  parlé 
„  dans  l'Apocalypfe:   l'Etole  repréfente 
5,  le  joug  du    Seigneur,   &c.     les  deux 
„  cornes  de  la  Mitre ,  que  l'Evêque  a  fur 
„  fa  tête  dans  cette  cérémonie  ,  repré- 
„  fentent  les  deux Teilamens:  les  gants, 
5,  qu'il  a  dans  fes  mains ,  repréfentent 
„  qu'il  ne  faut  pas  que  fa  main  gauche  fa- 
„  che  ce  que  fait  fa  droite  :  les  anneaux, 
„  qu'il  a  dans  fes  doigts ,   repréfentent 
„  qu'il  eft  l'époux  de  l'Églife,  &c. 

Si  les  règles,  que  Mr.Arnauld  propo- 
fe  pour  difcerner  les  cas, dans  lesquels  c'eft 
une  chofe  raipmnable  de  donner  aux  chofcs 
le  nom  de  celles  qu'elles  fignifient,  d'avec 
ceux  où  cela  eft  ridicule  &  déraifonnable  ^ 

fi 


Crémière  T  art  te,  49^ 

Ç\  ces  règles ,  dis-je ,  font  faufles ,  Tapplica- 
tion,  qu'il  en  fait  aux  paroles  de  J.  C. 
ne  l'eft:  pas  moins.  Par  exemple  ;  je  fuppo- 
fe  que  nous  admettions  la  règle  générale, 
qu'on  ne  donne  aux  chofes  le  nom  de  cel- 
les qu'elles  figniiient,  que  lorsque  ceux  à 
qui  l'on  parle  les  regardent  déjà  comme 
des  fignes:  fuivra-t-il  de -là  que  J.  Chrifl 
n'a  pas  donné  aux  fymboles  de  fon  corps 
le  nom  de  ce  qu'ils  fignifioienft  ?  Point  dii 
tout.  Au  contraire  :  nous  prouverons 
bien-tôt  par  les  circonftances  de  l'inllitu- 
tion  de  TEuchariflie ,  que  les  Apôtres  re- 
gardoient  comme  de  véritables  fignes  le 
pain  &  le  vin,  queJ.C.leur  diflribuoit. 

C'ell  alTcz  pour  faire  voir  qu'en  don- 
nant un  fens  figuré  aux  paroles  de  Jéfus 
Chrift,  on  ne  fait  point  de  violence  aux 
loix  du  langage.  Quoique  je  me  fois  be- 
aucoup étendu  à  le  prouver ,  ce  n'étoit 
pas  le  principal  but,  que  je  me  propofois 
dans  cet  article.  Mais  je  vous  demande, 
Me(licurs,eft-ce  àunCath.  Romain,dont 
le  fyttême  bouleverfe  toutes  les  loix  de  la 
Nature  5  à  nous  objeder  que  le  nôtre  cho- 
que les  loix  du  langage  ?  Ne  feroit-ce  pas 
même  faire  la  plus  grande  violence  aux 
loix  du  langage,  que  de  fuppofer  que  Jé- 
fus Chriit  a  voulu  exprimer  dans  des  pa- 
roles ,  aufïï  concifes  que  celles  qui  font  le 
fujet  de  notre  difpute ,  ceci  efl  mon  corps  y 

ceci 


500  L'Etat  du  Qhrîftiamjme  en  France^ 

ceci  eft  mon  Jang^  d  aufïi  grands  boulever-' 
femens,  que  le  fuppofele  dogme  de  la 
Tranfubftantiation  ?  Quand  même  nous 
accorderions,  que J.C.parloit  delafain- 
te  Cène  dans  le  vi .  chap.  de  Stjean  ;  quand 
nous  accorderions  que  ces  paroles.  Ma 
chair  eft  véritablement  viande  ;  Jl  vous  ne 
mangez,  la  chair  du  Fils  de  l' homme  ^  vous 
n  aurez  point  de  vie ,  &c.  font  parallèles  à 
celles  ci ,  ceci  eft  mon  corps ,  ceci  eft  mon 
fang ,  notre  objedion  perdroit  peu  de 
fa  force  par  cette  concefTion.  Et  nous 
ferons  toujours  en  droit  de  vous  faire  cet- 
te demande  :  Eft-ce  à  vous,  IVÎeflieurs, 
à  nous  oppofer ,  que  notre  fyftême  vio- 
le les  loix  du  langage  ? 

Vous  adm.ettez  un  corps ,  qui  exiile 
depuis  plus  de  dix.&fept  fiècles,  &  qui 
pourtant  elt  produit  tous  les  jours  comme 
s'il  commençoit  d'exiller.  Un  corps ,  qui 
a  été  formé  de  la  fubilance  d'une  Vier- 
ge par  l'opération  du  St.Efprit,  &  qui  eft 
pourtant  formé  dans  chaque  MefTe  par  la 
volonté  d'un  Prêtre,  qui  dans  *  l'ade  de 
de  cette  produdion  eft  plus  grand  que  l'ê- 
tre 

*  Cette  penfce  eft  de  Corneille  de  la  Pierre,  qui  fc 
fait  deux  difficultez ,  entre  autres ,  fur  ces  paroles  de  Sr. 
Paul:  ceht't  ejui  bénit  efi  plus  grand  que  celui  qui  eft  bénit  y 
Hebr.  VII.  7.  La  prémiè  e,  que  le  Pape  eft  donc  moins 
grand  que  l'Evêque  d'Oftie ,  qui  le  confacre.  Le  Jéfuite 
rejette  cette  conféquence.  Il  dit  que  le  Pape  eft  tou- 
jours plus  grand  que  l'Evêque,  qui  ne  confacre  pas  le 

Pa- 


^Première  Partie,  $oi 

tre  adorable  qu'il  produit.  Un  corps ,  qui 
a  toutes  fes  parties  diltinétes ,  èz  dont 
pourtant  chaque  partie  diitinde  le  con- 
tient tout  entier,  en  forte  que  *  s'il  j  a^ 
voit  une  Hofiie ,  qui  remplit  tout  le  mon* 
de ,  le  corps  de  Chrifl  ponrroit  exifter  dans 
chacune  des  parties  de  cette  Hojtie ,  pour- 
'VU  qiCelle  eût  été  confacrée.  Un  corps  ,■ 
f  qui  conferve  tout  fon  fang  dans  les 
efpèces  du  pain ,  &  dont  pourtant  le  fang 
fublilte  feparément  danscellesdu  vin;  de- 
là vient  que  le  Prêtre,  qui  participe  à  l'u- 
ne &  à  l'autre ,  n'oferoit  dire  de  ce  qui 
exilte  dans  les  efpèces  du  vin,  ceci  e(Î7?i0}i 
corps  ;  ni  de  ce  qui  exiile  dans  les  efpèces 
du  pain  ,  ceci  eft  mon  fang.  Un  corps  ^ 
qui  eft  un  5  &  qui ,  par  fon  unité  numéri- 
que ,  eft  diftingué  de  tout  ce  qui  eil  hors 
de  lui  5   &  qui  eft  pourtant  mille ,   cent 

mil- 
Pape  entant  que  Pape ,  ïnais  entant  que  Paul ,  ou  que 
Pierre ,  Sec  La  féconde  difficulté  c'eft  que  le  Prêtre  \ 
qui  bénit  Jélus  Chritt  dans  la  MelTe ,  eft  donc  plus  grand 
que  Jéfus  Chrift.  A  quoi  il  répond ,  que  le  Prêtre ,  qui 
fait  l'office  de  Jéius  Chrift  facrifiant,  eft  en  quelque  forte 
plus  grand  que  Jéfus  Chrift  facrifié  ,  Cornel.  à  Lapide  irï 
Hebr.  VII.  pag.  997, 

*  Corpus  ChrilH  poteft  eflc  ubiquc  ficut  Deus  eft  ubi- 
que  ;  unde  fi  effet  aliqua  magna  hoftia  replens  totuiii 
murulum,  ssquè  faciliter  poiiet  corpus  Chriiti  exiltere 
cuilibet  parti  hoftiae  confecratœ  ,  Ockam.  in  Centologj 
Concluf.  2.5.     .  _  .      '  .     j  , 

t  C'eft  une  des  raifons  les  plus  ordinaires,  quelcsTnéo' 
ïogicns  de  l'Eglife  Romaine  ont  accoutumé  d'allégiterp' 
pour  juftifier  le  retrancheiiicnt  de  la  coupe, 

fom.  h  Kk^ 


50X  UEtat  du  Chrijîianifme  en  France^ 

mille ,  &c.  En  forte  que  s'il  y  a  cent  mil- 
le Hoiliesconfacrées  dans  le  mêmeinftant, 
&  fubriflanies  toutes  à  la  fois,  on  peut  dire 
de  la  première,  cette  Hoftie  eft  le  corps  de 
Jéft:5^  Chrift,  &  ainfi  de  la  féconde  &  de 
la  troifiême,  &  ainfi  de  la  millième,  & 
ainfi  de  lacent  millième.  Un  corps,  qui 
a  la  modification  d'un  corps  humain,  fans 
laquelle  il  ne  feroit  pas  un  corps  humain , 
miais  le  corps,  dont  il  auroit  la  modifica- 
tion ,  &  qui  pourtant  a  celle  du  pain ,  le 
poids  du  pain,  la  couleur  du  pain,  &c. 
c'eft  à-dire ,  un  corps ,  qui  a  la  modification, 
par  laquelle  le  pain  elt  pain.  Un  corps, 
qui  n'aiant  que  les  accidens  du  pain,  pro- 
duit pourtant,  lorsqu'on  le  mange,  les 
mêmes  efî^ets,  que  s'il  en  avoit  la  fubftan- 
ce:  *  De-là  vient  qu'une  quantité  d'Ho- 
ities  confacrées ,  &  une  quantité  d'Hofties 
non  confacrées  ,  nourriiîent  également 
un  homme  :  f  De-là  vient  qu'une  Hoilie 
empoifonnée    étant    confacrée    caufe  la 

mort. 


*  On  dit  que  Louis  le  Débonnaire  vécût  quarante 
jours  entiers  d'Hofties  confacrées,  Amman. Monach.  de 
Geftis  Francorum  lib.  v,  cap.  29. 

I  Voici  ce  que  dit  Platine  de  l'Empereur  Henri  VII. 
Cimi  segrotare  cœpiflct  ad  Macereti  balnea,  fe  contulit, 
unde  ad  Bonconventum  rcdiit ,  ubi  poft  aliquot  dics  mo- 
ritur,  non  fine  fulpicione  dati  àFlorentinis  veneni,  fub- 
ornato  poMicitationibus  &  prsemiis  Monacho  quodam  , 
Cui  ci  Eudiariitiam  vcneno  illitam  dederat,  Platina  de 
Vitis  Pontifie,  in  Clem.V.pag.  zip. 


Crémière  Partie,  503 

inort,  comme  fi  elle  n'a  voit  pas  été  con- 
facrée.'  Dr  corps,  qui  eil  en  même  temps 
dans  le  ciel  &  fur  la  terre  ;  &  *  qui, dans 
le  temfs  qtiil  et  oit  attaché  â  une  croix  fur 
la  terre  ,  auroït  été  crucifié  en  mille  en- 
droits  ys"  il  y  avoit  eu  dans  cet  injfant-lâ  mil- 
le Hojties  confacrées.  Un  corps,  qui  eft  en 
même  temps  glorieux  dans  le  ciel,  &  en 
même  temps  fur  la  terre  reçu  dans  la  bou- 
che de  celui  qui  le  mange,  &  introduit  dans 
fon  eftomac ,  \  rongé  par  les  plus  vils  in- 
fedes  &  par  les  plus  faîes  animaux.  %  Un 
corps,  qui  dans  la  dernière  Pàque  du  Sau- 
veur 


*  SifuifTent  mille  hoftiae  in  mille  locis  dnm  Chrifrus 
crucifigebatur  ,  Chriftus  fuiilet  crucifixus  in  mille  locis  j 
Holcot.  lib.  IV.  Sentent,  quseft.  3. 

t  Mus  comcdens  hoftiam  ,  comedit  corpus  Chrirti,^ 
Joli,  de  Burgo  de  cuftodiendâ  Euchariftid  cap.  2.  Si  canis, 
vel  porcus  deglutiret  hoftiam  confecratam  integram  ,  non 
video  quare,  vcl  quomodo  corpus  Domini  non  llmul 
cum  fpecie  trajiceretur  in  ventrem  canis,  aut  porci,  A- 
Icxand. ab  Alex.  part. iv.  quasft.  45.  membr.  i.  artic.  2,- 

II  y  a  pourtant  quelque  variété  de  lentiment  fur  ces 
fortes  de  queftions  parmi  les  Théologiens  de  l'Eglife  Ro- 
maine :  voiez  en  la  lifte  dans  le  chap.  9.  du  iv.  liv.  de 
Mr.  Dupieiiis  Mornai ,  intitulé ,  de  l'Inftitution  ,  ufage  ,■ 
&  dodrine  du  facrement  de  l'Euchariftie ,  p.  1088. 

\  On  croit  généralement  dans  l'Eglife  Romaine,  que 
Jéius  Chrift  mangea  lui-même  le  pain,  qu'il  avoit  confa- 
cré;  de-là  vient  qu'on  a  dit, 

Rex  fedet  in  cœnâ, 
Turbacinftus  duodenâ. 
Se  tenet  in  manibiis. 
Se,  cibus  ipfe,  cibat. 
Vid.  Fr.  Ângeli  Roccha  de  folemni  Communioné  fumiriï 
Pontif.  qu3e.ft.  2.  pag.  9.  Ctft  à   c.mfe  de  cela  que  St. 
Thomas  dit:  Qu;e  Chrifrus  ab  aliis  facienda  voluit,-ipre 

Kk  ï  piiof 


504  VEtat  dît.  Chrîjîïanïfme  en  France^ 

veur  fe  porroit  lui-même  dans  fes  propres 
mains,  qui  fe  mangeoit  lui-même,  &  fe 
donnoit  lui-même  à  manger  aux  Apôtres. 
Vous  êtes  contraints  d'admettre  toutes  ces 
hypothèfes  dans  votre  fyftême  fur  l'Eucha- 
riilie.Et  pourquoi  les  admettez-vous?  C'efl 
pour  ne  pas  violer  les  loix  du  langage,  qui 
ne  vous  permettent  pas  d'expliquer  figuré- 
ment  ces  paroles  du  Sauveur:  Ceci  eftmon 
corps  \  ceci  eft  nionfatig. 

Mais  ce  qui  nous  étonne  encore  plus,  \ 
Meilleurs,  c'ell  qu'après  avoir  ainfî  fait  : 
violence  aux  loix  de  la  Nature,  pour 
ne  pas  violer  celles  du  langage,  il  fe  trou- 
ve que  ces  mêmes  loix  du  langage,  aux- 
quelles vous  immoliez  celles  delà  Natu- 
re, 


prior  exfecutioni  mandavit,  ficut  ab  eo  Baptifmum  elfe 
fadum  confiât,  S.  Th.  3.  Part.  qu.  81.  ;art.  i.  Et  St.  Bo- 
naventure,  Brevi.  lib.  69,  p.  6.  cap.  4.  tom.  6.  Chriilus 
qusedam  facramenta  inftituit  initiando,  &:  confummando,  & 
femetipfo  fufcipiendo  ,  l^Kramentum  fcilicet  Baptifmi',  Eu- 
chariftiae ,  Ordinis ,  &c.  Haec  enim  tria  &:  plenè  inftituit , 
&  ipfe  primus  fufcepit. 

Vid.  etiani  Alexand.  ab  Alex.  Part.  4.  qiijeft.  2.  memb. 
1..  art.  I.  Bonavenr.  lib.  iv.  fentent.  artic.  i.  Gabriel. 
Bicl  lib.  4.  difr.  z.  qu.  i,  11  y  a  même  pluiieurs  Théologiens 
dans  l'Eglife  de  Rome,  qui  croient  que  le  Pape  repréfen- 
te  la  dernière  adion  de  Jéfus  Chrill:,  lorfque  dans  une 
Meile  Iblcmnelle  il  confacre  l'Hoftie  à  l'Autel;  il  monte 
enfuite  fur  fon  thrône  ,  il  le  tourne  vers  le  Peuple ,  & 
il  mange  une  partie  de  i'Holtie  confacrée.  Voiez  cette 
cérémonie  amplement  rapportée  &  expliquée  dans  Fr. 
Angelo  Roccha  de  Iblemui  Comnaunione  iumnii  Pontif» 
quaeit.  ^.  pag.  8. 


Crémière  Partie,  $o^ 

re ,  font  beaucoup  plus  violées  encore  dans 
votre  fyftême  que  dans  le  nôtre.  Une  feule 
figure  fimple,  ufitée  dans  tous  les  temps  & 
dans  tous  les  lieux,  &  dont  nous  trouvons 
peut-être  plus  d'exemples  dans  les  Livres 
îacrez, que  dans  aucun  autre,  nous  fertde 
clef  pour  pénétrer  dans  le  fens  des  paro- 
les de  Jétus  Chrift.  Ce  divin  Sauveur 
donne  aux  fignes  le  nom  des  chofes  qu'ils 
fignifient.  Avec  ce  principe  nous  expli- 
quons toute  cette  narration  des  Evange- 
liiles  :  *  Je  fus  prit  âufaïn ,  ^  après  qitil 
eût  rendu  grâces ,  il  le  rompit ,  il  k  donna 
à  fes  Dijciples ,  Ç^  il  leur  dit  :  prenez , 
mangea -i  ceci  ejî  mon  corps  ^  qui  eft  rom- 
pu pour  'VOUS.  Fuis  aiant  pris  la  coupe ^ 
&  rendu  grâces^  il  la  leur  do7ina,  difanty 
buvez,  en  tous  :  car  ceci  eft  mon  fang  ,  le 
fang  de  la  nouvelle  alliance  ^  lequel  eft  ré- 
pandu pour  plujieurs  en  remiffton  des  pé- 
chez. Or  je  vous  dis  que  déformais  je  ne 
boirai  point  de  ce  fruit  de  vigne  jufqnà  ce 
jour ,  auquel  je  le  boirai  nouveau  avec  vous 
au  Roiaume  de  mon  ^ère. 

Mais  vous,  Meffieurs,  vous  êtes  obli- 
gez de  reconnoitre  plufieurs  façons  de 
parler  figurées  dans  le  texte  ,  que  je 
viens  de  citer.  Vous  êtes  okigez  de 
reconnoitre  dans  ces  paroles ,  cette  coupe 

*  Matin.  XXVI.  z6.  &c. 

Kk  3 


§o6  VEîat  du  Chrïfùamfme  en  France^ 

efî  Id  nouvelle  aUiance ,  *  la  même  figure  > 
que  nous  fuppoibns  dans  ceiles-ci,  ceci  ejt 

mon  corps. 

JL 

Vous  êtes  obligez  de  reconnoitre  une 
figure  dans  ce  qui  eft  dit ,  f  que  ce  corps 
eft  rornjfii ,  &  que  ce  fang  eft  vcrfé.  Je  ne 
crois  pas  qu'il  y  aitaucunDoéleur  de  quel- 
que nom  dans  l'Eglife  Romaine,  qui  en- 
feigne  que  le  corps  du  Sauveur  étoit  rom- 
pu pendant  qu'il  étoit  encore  dans  fonen- 
lier  ;  ni  que  ion  fang  étoit  verfé  pendant  ; 
qu"il  étoit  encore  dans  fes  veines:  quoi-? 

que 


*  II  y  a  dans  ces  paroles  une  double  Métonymie  :  la 
première,  dans  laquelle  le  contenant  eft  pris  pour  la 
cliofe  contenue ,  c'eîl-à-dire ,  le  calice  pour  le  vin ,  qui 
y  eft  contenu:  l'autre,  en  ce  que  ce  qui  eft  contenu 
dans  le  calice  eft  appelle  l'alliance  ^  ou  le  teftament,  par- 
ce que  c'en  eit  le  lymbole  5c  le  figne  à  caufe  des  efpè 
ces,  Salmeron  tom.  9.  pag.  98.  &c.  voi.  auiTi  Emmanuel 
Sa  in  r.  Corinth.  cap.  l'i.  S:c. 

•j-  Le  corps  de  Jéfus  Chrift  (étant  dans  l'Eucharifiie ,  dit 
Mr.  Arnauld,  c'eft  une  luite  naturelle  &  nécefî-iire  de  cet 
étar ,  que  ce  qui  arrive  au  voile ,  qui  le  couvre ,  lui 
pui (Te  être  attribué /)^r  njetaphore.  Comme  c'eft  une  fui' 
te  naturelle  SmécefTairede  l'état  d'un  homme  vêtu,  que. 
ce  qui  fe  dit  de  fes  habits,  fe  dife  de  lui-même  par  mé- 
taphore. Ce  lont  des  expreffions  très  raifonnables  &  très 
intel]ic;'b''es,  que  de  dire  de  ce  corps  préfent  véricable- 
îîicnt  cuil  eft  rompu,  parce  que  ce  pain,  qui  le  couvre, 
eft  rompu ,  &  que  ce  fang  eft  verfé ,  parce  qu'il  eft  fous 
la  figure  d'une  chofe  verfée:  &  il  eft  encore  très  raifon- 
nabje  de  palfer  de  la  vue  de  ces  aélions  extérieures  de 
fraélion  &  d'effufion  ,  à  la  contemplation  du  corps  de 
Jéfus  Chrift  brifc  pour  nous  ,  &:  à  celle  du  iang  ré- 
pandu fur  l'arbre  de  la  croix.  Perpétuité  de  la  Foi ,  tom. 
n.  chap.  5.  pag.  159.  &c. 


Crémière  l^artie.  $o-j 

que  cette  conféquence  fuive  de  vos  prin- 
cipes, vous  la  defavouez,  ce  me  femble, 
unanimement. 

Vous  êtes  obligez  de  reconnoitre  *  une 
figure  dans  ces  paroles,  /V  ne  boirai  plus 
de  ce  fruit  de  vigne  \  &  dans  celles  de  Sr. 
Paul,  toutes  les  fois  que  vous  mangerez 
de  ce  pain  :  car  dans  votre  fydeme  ce  que 
Jéfus  Chriil:  donnoit  à  manger  à  fes  Diibi- 
ples,  n'étok  plus  du  pfjin,  c'étoit  la  pro- 
pre chair:  ce  quil  leur  donnoit  à  boire, 
n'ctoit  pas  àM  fruit  de  la  vigne  y  c'étoit 
fon  propre  fang.  Je  ne  m'engage  point  à 

fou- 

*  Que  rSiicharif^ie  foit  appellée  pain  après  la  confe- 
cration ,  il  ne  faut  pas  s'en  étonner ,  ni  en  rien  conclurre 
contre  la  préfence  réel!c  du  corps  de  notre  Seigneur,  & 
nous  en  dirons  de  même  de  cette  expreffion ,  fruit  de 
vigne.  L'Euchariftie  eil:  pain  &  vin  pour  le  lang-ge  ordinaire 
des  hommes,  ou  l'on  nomme  ainfî  ce  qui  porte  toutes  les 
marques  fenfibles  du  pain  ôc  du  vin  :  mais  ellen'efi  ni  pain, 
ni  vin  pour  le  langage  précis  Se  propre  des  Plnlofcphes , 
dont  l'Eglife  s'eft  fervie  contre  les  faites  des  Hcrciiques. 
Parce  qu'on  ne  doit  nommer  ainfi  en  ce  lang.ige  que  \x 
fubftance  mvifible  du  pain  &  du  vin ,  qui  n'y  eft  plus , 
8c  qui  a  fait  place  à  une  plus  noble  fubihmce.  Qui  ne 
fait  que  dans  l'ufage  ordinaire  toutes  les  fois  qu'il  y  a 
changement , ou  converfion, d'une fubilance  en  une  autre, 
la  chofe  garde  indifféremment,  tantôt  le  nom  de  ce 
qu'elle  eft  de  nouveau,  tantôt  le  nom  de  ce 'qu'elle  étoit 
auparavant,  fuivant  qu'on  le  trouve  plus  commode  pour 
la  clarté  &  la  brièveté  de  l'expreffion.  La  verge  d'Aaron 
dévora  les  verges  des  Enchanteurs  d'Egypte ,  au  lieu  de 
dire  le  ferpent,  auquel  la  verge  avoit  été  changée,  dé- 
vora les  ferpens  véritables,  ou  faux,  que  les  A'Ligiciens 
d'Egypte  avoient  fait  paroirre ,  lorfque  leurs  baçucvtcs 
avoient  difparu  ,  Mr.  Pclifibn  Traité  de  l'Euchariilie, 
feéV.  xvit.  pag.  2.67. 

Kk  4 


foB  VEtat  duCbriftianlJme  en  France  ^ 

foutenir  avec  quelques  Théologiens  Pro- 
teftans,  que  fi  le  pain  de  l'Euchariftie  a- 
voit  été  changé  en  la  propre  fubitance  du 
corps  de  Chriil ,  on  n'auroit  pas  pu  Tap- 
peller  du  pahr.  j'accorde  que  l'on  peut  rai- 
fonnablement  donner  à  deschofes ,  qui  ont 
changé  de  nature,  le  nom  qu'elles  avoient 
a-vanc  ce  changement  ;  mais  c'eft  par  une 
façon  de  parler  figurée,  &  cela  me  fuf- 
fir. 

Vous  êtes  obligez  de  reconnoitre  enco- 
re une  figure  dans  ces  paroles,  jufquà 
ce  que  je  borne  avec  vous  de  ce  fruit  de  vigne 
nouveau  dans  le  Roiaume  de  mon  ^Père.  Jé- 
fus  Chriil  ne  parloit  pas  littéralement  à  fes 
Difciples,  quand  il  leur  faifoit  envifager 
comme  un  des  avantages  du  Roiaume  de 
fon  Père ,  qu'ils  y  boiroient  avec  lui  du 
vin  nouveau. 

Mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  digne  de  re- 
marque dans  le  fujet  que  nous  traitons, 
c'eft  que  par  vos  propres  principes,  &  en 
quelque  forte  de  votre  propre  aveu,  vous 
êtes  obligez  de  reconnoitre  une  façon  de 
parler  figurée  dans  ces  paroles ,  que  les 
Protettans  prennent  littéralement ,  maju 
gez,  buvez,:  car  qu'eilce  que  manger  un 
corps  humain?  Neil-ce  pas  en  déchirer  la 
chair  ?  N'eit-ce  pas  la  divifer  en  menues 
parties  avec  les  dents  r  N  eil-ce  pas  la  rece- 
voir dans  l'etomac  ,  pour  lui  faire  fubir 

tou- 


Première  Partie,  ^op 

toutes  les  altérations  des  alimens ,  qui  fer- 
vent à  notre  entretien  .?  Vous  vous  ré- 
criez contre  ceux  qui  difent,  que  vous  pré- 
tendez manger  le  corps  de  Jélus  Ghrilide 
cette  manière;  vous  ne  celiez  de  nous  di- 
re ,  que  vous  ne  croiez  manger  le  corps 
de  Jéfus  Chriit  que  fpirituellement.  Mais 
je  vous  demande,  y  a-t-il  de  figure  plus 
hardie  que  celle-ci ,  manger  fpirttueUe- 
ment  un  corps  f  Et  je  vous  demande  enco- 
re, étoit-il  befoin  d'une  préfence  corpo- 
relle pour  une  manducation  fpirituel- 
le  ?  Vous  voulez  manger  Jéfus  Ciirift 
tel  qu'il  eft  dans  rKucharillie.  Selon 
vous,  *  il  y  efl  à  la  manière  des  cfprits. 

Vous 

*  Non  habet  corpus  Chrifti  cuchariflicum  modum  exi- 
ftendi  corporis  ,  led  potiùs  fpiritus  ,  B^llaniiin.  de 
Euchariit.  lib.  i.  cap.  z.  régula  3.  tom.  ir.  pag. 471. 

Il  eft  étonnant  que  dans  un  fiècle  auffi  éclairé  que  le 
nôtre  ou  ait  admis  une  fubfiftance  des  corps  à  la  maniè- 
re des  efprits,  qui  elt  une  produftion  des  ficelés  d'igno- 
rance: ne  pouvant  la  judiiier  par  les  lumières  de  la  Rai- 
fon,  on  veut  la  fonder  fur  les  décifions  de  l'Ecriture:  &; 
on  allègue  ces  paroles  de  St.  Paul  :  Le  corps  efi  jhné  fen- 
fuely  il  reJfufcitÉra  Jpirituel  •.il  y  a  un  corps  fenfael  ,viî  y  n  un 
corps  fpirituel ,  i.  Cor.  xv.44.  M.m"s  fi  les  exprefiions  de  l'A- 
pôtre font  obfcures  à  les  confiderer  en  elles-mêmes ,  el- 
les font  très  claires ,  quand  on  les  confidère  par  rapport 
au  but,  qu'il  fe  propofoit  en  les  énonçant.  Il  venoit 
d'établir  le  dogme  de  la  Réfurredion.  Il  introduit  un 
Philofophe ,  qui  lui  fait  cette  difficulté  :  En  quel  corps  U-s 
morts  refjufciteront-ils  ?  verf.  25.  On  trouve  la  même  diffi- 
culté dans  Minutius  Félix,  pag.  ir.  Elle  étoit  fondée  fur 
un  fentiment  allez  général  parmi  les  Païens.  Ils  rcgar- 
doient  le  corps  comme  la  prifon  de  l'ame  :  ils  croioicnt 
que  cette  union  d'un  efprit  à  une  portion  de  matière, 

\\k  >;  cto.'r 


5' 10  L' Etat  du  Chriftiani/me  en  France 
A^ous  le  mangez  donc  à  la  manière  deS 
efprits.  J'en  attefte  votre  confciencc,  at- 
tachez-vous quelque  idée  à  vos  expref- 

fions, 

étoit  la  fource  de  fcs  égaremens  &  de  fes  mifères  ;  (Voi. 
Jambl.  Protrcpt.  adh.  c.  17.  Scdcvità  Pythagor.  pag.  izo. 
Plato  in  Cratylo  pag.  27^.  Voiez  auffi  plufieurs  paffages 
des  Paiens  fur  ce  fujet  dans  V^hitby  fur  r.  Cor,  xr.  35. 
pag.  191.)  c'eft  pour  cela  qu'ils  fe  moquoient  des  Chré- 
tiens, qui  croioient  ne  pouvoir  pas  être  heureux  dans' 
un  autre  monde,  fi  leur  ame  n' étoit  réunie  avec  leur 
corps.  De-là  vient  que  Celfus  difoit  que  l'efpérance  de 
rciTurciter  ,  croit  l'efpérance  d'être  rongé  des  vers , 
c-y-uXTi^m  :j  i\7r\<i  ,  voi.  Origen.  contra  Celf.  lib.  v.  pag. 
2.40. 

St.  Paul  repond  à  cette  objeélion.    Il  pofe  ce  princi- 
pe ,  que  nous  pouvons  recouvrer  nos  corps  par  la  refur- 
re(ftion ,  (ans  être  fujets  aux  mêmes  infirmitez ,  dont  ils 
étoient  la  fource  avant  notre  mort.      11  le  prouve  par  - 
l'exemple  du  grain  ,  qui  ié  pourrit  dans  la  terre ,  &  qui  f 
produit  un  grand  nombre   d'autres  grains  :  Ce  que  tu  se- 
més y  dit-il,  ïiefi  point  •vivifié   s'il  ne  meurt',  ctpenâant  ta 
ne  semés  pas  le  co^ps  qui  naitra  ,    verf.  36.   37.  Après  cela 
l'Apôtre  fait  l'énuraérationdcs  différentes  fortes  de  corps, 
qui  aians  tous  rclTence  des  Etres  corporels ,  ont  pourtant 
des  qualitex  diverfes  :  Toute   chair  ,   dit-il ,   ne[i  pas    une 
77i'y,ne  chair  :   autre  ejl  la  chair  des   hommes  ;  autre  celle   des 
bêtes  ,'d^c.  verf  39.   il  y  a  aujftdes  corpscéhjîes  y  O"  des  corps 
terre/Ires  :  tous  les  corps  célelles  mêmes  n'ont  pas  les  mê- 
mes qualitcz;  non  plus  que  tous  les  corps  terrefrres  :  uîu- 
tre  cjî  la  gloire  du  Soleil ,  autre  la  gloire  de   la    Lune  :  autre 
le  gloire  des  Etoiles ,    8cc.     Il   applique    enfuite   ces  exem- 
ples à  fon  fujet:  //    en  fera  de  même  dans  la  refurreHion ^ 
dit-iî ,  //  efl  femé    en  corruption,  il  rejfu/citcra  incorruptible: 
il  ejî  femé  en   deshonneur,    il  rejfn/citera  en  gloire:  il  efi  fe- 
mé en  foiblejfe  ,  il  rejfufciiera  en  force  :  il  efl  femé  corps  fen- 
Jutl  ,    il  rejfujcitera  corps  fpirituel.     St.  Paul  en  parlant  de 
cette  manière  prérend-il  confondre  la  nature  du  corps 
avec  celle  de  l'ame.-'  Suppofé  même  qu'il  enfeignât,  (ce 
que  je  fuis  très  éloigné  d'avouer)  que  l'ame  eft  corporel- 
le,  fuivroit-il  de-Ià  ce  principe  , qu'elle  peut  étretoute  en- 
tière dans  une  de  fes  parties:  &  qu'une  de  fes  parties 
n'occupe  pas  plus  de  place  que  toutes  enfemble  i ^  Point 
du  tout.  Nous  entendons  donc    ici  par  un  ccr^  fpirituel, 
en  général  un  corps,  qui  eii  dégagé  des  qualitez,  a  l'oc- 


ca- 


Crémière  T  art  te.  511 

fions,  quand  vous  vous  énoncez  de  cette 
manière?  Cette  façon  de  parler  eit-elle 
littérale?  Si  vous  ne  voulez  manger  J.  C. 
dans  la  S.  Cène  qu'à  la  manière  desefprits, 
pourquoi  fuppofer  que  fon  corps  y  eft  à 
la  lettre  ;  pourquoi  ne  pas  vous  contenter 
d'enfeigner  ,  qu'il  y  ell  préfent  par  fon 
efprit  ?  Vous  êtes  donc  obligez ,  après  avoir 
fait  violence  aux  loix  de  la  Nature,  pour 
ne  pas  violer  celles  du  langage ,  de  violer 
ces  mêmes  loix  du  langage ,  pour  lefquel- 
les  vous  témoigniez  tant  de  reipeci.  Or 
félon  la  fixiême  maxime,  que  nous  nvons 
propofée  ,  &  prouvée  en  la  propofanr, 
nous  donnons  un  fens  figuré  aux  propoii- 
tions  de  l'Ecriture  fainte,  lorfqu'on  ne 
fauroit  les  prendre  à  la  lettre ,  fans  être 
contraints  d'expliquer  figurément  une 
partie  des  images  choquantes  ,  que  leur 
fens  littéral  préfente  à  l'efprit. 

VII.  Nous  donnons  un  fens  figuré  aux 
propofitions  de  l'Ecriture  fainte,  quand 
leur  fens  littéral  ne  s'accorde  point  avec 

les 

cafion  defquelles  l'ame  a  des  fenfations  douloureufcs  :  nous 
entendons  en  particulier  par  un  corps  fpirituel,  celui  dont 
les  parties  font  plus  lubtilcs ,  &  plus  déliées ,  que  celles 
d'une  chair  groifière  :  celui  dont  les  parties  ont  quelque 
reflemblance  avec  celles  de  l'air  &  de  la  flnmme.  Mais 
la  fubtilité  d'un  corps  n'en  détruit  pas  reflTence ,  &  ne 
lui  donne  pas  la  faculté  d'exifter,  oc  d'être  mange  k  la 
manière  des  efprits. 


5 1  i  V^tat  du  Qhrtftianifme  en  France , 

les  circonllances ,  dans  lefquelles  elles  ont 
été  prononcées.  Examinez  les  circonflan- 
ces ,  dans  lefquelles  étoit  le  Sauveur  des 
hommes,  lorsqu'il  inllitua  le  facrement 
de  la  fainte  Cène,  elles  vous  fourniront  un 
nouvel  argument  pour  le  fens  figuré  de 
ces  paroles  :  Ceci  efl  mon  corps  ;  ceci  efi 
tnon  fan  g. 

Mais  je  ne  faurois  m  empêcher  de  dé- 
plorer ici  la  foiblefTe  de  Fefprit  des  hom- 
mes,&la  différence  de  leurs  opinions.  Non 
feulement  un  argument ,  qui  paroit  con- 
cluant à  l'un  ,  femble  fophiflique  à  l'au- 
tre ;  mais  ils  puifent  fouvent  dans  les  mê- 
mes fources  des  preuves ,  pour  établir 
deux  fentimens  contradictoires.  Celles 
que  l'on  tire  des  circonllances,  dans  lef- 
quelles étoient  les  Apôtres ,  quand  Jéfus 
Chrifl  leur  adminiftra  la  fainte  Cène, 
font  de  ce  genre  :  vous  en  avez  conclu 
qu'ils  étoient  préparez  à  prendre  fes  pa- 
roles littéralement:  .nous  en  avons  con- 
clu au  contraire  ,  qu'ils  l'étoient  à  les 
prendre  dans  un  fens  figuré. 

Le  Profelyte  de  votre  Communion, 
que  nous  avons  déjà  cité  ,  prétend  que 
jélus  Chrifl  avoit  donné  trois  inftruétions 
aux  Apôtres,  qui  les  difpofoient  à  enten- 
dre fes  paroles  littéralement.  Il  avoue 
que  la  première  a  été  fupprimée  par  les 

Evan- 


Crémière  Partie,  513^ 

Evangelifles.  *  „  Il  eft  plus  que  vraifem- 
5,  blable,  dit-iî,  que  Jéfus  Chrift  avoic 
5,  donné  des  inftruétions  à  fes  Apôtres , 
3,  que  nous  n'avons  pas ,  afin  de  les  con- 
5,  firmerdans  la  foi  de  ce  Myflèreincom- 
5,  prehenfible,  qui  avoir  excité  defigran- 
5,  des  répugnances  la  première  fois  qu'il 
5,  avoit  été  propofé.  Il  n  y  a  pas  lieu 
3,  DE  DOUTER,  qu'il  n'y  eût  fur  ce  fujet 
5,  des  éclaircilfemens  dans  la  bénédiction , 
5,  qui  précéda  ces  paroles ,  ceci  eft  mon 
5,  corps ^^  dans  l'hymne  de  louange, qui 
3,  fuivit  la  communion.  \  Les  fécondes 
inftrudions  font  celles  que  Mr.  des  Mahis 
trouve  dans  le  chap.  vi.  de  St.  Jean ,  qui 
avoient  fait  entendre  aux  Apôtres ,  que 
notre  Seigneur  accompliroit  fa  promeiTe 
en  leur  donnant  à  manger  un  pain,  qui 
feroit  fa  chair.  Les  troiiiêmes  font  celles 
qui  réfultoient  du  temps ,  que  le  Sauveur 
choifit  pour  donner  fon  corps  ;  ce  fut  le  ^ 
temps  de  la  Pàque.  :t^  „  Les  Juifs  nommoient 
5,  corpsde  laPâque  ,  l'agneau  qu'ils  man- 
„  geoient  dans  cette  fête  ;  ce  qui  figni- 
5,  fioit  non  la  figure  de  cet  agneau ,  mais 
„  fon  corps  même.Si  les  Apôtres  ont  donc 

„  été 

*  M.  des  Mahis  vérité  de  k  Religion  Catholique  prot*' 
vée  par  l'Ecriture,  z.  Part.  chap.  3,  pag.  186. 

t  Idem  ibid.  pag.  187. 

\  Le  même  dans  fa  Lettre  à  une  pcrfonne  de  la  Reli- 
gion prétendue  Réformée  fur  la  préfence  réelle  ,  pag.  75. 


'  H 


514  L'Etat  du  Chriftiantjme  en  France^ 

5,  été  déterminez  dans  l'explication  des^ 
5,  paroles  de  l'inliitution  par  les  circon- 
5,  Itances  préfentes,   dit  encore  cet  Au-   : 
5,  teur,ils  ont  dû  entendre  par  moncorps-^    \ 
„  non  pas  une  figure ,  mais  le  corps  mê-   ; 
5,  me  de  Tagneau  de  Dieu.  i 

Mais  nous  avons  déjà  prouvé ,  que  bien  \ 
loin  que  le  llyle  des  Juifs  dût  porter  les 
Apôtres  à  prendre  littéralement  ces  paro^  ' 
les,  il  les  engageoit  à  leur  donner  unfens 
figuré.     Nous  efpérons   de  le  prouver 
bien-tôt  à  l'égard  du  chap.  vi.de  St.  Jean.. 
Et  pour  ce  qui  regarde  la  manière ,  dont 
Mr.desMahis  argumente  fur  des  difcours* 
que  les  Evangelittes  n'ont  pas  rapportez, 
nous  avons  autant  de  droit  de  les  croire 
favorables  aux  Proteftans,  qu'il  en  a  de 
fuppofer  qu'ils  favorifent  les  Catholiques 
Romains.     Voici  des  circonftances  plus 
réelles ,  &  plus  propres  à  décider  la  quef-.  1 
••tion,  que  nous  agitons. 

Première  circonitance.  Le  corps, 
que  les  Apôtres  mangèrent ,  étoit  rom- 
pu-,  le  fang,  qu'ils  burent,  étoit  répan- 
du  :  mais  le  corps  de  Jéitis  Chrifl  étoit 
dans  fon  entier:  fon  fang  étoit  dans  fes 
veines  :  donc  les  Apôtres  ne  mangèrent 
pas  fon  corps,  donc  ils  ne  burent  pas  fort 
lang ,  littéralement. 

Seconde   circonilance.     Les  Apôtres 

voioient 


^Première  Tartie,  ^i^ 

voioient  Jéfus  Chrift  mangeant  lui-même 
avec  eux  :  comment  auroient-ils  pu  croi- 
re qu'ils  le  mangeoient? 

Troifiême  circonllance.  Les  Apôtres  ne 
témoignèrent  point  d'étonnement  de  la 
propoiition  de  Jéfus  Chrifl  :  ils  n'en  de- 
mandèrent point  d'explication.  Efl-il 
concevable  que  des  hommes,  qui  avoient 
marqué  tant  de  furprife  lorsqu'il  leur  par- 
la de  fa  mort ,  fi  fouvent  annoncée  dans 
les  Oracles ,  &  fi  fouvent  préfigurée  par 
les  types:  des  hommes,  qui  regardèrent 
comme  *  des  rêveries  ce  que  leur  dirent 
les  deux  Maries  touchant  fa  refurreétion  : 
des  hommes,  qu'il  appella  lui-même,  a» 
près  qu'il  fut  reiîufcité ,  f  àes  infenjez , 
des  effrits  lents  à  croire  ce  que  les  Fro^hè* 
tes  avoient  prédit:  ell-il concevable,  que 
de  tels  hommes  aient  trouvé  dans  la  pro- 
pofition  de  Jéfus  Chrill  tous  les  myftères , 
que  vous  y  trouvez  ?  Eft-il  concevable, 
qu'ils  n'aient  fenti  aucune  des  difficultcz , 
dont  elle  fufceptible:  ou  s'ils  les  ont  fen- 
ties,  ell-il  concevable,  qu'ils  n'en  aient 
point  demandé  la  folution  ?  Eft-il  conce- 
vable,  qu'aiant  tant  de  fois  prié  leur  Maî- 
tre de  leur  expliquer  des  chofes,à  l'égard 
defquelles  des  efprits  m.édiocres  n'auroicnc 

pas 


'  *  Lucxxrv.  ir. 
\  Ibid.  ver.  zj. 


5 16  L'Etat  du  Chrijiianijmé  en  France i 

pas  eu  befoiii  d'explication ,  ils  ne  laiênt 
pas  conjuré  de  leur  éclaircir  des  myflè- 
res,  fur  lefquels  tous  les  éclairciffemens 
de  vos  Théologiens  laiffent  encore  des  a- 
bimes  impénétrables  aux  génies  les  plus 
tranlcendans  ? 

Quatrième  circonftance.  L'explication, 
que  J.  C.  donne  lui-même  du  but,  qu'il 
fe  propofe  dans  l'inllitution  de  l'Euchari- 
ftie  :  *  Faites  ceci  en  mémoire  de  moi  :tou^ 
tes  les  fois  que  vous  mangerez,  de  ce  pain  \ 
tontes  les  fois  que  vous  boirez,  àe  cette  cou- 
pe^ vous  annoncerez  la  mort  du  Seigneur^ 
jufqiià  ce  qtiil  vienne.  Cette  explication 
n'a  aucun  rapport  avec  les  objections ,  qui 
fe  préfentent  naturellement  à  l'efprit  fur 
le  dogme  de  la  Tranfubflantiation  :  elle  ne 
fournit  aux  Apôtres  aucun  bouclier  pour 
les  repoulTer  :  au  lieu  qu'elle  s'accorde 
parfaitement  avec  les  idées ,  que  les  Pro- 
teftans  fe  forment  du  facrement  de  ,Ia 
lainte  Cène.  11  ell  naturel  que  le  mémo- 
rial d'une  chofe^  en  foit  la  figure  &  la 
repréfentation.  Toutes  ces  circonftan-  \ 
ces ,  jointes  à  celles  des  rites  de  la  Pàcjue, 
que  nous  avons  rapportez ,  déterminoient 
les  Apôtres  à  prendre  les  paroles  de  Jéfus 
Chrilt  dans  un  fens  figuré. 

Nous  avons  dit   viii.  qu'on  donne  uit 

fens 

*  i.Cor.  XI.  zy. 


Crémière  T  art  te.  ^ly 

fens  figuré  aux  propofitions  de  l'Ecriture, 
lorfque  leur  fens  littéral  favorife  un  crime  : 
mais  manger  de  la  chair  humaine  ;  boire 
du  fang  humain  ;  faire  defcendre  dans 
un  ellomac  ce  Jéfus ,  qui  par  fa  mort  & 
par  fes  foufFrances  a  obtenu  d'être  *  exal- 
té par- de  jfu  s  les  deux -y  Texpofer  à  des  ac- 
cidens,  dont  la  feule  idée  blelTe  l'imagi- 
nation ,  &  révolte  la  penfée ,  n'eit-cc  point 
un  crime  ?  C'ell  pourtant  ce  que  favo- 
rife le  fens  littéral  de  ces  paroles ,  Ceci  ejl 
mon  corps  ;  ceci  eft  mon  fang. 

IX.  Enfin  nous  donnons  un  fens  figuré 
aux  propofitions  de  l'Ecriture  fainte ,  lorf- 
que leur  fens  littéral  renferme  des  contra- 
dictions. On  peut  facilement  le  conclurre 
des  chofes  que  nous  avons  dites ,  en  faifant 
l'application  de  notre  fixiême  règle.  Le 
fens  littéral  de  ces  paroles,  ceci  efi  mon 
corps ,  renferme  plufieurs  contradictions. 
Il  préfente  à  notre  efprit  contradiction  de 
temps  ;  ce  qui  exifte  depuis  plus  de  x  vi  i . 
fiècles,  ell;  produit  plus  de  xvii.  fiècles 
après  fa  production.  Contradiction  d'o- 
rigine; ce  qui  a  été  formé  de  la  fubllance 
d'une  Vierge  par  l'opération  du  St.  Ef- 
prit ,  cil  formé  de  nouveau  par  la  volonté 
d'un  homme.  Contradiction  de  lieu;cequi 
ell  en  corps  dans  le  Ciel ,  ell  en  même 
temps  fur  la  terre.  Je  ne  ramènerai  pas 
ces  objets,  Meilleurs,  que  je  vous  ai  dé- 

Tom,  IL  Ll  ]à 

*  Hebr.viii.ié. 


5'i8  UEtat  du  Chrifiianïjme  en  France  y 

jà  préfentez,  quoique  fous  une  autre  fa- 
ce. Je  n'infillerai  que  fur  un  feul  article. 

Il  n'y  a  point  d'axiome  plus  générale- 
ment reçu  que  celui-ci  :  *U«  tout  efl  pltis 
grand  qu'une  de  fès  parties.  Si  perfonne 
necontefte  qu'un  tout  foit  plus  grand  qu'ur 
ne  de  fes  parties ,  perfonne  ne  contefle 
non  plus  ,  quune  partie  foit  moins  grande 
que  le  tout  :  c'ell  la  même  vérité  expri- 
mée d'une  façon  différente.  Du  moins 
elle  fuit  néceffairement de  l'autre,  &elle 
n'eil  pas  moins  évidente.  Il  n'eit  pas 
moins  évident  que  le  nombre  de  deux 
efl  moindre  que  celui  de  fix,  qu'il  nel'elt 
que  celui  de  fix  elt  plus  grand  que  celui 
de  deux ,  qui  n'eit  que  fa  troifiême  par- 
tie. Ce  font  là  de  premières  notions, 
qui  fervent  de  fondement  à  tout  ce  que 
nous  concevons,  8c  à  tout  ce  que  nous 
affirmons  touchant  les  corps  &  touchant 
les  nombres. 

Mais  û  les  paroles  de  Jéfus  Chrifl  ont 
le  fens  littéral,  que  vous  leur  attribuez, 
ces  notions  font  renverfées  ;  nous  ne  pou- 
vons rien  affirmer  touchant  les  nombres, 
ni  touchant  les  corps.  11  n'efl  plus  vrai , 
ni  que  le  tout  e/i  plus  grand  qiCune  de  fes 
parties  y  ni  o^ une  partie  du  tout  efl  moin- 
dre que  le  tout  y  dont  elle  fait  partie.  Je 
prens  une  hoilie  confacrée.  Cette  hoftie 
conititue  un  tout  :  &  ce  tout  elt  le  corps 

de 


Crémière  Œ^  art  te,  ^19 

de  Jéfus  Chrift.  Jéfus  Chrifl  n'a  qu*un 
corps,  &  ce  corps  efl  tout  entier  dans 
cette  hoilie.  J'en  détache  une  iixiême 
partie.  Selon  les  axiomes ,  que  j'ai  pofez , 
l'hottie  entière  ell  plus  grande  que  cette 
fixiême  partie ,  &  cette  fixiême  partie  eft 
moins  grande  que  l'hoitie  entière.  Mais 
dans  le  Syflême  de  la  Tranfubftantiation , 
cette  fixiême  partie  de  l'holHe ,  n'eft  pas 
moins  grande  que  l'hoitie  entière  ;  elle  ell 
tout  le  corps  de  Jéfus  Chrift ,  donc  elle 
n'eftpas  moins  grande  que  ce  tout,  dont 
elle  n'eft  que  la  fixiême  partie.  De  même 
ce  tout  compofé  de  fix  parties  n'étoit  pas 
plus  grand  que  cette  fixiême  partie,  que 
j'en  ai  détachée,  car  il  étoit  tout  le  corps 
de  Jéfus  Chrill ,  &  rien  de  plus  ;  comme 
cette  fixiême  partie  ed  tout  le  corps  de  Jé- 
lus  Chrift,&  rien  moins.  Si  ces  propofitions 
ne  font  pas  contradiftoires ,  nous  n'en  con- 
noiiîbns  aucune  ,  dont  on  doive  fe  for- 
mer ces  idées. 

Les  principales  raifons ,  qui  ont  porté  les 
Théologiens  à  prendre figurément  quelques 
expreflions  de  l'Ecriture  ,  fe  réunilïènt 
donc  dans  ces  paroles  de  Jéfus  Chrifl,  ceci 
eft  mon  corps  ;  ceci  eft  mon  fang.  Donc  ces 
paroles  font  figurées.  C'eft  ce  qu'il 
falloir  prouver.    Je  fuis , 

MESSIEURS, 

Votre,  &c. 
Ll  -L  LET- 


^lo  L'Eut  du  Qhriftianijme  en  France ^ 

LETTRE    XXII. 

*Dans  laquelle  on  explique  les  pajfages  du 

VI.  chapitre  de  St.  Jean  ^  quijemblenv 

favorables  au  dogme  de  la  Tran* 

fubfiantiation. 


JE  Tavouerai  ingénument  ,  MES- 
SIEURS, fi  Ton  ne  peut  voir  fans 
étonnement  que  des  paroles  aufli 
fîmples  ,  que  celles  que  nous  venons 
d'expliquer  ,  vous  aient  fait  naitre  les 
idées  ,  que  vous  avez  lur  rEuchariflie  , 
il  y  auroit  lieu  d'être  furpris  que  le 
chap.  Yi.  de  l'Evangile  félon  St.  Jean 
ne  les  eût  pas  affermies  dans  votre  ef- 
prit.  Jéfus  Chriit  y  repréfente  plufieurs 
fois  fon  corps  comme  un  véritable  *  ali- 
ment ,  &  fon  fang  comme  un  véritable 
bruvage.  Il  s'appelle  \  le  pain  de  vie^ 
qui  eft  defiendu  du  Ciel,  Les  Juifs  en 
murmurent;  il  leur  dit  de  nouveau,  qu'il 
eft  le  X  pain  de  vie:  quejî quelcun  en  man- 
ge il  vivra  éternellement,    11  va  plus  loin 

en- 

*  Verf.  3^.  • 

t  Verf.  38. 

%  Verf.  48.  50.51. 


Crémière  Tartie,  5-^1 

encore ,  il  augmente  leur  fcandale  au  lieu 
de  le  diminuer,  il  leur  dit  que  le  pain, 
dont  il  parle ,  c'eft  fa  propre  *  chair.  Et 
quand  ceux  qui  entendent  tenir  un  langa- 
ge fi  furprenant,  fe  difent  les  uns  aux  au- 
tres ,  comment  celui-ci  donnera- t-il  fa  chair 
à  manger 'l  non  feulement  il  répète  ce 
qu'il  venoit  d'avancer,  mais  il  déclare  que 
la  manducation  de  fa  chair  eft  le  feul 
moien  pour  leur  alTurer  l'immortalité  :  f  En 
vérité  y  leur  dit-il,  en  vérité  je  vous  dis  y 
queji  vous  ne  mangez  la  chair  du  Fils  de 
X homme  ^  t§  Jl  vous  ne  buvez  fin  fang,  vous 
n'aurez  point  de  vie  en  vous-mêmes  :  celui 
qui  mange  ma  chair  &  qui  boit  mon  Jang  a 
la  vie  éternelle ,  ^je  le  reffufiiterai  au  der^ 
nier  jour. 

Voilà  des  décifions,  qui  femblent  for- 
mèles  en  votre  faveur.     11  y  a  lieu  d'ad- 
mirer la  bonne  foi  de  quelques-uns  de 
.  vos  Théologiens ,  parmi  lefquels  on  comp- 
•  te  ij:  deux  Papes,  |  quatre  Cardinaux,  §  deux 

Ar- 


*  Verf.  51. 

t  Verf.  53-  54. 

%  Innocent  Ilf.  &  Pierre  III. 

\  Le  Cardinal  Bonaventure,  le  Gard.  d'Ailli,  celui  de 
Cufa,  &  Cajetan. 

§  Richard  Rodulphe  Archevêque  d'Armach ,  8c  Pier- 
re Guerrero  Archevêque  de  Grenade. 

Ll  3 


5^2 ^  U Etat  du  Chrijîîantfme  en  France^ 

Archevêques;  *  trois  Evêques,  qui  ont 
reconnu  après  quelques  anciens  Doéleurs 
de  l'Eglife ,  dont  nous  rapporterons  bien- 
tôt les  pallages,  que  ces  paroles  de  ].  C. 
ne  regardent  point  lefacrementde  la  fain- 
te  Cène. 
Mais  fi  ces  décifions  paroiffent  d'abord 

fi 


*  Durand  Evêque  de  Mende  ,  Janfenius  Evêque  de 
Gand  ,  Lindanus  Evêque  de  Ruremonde. 

Voi.  en  la  lifte  dans  Mr.  de  Lortie  de  la  St.  Cène, 
Tom.  ir.  pag.  351.  Voi.  auffi  Fr.  Angeli  Roccha  de  fo- 
lemni  Communione  S.  Pontifie,  pag.  15. 

Ils  pouvoient  d'autant  plus  s'abiîenir  de  prendre  ce  par- 
ti, que  quelques-unes  desrailbns,  qu'ils  allèguent  pour  le 
juflifier,  font  peu  Iblides.  Je  dois  cet  aveu  à  la  vérité, 
quoiqu'en  apparence  peu  favorable  à  la  caufe  que  je 
plaide ,  &  quoique  plufieurs  Dodeurs  Proteftans  aient 
fait  ces  mêmes  argumens ,  qui  femblent  deftituez  de  fo- 
lidité.  Par  exemple  ,  fi  j'avois  de  bonnes  raifons  de 
croire,  que  Jéfus  Chrift  portoit  fa  penfée  fur  l'Euchariftie  , 
quand  il  prononçoit  les  paroles  que  j'ai  citées,  &  qu'il 
parloit  littéralement  quand  il  difoit  qu'on  doit  manger 
fa  chair  pour  parvenir  au  falut,  je  ne  me  laiflerois  pas  é- 
brankr  par  cette  objection  ,  qu'il  fuivroit  de-là  que  tous 
ceux  qui  participent  à  ce  facrement  feront  fauvez ,  puif- 
que  Jéfus  Chrift:  dit  ,  que  celm  qui  mange  fa.  chatr  aura 
la.  vie  éternelle.  Je  crois  qu'il  eft  permis  de  fuppléer  quel- 
que chofe  au  difcours  du  Sauveur,  ^  que  quand  il  dit, 
celui  qui  mange  ma  chair  a  la  vie  éternelle ,  on  peut  fous- 
entendre  celui  qui  la  mange  non  indignement ,  comme  le 
firent  quelques  Corinthiens ,  mais  celui  qui  la  mange  a- 
vec  les  difpolitions  convenables-  Combien  depaflages  de 
l'Ecriture  fainte  ne  pourroit-on  pas  alléguer,  dans  lef- 
quels  le  St.  Efprit  attribue  à  une  démarche  les  effets, 
qu'elle  produit  quand  elle  eft:  faite  avec  des  difpofitions 
convenables."*  Par  exemple,  quand  elle  dit,  demandez, 
isr  vous  recevrez  ;  heurtez, ,  c?*  il  vous  fera  ouvert  ;  venez 
k  moi  vous  tous  qui  êtez.  chargez.  O"  travaillez ,  i^  je  vous 
feulagerai,  &C. 


Crémière  Partie,  5:23 

fi  favorables  à  votre  Syflême,  on  ne  fau- 
roit  les  lire  avec  application  fans  recon- 
noitre  qu'elles  le  renverfent  entièrement. 
Je  vais  tâcher  de  le  prouver.  Je  ferai  d'a- 
bord quelques  confidérations  générales 
fur  lespaiTages,  dont  nous  cherchons  Fex- 
plication,aprèsquoijeles  comparerai  avec 
quelques  autres  difcours  de  Jéfus  Chrift, 
qui  nous  découvriront  parfaitement  le 
fens  de  celui-ci. 

I.  Comme  on  ne  fauroit  douter  que  les 
Orientaux  n'emploient  fouvent  des  ex- 
preffions  figurées ,  on  ne  fauroit  s'empê- 
cher auffi  d'en  voir  un  grand  nombre 
dans  le  difcours ,  dont  il  elt  ici  queflion  ; 
Jéfus  Chrifl  déclare  en  le  commençant , 
que  la  viande,  dont  il  parle,  *  ejî perma- 
nente en  vie  éternelle.  C'eft  une  façon 
de  parler  figurée ,  femblable  à  celle-ci  : 
t  Celui  qui  boira  de  Peau ,  que  je  lui  don- 
nerai^ n  aura  plus  jamais  foi f^  maisTeait^ 
que  je  lui  donnerai  ^fera  faite  en  lui  une 
fontaine  d'eau  faillante  en  vie  éternelle. 
L'un  &  l'autre  de  ces  textes  fignifient  que 
les  avantages ,  qu'on  tirera  de  la  viande 
&  du  bruvage  que  Jéfus  Chrift  promet, 
ne  finiront  jamais. 

Dans 

*  Ver.  17. 

t  Jean  iv.  14.  &  danslechap.  vri.  38, Ctf/«i  qui  croît  en. 
moi ,  ainfi  que  dit  l'Ecriture ,  des  fleuves  d'eau  vive  découle- 
ront de  fon  ventre. 

Ll  4 


5'X4  L'Etat  du  Qhrifî tant  fine  en  France^ 

Dans  le  premier  des  verfets ,  que  je 
viens  d'alléguer,  Jéfus  Chrift  dit  en  par- 
lant de  lui-même ,  que  "l^'îeu  l'a  approuvé 
de  fin  cachet.  C  eft  une  façon  de  parler 
figurée ,  empruntée  de  ce  que  font  les 
hommes ,  qui  témoignent ,  en  mettant 
leur  feau  fur  certains  ades ,  qu'ils  approu- 
vent ce  qui  y  eft  contenu.  Le  feau,  dont 
Dieu  a  feellé  Jéfus  Chrifl,ce  font  les  talens 
miraculeux,  qu'il  lui  a  donnez,  félon  cet 
Oracle:  *  LEfprtt  du  Seigneur  eft  fiur 
moi^  parce  qu'il  m'a  oint  pour  e'v ange lifer 
aux  débonnaires. 

Dans  le  verfet  3 1 .  la  Manne  efl  appel* 
lée  un  J^ain  du  Ciel.  C'efl  une  façon  de 
parler  figurée,  par  laquelle  on  donne 
à  un  genre,  le  nom  de  fon  efpècela  plus 
générale.  L'efpèce  la  plus  générale  des 
alimens  c'efl  le  pain  ;  c'efl  pour  cela  qu'on 
donne  le  nom  de  pain  à  tous  les  alimens. 
Aufîî  la  manne,  qui  efl  fi  fouvent  quali- 
fiée de  ce  nom  dans  plufieurs  endroits  de 
l'Ecriture,  eft  appellée  froment  dans  le 
t  Pfeaume  lxxviii.  Dieu  fit  pleuvoir  la 
manne  fur  les  Ifiaelites,  dit  le  Pfalmifle, 
^  il  leur  donna  le  froment  des  deux.  C'efl 
félon  la  même  métaphore  que  Jéfus  Chrifl 
dit,  qu'il  efl|/^  pain  deficendu  du  ciel. 

Dan? 

*  Efaie  txi.  r. 

t  Ver.  24. 

i  Jean  VI.  32,  35, 


Trémtere  Partie.  5-25' 

Dans  le  verfet  3  5-.  Jéfus  C.  dit ,  que 
celui  qui  vient  à  lui  n^  aura  point  de  faim  ; 
que  celui  qui  croit  en  lui  n^aura  point  de  foif. 
C'eft  une  façon  de  parler  figurée,  qui 
marque  que  l'Evangile  nous  fournit  abon- 
damment dequoi  remédier  à  tous  nos 
maux,  &  dequoi  fatisfaire  à  tous  nos  dé- 
firs. 

Dans  le  verfet  61.  Jéfus  Chrift  dit,  que 
le  Fils  de  P homme  doit  retourner  ^  où  il 
et  oit  premièrement.  C'eft  une  façon  de 
parler  figurée,  qui  attribue  à  uniujetce 
qui  convient  à  celui  qui  y  eft  intimement 
uni.  Jéfus  Chrifl  entant  que  le  Fils  de 
Vhomme  n'étoit  point  dans  le  Ciel  avant 
que  de  defcendre  fur  la  terre  ;  cela  ne 
convient  qu'à  fa  Divinité. 

Dans  le  verfet  63.  Jéfus  Chrifl  déclare 
que  les  paroles ,  qu'il  vient  de  prononcer  » 
font  efprit  tê  'vie.  Quelque  conteftation 
que  nous  aions  fur  ce  palîage ,  nous  con- 
venons les  uns  &  les  autres,  que  des  paro- 
les ne  fauroient  être,  à  parler  littérale- 
ment, efprit  &  vie. 

Je  pourrois  aifément  extraire  du  vi. 
chap.  de  St.  Jean  diverfes  autres  façons 
de  parler  figurées.  Celles  que  je  viens 
d'alléguer  futiifent  pour  juflifier  ma  pre- 
mière confidération.  Si  nous  jugeons 
des  paroles  de  J.  C.  par  le  flyle,  qui  rè- 
gne dans  le  chapitre  d'où  elles   font  ti- 

Ll  s  rces. 


^z6  VEtat  duChriftianiJme  en  France^ 

rées,  nous  ne  les  prendrons  pas  littéra- 
lement. 

II.  Quand  il  ell  queflion  de  détermi- 
ner, fi  une  expreflion  des  Auteurs  facrez 
efl  figurée ,  ou  littérale ,  il  ne  faut  pas  en 
juger  par  les  règles  de  l'Académie  Fran- 
çoife ,  mais  par  le  génie  de  la  Langue 
qu'ils  ont  parlé.  Vaugelas ,  Fléchier, 
Mr.  de  Fontenelles,  font  moins  propres 
à  décider  ces  fortes  de  queftions ,  que 
Buxtorf,  VorfliuSjLeightfoot,  Amama, 
&c.  Vos  Peuples  font  peu  verfez  dans 
l'Ecriture  fainte.  Ceux  même,  à  qui  el- 
le eft  familière,  la  lifent  dans  des  Traduc- 
tions ,  qui  rapprochent  le  plus  qu'il  efl 
pofïible  du  génie  de  notre  Langue  cei*- 
tains  Hebraïfmes,quine  réveilleroient  au- 
cune idée  diflinde  dans  l'efprit  des  Fran- 
çois, fi  on  les  avoit  rendus  mot  pour 
mot.  Nous  ne  condamnons  pas  cette  li- 
cence de  vos  Traducteurs ,  quand  ils  la 
renferment  dans  de  juftes  bornes.  Les 
nôtres ,  qui  ont  été  plus  fcrupuleux ,  font 
peut-être  en  cela  moins  dignes  de  louange 
que  de  blâme. 

Si  vos  Peuples  n'ont  point  de  Traduc- 
tions littérales  de  l'Ecriture  fainte  ,  ils 
n'ont  pas  non  plus  de  Commentaires  criti- 
ques fur  ce  Livre  facré;  du  moins  ils 
n'en  ont  qu'un  petit  nombre  :  aufli  font- 
ils  peu  verfez  dans  le  ftyle  des  Juifs ,  qui 

eft 


Crémière  T  art  te,  s  "^7 

efl  incomparablement  plus  familier  à  ceux 
mêmes  de  nous  qui  n'entendent  pas  les 
Langues  orientales.  Cependant  quelques 
fupérieures  que  foient  à  cet  égard  les  lu- 
mières des  Proteftans  fur  celles  des  Ca- 
tholiques Romains ,  nous  nous  plaignons 
tous  les  jours  que  l'étude  de  l'Ecriture 
fainte  eft  négligée  parmi  nous:  que  quel- 
ques Théologiens  fe  prévalant  de  cette 
négligence,  ou  peut-être  ignorant  eux- 
mêmes  ce  que  leur  vocation  les  appelle  à 
enfeigner  aux  autres,  cherchent  des  my- 
Itères  dans  des  expreffions  métaphori- 
ques ,  qui  ne  réveillent  que  des  idées  fim- 
ples  dans  l'ame  de  ceux  qui  connoiiTent 
le  tour  d'efprit  des  Orientaux.  Combien 
de  preuves  ne  pourrois-je  pas  apporter  de 
cette  vérité?  Quoiqu'il  en  foit  fur  cet 
Article,  un  homme  accoutumé  au  Ityle 
des  Auteurs  facrez ,  ne  fera  point  effraie 
de  certaines  façons  de  parler ,  dont  leurs 
Ecrits  font  remplis ,  &  il  faura  les  réduire 

,.  à  leur  véritable  fens. 

I  ■  Mais  *  manger  la  chair  d'un  homme , 
dites- vous ,  ^  boire  fin  fang,  eji  une  chofiji 
éloignée  de  notre  penjée ,  de  notre  nature  ^ 
de  nos  mœurs  t  &  de  nos  coutumes,  que  ni 
les  hommes  y  ni  T)ieu  quand  il  far  1er  a  aux 

hom- 

*  M.  Péliflbn  Traité   de   l'Eucharift.  fed.  xiii.  artic. 
V.  pag.  175. 


51 8  VEtat  duChrïftianiJme  en  France ^ 

mes ,  ne  s'exprimeront  jamais  ainjî  que  pour 
Jignifier  quelque  chofe  d'extraordinaire  ^ 
de  Jurnaturel,  &  de  divin,  au-de-Ia  de 
nos  coutumes ,  de  nos  mœurs ,  de  notre  na- 
ture ,  ^  de  notre  penfée.  Les  Orientaux 
ont- ils  jamais  dit  manger  la  chair  d'un 
homme  ^  &  boire  fin  fang,  pour  dire  être 
attentif  à  fa  dodrine,  fe  foumettre  à  fes 
loix,  borner  fa  félicité  à  lui  plaire,  &  à 
être  l'objet  de  fon  amour  ?  Oui,  Mef- 
fieurs  ,  &  c'eft  ma  troifiême  confidéra» 
tion  ;  6z  ce  tour  d'expreflîon  fi  extraordi- 
naire en  notre  Langue ,  ne  Teft  point  du 
tout  dans  les  Langues  orientales. 

1.  C  eft  une  chofe  très  ordinaire  à  l'E- 
criture de  repréfenter  la  vertu  &  la  véri- 
té, la  félicité  &  la  gloire  fous  l'idée  d'un 
bruvage  &  d'un  aliment.     Vous  tous  qui 
êtes  altérez^  s'écrie  le  *  Prophète  Efaie, 
en  prédifant  l'avènement  du  Meflîe,  ve^ 
nez  aux  eaux ,  ^  vous  qui  n'avezpoint  d^ar^ 
genty  venez 't  acheter  ,  îê  mange z\  venez  y 
dis-je ,   achetez  fans  argent ,  Ç^  fans  au» 
cun  pnx  du  vin  ^  du  lait.     Pourquoi em- 
ploiez-vous  l'argent  pour  ce  qui  ne  nourrit 
point -i  &  votre  travail  pour  ce  qui  ne  raf 
fa  fie  point  ?  Ecoutez  moi  attentivement , 
^  vous  mangerez  ce  qui  eft  bon  y  ^  votre 
ame  jouira  à  plaifr  de  la  graijje.     f  La 

fou- 

•  Efaie  tv.  i.  2. 

t  Provcrb.  ix.  i.  r.  3.  5. 


Crémière  ^Partie,  5*1  ^ 

Jouveraine  Sapience  a  bâti  fa  maifin,  dit 
le  Sage ,  elle  a  affrété  fa  viande  ,  elle  a 
mixtionné  fin  vin,  elle  a  envoie  fesfervati'^ 
tes',  elle  appelle  de  dejfus  les  perrons  des 
lieux  les  plus  élevez  de  la  ville ,  difanty 
venez  t  mangez  de  mon  pain^  &  buvez 
du  vin  que  fai  mixtionné'.  *  J'ai  à  man- 
ger d'une  viande i  que  vous  ne  favez pas, 
difoit  Jéfus  Chrift  à  fes  Difciples ,  Ma 
viande  eft  que  je  faffe  la  volonté  de  celui 
qui  m'a  envoie ^  &  que  f  accompliffe  fin  œu^ 
vre.  St.  Paul  en  parlant  des  fidèles ,  qui 
ont  vécu  avant  l'Oeconomie  de  l'Evangi- 
le,  dit ,  qu'ils  ont  mangé  &  bu  J  efus  Chrilt  : 
t  Or  mes  Frères  je  ne  veux  pas  que  vous 
ignoriez ,  ce  font  les  paroles  de  cet  Apôtre , 
que  nos  ^ères  ont  tous  été  fous  la  nuée ,  ^ 
ils  ontpaffe  tous  par  la  mer  ,  ^  qu'ils  ont 
tous  mangé  d'une  même  viande  fpirituelle: 
^  qu'ils  ont  tous  bu  du  même  bruvage  fpi" 
rituel;  car  ils  buvoient  de  la  Pierre  Jpiri* 
tuelle  y  qui  les  fuivoit ,  C^  la  Pierre  étoit 
Chrift.  Si  TApôtre  entend  par  le  bruva- 
ge fpirituel  des  Juifs,  qui  vi voient  avant 
l'Evangile,  Jéfus  Chrilt  lui-même  ,  fans 
doute  c'eft  de  Jéfus  Chrill  aufîi  qu'il  dit, 
qu'il  fut  leur  viande  fpirituelle.  L'Au- 
teur apocryphe  du  Livre  de  l'Eccléfiafti- 

que 

*  Jean  IV.  31.  34. 
t  i.Cor.  X.  I.  3.  4. 


530  V Etat  du  Chrifttanïfine  en  France ^ 

que  introduit  la  fagefle  parlant  de  cette 
manière:*  En  moi  eft  toute  la  grâce  de  la 
vie  ^  la  vérité  y  en  moi  eft  toute  Vef- 
férance  de  la  vie  y  venez  à  moi  vous  qui 
me  déferez ,  ^  vous  remplirez  de  mes 
fruits.  Ceux  qui  auront  mangé  de  moi  y 
auront  encore  faim  den  manger  \  (c'efl  à- 
dire  ,  ils  trouveront  toujours  de  nouvelles 
délices  dans  cette  manducation)  ^  ceux 
qui  m^ auront  bu  y  en  auront  encore  foif.  St. 
Jean ,  f  ravi  en  efprit  dans  le  Paradis  tan- 
dis qu'il  eft  relégué  pour  la  cauie  de  l'E- 
vangile dans  Yljl'  de  Tatbmos  ,  entend 
une  voix  céleile ,  qui  crie  :  X  A  celui  qui 
ajoifje  lui  donnerai  de  la  fontaine  d'eau 
vive.  Il  voit  un  fleuve  \  pur  de  au  vive 
refplendijjant  comme  du  chrjftal^  qui  for- 
toit  au  thrône  de  "Dieu  &  de  r  Agneau  \  & 
au  milieu  de  la  place  de  la  cité  ^  aux  deux 
cotez  du  fleuve  y  l'arbre  de  vie  portant  dou^ 
Zte fruit  Sy  rendant  fin  fruit  chaque  mois ,  @ 
les  feuilles  de  r arbre  font  pour  la  guéri  fin 
des  Gentils. 

Ces  façons  de  parler  fi  fréquentes  dans 
nos  Ecritures .  le  font  auffi  dans  les  Li- 
vres des  Juifs.  S  Philon  l'emploie  dans  di- 
vers 

*  Ecclefiaft.  xxiv.  zj.  26.  28.  29. 
t  Apocal.  I.  10. 
%  Ibld.  XXI.  6. 
\  Ibid,  XXII.  I.  2. 

§  Phil.  lib.  I.  de  lege  Allegor.  pag.  ^4.  De  plantatione 
Noé  pag.  175.  Se  Quod  deter.  &c.  pag.  137.  &  paffim. 


Crémière  Partie,  5-3  j 

vers  endroits,  que  je  cite  au  bas  de 
ces  pages.  *  J'en  indique  aulîî  un  grand 
nombre  pris  des  Ouvrages  des  Rabins ,  & 
j'allègue  t  les  Auteurs ,  qui  les  ont  com- 
pilez ,  &  auxquels  ceux  qui  ne  peu- 
vent pas  puifer  dans  les  fources ,  auront 
leur  recours.  Parmi  les  palTages  que 
je  rapporte,  il  y  en  a  un  qui  mérite  une 
attention  particulière  ,  parce  qu'on  y 
trouve  cette  façon  de  parler  figurée , 
Manger  le  Mefjîe.  t  Et  de  peur  que  vous  ne 
nous  reprochiez  que  les  Juifs ,  qui  s'énon- 
çoient  de  cette  manière  ,  avoient  des 
idées  plus  faines  que  nous ,  de  ce  que  le 
Meflie  feroit  un  jour  pour  fon  Eglilè  ;  je 
crois  devoir  vous  faire  remarquer ,  que  la 

GIo- 

*  Omnis  comeftio  5c  bibitio,  Cujus  eft  mentio  in  li- 
bre Ecclcfiaftae,  dicitur  de  Lege  &  bonis  operibus,  Mi- 
dras  Coheleth,fbI.88.  4.  Ciba  çum  pane,  ideft,  faceum 
laborare in prselio  Legis,fîcut dicitur;  Venite  ,coiTiedite  de 
pane  meo,  Gloflain  Succah,fol.  51.  Rabi  Simeon  dixit: 
qui  funtilli  qui  manna  caelefti  nutriti  fucrunt?  Refpondit: 
Hi  funt  fapientes ,  qui  diu  nodteque  (tudent  in  Lege ,  Zohar 
in.  Exod.  fol.  zy.  &  28.  ubi  plura  ejufdem  generis.  Vi- 
de Leightfoot  Hor.  Hebraic.  in  Joh.  vi.  5 1 .  pag.  62.6. 

j  Wliitby  in  Joan.  vi.  27.  pag.  483.  Vide  etiam  Bux- 
torf.  de  Mannaehift.cap.  I.  pag.  336, &c. 

■^  DicitRabh,  n"2^o  ^w  'hj^A'i  -nt^'i  p'n;r,  Comeïluri 
funt  Ifrael  annos  Melfise  ,  (GloflT.  Saturitas ,  quœ  erit  indic- 
bus  Meffiae ,  erit  Ifraelitarum)  dicit  Rabh  Jofeph  ;  verè  qui- 
dem;  at  ver6  quifnamdeea  comedet?  ^^  '^^^  p'?'3i  pn. 
An  Chillek  &  Billek  (duo  judices  Sodomae)  comedent  de  cà? 
Ad  excipiendum  illud  R.  Hillelis ,  qui  dicit  un"?  n'C'D  ]'« 
n'pî.T  V'j'3  ini^Dx  133^/  '7«^tt'»\  Non  futurus  eft  Meffias 
Ifraeli;  nam  eum  antehac  comcderunt  in  diebus  Heze- 
chiae ,  Sanhedr.  fol.  98.  2.  apud  Leightfoot  Hor.  Hcbr. 
in  cap.  vii  Joan.verf.  51.  pag.  6ié.  col.  2. 


^^2  VEtat  du  Chriftianïfine en  Prante^ 

Glofe  fur  un  paiTage  du  Talmud ,  dans  la- 
quelle on  trouve  cette  exprelîion,  porte  i 
que  c'a  été  du  temps  d'Ezechias ,  qu'Ifraelf 
a  mangé  le  Meffte.  \ 

Les  Pères  de  l'Eglife ,  que  je  ne  confî- 
dère  point  encore  ici  comme  des  témoins 
de  la  foi  des  premiers  fiècles ,  mais  fimple- 
ment  comme  des  Auteurs ,  qui  avoient  I> 
magination  orientale,  ont  parlé  fur  ce fujet 
comme  les  Rabins  ;  ils  ont  attaché  à  ç.ç.% 
exprelîions,  Manger  La  chair  de  Jéfus 
Chrijt  ^  boire  fin  fan g,\QS  mêmes  idées  que 
nous  y  attachons.  Quelques  exemples 
nous  tiendront  lieu  d'un  plus  grand  nom- 
bre. *  Clément  d'Alexandrie ,  après  avoir 
comparé  l'objet  de  la  foi  à  un  aliment ,  dit 
qu'il  a  emprunté  cette  idée  de  Jéfus 
Chrill,  qui  s'elt  fervi  des  mêmes  emblè- 
mes quand  il  a  dit,  Mangez  ma  chair  ^ 
buvez  mon  fan  g. 

Quelques  Hérétiques  ,  qui  nioïent  an- 
ciennement le  dogme  de  la  refurredion , 
s'autorifoient  de  ces  paroles  de  Jéfus 
Chrifl,  la  chair  ne  fer t  de  rien  ^  c'efl  Ûefi 
frit  qui  vivifie,  Tertullien  repouÎTe  leur  j 
objection  par  cet  argument,  dont  nous  ] 
ne  garentiilbns  pas  la  juftelTe,  mais  qui 

prou- 

♦  Clément.  Alexandr.  Psedag.  i.  pag.  loo.  &c.  où 
vous  verre?,  cette  métaphore  portée  plus  loin  que  ne  l'ont 
jamais  fait  les  P.abins. 


'Première  Partie,  ^^s 

prouve  ce  que  nous  avons  avancé  tou- 
chant le  ilyle  oriental  :  *  //  faut  expH- 
quer  la  Jhitence  de  Jé/iis  Chrijt ,  dit- il  j 
.par  la  nature  des  cbofes  auxquelles  elle  eft 

•appliquée  : de  la  même  manière 

qu'il  appelle  sa  Parole  efprit  ^  vie, 
il  rappelle  aujjï  s  a  Chair;  car  la  paro» 
Le  a  été  faite  chair  ^  c^ eft  pour  cela  qu'il 
faut  pour  avoir  la  vie ,  la  défîrer  cette  pa^ 
rôle  avec  ardeur^  la  dévorer  par  l'ouie, 
la  ruminer  par  V entendement ,  ^  la  digérer 
_par  la  foi. 

St., Jérôme  t  s'exprime  à  peu  près  de 

mê- 

*  Quia  dnrum  &  intolerahilcm  exiftirnaverUnt  fermo- 
ucm  ejus ,  quali  veiè  carnem  fuam  illis  edendatn  deter- 
minàlTet,  ut  in  Ipiritum  diiponeret  ftatuin   falutis.  praemi- 
fit ,  ipiritus   elt  qui    vivificat;  arque  ita  fubjunxit  :  cafp 
hihil  prodell,  ad  vivifîcartdum  fcilicet.  Exfeqiiituretiam  quid 
velit  intelligi  fpiritum:  verba  ,qu3e  locutus  fum  vobis,fpi- 
ritus  funt ,  vita  funt  :  ficur  ëc  iuprà ,  qui  audit  fermonés 
meos,  &  crédit  in  eurti  qUi  me  mifit,  habet  vitam  aeter- 
nam  ,  &  in  judicium  non  veniet,  fed  tianfiet   de  morte 
ad  virain     Itaque  ferraonem    conftituens  vivificatorcm  > 
quia  ipiritus  &  vitafermo;  eundem  etiam  carnem   luam 
<iixic,  quia  &  fermo  caro  crat  fa  dus  j  proinde  in    cau- 
fam  virœ  appetcndus  &  devorandus  auditu ,  &  ruminan- 
dus  inrelledlu  ,  &  fide  digcrendus  :  nam  &  paailô  antè  car- 
nem i'uam  pancm  quoque  cœleftem  pronunciàrat;  urgens 
ufquequaque  per  allegoriam    necelTariorum  Populorum, 
rnemoriam  pàtrum  ,  f^c.  Tert.  de  Reiur.  Carn.  c.  37.  p.  347. 
Voilà  le  texte  de  Tertullien ,  &  voici  la  glofe  de  Philippe 
le  Prieur  rapportée  par  Rigault  :  Metaphora  hsecinfolens  tx 
eo  ducitur ,  quôd  cùm  Chriftus  fit  Dei  verbum  ,  &  caro 
cjus  panis ,  auditu  devorari  dicatur ,  ut  panis  ore  devo- 
ratur, 

t  Quando  dicit  qui   non  comcderit  carnein  meam  & 
biberit  fanguinem  meum,licèr  &  in  myllerio  polTet  intel- 
ligi i  tamen   verius  corpus  Chrilli  &  fanguis  cjus    fermo 
Scripturarum  cft  Dodtrina  divina  .  .  .  .  fi  quando  aiidi-; 
Tom,  T,  Mm  hiuS 


^34  L'Etat  duChriftianiJme  en  France  ^ 

même  :  ^loiqiCon  piijje  expliquer  myfli- 
quement  ces  paroles  de  Je  fus  Chrift^  dit- 
il,  celui  qui  ne  mangera  f  as  ma  chair  ïêne 
boira  pas  monfang,  &c.  Cependant  il  vaut 
mieux  entendre  par  la  chair  &  le  Jang  de 
Je  fus  la  Doctrine  des  faintes  Ecritures .... 
quand  fions  écoutons  la  parole  de  TJieu ,  ^- 
lors  LA  Chair,  Ç^le  Sang  db  Christ 
entrent  dans  nos  oreilles. 

*  Eufèbe  paraphmfe  de  cette  manière 
les  paroles  du  verfet  63.  du  chap.  vi.  de 
c5t.  Jean:  A^^  croie  z>  pas  que  quand  je  prc- 
pofe  de   manger   ma  chair  -,  je  porte  ma 
penjée  fur  cette  chair ,    qui  m^envelope  > 
(i'v  ■wifiy.ay.oi.i'^comme  fi  je  'voulois  vous  engager 
à  la  manger ,  &  à  boire  mon  fan^  corporel 
(^  fenfible.     («iV^JîTo»  x«ei  (T^y.&.Tipo^^  Comprenez 
que  les  paroles  -i  que  je  vous  dis ,  font  efprit 
^  vie. . .  *Z)e  forte ,  ajoute  Eufèbe ,  que  les 
paroles  &  la  T)o[îrine  de  Je  fus  Chrijî  font 
fa  chair  Ï3  fou  fang;   ceux  qui  y  part  ici- 
peut  font  nourris  du  pain  célejle ,  ^  fe- 
ront par  y  ci  pans  de  la  vie  éternelle. 

Je  fupprime  à  defTein  un  grand  nombre 
d'autres  pafîages  des  Anciens ,  qui  fe  font 

énon- 

miis  fermonem  Dei ,  fermo  Dei  &"  caro  Chrifli  &  fanguis 
ejus  in  auribus  noflris  funditur,  &  nos  aliud  cogitamiis 
in  quantum  periculum  incurrimus:  fie  &in  carne  Chrifti, 
qui  eit  fermo  Dodrinae ,  hoc  eft,  Scripturarumfanélarum 
interpretatio  ,  fîcut  volumus  ,  ita  &  cibum  accipimus, 
Hieron.  Breviar.  in  Plalm.  147.  Tom.i.  Append,  p.  504. 
*  Eufeb.  de  Ecclcf.  Theolog.  lib.  m.  c.iz. 


Trémlère  T art  te,  ssf 

énoncez  comme  ceux  que  je  viens  de  ci- 
ter. St.  Auguftin  fourniroit  lui  feul  une 
longue  compilation  de  femblables  expref- 
fions.  Le  vénérable  Bède  en  a  extrait 
une  grande  partie,  &  vous  pouvez  les 
voir  d'un  coup  d'œil  *  dans  rexpofition 
qu'il  a  faite  des  Epîtres  de  St.  Paul,  tou- 
te compofée  de  palîages  de  ce  Père.  Je 
me  contenterai  de  puiier  dans  les  fources 
mêmes  quelques  façons  de  parler  de  St* 
Auguitin ,  qui  juititient  ce  que  j'ai  avan- 
cé :  f  Le  Seigneur,  dit-il ,  voulant  donner 
fon  EJprit^dït  qu'il  eft  le  ]f>ain  dejcendn  du 
ciel  ^  t§  il  nous  exhorte  de  croire  en  lui\ 
car  croire  en  lui  c^efi  manger  le  pain  vi- 
vant. X  ^Oîirqtioi prépares-tu  tes  dents  fê 
tonventrel-  Crois  &  tu  l'as  déjà  mangé. 
Et  ailleurs  en  expliquant  ces  paroles  de 
l'Evangile  ,  %  Bienheureux  /ont  ceux  qui 
mangeront  du  pain  du  Roiaume  des  deux  : 
I  ^lel  ejl  ce  pain  du  Roiaume  des  cieux^ 

dit« 

*  Expofir.  Epi(ï.6.Pav.IiexdiveffisOperibus  S.  Auguft, 
\  venerab.  Beda,  &c.  in  ii.  Cor.  m.  pag.  187.  &  cap. 
XI.  pag.  229.  &c. 

t  Daturus  ergo  Dominns  Spiritum  fanduni  dixit  fe 
cfTe  panem  qui  de  cseio  defcendit,  hcrtans  ut  credaraus 
in  eum  ;  credere  cnim  hoc  eft  manducare  panem  vivum. 
Qui  crédit  in  eum  manducatinvifibiliter,  faginatur,  quia 
invifibiliter  renafcitur  ,  Aug.  Tom.  ix.  Trad.  xxvi.  ïn 
cap.  VI.  Evang.  Jean.  pag.  92. 

%  Ut  quid  paras  dentés  &  ventrem?  Cicde  Ôc  manda- 
calii,  ibid.  Traél.  xxv.  pag.  90. 

§  Luc.  XIV. 

4  Qiiis  eft  panis  de  Regno  Dei  nifî  qui  dicit,  ego  fum  pa- 
Mm  i  îiis 


53  6  ISEtat  du  Chrijiianijme  en  France  i 

dit- il ,  Ji  ce  ticfl  celui-là  mêmk  qui  dit^ 
je  fuis  le  pain  vivant ,  qui  efl  defiendu  du 
ciel:  ne  préparez  pas  votre  gojîer^  mais 
votre  cœur. 

IV.  Une  quatrième  remarque  généra^ 
le,  que  nous  devons  faire  pour  rintelli- 
gence  des  textes  que  nous  avons  citez; 
c'eil  que  dans  le  chapitre  >  d'où  ils  font 
tirez,  ces  expreffions  font  fynonymes, 
aller  à  Jéjus  Chrift  ;  croire  en  lui  ;  manger 
fa  chair  ;  manger  le  pain  defcendu  du  cieL 
On  ne  fauroit  en  douter ,  fi  l'on  fait  at- 
tention, que  le  Sauveur  attribue  les  mêmes 
effets  aux  démarches,  ou  aux  difpofitions 
d'efprit,  qu'il  a  voulu  ^gnifier  par  ces 
ditférentcs  expreiTions.  Dans  le  ityîe  du 
Sauveur  :  travailler  non  pour  la  viande 
qui  périt  ^  mais  pour  celle  quieft  permanen- 
te  en  vie  éternelle  \  manger  le  pain  defcen- 
du au  ciel  ;  manger  la  chair  du  Fils  de 
Dieu-,  croire  en  lui-^  aller  à  lui  ^  &c. 
c*eft  remplir  les  conditions ,  fous  lesquel- 
les il  nous  a  promis  la  bicnheureufe  im- 
mortalité ;  c'ell  ce  qui  paroit  par  la  con- 
frontation de  ces  textes  :  Travaillez  non 
point  apr}s  la  viande  qui  périt ,  niais  après 
celle  qui  eft permanente  en  vie  éternelle'* 
Celui  qui  vient  à  moi  n^ aura  jamais  Joif. 

En 

lîis  vivus,  qui  de  cselo  defcendit:  nolite  parare  fauceî," 
fed  cor ,  id.  de  Verb.  Apoftol.  Serm,  xxxiii. 


Crémière  T  art  te.  537 

En  vérité,  enverité jevous  dis,  ^ui croit 
en  mol  aura  la  vie  éternelle.  Cefl  ici  le 
^ain  qui  eft  defcenàii  au  ciel  ^  afin  que  fi 
quelcuu  en  mange  il  ne  meure  point  \  En 
vérité^  en  vérité  je  vous  dis,  que  fi  vous 
ne  mangez  la  chair  du  Fils  de  l'homme ,  ^ 
fi  vous  ne  buvez,  fon  fang ,  vous  naîtrez 
point  la  vie  en  vous-mêmes. 

V.  Enfin  ma  dernière  remarque  géné- 
rale, c'eftque  vos  propres  Auteurs  avouent, 
que  dans  plufieurs  endroits  du  chap.  vi. 
de  St.  Jean  les  mots  de  manger  &  de 
manâucation  font  métaphoriques,  &  mar- 
quent non  ce  que  vous  prétendez  faire 
Gorporellement  à  la  Table  de  l'Eucha- 
riftie,  mais  la  foi  &  l'obéilTance,  qui 
Ibnt  les  conditions  du  falut.  Voici 
la  Note  de  Don  Au^.  Calmet  lur  ces  pa- 
roles de  St.  Jean  :  *  Travaillez  npn  four 
avoir  lanourriture  qui  périt, mais  pour  celle 
qui  demeure  pour  la  vie  éternelle.  „  Ce 
„  n'ell  pas  le  pain  &  la  nourriture  tempo- 
„  relie  que  vous  devez  chercher  A  ma  fui- 
„  te,  mais  la  nourriture  de  l'ame.  Et 
^.j  quelle  eit  cette  nourriture  de  l'ame? 
„  C'ell  la  parole  de  Oicu,  c'cfl  la  foi, 
„  c'eft  la  charité ,  c  eft  Jéfus  Chrift  mê- 
9,  me  félon  St.  Auguftin  :  croiez  en  moi, 

5,  & 

*  D.  Aug.  Calmet,  Comment,  litcr.  fur  St.  Jean  chap, 
Ml.  pag.  I3J. 

Mm  3 


5  3  s  L'Etat  du  ÇhriJÎ tan  ifme  enFmncey 

5,  &  vous  aurez  mangé  cette  divine  nour- 
5,  riture  que  je  vous  offre.  Le  Sauveur 
5,  dit  de  lui-même  en  un  autre  endroit, 
3,  que  fa  nourriture  etl  de  faire  la  volon- 
,,  té  de  ion  Père.  Ce  doit  ette  auiii  cel- 
5,  le  de  tous  les  fidèles.  Ce  font  les 
paroles  de  D.  Aug.  Calmet.  Or  il  eit 
évident ,  ce  me  femble ,  que  la  vian- 
de ,  pour  laquelle  Jefus  Chrid  nous  re- 
commande de  travailler,  quand  il  dit 
dans  le  vers.  17.  travaillez  7ion  pas  pour 
la  viande  qui  périt ,  mais  pour  celle  qui  efl 
permanente  en  vie  éternelle ,  c'efl  la  mê- 
me que  celle  dont  il  parle  dans  les  verfets 
qui  luivent  :  fi  donc  cette  première  vian- 
de eft  la  foi  &  la  charité ,  on  doit  fe  for- 
mer U  même  idée  de  la  féconde.  Je  fuis , 


MESSIEURS, 

Votre,  &c. 


LET^ 


Première  Partie,  S 39 

LETTRE    XXIII. 

*Daf!s  laquelle  on  compare  les  pajfages  du 

chap.  VL  de  St.  Jean  avec  quelques 

autres  Tii/cûurs  de  Jéfus  Cbrtft. 


ESSIEURS, 

Voici  une  autre  voie  pour  juftifier  le 
fens  figuré ,  que  nous  donnons  aux  pafTa- 
ges  du  chap.  vi.  de  St.  Jean.  Il  faut  com- 
parer trois  entretiens  de  jéfus  Chrifl,  qui 
le  fuivent  prefque  immédiatement  ;  celui 
qu'il  eut  avec  Nicodème,  &  qui  eft  rap- 
porté dans  le  chap.  m.  de  cet  Evangile; 
celui  qu'il  eut  avec  la  Samaritaine,  &  qui 
elt  rapporté  dans  le  chap.  iv.  du  même 
Evangile;  enfin  celui  qu'il  eut  à  Caper- 
naum ,  dans  lequel  il  prononça  les  paro- 
les ,  dont  nous  cherchons  la  lignification. 
Les  mêmes  raifons,  qui  prouvent  qu'on 
doit  donner  un  fens  myflique  à  ce  que 
Jéfus  Chrifi:  dit  dans  les  deux  premiers 
de  ces  entretiens,  prouvent  qu'il  faut 
donner  le  même  fens  à  ce  qu'il  dit  dans  le 
troifiême. 

I .  Dans  ces  trois  entretiens  Jéfus  Chrifl 

promet  les  grâces  fpirituelles   fous  des 

idées    qui  font  prélentes ,  ou  qui  doi- 

Mm  4  vent 


5-40  UEtat  du  Chrîfltantfhw  en  France^ 

vent  être  familières  \  ceux  avec  qui  il 
parle.  11. Dans  ces  trois  entretiens,  ceux 
à  qui  il  parle  n'entendent  pas  bien  fapen- 
fée,  (&  prennent  dans  un  fens  littéral  ce 
qu'il  propore  dans  un  fens  myitique.  m. 
Dans  ces  trois  entretiens  Jéfus  Ghriil  laif-. 
fe  pendant  quelque  temps  dans  leur  er- 
reur ceux  à  qui  il  parle,  afin  que  Texcès 
même ,  auquel  ils  îauroient  portée ,  fer- 
vit  à  les  en  retirer,  iv.  Dans  ces  trois  en- 
tretiens Jéins  Chrift  finit  par  des  éclaircif- 
mens  fur  les  emblèmes  qu'il  avoit  em- 
ploiez,  &  il  déclare,  que  ce  ne  font  que 
des  emblèmes ,  qui  ne  doivent  pas  être 
pris  littéralement. 

Premier  chef  de  comparaïfon.  Dans 
ces  trois  entretiens  Jéius  Chrift  promet 
les  grâces  fpirituelles  fous  les  idées  qui 
font  préfentes,  ou  qui  doivent  être  fa- 
milières à  ceux  avec  qui  il  parle. 

Cela  elt  clair  dans  fa  converlation  avec 
Nicodème.  Il  dit  à  ce  Do<^i:eur  de  la  Loi, 
que  *  pour  ejirrer  au  Roiaume  de  ^ïeu^ 
ç'eft-à-dire ,  pour  être  regardé  comme  un 
véritable  Difci pie  du  Meflie,  il  faut  z?.-?/- 
tre  de  nouveau.  Les  Juifs  appelloient 
naijfance  fpiriuielle ,  refjaiffance ,  régéné- 
rationM^  changemens  qu'ils  prétendoient 
arriver  à  leurs  Profelytes.    C'étoit  une  de 

leurS; 

•  Jean  iv.  5. 


Crémière  "Partie,  541 

leurs  maximes ,  qu'un  homme,  *désrin- 
flant  qu'il  embraflbit  la  Religion  de  Moi- 
fe ,  étoir  regardé  comme  un  enfant  qui 
vient  de  naitre,  &  qu'il  naiiFoit  en  fainte- 
té.  \Lire.  né  en  fû'mtete\  c'étoit  dans  leur 
llyie,  être  né  dans  l'Alliance.  St.  Paul  y 
fait  iiilufion  dans  ce  fameux  palîage  di; 
cbap.  VIL  de  la  première  Epitre  aux  Co- 
rinthiens, au  vers.  14,  Le  mari  infidèle 
efi  fanBtfié  en  la  per/onne  de  la  femme  fi^ 
dèle;  tl>  la  femme  infidèle  eft  fan6îifiée  en 
celle  du  mari  fidèle^  autrement  vos  en  fans 
ferotent  impurs ,  mais  maintenant  ils  font 
fàints.  Ils  font  famts^  c'efl-à-dire,  ils 
font  nez  dans  TAIliance  ;  félon  cette  idée 
les  Docteurs  f  Juifs  enfeignoient ,  que 
l'homme ,  qui  devenoit  Profelyte ,  n'avoit 
plus  deconfanguinité  avec  ceux ,  auxquels 
la  Nature  l'avoit  uni  par  les  liens  les  plus 
indiflblubles  ;  qu'il  étoit  en  droit  d'épou- 
fer  fa  foeur&  fa  mère,  fi  elles  devenoient 
Profelytes  comme  lui.  C'cll:  probable- 
ment ce  qui  a  donné  lieu  à  :|:  Tacite  d'a- 
vancer, que  la  première  leçon,  (jue  les 

Juifs 

*  Vid.  Gemar.  Babyl.  tit.  Jevamoth,  fol.  <5i.  pag.  i. 
&  92.  pag.  z.  vide  Selden.  de  jure  Nat.  &  Gentium  lib. 
2.  cap.  4.  pag.  I  ç.  Voi.  la  Remarque  de  Daniel  Whitby 
fur  ce  paffage  pag.  140. 

t  Vide  M.îimon.  IlTarc  Biah.  cap.  14. 

\  Nec  quidquam  prias  imbuuntur  quàm  contemnerc 
Deos,  exuere  patriam ,  parentes,  liberos,  fratrçs  viliaha- 
i«ere,  Tac^Hiitoi;,  lib,  5. 

Mm  s 


54'2'  I^Etat  du  Chriflianijme  en  France^ 

Juifs  faifoient  à  un  Paien,  qui  embraiToit 
leur  Religion  ,  c'étoit  de  méprifer  les 
Dieux,  de  renoncer  à  fa  Patrie ,  &:  de  re- 
garder d*un  oeil  indifférent  fon  père ,  fon 
frère ,  &  fes  enfans.  Auiïi  quelques 
*  Cabalifles  ont -ils  eu  cette  bizarre  & 
confule  Metaphyfique ,  qu'il  y  a  un  nom- 
bre infini  d'ames  nées  de  je  ne  fai  quelle 
maffe  idéale  ;  que  celles  qui  font  defti- 
nées  aux  julles  logent  dans  de  certains 
palais  ;  que  quand  un  Paien  embrafTe  le 
Judaïime ,  une  de  ces  âmes  fort  du  pa- 
lais où  elle  ell  logée,  qu'elle  paroit  de- 
vant la  Majeflé  divine,  qui  l'envoie  dans 
le  corps  du  Profelyte  ;  que  comme  un 
enfant  ne  participe  réellement  à  la  Nature 
humaine,  que  lorfqu'une ame  préexiiten- 
te  eft  unie  à  la  matière  de  fon  corps  dans 
îe  feîn  de  fa  mère ,  de  même  un  homme 
ne  devient  véritablement  Profelyte ,  que 
lorsqu'une  ame  nouvelle  prend  la  place  de 
celle  que  la  Nature  lui  avoit  donnée. 

Si  ce  flyle  n'avoit  pas  été  familier  aux 
Juifs,  on  auroit  de  la  peine  à  expliquer 
comment  Jéfus  Chrift  pouvoit  reprocher 
à  Nicodème ,  qu'étant  ^'D^^^/zr  de  la  Loi  ^ 
il  ne  comfrenoitfas  ces  chofes  ;  car  un  Doc- 
teur de  la  Loi  ne  fembleroit  pas  blâmable 

de 

*  Vid.  Fratr.  Archangel,  in  Dogm,  Cabalift.  43.  Sel- 
dcn.  ubi  fup.  pag.  159.  ' 

\  Jean  iv.  10, 


Première  Tartte.  543 

de  n'avoir  pas  entendu  un  ityle  particulier  à 
J.C.au  lieu  que  ce  blâme  tombe  naturelle- 
ment fur  lui,  s'il  fe  récrie  fur  des  expreiïions 
familières  aux  Doéteurs  de  fa  Nation.  Ni- 
codème  étoit  fans  doute  un  de  ces  hom^ 
mes ,  qui  félon  un  ancien  abus,  qui  s'ell  per- 
pétué jufques  dans  nos  jours,  devoit  à  fon 
rang  &  à  fa  nallFance  un  titre  de  Dodeur, 
qui  n'eil  dû  qu'au  favoir.AuflirEvangeliÛe 
remarque-t-il  exprelTément ,  que  c  ctoir 
*  un  des  principaux  d'entre  les  Juifs.    ^On 
des  principaux  d'entre  les  Juifs  :     voilà 
quels  étoienc  les  titres  de  ce  Doéieur.  Jc-^ 
fus  Chrift,  dans  fon  entretien  avec  Nico- 
dème,  promet  donc  les  grâces  fpirituel- 
les  fous  des  idées  qui    font  préfentes, 
ou  qui   doivent  être  familières   11  celui 
avec  lequel  il  parle. 

Il  le  fit  aufli  dans  celui  qu'il  eut  avec  la 
Samaritaine.  Cette  Femme  elt  toute  oc- 
cupée du  foin  de  puifer  de  l'eau,  Jéfus 
Chriil  lui  dit  :  f  ^5"/  quekun  boit  de  l'eau , 
que  je  lui  donnerai ,  il  n'aura  jamais  foif. 

De  même  dans  les  paflages  du  chap.  vi. 
de  St.  Jean ,  Jéfus  Ghrîft  parle  à  des  trou- 
pes, qui  ont  l'elp  ;  ;•:;>;  du  prodige 
qu'il  avoit  fait  en  multipliant  le^  pains,  & 
qui  viennent  d'exalter  le  miracle  de  Moy- 
fe,  qui  avoit  nourri  pendant  tant  d'an- 
nées 

*  Ver.  r. 
t  Jean.  iy.  14, 


5*44  L*Etat  du  Qhrifiiamjme  en  France  ^ 

nées  les  Ifraelites  dans  le  Defert,  avec  de 
la  manne  defcendue  du  ciel.  Quelques  *  Sa- 
vans  ont  même  crû ,  que  ces  troupes 
aiant  conclu  du  miracle  de  la  multiplica.- 
tiondes  pains,  que  Jéfus  Chriil  étoit  le 
Meffie,  portoient  leur  penfée  fur  ce  f  bir 
zarre  feflin,  auquel  les  Juifs  efpèrent  de 
participer,  quand  ce  Libérateur  fera  ve«!- 
nu.  Jéfus  Chrift  dit  à  ces  troupes ,  X  JQ  ^ 
Juis  le  pain  âefcendu  du  ciel. 

Second  chef  de  comparaifon.  Dans 
ces  trois  entretiens  les  perfonnes  ,  avec 
qui  Jéfus  Chrift  parle,  n'entrent  pas  bien 
dans  fa  penfée ,  &  prennent  littéralement , 
ce  qui  devoit  s'entendre  dans  un  fens  my- 
ftique. 

Cela  eft  clair  dans  l'entretien  de  Jéfus 
Chrift  avec  Nicodème.  |  Lorfque  Jéfus 
Chrift  lui  eût  dit  :  En  vérité  je  te  dis , 
que  fi  quelcun  n'eft  né  d'eau  ^  d'Ejprit,  il 
ne  peut  entrer  dans  le  Roianme  de  T)jeu  ; 
Nicodème  répondit  incontinent  :  Corn- 
ment  peut  naître  un  homme  qui  eft  déjà 

vieux  ? 

*  Cette  penfée  eft  de  Leighfoot.  (vid.  Hor.  Hebr.  in 
Joh.  VI.  vers.  51,)  Ce  favant  homme  auroit  eu  pourtant, 
fi  je  ne  me  trompe,  bien  de  la  peine  à  prouver,  qu'on 
eât  déjà  4u  temps  de  Jéfus  Chrift  des  idées  fi  extravar 
ganrcs. 

t  Voiex  des  defcriptions  de  ce  feftin  dans  la  Bibliothô- 
que  Rsbinique  de  Bartolocçio ,  Tom,  i.  pag,  507.  &c, 

X  Jean  VI,  48. 

4.  Jean  m.  3.  *cc, 


Crémière  Tartte,  54^ 

vieux  ?  ^eut-il  rentrer  dans  le  fein  de  fa 
mère  ,  ^  naître  ? 

Cela  eit  clair  à  Tégard  de  Tentretien  a- 
vec  la  Samaritaine.  Car  dès  que  Jéfus 
Chriit  lui  eût  dit  ces  belles  paroles  :  *  Si 
tu  connoijfois  le  don  de  T>ieu ,  ^  qui  eft  ce^ 
lui  qui  te  dit^  donne  moi  à  boire  ^  tu  lui 
e7t  eujfe s  demandé  ^  le  il  f  eût  doHnê  deVeau 
vive:  Elle  répondit  :  lyoù  as-tu  cette  eau 
vive  ?  Es'tu  flus  grand  que  Jacob  notre 
F  ère  y  qui  nous  adonné  ce  puits  ^  ^  qui  en 
a  bu ,  lui  ^  fa  famille ,  Ç^  fin  troupeau. 

Cela  efl  clair  enfin  à  l'égard  de  l'entre- 
tien que  J.  Chrift  eut  dans  Capernaum; 
car  dès  qu'il  fe  fut  promis  fous  l'idée  de 
chair  &  de  pain,  on  lui  fit  cette  objeétîon  : 
t  Comment  celui-ci  donner a-t-il  fa  chair  à 
manger  ?  N'eji-ce  pas  ici  Jéfus  le  fils  de 
Jofeph^  duquel  nous  connoijfons  le  père  ^ 
la  merci  Comment  donc  celui-ci  dit-il;  je 
fuis  le  pain  defcendu  du  ciel  ? 

Troifiême  chef  de  comparaifon.  Dans 
ces  trois  entretiens  Jéfus  Chrill  lailTe  pert- 
dant  quelque  temps  dans  l'erreur  ceux  à 
qui  il  parle,  &  femble  même  avoir  def- 
fein  de  les  y  confirmer. 

Il  dit  d'abord  à  Nicodème  :  :|:  En  vérité^ 
en  vérité  je  te  dis,  qu*â  moins  qu'on  nefoit 

né 

*  Jean  iv,  lo.  &c. 
t  Jean  vr.  51.  &c. 


5'4<>  VEtat  du  Qhriftianifme  en  France , 

né  de  nouveau^on  ne  peut  f  as  voir  leRotau* 
me  de  'Dieu.  Nicodème  fe  récrie  contre 
cette  propofition  :  Comment  un  homme peut^ 
ilnaitre  quand  il  eft  vieux  ?  ^  eut -il  entrer 
une  féconde  fois  dans  le  Je  in  de  fa  mere,^ 
fiaitre  ?  Jéfus  Chrifl  confirme  ce  qu'il  a 
avancé;  "  En  vérité^  en  vérité^  dit-il, y^ 
quelcun  n^eft  né  £  eau  ^  d  Efprit^  Une  peut 
entrer  dans  le  Roiaume  de  T>ieu,  Il  fait 
plus ,  au  lieu  d'expliquer  à  ce  Docteur  ce 
qu'il  vient  de  lui  propoler,  il  l'exhorte  à 
ne  pas  s'en  étonner:  ^  Ne  f étonne  point 
de  que  je  t'ai  dit^  il  vous  faut  naiire  dé 
nouveau^  La  furprife  de  Nicodème, aug* 
mente  par  cela  même  que  Jéfus  Chrilt 
l'exhorte  à  n'en  avoir  point  :  '^  Comment  fe 
peuvent  faire  ces  chofes^ 

Jéfus  Chrill  tient  avec  la  Samaritaine  une 
conduite  femblable  à  celle  qu'il  avoit  te- 
nue avec  Nicodème.  Il  demande  de  l'eau 
à  cette  femmie  :  elle  lui  répond  :  à  Com* 
ment  vous ,  qui  êtes  Juif  y  me  demandez* 
vous  à  boire  y  à  moi  qui  fuis  une  femme 
Samaritaine  ?  Jéfus  Chrill  réplique  :   '  Si 

tu 

a  Verf.  ç.  Voicz  la  même  penfég  prdpofée  avec  auffl 
peu  de  fondement  dans  le  Traité  de  Mr.  desMahit  inti- 
tv'é ,  Vérité  de  la  Religion  Catholique,  &c.  ii.part.chap* 
â.  oag.  159.  &  pag.  i6z.  163, 

i  Verf.  7. 

t  Vsrf.  4. 

à  jc^n  IV.  9^  *^ 

«  Vçjî.  ïo, 


T rémure  Tartie,   '         5*47 

tufavois  le  don  de  T)ieu^   ^  qui  efl  celui 
qui  te  dit  y  donne  moi  à  bQire  ,  tu  lui  ejt 
eujfes  demandé  toi-même  ^  &  ilieât  donné 
de  Veau  vive  !  La  Samaritaine  prend  ces 
paroles  à  la  lettre  :  ^  Seigneur^  vous  ri! ave zi 
rien  pour  fuifer^  dit- elle,  ^  le  puits  eft 
profond',  d'où  avez-vous  donc  cette  eau  vi^ 
vel  Etes'vous  plus  grand  que  Jacob  notre 
Tere,  qui  nous  a  donné  ce  puits  ^    ^  qui 
en  a  bu  lui-même.,  ^  /es  en  fans,  ^fon  bé- 
taill  Jéfus  Chrifl  au  lieu  de  la  desabufer 
femble  vouloir  l'affermir   dans   fon    er- 
reur: ^  Celui  qui  boit  de  cette  eau  ,    lui 
dit-il,  aura  encore  foif,  mais  celui  qui  boi^ 
ra  de  l'eau  y  que  je  lui  donnerai  ,    naura 
plus  jamais  foif'^  mais  l'eau,  que  je  lui  don- 
nerai ,  fer  a  faite  dans  lui  une  font  aine  d'eau 
faUlante  en  vie  éternelle. 

De  même  avec  ceux  à  qui  il  parloit 
dans  Capernaum  :  Quand  ils  firent  cette 
quellion;  ^  Comment  celui-ci  dit-il  \  Je 
fuis  le  pain  défendu  du  ciel  ?  Il  repli* 
qua  :  ^  Je  fuis  le  pain  vivifiant ,  c'eft  ici  le 
pain  défendu  du  ciel,  afin  que  f  que  le  un  en 
maîige  il  ne  meure  point ,  le  pain»  que  je 
donnerai,  c*eft  ma  chair.  Et  lorfque  s'é- 
tonnant  de  nouveau  ils  dirent  :  ^  Comment 

et" 

a  Ver.  ii.&c. 
b  Ver.  u. 
c  Jean  vr.  ver.  41, 
d  Ver.48.&c.    * 
t  Ver,  5Z. 


5'4S  L'Etat  du  Chriflïanifme  en  France^ 

celui-ci  donner a-t- il  fa  chair  à  mangera 
Jéfus  Chrift  répondit  :  *  En  vérité^  en  ve- 
rit é  je  vous  dis ,  que  fi  vous  ne  mangez  là 
chair  du  Fils  de  r homme ,  ^  Jï  lous  ne  bu- 
vez fon  fang  j  vous  n'aurez  point  la  vie. 

11  y  a  donc  peu  de  folidité  dans  cette 
petifée  detMr.  Péliiïbn,  „0n  fait,  dit 
5,  ce  célèbre  Conrroverfîile ,  que  dans  les 
5,  règles  communes  du  difcours  ,  nous 
„  n'infillons  point  ainfi  fur  une  exprefîion 
,j  figurée  ;  nous  nous  contentons  de  faire 
5j  paroitre  le  mot  figuré  une  fois  ou  deux, 
3,  pour  faire  naître  dans  Tefprit  des  au- 
„  diteurs  une  idée  vive  de  la  vérité  que 
,j  nous  voulons  exprimer ,  mais  nous  re- 
j,  venons  auffi  tôt  après  à  la  vérité  même; 
^,  Une  figure  opiniâtrée  lafle,  dégoûte, 
„  refroidit  l'efprit ,  &  efface  d'elle-même 
3,  toute  ridée  qu'elle  a  voit  pu  produire. 
„  Mais,  ce  qu'on  ne  fait  jamais,  ajoute 
^^  le  même  Auteur,  c'eft  ce  que  notre 
ji  J^eigneur  fait  ici ,  qui  eft  d'infifter  fur 
,j  l'exprefllon  figurée,  quand  on  voit  que 
„  l'auditeur  s'y  trompe  &  la  prend  pour 
„  propre.  Plus  cui  lui  oppofe  d'impofli- 
5,  bilitez ,  plus  il  perfifte  à  dire  que  h 
„  chofe  fera.  11  fe  roidit  contre  toutes 
),  les  difficultez  &  ne  fe  relâche  jamais, 
3,  n'adoucit  ion  exprefîion  en  aucune  for- 

*  Verf.  53. 

t  Traité  dcJ'Euciarifticfgja.xxiT.pag.î^oy.^cc. 


Crémière  T  art  te,  5'4(> 

5,  te.  Il  faut  pour  en  ufer  aînG  vouloir 
.„  non  pas  s'expliquer,  mais  s'enveloper& 
j,î  fe  cacher,  non  pas inllruire ,  maisrom- 
..Jj  pre  &  engager  dans  l'erreur  ceux  à  qui 
,,  on  parle. 

Enfin  le  dernier  chef  de  comparaifon 
:entre  ces  trois  entretiens  deJ.C.c'eil  qu'il 
des  finit  par  des  éclairciiTemensfur  les  cm- 
;blêmes  qu'il  a  proporez;&  cequ'il  y  a  de 
iplusrema!'quable,c'efi:  qu'il  s'exprime  d'une 
tmanière  plus  claire ,^quand  il  combat  ceux 
,qui  concluoient  de  ces  paroles,  qu'il  falloit  à 
-la  lettre  m.imger  fa  chair  pour  être  fauve  ^ 
que  quand  il  combat.Nicodème,qui  croioit 
•qu'il  ialloit    renaître  littéralement ,    ou 
quand  il  combat  la  Samaritaine,  qui  s'é-» 
toit  imaginée  qu'il  lui  promettoit  une  eau  ^ 
-qui  la  desaltereroit  pour  jamais.   Car  que 
dit-il  à  Nicodème  pour  le  détromper?  Il 
lui  dit  qu'il  fliut  naitre  *  â'eau  ^  d'efprit. 
Il  l'exhorte  à  aimer  la  vertu  &  la  vérité^ 
i^  il  lui  infinue par-là,  que  c'efl  dans  ces 
difpdruions  que  confifte  la  nouvelle  naif-=< 
ance,  qu'il  vient  de   lui  prefcrire.    Et 
;]ue  dit-il  à  là  Samaritaine  pour  ladétrom- 
3er  t  II  lui  dit  feulement  qu'il  ell  le  Méf- 
ie, &  il  veut  la  porter  éar-là  à  écouter 
"a  doélrine.  Mais  il  combat  d'une  maniè- 
e  direde  l'erreur  de  ceux  qui  croioientji 

qu'il 

*  Jean  lii.  j.^ 

Tcm.  L  Nà 


5'5'o  I^Btat  du  Chriftianîjme  en  France  <, 

qu'il  falloit  manger  fa  chair  &  boire  fon 
lang  pour  avoir  part  au  falut  :    Ceci  vous 
fcandalîfe-t-il,  leur  dit-il,  que  fera-ce donc , 
Jî  vous  votez  le  Fils  de  l'homme  monter  ou\ 
il  et  oit  auparavant  ?  Ceftl'ejprit  quiviviÀ 
Jîey  la  chair  ne  fert  de  rien  ;   les  paroA 
les  ,  que  je  vous  dis ,  font  efprit  &  vie.     \ 
Ces  paroles  me  paroilTent  fort  claires. 
Il  efl  fenfible  que  le  but  de  Jéfus  Chriit^  j 
eft  de  faire  entendre  ,    à   ceux  qui  a-'  ^ 
voient  donné  un  fens  littéral  à  fes  expref- 
fions ,    qu'elles    étoient    métaphoriques. 
5,  Vous  êtez  fcandalifez  pendant  que  ma 
5,  chair  eil  préfente  à  vos  yeux  de  ce  que 
5,  je  vous  dis ,  que  vous  devez  la  manger , 
5,  que  fera-c€  quand  elle  aura  été  enlevée 
„  dans  le  ciel?  Mapropofitionvousparoit 
5,  aujourd'hui  abfurde ,  elle  vous  paroitrâ 
5^  alors  contradictoire:  elle  choque aujour- 
5,  d'hui  les  loix  de  la  bienféance  &  de  l'hu- 
„  manité,  elle  choquera  alors  celles  de  la 
„  Nature  &  de  l'effence  de  la  matière ,  qui 
5,  ne  permettent  pas  qu'un  corps  foit  en 
„  pluiîeurs  endroits  à  la  fois ,  &  que  tandis 
„  qu'il  efl  tout  raionnant  de  gloire  dans  le 
5,  ciel  ,  il  foit  fujet  fur  la  terre  aux  alté- 
,,  rations  des   viandes   qui   fe  digèrent 
„  dans  un  eilomac.  Mais  cela  même  que 
3,  ma  propofition,  prife  littéralement ,  pré- 

5j  l'en- 

*  Jean  vx.  Ci. 


Crémière  T^  art  te.  5'5't 

;,>  fente  aujourd'hui  des  nbfurditez  à  l'ef- 
,,  prit, &bien-tôr des  contradiélionSj  cc- 
5,  la  même  devoir  vous  pcrfuadcr,   qu'il 
5,  falloir  la  prendre  d'une  façon  fpirituell® 
j,  &  métaphorique.  La  vie  ,que  je  vous  ai 
„  promife,  n'eli:  pas  cette  vie  temporel- 
„  le,  qui  s'entretient  par  des  alimens,/^ 
5,  chair  ne  fert  de  rien  pour  fe  la  procu- 
„  rer:  c'eft  une  vie  éternelle  prodiiite^ar 
„  la  toute-puifTance  de  Dieu,  il  n  eil  donc 
),  pas  queflion  pour  y  avoir  part  de  rcpa- 
„  rer  par  la  manducation  de  mon  corps 
5,  les  parties  qui  sVxhaîent  du  vôtre:  il 
,,  eil  queflion   d'intéreller  en  votre  fa- 
5,  veur  cette  toute  •  puilTance  ,  qui  peut 
'  5,  vous  faire  vivre   éternellement,  &  de 
„  vous  appliquer  les  fruits  du  facrificej 
-  ,j  que  je  vais  offrir  à  mon  Père,  eit  don- 
5,  nant  mon  corps  pour  la  vie  du  monde. 
i  j,  La  chair  ne  fert  de  rien^  c'ejî  l'efprit 
'  j)  qui  vivifie  \  les  paroles  ^  que  je  vous  dis, 
*  j,  font  efprit  ^  vie. 

!'  Voilà,  ce  me  femble ,  MefTieurs  ,  le 
H  commentaire  le  plus  lîmple  &  le  plus  na* 
5  turel  de  ces  paroles  du  Sauveur.  Se  peut-il 
'  que  des  Théologiens,  qui  trouvent  qu'il 
^  a  décidé  clairement  que  la  régénération^ 
dont  il  avoir  parlé,  é  toit  métaphorique,  fou- 
'  tiennent  qu'il  n'a  rien  dit,  qui  dût  don- 
ner la  même  idée  de  la  chair  qu'il  pro- 

Nn  i  po^ 


5 5" 2-  DEtat  du  Qhrijîïamfme  en  France"^ 

pofoit  à  manger  ?  C'ed  encore  *  Mr.  des 
Mahis  ,  qui  a   ofé    avancer  ce  parado- 
xe: „  Lorfque  quelque  exprefîion  d'urt 
5>  Docfteur,  dit-il,  nous  fait  de  la  peine, 
,,  s'il  explique  cette  expreiTion  dans  la  ré- 
5,  ponfe  qu'il  nous  fait,  c'eit  un  figne  que 
55  nous  l'avions  mal  entendue.     Mais  fiau 
,5  lieu  de  l'expliquer  il  la  répète ,  &  il  dé- 
j,  clare  plufieurs  fois  que  nous   devons; 
5,  croire  ce  qu'il  nous  diloit ,   c'ell  une 
3,  marque  qu'il  veut  qu'on  entende  à  k 
5,  lettre  l'exprefîion ,  qui  nous  faiioit  dé 
3,  la  peine.     Nicodème  aiant  mal  pris  ces 
5,  paroles,  ajoute  le  même  Auteur,  Ji 
3,  qiielctin  ne  naît  de  nouveau^   en  les  en- 
5,  tendant  d'une  nailTance  charnelle ,  nd- 
„  tre  Seigneur  lui  apprend,   que  c'étoit 
5,  du  Baptême  qu'il  avoit  voulu  parler  :  Jï 
qiielciin  ne  renaît  d^eau  ^    défont ,    il 
n  entrera  jamais  au  Koyaitme  des  cieux. 
Mais  je  demande,   ces  paroles  ,    nastre 
d'eau  t§  d'efprit^  étoient-elles  plus  propres 
à  éloigner  de  Tefprit  de  Nicodème  les 
idées  d'une  naifTance  corporelle,  que  cel- 
les-ci à  éloigner  les  idées  d'une  mandu- 
cation  proprement  aînli  nommée:  Ceci 
vous fcandalife-t-il1  C^eji  l'e/prit  qui  vi' 
*vifie  ,la  chair  ne  Jert  de  rien:  les  par  oies  ^ 
que  je  vous  dis^  font  ejprit  ^  vie? 

On 

*  Mr.  des  Mahis ,  la  vérité  de  la  Rèl,  Çathol.  ôcc.  U 
part.  chap.  z,  pa^,  i6o. 


Crémière  Tartie,  5' 5  3 

On  a  trouvé  un  autre  moien  d'éluder 
les  conféquences  ,  que  nous  tirons  de 
ces  paroles.  On  reconnoit  avec  nous, 
qu'elles  étoient  deitinées  à  réfuter  le  faux 
fens,  que  que^ues-uns  des  auditeurs  de 
Jéfus  Chriil  avbient  donné  à  fondifcours; 
mais  on  prétend  qu'ils  erroient ,  non 
en  ce  qu'ils  croioient  qu'on  dût  manger 
réellement  fa  chair  ,  mais  qu'on  dût 
la  manger  d'une  manière  groflière,  com- 
me les  autres  alimens,  la  mettre  en  piè- 
ces, la  déchirer  avec  les  dents,  la  digérer 
dans  l'eilomac ,  &c. 

Mais  de  quel  droit  redreint-on  de  cet- 
te manière  le  but  de  Jéfus  Chriil?  Quel- 
les idées  n'attacherions-nous  pas  au  dif- 
cours  qu'il  tint  à  Nicodème,   &  à  celui 
qu'il  tint  à  la  Samaritaine,   fi  nous  nous 
'  donnions  la  même  licence  que   prennent 
vos    Dodeurs  ,     en    expliquant     celui 
qu'il   prononça  dans  Capernaum  ?  Nous 
.iferions  en  droit  de  foutenir  que  Nicodè- 
;me  erra,  non  en  ce  qu'il  fe  forma  de  fauf- 
•fes  notions  de  .la  régénération,    mais  en 
•ce  qu'il  comprit  mal  la  manière ,  dont  elle 
idevoit  être  produite.     Nous  ferions  en 
•droit  de  foutenir  que  la  Samaritaine  erra, 
non  en  ce  qu'elle  le  forma  de  fauiFes  no-r 
tions  de  l'eau,   que  Jéfus  Chriil  lui  pror 
mcttoit,  mais  en  ce  qu'elle  comprit  mal 
la  manière ,  dont  il  falloit  la  boire. 

N  n  3  Mon- 


55*4  I^'Et^f  ^^^  Qbrtft'ianïfme'en  France  y 

Monficur  des Mahis nous  fait  uneobjec» 
tion  plus  Ipécieufc,  Il  dit  que  la  mandu^- 
cation,  dont  le  Sauveur  venoit  de  parlerai 
ell  un  myllère,  qui  ne  peut  être  compris 
fans  une  foi  opérée  par  des  fecours  furna^ 
turels;  que  c'ed  pour  cela  que  quelques- 
tins  des  Difciples  de  J.  Chritt  l'abandon'-^ 
nèrcnr ,  &  qu'il  dit ,  en  parlant  à  ces  incrC' 
d  aies  ;  j  Flnjieurs  de  vous  ne  croient  pas '^ 
çeft  ce  que  je  vous  aï  dit  :  per forme  nepetil 
venir  à  moi ,  s'il  ne  lui  eft  donné  far  moi 
Tère.  De  ce  principe,  qui  ne  fauroit  ê- 
txQ  conteilé,  Mr.  des  Mahis  tire  ces  con-,. 
ciufions  :  „  *  Telle  efl  la  dodrine  des 
j.  Catholiques  Romains  fur  la  manduca^ 
„  tion  de  la  chair,  de  Jéfus  Chrifl,  dit-il, 
,,  quoique  nous  la  déchargions  des  vues 
j,  groiiières,  qu'on  lui  impute  fauiTement. 
„  Elle  eil  encore  alfez  incompréhenfible 
5,  pour  éloigner  de  rt'glife,  &  ceux  qui 
„  n'y  font  pas  encore ,  &même.plufieurs 
3,  de  fes  enfans.  Ce  que  dit  l'Evangeli- 
„  fte ,  que  plufieurs  des  Difciples  de  Jé- 
5,  fus  Chrift  l'abandonnèrent,  eflunOra^ 
„  cle  de  la  dernière  importance,  parle 
„  moien  duquel  la  fuite  même  de  ceux 
5,  qui  nous  quittent,  devient  une  notivel- 
5,  le  preuve  de  la  vérité  de  notre  foi  fur 
3,  la  manducation  de  la  chair  de  notre  Sei- 
gneur : 

I  Jerin  vr.  CC). 

"^•Mr.  des  Mabis  ubi  fuprà  pag.  179.  ^ç, 


Crémière  Partie,  5  5-^ 

„  gncur:  car  cette  fuite  montre,  que 
„  notre  foi  a  un  des  principaux  caradè- 
„  res  de  la  doélrine  de  Jéfus  Chrill  fur 
,»  ciette  matière;  puifque  l'un  des  effets 
„  de  cette  doctrine ,  fut  d'empêcher  plu- 
„  fleurs  Juifs  de  croire  en  lui,  &  depor- 
9^  ter  plufieurs  de  fes  Difciples  à  le  quit- 
n  ter. 

„  La  doftrine  des   Proteflans   fur  la 

f,  manducation  de  la  chair  de  notre  gei- 

9,  gneur ,  ajoute  ce  Controverfifte ,  n'a 

3)  point  le  caradère  de  la  dodlrine  de  no- 

„  tre  Seigneur  fur  ce  fujet.    On  n'y  trou- 

9>  ve  point  de  myftère  incompréhenfible, 

„  qui,  quelque  explication  qu'on  y  peùc 

„  donner,  fut  capable  d'obliger  à  Tapo- 

„  itafie  des  Difciples,  qui  a  voient  cru  ea 

w  Jéfus  Chrid ,  fi  les  idées  de  notre  Sei- 

M  gneur  eulTent  été  femblables  à  celles  des 

1  „  Prétendus  Reformez,  il  eût  facilement 

:  „  arrêté  fes  Difciples,  en  leur  difant,  je 

.  „  ne  vous  propofe  rien  qui  ne  foit  flicile  à 

,  „  croire  ,  quand  j'ai  parlé  devons  donner 

„  ma  chair  à  manger ,  j'ai  feulement  pré- 

i  „  tendu  vous  enfeigner,  qu'on  doit  s'u- 

i  „  nir  à  moi  par  la  foi,  &  n'y  êtez-vous 

;[.„  pas  ainfiunis,  vous  qui  êtes  mes  Difci^ 


„  pies? 


Mais  quoi,  Mr.  des  Mahis  ne  trouve- 

;  t-il  donc  rien  d'incompréhenfible,  dans  ce 

difcours  de  Jéfus  Chrift,  que  la  mandu- 

Nn  4  ca- 


f^6  VEtat  du  Chrifitanifme  en  France^ 

cation  de  fon  corps  expliquée  félon  les;! 
idées  du  Concile  de  Trente!  Cette  man- 
ducation  retranchée,  toutes  les  véritez.;, 
que  le  Sauveur  prononça  dans  Caper- 
naum,  font-elles  aillées  à  comprendre?  Le 
Syftême  des  Proteitans  fur  l'Eucharifliç 
les  met  elles  toutes  au  niveau  de  la  raifon? 
Rend-il  la  foi  parfaitement  inutile?  Jéfus 
Chi;i{l  paroit  depuis  peu  de  temps  dans  \% 
Judée;  fon  extérieur  na  rien  qui  le  di- 
llingLie  du  reile  des  hommes  ;  il  eft  fans; 
crédit,  fans  éclat,  H^ns  fortune, &,  com- 
me l'avoient  annoncé  les  Prophètes ,  *  fans 
prme  ^  fans  apparence.  Les  Juifs  di- 
ient  de  lui:  f  H'ejhce  poïntidjéfts  le  fils 
4^  3^fipk  >  <sf<?»^  nous  connotfjons  le  père 
^  la  mère?  Cependant  ce  Jéfus,  quifem- 
ble  fi  vil  &  fi  méprifable ,  fe  dit  defcendi; 
du  ciel  :  il  s'engage  de  faire  de  plus  grands; 
miracles  que  Moyfe,  qui  véritablement 
nourrit  pendant  quarante  années  les  Ifrae- 
îites  avec  une  Manne  miraculeule  dans  le- 
befert ,  mais  qui  ne  pût  les  arracher  aux 
bras  de  la  mort  :  il  promet  de  faire  cç 
qui  fut  impraticable  à  ce  grand  Legifla- 
teur  :  X  C'e/i  ici  la  ^oolonté  de  celui  qui  m'a 
çmoié,    que  quiconque  contemple  le  Fils^ 


*  Efa.  tiir.  î. 
f  Jean  vi.  '4^. 
4  Ver.  40. 


Crémière  Partie.  55-7 

^  croit  en  lui ,  ait  la  vie  éternelle  :  ïê  je 
le  rejfufciterai  au  dernier  jour.  Bien  plus  : 
il  entreprend  d'opérer  ces  merveilles  par 
I3  voie ,  qui  paroit  la  plus  contraire  à  les 
produire  ;  il  prétend  délivrer  ces  hommes 
de  la  mort,  en  la  fiibiirant,  &  en  le  li- 
vrant lui-même  au  iupplicc  de  la  croix, 
Il  veut  que  fes  Difciples  failent  de  cette 
croix  le  lujet  de  leur  méditation ,  cîe  leur 
efpérance  ;  &  c'eil  fous  ces  conditions 
qu'il  leur  promet  cette  vie ,  qui  ne  doit 
point  avoir  de  fin.  Voilà  les  idées,  que 
les  Proteflans  attachent  aux  difcours  de 
JéfusChriit;  voilà  les  proportions ,  qu'ils 
y  trouvent  ;  &  voilà  aufîi  les  propolitions, 
auxquelles  ils  aquieicent  de  cœur  &  d'eiV 
prit,  parce  que  c'efi;  le  Fils  de  Dieu,  ce- 
lui que  */^  Tère  a  fi  elle  de  fon  cachet ,  qui 
les  prononce.  Tandis  que  ces  myllères 
font  deferter  l'Incrédule  ,  les  Proteitans 
demeurent  fidèles  à  Jéfus  Chrift ,  &  ils  lui 
difent  avec  St.  Pierre,  &  avec  tout  le  re- 
lie du  Collège  Apoflolique:  \ Seigneur, â 
qui  irions-nous  ?  tu  as  les  paroles  de  la  vie 

,.  éternelle-^  éf*  ^ious  avons  crû  ^ notis  avons 
connu ,  que  tu  es  le  Chrift ,  le  Fils duT)ieu 
i^ivant,    Qu'il  me  foit  permis  de  le  répé- 

"  fer  encore ,  Meiïicurs ,  ce  Syllême  met-il 


*  Jean  vi.  17. 
t  Ver,  68. 


Nn  5" 


558  L'Etat  du  Chriftiantfme  en  France  y 

au  niveau  de  la  raifon  humaine  toutes 
les  véritez ,  que  Jéfus  Chrift  prononça  à 
Capernaum  ?  Rend-il  rexercice  de  la  foi 
inutile?  Peut-on  tirer  des  débris  de  laNa- 
ture  tous  les  fecours  nécefTaires  pour  s'y 
ibumettre? 

Concluons.  Si  Ton  ne  peut  pas  infé- 
rer de  ce  que  J.  Chrift  a  repréfenté  les 
conditions ,  qu'il  exigeoit  de  fes  Profely- 
tes ,  fous  l'idée  d'une  renaiffance ,  qu'à  la 
lettre  il  faille  rentrer  dans  le  fein  de  fa 
mère  pour  être  Chrétien  :  demêmefiron  ! 
ne  peut  pas  conclurre  de  ce  qu'il  fe  promet  | 
fous  l'emblème  de  l'eau  à  la  Samaritaine,  | 
qu'il  fe  change  réellement  en  eau  dans  l'E-  1 
vangile:  fi  la  nature  de  la  chofe,  fi  lefty-  I 
le  des  Juifs ,  fi  le  caraélère  &  l'état  des 
perfonnes  à  qui  il  parle  ,  fi  les  éclair- 
ciiTemens  qu'il  leur  donne,  fi  tout  cela 
prouve  fuffifamment  ,  qu'il  faut  donner 
un  fens  de  figure  à  fes  exprcffions  :  ne 
fommes-nous  pas  fondez  aufli  à  expliquer 
de  même  ces  paroles  célèbres  :  En  vérité ^ 
en  vérité  je  vous  dis  ^  que  Ji  vous  ne  man- 
ge Zt  pas  la  chair  du  Fils  de  r homme ,  vous 
Il  aurez  point  de  vie  en  vous-mêmes  \  non 
plus  que  celles  de  l'inilitution  de  TEucha- 
rifi:ie  :  Ceci  eft  mon  corps  ;  ceci  eji  mon 
Jang  ? 

Mais  quoi  qu'il  nous  femble  démontré , 
que  ces  paroles  font  figurées,    nous  ne 

croions 


Trémtere  7* art  te.  ^^9 

pas  que  l'erreur  de  tous  ceux  qui  les  pren- 
nent à  la  lettre,  foit  également  intolérable. 
Chez  nos  Frères  de  la  Confeiïiond'Augs* 
bourg  c'elt  une  erreur  de  fpéculation , 
qui  ne  traine  aucune  conféquençe  dangé- 
reufe  après  elle ,  ni  par  rapport  au  culte 
extérieur  de  la  Religion,  ni  par  rapport 
aux.  idées ,  que  nous  devons  nous  former 
de  la  Divinité,  ni  par  rapport  aux  difpo- 
fitions  efTentielles  que  l'on  doit  apporter 
au  Sacrement  de  la  fainte  Cène.  Ce  fe- 
roit  pourtant  une  mauvaife  raifon  pour 
s  excufer  de  cette  erreur  ,  que  celle-ci  : 
Jéius  Chriit  ne  fauroit  condamner  un  hom- 
me qui  lui  dira  :  „  Seigneur,  j'ai  crû  ne 
„  pouvoir  mieux  vous  marquer  la  parfai- 
3,  te  déférence,  que  j'ai  pour  votre  té- 
5,  moignage,  que  de  ne  rien  changer  à 
55  vos  exprelFions,  &  de  croire  aveuglé- 
3,  ment  ce  qu  elles  contiennent.  Le  Re- 
„  formé  auroit  une  excufe  du  même  gen- 
>,  re,s'il  étoitdans  l'erreur.  Il  pourroit  di- 
„  re:  Seigneur,  j'ai  crû  ne  pouvoir  mieux 
„  vous  marquer  la  parfaite  déférence, 
„  que  j'ai  pour  votre  témoignage ,  que 
,,  d'entendre  figurément  des  propoiî- 
„  tions,  qui  font  dans  tous  les  cas  dulty- 
„  le  figuré.  Je  n'ai  pu  me  perfuader, 
„  que  vous  eufîiez  voulu  donner  toutes 
5,  les  marques  des  propofitions  figurées, 
„  à  des  propofitions  que  je  devois  pren- 

„  dre 


^6o  V Etat  du  Chriftianîjme  en  France , 

5,  dre  littéralement.  Mais  cette  prémiè» 
re  excufe  prouve  trop.  Il  n*y  a  ni  doc- 
trine fi  injurieufe  à  la  Divinité ,  ni  dogme 
Il  monftrueux,  ni  pratique  fi  criminelle, 
qui  ne  doive  être  fupportée,  fi  l'on  prend 
toutes  les  exprelFions  de  l'Ecriture  dans 
un  fens  littéral  ;  fi  l'on  n'y  apporte  les  re- 
ftrictions,  qu'une  bonne  Logique  &  que 
les  loix  du  langage  exigent  dans  des  cas  pa- 
reils. Si  donc  nous  regardons  comme  | 
tolérable  la  penfée  de  nos  Frères  de  la 
Confeffion  d'Augsbourg,  c'efi; ,  comme 
nous  l'avons  dit,  que  cette  erreur  nous 
paroit  une  erreur  de  fimple  fpéculation, 
&  qui  ne  traine  après  elle  aucune  dangé- 
reufe  conféquence.  En  forte  que  difpu- 
"ter  avec  aigreur  fur  cette  matière,  refu»- 
fer  d'entrer  en  communion  avec  ceux 
qu'un  défaut  de  précifion  empêche  de  la 
bien  entendre,  manquer  de  fupport  à  leur 
égard ,  c'efi;  pécher  plusdiredement  con- 
tre l'efprit  de  l'Evangile,  que  de  n'avoir 
pas  des  idées  difiindtes  du  fens  de  ces  pa- 
roles: CECI  EST  MON  CORPS:  CE^ 
CI  EST  MON  SANG.  Sivousneman. 
gex,  la  chair  du  Fils  de  r homme ^  fl  vous  ne 
buvez,  Jon  fang ,  vous  n^  aurez  pas  la  vie  en 
vous-mêmes.  Je  fuis, 
MESSIEURS, 

Votre,  &c. 

LET-» 


Crémière  Tartte,  ^6t 

LETTRE    XXIV. 

^ans  laquelle  on  examine,  Ji  les  rai  fins, 
qui  prouvent  le  T>ogme  de  la  Trinité, 
/ont  concluantes  pour  celui  de  la  Tran^ 
fubjîantiation. 


M 


ESSIEURS, 


De  toutes  les  méthodes  de  raifonner  là 
plus  injufte,  &  la  plus  fophillique,  c'eifc 
celle  d'admettre  un  principe,  lorfqu'il  ell 
oppofé  à  des  Adverfaires,  &  de  le  rejet- 
ter  dès  qu'il  peut  leur  être  favorable.  \Jti 
principe  ne  fauroit  être  bon ,  à  moins  qu'il 
ne  le  foit  toujours  :  je  ne  fuis  en  droit  d'en 
admettre  aucun  dans  ma  propre  caufe, 
que  je  ne  l'admette  dans  celle  de  monAd- 
verfaire.  Cette  propofition,  fi  d'un  nom- 
bre pair  Ton  retranche  un  nombre  pair,  il 
reliera  un  nombre  pair  ,  eft  aufli  vraie 
lorfquè  c'eft  un  Paien  qui  l'énonce ,  que 
îorfqu'elle  fort  de  la  bouche  d'un  Chré- 
tien. Rien  ne  feroit  plus  desavantageux 
au  Chriflianîfme ,  que  de  bâtir  fur  un 
principe  ,  qu'il  interdiroit  au  Paganif- 
îne. 

Quelques-uns  de  vos  Docteurs  nous  ont 

ac- 


^6i  VEtat'du  Chrijîianijrne  en  France^ 

accufé  de  ce  genre  d'injuftice.  Ils  ont  pré- 
tendu qiielesargumens,  qui  étab'liiTent  le 
dogme  de  la  Trinité ,  font  du  même  ordre 
que  ceux  qui  établirent,  celui  de  là'ï'i'àn- 
fubftantiation  ,  que  les  mêmes  objeftions  ^ 
qu'on  fait  contre  le  dernier  de  ces  dog- 
mes, portent  contre  le  premier;  &  qu'un 
bon  Logicien  doit  opter,  ou  de  les  rejet- 
tei',  ou  de  les  admettre,  tous  deux. 

Pour  éviter  l'équivoque  dans  le,  parallè- 
le, ou  dans  Poppofition  de  ces  deux  dog- 
mes, il  elt  important  de  les  expofer  l'un 
&  l'autre  avec  netteté*  Plus  il  y  aura  de 
précifion  dans  les  idées,  qu'on  s'en  for- 
mera, plus  on  fera  en  état  déjuger,  fi  le 
parallèle ,  ou  l'oppofition  qu'on  en  fait , 
efljufte. 

Un  Proteflant  croit  fur  le  témoignage 
de  l'Ecriture  fainte,  &  fur  ce  témoigna- 
ge uniquement ,  qu'il  y  a  trois  Perfonnes 
dans  l'Effence  divine ,  le  Père ,  le  Fils , 
&  le  St.  Efprit  :  que  ces  trois  Perfonnes 
ont  une  parfaite  identité;  enforteque  cet- 
te propofition  efl  fondée ,  le  Père ,  le  Fils,, 
&  le  St.  Efprit  ne  font  qu'un  :  queii  elles 
ont  des  attributs,  qui  font  qu'elles  ne  font 
qu'un  à  certains  égards;  elles  en  ontaufïï 
quelques-uns ,  qui  font  qu'elles  font  trois 
à  d'autres  égards:  que  s'il  elt  vrai  eu  é- 
gard  à  ces  premiers  attributs,  que  ces  trois 
Perfonnes  ne  font  qu'un  ;  il  n'eftpas  moins 

vrai^ 


Crémière  Partie,  563 

Vf  ai,  eu  égard  aux  féconds,  qu'elles  font 
trois:  qu'il  eft  bien  dit,  que  le  Père  ik  le 
Fils  ne  font  qu'un  5  mais  qu'il  n'elt  jamais 
dit  5  que  le  Père  entend  que  Père ,  &  le 
Fils,  entend  que  Fils,  ne  font  qu'un; 
ainii  le  Fils  conlîderé  comme  Fils  ell  dif- 
férent du  Père,  &  le  Père  confideré  com- 
me Père  eft  différent  du  Fils  ;  de  même  à 
l'égard  du  St-Efprit.  Un  Proteftant  croit  en 
un  mot  que  le  Père ,  le  Fils ,  &  le  St.  Efprit 
ont  une  certaine  identité ,  qui  donne  lieu 
à  la  notion  qu'il  fe  forme  quand  il  dit, 
Q^ils  ne  font  qtCun\  mais  il  croit  auffi 
qu'ils  ont  une  certaine  différence  ,  qui 
donne  lieu  à  la  notion  qu'il  fe  forme ,  lorf- 
qu'il  dit,  qu'//j*y^//^  ^r^/'j.  Voilà  la  Foi 
des  Proteflans  à  l'égard  du  dogme  de  la 
Trinité  :  Quelle  eft  la  vôtre ,  Meffieurs , 
à  l'égard  du  dogme  de  la  Tranfubftantia- 
tion  ? 

Vos  idées  ne  font  pas  uniformes.  Je 
veux  dire  que  tous  vos  Théologiens  ne 
penfent  pas  les  uns  comme  les  autres  fur 
ce  fujet.   Nous  ne  fommes  pourtant  point 

'  dans  l'incertitude,  lorfqu'il  eft  queftion 
de  déterminer,  où  il  faut  chercher  la  Foi 
de  l'Eglife  Romaine  à  l'égard  du  dogme 
.de  la  Tranfubftantiàtion.  La  marque  ca- 

-'^  radérillique  ,  qui  diftingue  cette  Com- 
munion de  toutes  les  Religions  du  Mon- 

j^de,  c'eft  que  fes  Difciples  doivent  régler 

leur 


5*64  DEtat  du  Chriflianijme  en  France^ 

leur  foi ,  non  fur  les  déeifions  de  l'Ecri- 
ture expliquée  félon  le  fens ,  qui  leur  pà- 
roit  le  plus  conforme  à  fes  expreifions , 
mais  félon  ces  décidons,  expliquées  de  la 
manière,  que  l'Eglife  api'ononcé  qu'elles 
doivent  Têtre.  .  ';'/ 

Il  faut  même  rendre  cette  juflice  à  i^É-^ 
glife  Romaine ,  c'eit  que  comme  elle  d 
prévu ,  que  chacun  de  lés  Difciples  pour- 
roit  fe  faire  un  Syitême  à  fon  gré  fur  le 
myltère  de  l'Euchariitie  ;  ce  qui  pourroit 
erre  une  fource  dedifputes  dans  fonfein, 
ainfi  que  cela  elt  louvent  arrive  à  l'égard 
de  quelques  autres  articles,  elle  a  iage- 
ment  prévenu  cet  inconvénient  après  Ta- 
Voir  prévu.  E'iUe  a  refréné  la  liberté  des 
JParticuliers  :  elle  les  a  i-amenez  au 
centre  de  l'unité  ,  &  elle  a  expliqué 
d'une  manière  fi  claire  ce  qu'elle  exigeoit 
de  fes  Enfans ,  &  ce  qu'ils  dévoient  croi- 
re fur  cet  Article  ;  que  fi  c'eit  fe  rebelle]: 
contre  elle,  que  de  le  rejetter;  c'ell  être 
Hupide  au  dernier  degré ,  que  de  ne  pas 
l'entendre.  Le  voici,  félon  que  le  porté 
le  chapitre  premier  de  la  Seflion  xiii.  dtt 
Concile  de  Trente:  c'a  toujours  été  la 
Foi  de  l'Eglife ,  qu'incontinent  ap'ès  ta 
conJécratioHy  le  vrai  corps  de  notre  Seî' 
gfieur  y.  Chriji,  &Jon  vrai  fang  avec  fon 
ame  ^  fa  Divinité  ^  exijlent  Jous  refpècé 
du^ain  ^  du  vin:  cef  une  chofeîrès  vraié^ 

qtié 


Crémière  Partie.  $6$ 

que  le  corps  de  Jéfus  Lhrift  eft  contenu 
dans  chacune  des  ejpèces ,    ^  dans  toutes 
les  deux  :  car  tout  Chrift  ^  Chriji  tout  en» 
tïer  eft  contenu  fous  Ve/pèce  du  patnM  fous 
chaque  partie  du  pain  :  tout  Chrift  ^  Chrift 
tout  entier  eft  contenu  fus  l^efpèce  du  vin^ 
^  fous  chaque  partie  du  vin.     Et  dans  le 
chap.  IV.  le  Synode  déclare,  qu'il  fe  fait 
une  couver fion  de  toute  la  fubftance  du  pain 
en  la  fubftance  du  corps  de  notre  Seigneur 
Jéfus  Chrift  y  Ï3  de  la  fubftance  du  vin  eti 
la  fubftance  de  fn  fang  ;  ^  que  c'^eft  cette 
couver f  on  y    que   l' E^life  Cath.  appelle  à 
jufte  titre  TRANSÙBSTANTIATiON. 
En  vertu  de  cette  converlion  TEglife  dé- 
clare ,  que  *  le  culte  de  latrie ,    qui  eft  dû 
au  véritable  T)ieu ,  doit  être  rendu  avec 
vénération  par  tous  les  vrais  Chrétiens  à 
ce  très  faint  Sacrement  ^   &  quil  ne  fi  pas 
moins  adorable  pour  avoir  été  ainfî  inftitué 
far  'Jéfus  Chrift  afin  qiton  y  participe , 
que  quand  le  Tere  éternel  a  dit  en  l'intro* 
duifant  au  mojtde^  que  tous  les  Anges  de 
^ieu  l' adorent. 

Voilà,  Meffieurs,  latraduftion  la  plus 
cxa(S:e,que  nous  aions  pu  faire  des  paro- 
les du  Concile  de  Trente  :  &  voilà  en 
fubftance  ce  que  Ion  croit  dans  votre  E- 
glife  à  l'égard  du  Sacrement  de  l'Eucha- 

*  Chap.  V. 

Tom.  I.  Oo 


5^6  U Etat  du  Chrijîianijîne  en  France ^ 

riftie.  Si  quelques-uns  de  vos  Théologiens 
&  de  vos  Philofophes  fe  forment  d'autres 
idées  de  ce  myilère ,  pour  le  mettre  à 
couvert  des  traits  qu'on  lui  a  portez  ;  ce 
n'efl  point  avec  eux  que  nous  difputons. 
Les  Defcartes ,  les  Rohaults ,  les  Mal- 
branches, qui  ont  inventé  des  Syftêmes 
métaphyfiques  pour  expliquer  le  dogme 
de  la  Tranfubftantiation,  &  qui  fous  pré- 
texte de  le  juftifier  l'ont  anéanti ,  ne  font 
pas  l'Egliie  Romaine  ;  nous  ne  les  regar- 
dons pas  même  comme  des  membres  de 
cette  Communion  ;  ils  fappent  le  fonde- 
ment, fur  lequel  elle  eft  appuiée,  je  veux 
dire  l'obéilTance  aveugle,  fans  referve,à 
tout  ce  qu'elle  décide.  Tout  homme, 
qui  n'admet  qu'une  partie  de  fes  déci- 
dons, &  qui  rejette  l'autre,  fappe  ce  fon- 
dement ;  il  pèche  contre  un  article,  &  il 
©il  coupable  de  tous.  La  controverfe  a- 
vec  eux  ell  une  controverfe  d'un  genre 
tout  différent  de  celle  que  nous  avons  a- 
vec  leur  Eglife. 

L'idée  que  les  Proteitans  fe  forment 
de  la  Trinité,  &  celle  que  les  Catholiques 
Rom.fe  forment  de  la  Tranfubflantiation, 
étant  ainfî  expofées ,  il  elt  facile  de  les 
confronter.  Si  les  argumens ,  qui  jufli- 
fient  le  premier  de  ces  dogmes,  juilifient 
lautre,  il  y  a  de  l'injuftice  à  ne  pas  les 
recevoir  tous  deux,  quand  on  en  reçoit 

un. 


Crémière  Partie,  s6y 

art.  Et  fi  c'ell  là  le  cas  des  Proteflans , 
ils  font  ce  genre  de  fophifme,  dont  nous 
parlions  tout  à  l'heure;  ils  rejettent, dans 
la  caufe  de  leurs  Adverfaires,un  principe, 
qu'ils  admettent  dans  leur  propre  caufe. 
Que  fi  au  contraire  ces  dogmes  n'ont  au- 
cun rapport,  on  n'elt  point  en  droit  de 
nous  alléguer  notre  adhérence  auprémier^ 
comme  iine  raifon  pour  nous  porter  à  re- 
cevoir le  fécond. 

Confrontons  les  à  trois  égards,  i.  Par 
rapport  aux  pallages  de  l'Ecriture  fainte, 
furlefquels  on  prétend  les  fonder,  ii.  Par 
rapport  à  leur  objet,  m.  Par  rapport  à  la 
manière  ,  dont  ils  font  énoncez  par  les 
Dodeurs  qui  les  reçoivent. 

I.  Confrontons  le  dogme  de  la  Trinité 
avec  celui  de  la  Tranfubflantîation  à  l'é- 
gard des  palTagcs  de  l'Ecriture  fainte,  fur 
lefquels  on  prétend  les  fonder.  Je  diltin- 
gue  le  dogme  de  la  Traniubltantiation 
de  celui  de  la  préfence  corporelle  dejéfus 
Chrill  dans  l'iiuchariitie.  Tous  ceux  qui 
croient  que  Jéfus  Chriil  eft  préfent  cor* 
porellement  dans  cette  augulle  cérémo- 
nie, ne  croient  pas  que  le  pain  &  le  vin, 
qui  nous  y  font  donnez  ,  foiliïnt  tran- 
fubflantiez.  *  Le  plus  fameux  de  vos 

Con- 

*  Belhrmin.  tom.  i.  chap.  4.  jufqu'au  ix.  inclufive- 
ment  pag  i8i.  Ôcc.  fait  fix  clalfesde  paflages,  quiprou- 
vcnfU  Divinité  de  Jéfus  Chrift  :  dans  le  chap.  xni.  H 

O  o  i  en 


568  VEtat  du  Chriftianifine  en  France .^ 

Controverfiftes  n'allègue  en  faveur  du  fé- 
cond de  ces  dogmes,  que  ces  paroles  de 
Jéfus  Chriit ,  ceci  eft  mon  corps.  Il  con- 
vient avec  nous  que  les  palfages ,  qui 
prouvent  le  dogme  de  la  Trinité ,  font  en 
plus  grand  nombre,  &  nous  foutenons 
qu'ils  font  beaucoup  plus  clairs  &  beau- 
coup plus  décififs.  Quelle  qu  ait  été  l'in- 
tention de  Jéfus  Chrill  en  prononçant  ces 
paroles,  ceci  ejl  mon  corps  y  on  peut  fans 
les  tordre ,  fans  s'éloigner  du  flyle  des 
Auteurs  facrez,  &  fans  faire  violence  aux 
loix  du  langage,  leur  donner  un  fens  fi- 
guré. Nous  l'avons  prouvé  :  qu'on  le 
prouve  à  l'égard  des  paflages,  fur  lelquels 
nous  établiifons  le  dogme  de  la  Trinité. 
Il  a  deux  parties  ;  l'une  concerne  l'unité 
de  Dieu ,  l'autre  concerne  la  pluralité  des 
Perfonnes  divines. 

Peut-on  fans  tordre  les  paflages ,  fur 
lefquels  nous  établiiTons  la  première  par- 
tie de  ce  dogme,  peut- on  fans  faire  vio- 
lence aux  loix  du  langage,  &  fans  s'éloi- 
gner du  llyle  des  Auteurs  facrez,  pren^ 
dre  ces  palfages  dans  un  fens  figuré,  com- 
me nous  l'avons  fait  à  l'égard  deceluique 
vous  alléguez  pour  la  Tranfubftantiation  ? 

I.  Les 

en  fait  fept  pour  prouver  la  Divinité  du  St.  Efprit  :  mais 
dans  le  tome  2.  chap.  19.  pag.  746.  il  n'allègue  pour  la 
,TfaQfubllantia.tion  eue  ces  paroks ,  ctti  tjl  mon  (orPt. 


Crémière  Partie,  s  ^9 

I.  LespafTages,  fqr  lefquels  nous  éta- 
blifîbns  l'unité  .de  Dieu ,  font  clairs,  dé- 
cififs ,  ils  ne  font  même  aujourd'hui 
çonteltez  de  perfonne.  J'enfuis  furpris, 
non  qu'il  me  femble  qu'on  puilîe  ajouter 
quelque  degré  à  leur  évidence  ;  maisc'eil 
que  dans  un  fiècle,  où  l'héréfie  &  l'in- 
créduliré  ont  revêtu  toutes  fortes  de  for- 
mes ;  dans  un  fiècle ,  où  l'on  a  pris  à  tâ- 
che d'attaquer  tout ,  il  femble  qu'on  de- 
voit  auin  naturellement  s'infcrire  en  faux 
fur  le  fens  des  pafTages,  qui  décident 
qu'il  n'y  a  qu'un  Dieu ,  que  fur  la  fignifi- 
cation  de  tant  d'autres  qui  font  aufli  for- 
mels. N'en  faifons  naitre  la  penfée  à  per- 
fonne, en  nous  récriant  fur  ce  qu'elle 
n'eit  montée  dans  aucun  efprit,  j'entends 
pour  ce  qui  concerne  notre  fiècle,  car 
perfonne  n'ignore  qu'anciennement  il  y 
a  eu  des  Trithéites,  &  fi  quelques  Théo- 
logiens le  font  encore  aujourd'hui,  c'efl 
fans  le  favoir.  Suppofons  donc  comme 
unechofe  donnée,  que  quelque  penchant 
qu'on  puifïe  avoir  à  attribuer  un  fens  de 
figure  aux  palTages  de  l'Ecriture ,  il  n'eft 
pas  probable  qu'on  puilîe  entendre  de 
cette  manière  ceux  qui  établiiTent  le  dog* 
me  de  l'unité  de  Dieu  ;  comme  il  y  a  dii 
moins  de  la  probabilité,  que  celui  qu'on, 
allègue  en  faveur  de  la  Tranfubilantiation , 
elt  tiguré. 

Oo  3  La 


5*70  UEtat  du  Chriftïanïfme  en  France , 

La  difficulté  ne  peut  donc  tomber  que 
fur  la  féconde  partie  du  dogme  de  la  Tri- 
nité, je  veux  dire  fur  lapluralité  desPe^*- 
fonnes.  Or  j'attelle  ici  la  confcience  de 
tous  ceux  qui  lifent  nos  Ecritures,  nor> 
dans  un  efprit  de  parti ,  mais  dans  le  def- 
fein  de  s'inftruire,  li  ces  paiTages  font  fuf- 
ceptibles  d'un  fens  figuré.  Ils  établifîenc 
clairement  deux  chofes  ;  l'une,  qu'il  y  a 
une  différence  réelle  entre  le  Père,  le 
Fils,  &lefaint  Eiprit;  l'autre,  que  cha- 
cune de  ces  Perfonnes  participe  à  l'Ef- 
fence  divine. 

I.  Qu'il  y  a  une  différence  réelle  entre 
le  Père,  le  Fils,  ^  le  St.  Efprit:  voici 
comment  l'Ecriture  s'exprime  fur  ce  fu- 
jet  :  "^  UEfprït  du  Seigneur  eft  fur  moi:  // 
m'a  omt  four  évangelijer  aux  débonnaires, 
C'efl  un  paiîage  du  chap.  lxi.  des  Révé- 
lations du  Prophète  Efaïe  ,  que  J  Chrift 
§  applique  dans  l'Evangile,  j  L'Etemel 
a  dit  à  mon  Seigneur ,  Jieds  toi  à  ma  dex- 
tre,  &  la  fuite:  ce  font  des  paroles  di| 
Pfeaume  ex.  qui  font  expliquées  de  Jéfus 
Chrifl  dans  les  livres  du  Nouveau  Tefla- 
ment.  \  T)ieu  a  tant  aimé  le  monde ^ 
qu'il  a  envçié  fin  Fils  au  monde.  \.  ^lanâ 

le. 

«  Yer.  i; 

iVer.  r. 
Jean  m.  ï<J. 
Jçan  XV.  îd- 


Crémière  partie,  f/l 

le  Conjblateur^  que  je  vous  enverrai  de  la 
fart  de  mon  Tère.,  fera  venu,  favotrl^Ef- 
frit  de  vérité^  qui  procède  de  mon  ^ère, 
celui-là  témoignera  de  moi,     11  feroit  aifé 
d'alléguer  un  plus  grand  nombre  de  ces 
paffages  ;    ceux  que    nous  avons   citez 
fuffifent.    Comment  pourroit-on  fans  les 
tordre ,  comment  fans  s'éloigner  du  flyle 
(des  Auteurs  facrez,  &  fans  violer  lesloix 
du  langage,  n'y  pas  appercevoir  une  plu- 
ralité de  Perfonnes?  N'eit-il  pas  clair  que 
le  Confolateur,  qui  eit  envoie  par  le  Pè- 
re, ell  réellement  diftinft  du  Père,  de 
la  part  duquel  il  eft  envoie  ?  N'e(l-il  pas 
clair  que  le  Fils ,  qui  l'envoie ,  eft  diffé- 
rent &  du  Confolateur,   qui  eft  envoie, 
&    du    Père  ,    de    la   part    duquel    il 
eft  envoie  ?  De  même  n'eft-il  pas  clair, 
que  le  Père,  qui  a  donné  fon  Fils,  eft 
différent  du  Fils ,  qui  eft  donné  ?  Quel- 
cun  pourra-t'il  s'imaginer,  qu'on  pût  di- 
re, fans  faire  violence  auxloixdu  langa- 
ge, le  Fils  a  tant  aimé  le  monde  ^  qu'ail  a 
envoie  fon  Père  au  monde  ?  Or  s'il  n'y  avoit 
aucune  différence  réelle  entre  le  Père  & 
^  Je  Fils;  ces  paroles ,  le  Tere  a  envoie  le 
■Fils ,  ^  le  Fils  a  envoie  le  'Père ,  feroieru: 
équivalentes ,    &  devroient  réveiller  k 
même  idée  ;   ce  qui  eft  encore  au-de-là 
kîe   toute  abfurdité.    De  même  n'eft-il 
pas  clair,  que  celui  qui  parle  &  qui  dit, 
■'  Oo  4  fteds 


'^y%  JJBtdt  du  Chrtftïmùftuc  en  France^ 

fieâs  toi  à  ma  àextre^  eft  différent  de  ce- 
lui à  qui  il  tient  ce  langage?  Et  pourroit- 
on  s'imaginer  que  ces  paroles ,  k  'Père  a 
dit  à  fort  Fils  ,  fleâs  toi  à  ma  dextre , 
foient  équivalentes  à  Celles-ci ,  le  Fils  a 
dit  au  ^Fère,  Jieds  toi  à  ma  dextre  y  jttf- 
qiies  à  ce  que  j'aie  mis  tes  emiemis  pour 
le  marchepied  de  tes  pieds  ?  Il  e{t  donc 
clair,  il  eft  démontré,  qu'on  ne  fauroit, 
fans  tordre  les  palTages  que  nous  venons 
de  citer,  fans  s'éloigner  du  (tyle  des  Au- 
teurs facrez,  fans  faire  violence  à  toutes 
les  îoix  du  langage ,  donner  un  fens  méta- 
phorique aux  pailages  de  nos  Ecritures, 
iur  lefquels  nous  fondons  la  pluralité  des 
Perfonnes  divines. 

Reile  à  examiner,  fi  Ton  ne  pourroit 
pas  expliquer  figurément  ceux  dont  on 
Je  fert  pour  prouver  ,  que  chacune  de 
ces  Perfonnes  participe  à  l'Eiïence  di- 
vine. Mais  qui  pourra  fe  perfuader, 
que  l'Ecriture  ait  réuni  en  la  l^^erionne 
du  Fils  &  du  faint  Efprit  les  propriétés, 
le  culte  ,  les  noms  de  la  Divinité  ;  toutes 
les  perfections,  par  lefquelles  Dieu  a  ac- 
coutumé de  fe  diilinguer  des  faux  Dieux, 
fi  le  Fils  &  le  faint  Efprit  ne  font  pas  des 
Perfonnes  divines  ;  s'ils  ne  participent  à 
l'EfTence  de  la  Divinité  qu'en  figure,  & 
par  métaphore  ^  Sera-ce  figure,  quand 
l'Ecriture  dit,  que  Jéfns  Chriil  fubfifte 

de 


Crémière  T  art  te»  573 

àc  toute  éternité  ;  figure ,  quand  elîe  dit , 
qu'il  peut  tout;  figure,  quand  elle  dit, 
qu'il  lait  toutes  choies;  figure,  quand eU 
le  dit ,  qu'il  a  créé  le  ciel  &  la  terre  ;  fi- 
gure ,  quand  elle  dit ,  que  tous  les  Anges 
de  Dieu  l'adorent  ?  On  peut  faire  un  fem- 
blable  railbnnement  à  l'égard  du  faint 
Efprit.  Le  parallèle  entre  le  dogme  de  la 
Tranfubilantiation  &  celui  de  la  Trinité 
n'ell  donc  pas  jufle,  quand  on  compare 
ces  deux  dogmes  à  l'égard  des  pafTagesde 
l'Ecriture  fainte,  fur  lefquels  on  entre- 
prend de  les  l'appuier. 

Nous  devons  11.  comparer  le  dogme 
de  la  Trinité  &  celui  de  la  Tranfub- 
ilantiation à  l'égard  de  leur  objet.  L'ob- 
jet dq  dogme  de  la  Trinité  c'ell  la 
Divinité  ,  c'eit  rEifence  divine  :  l'objet 
de  la  Tranfubftantiatiori  c'efl  une  por- 
tion de  matière  ,  c'efl  un  corps  ,  un 
corps  même ,  que  nos  yeux  peuvent  ap- 
percevoir  en  quelque  forte  d'un  feul  re- 
gard. C'eil  une  queftion  célèbre  parmi 
les  Philofophes,  n  nous  connoifTons  le 
fonds  des  fubllances,  ou  fi  notre  connoif- 
fance  ne  s'étend  que  jufques  à  leur  fuperfî- 
çie  &  à  leur  écorce.  Ceux  qui  ont  pris 
le  parti  le  plus  humble  &  le  plus  timide 
fur  cette  queftion,  l'ont  décidée  delà  ma- 
nière la  plus  mortifiante  pour  l'efprit  hu- 
x^ûïi  y  mais  la  plus  proportionnée  aux 
:^  Oo  5:  bor- 


^74  L'Etat  du  Chrijîianifme  en  France  t, 

bornes,  qu'il  a  plû  à  Dieu  de  mettre  à 
nos  lumières.  Ils  ont  défié  les  plus  grands 
Philofophes  de  déterminer  tous  les  attri- 
buts d'un  grain  de  fable ,  &  de  jamais  di- 
re avec  évidence ,  ce  grain  de  fable  n'efl 
capable  que  de  cela. 

Il  fenibie  que  quelque  parti,  que  je 
prenne  aujourd-hui  fur  cette  queftion , 
jafFoiblirai  quelcune  des  véritez,  que  je 
veux  prouver.  Si  je  donne  de  grandes 
idées  des  connoiffances  de  l'efprit  hu- 
main, j*énerverai  en  quelque  forte  les  ar- 
gumens ,  que  nie  fournit  l'idée  de  fa  foi^ 
bleiTe,  pour  humilier  la  raifon,  pour  lui 
impofer  le  joug  de  la  foi,  &  pour  l'en- 
gager à  croire  le  my Itère  le  plus  abflrus 
de  l'Evangile  ,  je  veux  dire  celui  d'un 
Dieu  en  trois  Perfonnes.  Que  fi  au  con- 
traire je  reflerre  les  connoilîànces  de 
l'homme,  je  donnerai  prife  en  quelque 
forte  à  ceux  qui  veulent  établir  la  Tran- 
fubilantiation  :  quand  j'alléguerai  les  dif- 
ficultez  immenfes ,  dont  ce  dernier  dog^ 
me  eft  fufceptible ,  &  les  contradiétions 
palpables ,  dont  il  efl  rempli ,  on  fe  fer- 
vira  de  mes  propres  principes  pour  me 
combattre.  On  me  dira ,  que  ce  que  je 
prens  pour  contradidion  n'eft  pas  le  dé- 
faut de  l'objet,  mais  celui  de  l'œil  qui 
i'envifage ,  &  qui  n'eft  capable  de  l'envi- 
fager  que  par  certains  .cotez  feulement , 

& 


I 


Trémière  Partie.  $7$ 

&  non  dans  toute  fon  étendue.  On  me 
dira,  que  je  connois  très  imparfaitement 
les  corps  ;  que  (i  je  pouvois  en  pénétrer 
Je  fonds,  je  concilierois  fans  peine  ce  qui 
femble  ne  pouvoir  être  concilié  dans  le 
dogme  de  la  Tranfubftantiation  ,  &  je 
yerrois  que  ce  qui  me  paroit  ne  pou- 
voir convenir  au  corps ,  découle  dp  fa  na- 
ture. 

Voilà  robje(?tion  dans  toute  fa  force. 
Qu'on  la  porte  s'il  e(l  pollible  .be^pcoup 
plus  loin  encore ,  je  le  veux  :  il  ell 
toujours  démontré,  qu'il  y  a  une  diftan- 
ce  immenfe  entre  l'objet  du  dogme  de  la 
Trinité  ,  &  celui  de  la  Tranfubftantia* 
|ti.on  :  l'objet  du  dogme  de  la  Trinité 
c*efl,  comme  j'ai  dît ,  l'EfTence  divine; 
l'objet  de  la  Tranfubltantiation  c'eft  une 
holtie,  ou,  fi  vous  voulez ,  un  corps hu^ 
main.  Je  veux  bien  que  cette  hoftie, 
toute  à  portée  de  mes  lumières  qu'elle 
me  paroit,  foit  au-defTus  de  leur  fphère. 
Je  veux  bien  qu'après  avoir  médité  fur 
les  attributs  d'une  holtie  ,  &  fur  les  at- 
tributs d'un  corps  humain,  qu'après  que 
je  crpis  les  avoir  envifagcz  Fi^n  &  Tautre 
ide  tous  leurs  cotez,  qu'après  m'en  être 
fait  une  idée,  qui  me  paroit  former  ui| 
tout  complet,  qn  refrène  le  penchant, 
que  j'ai  à  avoir  trop  bonne  opinion 
de  mes  lumières ,  &  qu'on  me  dife , 

mais 


,j;'/6  VEtat  au  Chrïjîïanijme  en  France^ 

mais  il  y  a  peut-être  dans  ce  corps  des 
propriété! ,  que  vous  n'avez  pas  décou- 
vertes ,  &  que  vous  ne  découvrirez  ja- 
mais. A  la  bonne  heure  ,  toujours  eit-il 
certain  qu'il  faut  que  je  me  faffe  en  quel- 
que forte  violence  à  moi-même,  pour  me 
convaincre  que  Fidée  ,  que  j'ai  d'une 
hoiîie,  on  d'un  corps  humain,  ne  renfer- 
me pas  toutes  les  propriétez  qui  lui  con- 
viennent. Il  me  faut  pour  cela  de  certai- 
nes réflexions  métaphyfiquesj  dont  peu 
de  perfonnes  font  capables.  Bien  plus; 
les  propriétez,  qui  peuvent  m'être  incon- 
nues dans  le  corps ,  ne  fauroient  détrui- 
re celles  que  je  connois  parfaitement  ;  & 
je  connois  parfaitement  qu'une  partie  du 
corps  cil  moindre  que  tout  le  corps  ;  ce 
qui  feul  détruit  le  Syltême  de  la  T'ranfub- 
itantiation. 

Mais  quand  il  eft  queilion  de  l'objet  du 
dogme  de  la  Trinité,  quand  il  eft  quef- 
tionde  l'Eftence  divine,  il  fuffit  que  je 
penfe  &  que  je  rélléchiire,  pour  fentir 
que  cet  objet  elt  au-delTus  de  ma  portée. 
Les  premiers  regards ,  que  j'y  porte , 
m'effraient  &  me  confondent.  J'y  dé- 
couvre de  tous  cotez  une  étendue  im- 
menfe,  qui  m'abforbe  &  qui  m'englour 
tit;  je  me  pers  dès  que  je  veux  me  repré- 
fenterun  Etre,  qui  fubfifte  par  lui-^même, 
&:  qui  tire  fa  fubTiftence  de  fon  propre 

fonds  : 


Crémière  Partie,  $J7 

fonds:  un  Etre,  qui  a  toujours  fubrifté& 
qui  fubfiilera  toujours.  Je  me  4)ers  quand 
je  veux  me  former  quelque  notion  d'une 
Puiffance  efficace  par  elle-même,  &  qui 
n'a  befoin  que  d'un  feul  aéte  de  fa  volon- 
té pour  donner  l'exiitence  à  un  Ciel ,  à 
une  Terre,  à  un  Soleil;  que  dis-je?  à 
mille  &  mille  Cieux,  à  mille  &  mille  Ter- 
res, à  mille  &  mille  Soleils ,  à  plus  de  Mon^ 
des,  que  mon  foible  efprit  ne  peut  s'en 
repréienteri  Rien  de  ce  qu'on  me  dira 
des  attributs  de  ce  Dieu  ne  me  paroitra 
incroiable  ,  pourvu  qu'il  ne  renferme  au- 
cune contradidion  ;  &  je  fuis  prêt  à  tout 
croire,  atout  admettre  touchant  cet  Etre, 
pourvu  que  ce  foit  lui-même ,  ou  une 
Intelligence  animée  de  fon  Efprit  ,qui  l'ait 
affirmé.  Et  où  eft  l'homme  qui  pût  dire  fans 
témérité,  je  connois  aifez  les  attributs 
de  Dieu  pour  affirmer  ,  qu'il  ne  peut  pas 
être  trois  dans  un  fens,  &  un  dans  un  au- 
tre fens,  comme  nous  avons  avancé,  que 
nous  connoiffons  aiî'ez  le  corps  pour  af- 
firmer, qu'une  de  fes  parties  elt  moindre 
que  fon  tout  ,  &  par  Gonféquent  que 
Chrift  tout  entier  ne  fauroit  être  contenu 
dans  chaque  partie  d'une  hoftie. 

Concluons.  Quand  il  feroit  vrai  qu'il 
y  a  dans  le  corps ,  quand  il  feroit  vrai 
qu'il  y  a  dans  une  hoilie  des  propriétez, 
qui  nous  pallent,  il  ne  faudrait  p^s  allé- 
;.  .  guer 


^7 8  L'Etat  du  Chrijiîamfme  en  France^ 

guer  l'exemple  de  la  Trinité ,  pour  jufti- 
fier  le  dogme  de  la  Tranfubitantiation  : 
il  ne  fuivroit  pas  de  ce  que  l'Eiprit  infini 
nous  pafle,  qu'un  corps  aufli  limité  qu'u- 
ne  hollie  nous  palFe.  Si  un  homme ,  qui 
admet  le  dogme  de  la  Tranfubllantiation ,' 
rejettoit  celui  de  laTrinité;  par  cette  raiibri 
qu'il  ne  fauroit  comprendre  un  Dieu, 
qui  efi:  un  dans  un  fens ,  &  trois  dans  un 
autre  fens;  nous  ferions  fondez  à  lui  allé- 
guer faî  foi  pour  la  Tranfubltantiatioa 
pour  combattre  fon  incrédulité  à  l'égard 
de  la  Trinité.  Nous  ferions  fondez  à  lui 
dire;  vous  admettez,  qu'une  holtie  a  des" 
propriété^,  qui  fontau-defîùs  de  vos  lu- 
mières,  &  vous  voudriez  que  les  proprié- 
tez  de  l'Etre  infini  fuflënt  proportionnées' 
à  vos  lumières  :  mais  alléguer ,  qu'on  ne 
comprend  pas  l'Etre  infini ,  pour  prouver  f  1 
qu*on  ne  comprend  pas  un  être  aulTi  fini 
que  l'eft  une  hoftie,  ou  un  corps  hu- 
main, c'eft  prouver  le  plus  par  le  moins  ; 
c'eft  un  genre  d'argument,  qu'on  ne  fau- 
toit  propofer  fi  l'on  fait  quelque  ufage  de 
fa  raifon.  Le  dogme  de  la  Tranfubllan- 
tiation &  le  dogme  de  la  Trinité  diffé- 
rent; ils  ont  même  une  différence  infinie 
à  l'égard  de  leur  objet  ;  c'efl  ce  qu'il  fal- 
loit  prouver. 

m.  Enfin  confrontons  ces  dogmes  par* 
içapport  à  la  manière,  dont  ils  font  énon- 


Crémière  Partie.  579 

Cez  par  ceux  qui  les  reçoivent. 

La  manière,  dont  nous  nous  fommesf 
énoncez ,  quafid  nous  avons  expofé  notre 
foi  à  l'égard  du  dogme  de  la  Trinité,- 
nous  met  entièrement  à  couvert  du  re- 
proche de  contradidiorî.  Nous  avons 
bien  dit ,  qiie  les  trois  Perfonnes  divines , 
qui  font  l'objet  de  notre  culte ,  ont  une 
parfaite  identité ,  &  une  diitindion  réelle; 
mais  non  qu'elles  font  Un  &  trois  aux 
mêmes  égards  :  au  contraire  nous  avons 
dit,  que  les  attributs,  à  l'égard  defquels 
elles  font  trois,  font  différens  de  ceux  à 
l'égard  defquels  elles  ne  font  qu'un. 
Nous  avons  dit ,  que  le  Fils  n'a  pas  les 
attributs,  qui  conitituent  la  perfonnalité 
du  Père,  ni  ceux  qui  conftituent  la  per- 
fonnalité du  St.  Efprir.  Nous  ne  nousfom- 
mes  pas  même  bazardez  à  déterminer  pre- 
cifément,  en  quoi  confilte  la  différence 
de  ces  attributs.  Nous  faifons  profeflion 
de  reconnoitre,  que  nous  n'avons  que  des 
idées  très  incomplètes  de  ce  qui  conllitue 
en  Dieu  ce  que  nous  appelions -E^;/6V, 
non  plus  que  de  ce  qui  conilitue  ce  que 
nous  appelions  Terfonne. 

Ufez-vous  de  la  même  précaution, 
Mellieurs ,  quand  vous  expofez  votre  foi 
à  l'égard  du  dogme  de  laTranfubftantia- 
tion?  Vous  contentez-vous  de  dire  d  u^ 


580  L'Etat  dû  Qhriftïanifme m  France, 

ne  manière  vague  &  indéterminée ,  que 
le  corps  dejéfus  Chrill  ell  dans  FEuchari- 
Itie?  Le  Concile  de  Trente,  dont  nous 
avons  cité  les  paroles,  ne  prônonce-t-il 
pas  d'une  manière  décifive,  que  tout 
Chrift  le  Chrift  tout  entier  eft  contenu  fous 
l'efpèce  du  pain  ^  ï£  fous  chaque  partie  du 
fatn  :  que  tout  Chrift  ^  Chrift  tout  entier 
eft.  contenu  fous  Pejpece  du  vin^  ^  fous 
chaque  partie  du  vm  ? 

La  manière,  dont  nous  énonçons  no- 
tre foi  à  l'égard  du  dogme  de  la  Trini- 
té ,  n'a  donc  aucun  rapport  avec  la  maniè- 
re ,  dont  vous  énoncez  la  vôtre  à  l'égard 
du  dogme  de  la  Tranfubltantiation  :  cel- 
le-ci offre  à  Feiprit  une  idée  contradic- 
toire ;  l'autre  ell  entièrement  exempte  de 
contradidion. 

11  nous  relie  à  examiner,  quelle  étoit 
la  Théologie  des  premiers  fiècles  duChri- 
ftianifme  fur  FEuchariltie.    Je  fuis , 

MESSIEURS, 


Votre  très  humble  &  très 
obéilTant  Serviteur, 

Saurin. 

pc  îa  Haye  le  xj. 

■  jFcvrier  1717. 


REPONSE 

AU   FACTUM 


DU    SIEUR 


VINCENT   LAMBERT, 
T  A  R 


V 


JAQUES  SAURIN, 

MlNISTPvE  DU  S.  EVANGILE. 


A    ROTTERDAM, 
^         Chez     ABRAHAM     ACHER. 
iVl.    Dec.    XXVI. 


3 

RÉPONSE 

A  U 

F  A  C  T  U  M 

D  u     s  I  E  U  R 
VINCENT     LAMBERT. 

J'AuroIs  crû  que  la  Sentence  pro^- 
noncée  en  ma  faveur  par  la  Cour 
de  Hollande ,  contre  le  Sieur  Vin- 
ccnc  Lambert ,  m'auroit  mis  à  cou- 
vert des  accufations  qu'il  intente  con- 
tre moi.  Fuifquc  je  méîfiiis  trompé 
dans  cette  conjecture,  je  crois  devoir 
rendre  compte  au  Public  de  ma  con- 
duite paflce  ,  6c  de  mes  difpoficions 
prcfences  ,  au  fujct  du  Tcftamcnt  de 
Feu  Mr.  Louis  Lambert  Frcrc  démon 
Accufateur. 

LOrfque  j'arrivai  dans  ces  Provinces, 
en  1700.  pour  pafTer  en  Angleterre, 
je  rendis  vifiic  à  Feu  Mr.  Pierre  Gotc 
mon  Compatriote,  ancien  ami  de  ma 
Famille  ,  t<  établi  à  Amfterdam. 
Mr.  Lambert  étoit  alors  un  de  fes 
A  2  Corn* 


4"        Réponfe  an  Fafhnn 
CoTimis    ,    &  ce  fut  à  cette  occafion 
que  je  le  vis  pour  la  première  fois. 

Js  l'ai  rencontré  queiquefois  depuis 
ce  tcms  là,  dans  les  voyages  que  j'ai 
faits  à  Amfterdami  &  c'eft  là  toute  la 
reUtion  que  j'ai  eue  autrefois  avec  lui. 
Je  croi  même  qu'il  s'eil  pafTc  quinze 
ou  fcizc  années  ,  non  feulement  fans  que 
je  l*aye  vu,  mais  même  fansquejerayc 
oui  nommer. 

Ce  fut  en  1722.  *  qu'il  me  Rz   une 
vifite  à  la  Haye,  dans  un  tems où  quel- 
que  affaire  prcfîante  m^appelloit  hors 
de  chez  moi.     11  me  dit  que  depuis  qu'il 
ne  m'avoic  vu  »  il  avoir  gagné  du  bien 
àAmilerdam  ;  qu'il  avoit  quitéleCom- 
Ofierrc,   qu'il  avait  palTc  quelques  an- 
nées à  Ninrffgj^c,  qu'il  étoit  venu  s'c- 
rablir  à  la  Haye.     Il  ajouta  que  quel- 
ques indifpofitions  robligeoicnt  de  fai- 
re un  voyage  à  Aix  ,  après  quoi   il  fe 
propofoit  de  venir  finir  fa  vie  dans  cet- 
te Ville.     J'écoutai  tout  cela  avec  la 
diflruftion  qu'on  a  ordinairement, quand 
on  entend  narrer  des  circonllanccs,  fur 
kfqucUes  on  n'a    point  de   mefures  à 
pnndre  5  ôc  auxquelles  on  ne  prend  que 
peu  d:  part. 

Qiielqucs  mois  après  ,  Mr    Matti  , 

alors 
^  Si  ]z  m  me  trompe  dans  le  mois  de  Mars. 


du  Sieur  Yincent  Lambert,       j 

alors  Minillre  â  Monffort^nic  fit  Thon- 
ncur  de  me  venir  voir.  Il  fat  accorn- 
pagnc  par  Mr.  Cavalhicr  ion  Beau- 
fr<:re.  Marchand  de  cette  Ville  ,  cjue 
je  ne  connoiflbis  tout  au  p!us  qiv-  de 
nom,  6c  de  vue,  &  à  qu:  je  n'avcisja< 
mais  parie  auparavant  :  du  moms  au- 
tant qu'il  peut  oren  iouv-nir.  Ce  der- 
nier me  dir,  qu*il  connoiflbir  un  mala- 
de, [  cVtoit  Mr.  Louis  Lambert  qui 
vouloit  me  léguer,  auili  bien  qu'à  lui, 
deux  milie  florins. 

Cinq  ou  fix  mois  après  cette  con- 
verfjtion  ,  Mr.  Cavalhicr  me  vint  aver- 
tir que  Mr.  Louis  Lambert  croit  arrivé 
ici  d'Aix  U  Chapelle  i  qu'il  ctoit  mou- 
rant, qu*il  vouloit  faire  fonTcftamenr, 
&  me  conlukcr.  Il  me  témoigna  mê- 
me que  ce  malade,  quoi  que  mécon- 
tent de  la  mani:re  dont  j*avois  reçu  fa 
vifitc,  vouloit  me  donner  une  partie  de 
fon  bien,  j'apprens  aulll  dt=puis  peu 
de  temg,  qu'il  avoit  dit  plufieurs  fo:sà 
AIk.  la  Chapelle,  qu'il  vouloit  difpofcr 
de  fon  bien  en  ma  faveur. 

j'allai  chez  M.  Lambert,  fans  rien 
favo:r  alors  ni  de  fa  fortune,  ni  de  fes 
mœurs, ni  de  fon  état,  que  ce  que  je 
viens  d'en  raporter.  Il  voulut  me  voir 
fcul.  Je  le  trouvai  au  lit  trci-n-al.  U 
me  dit  d'abord  ,  que  durant   le  féjour 


i         Réponfe  au  Fa&um 

qu'il  vcnou  de  faire  danfe  un  PaysPà- 
pjfte  ,  il  avoit  demandé  à  Dieu  avec 
ardeur   ,    de   venir   mourir  entre   mes 
mains.     Incontinent  spiès  que  j'eus  ré» 
pondu  à  ce  premier  difcours,  il  me  pria 
de   lui  donner  quelques  direftions  fur 
fbn   Tcftamcnt.     Je  lui  témoignai  que 
j*aimois  à  être  feul  dans  la  chambre  des 
rtialades,  lorsqu'ils  me  parloient  d'affai- 
res de  confcicnce;  maïs  que  quand  il 
écoit  qucfîion  d'autres  chofes  5 je  fouhai- 
tois  qu'il  y  eût  quelqu'un.     Je  lui   de- 
inandai  s'il  n'y  avoit  pcrfonne  à  la  Haye 
tn  qui   il  eût  de  la  confiance.     Il  me 
nomma    Mr.  Cavalhier  ,  qui  m'avoit 
conduit  auprès  de   lui  ,  &  qui  s'éroic 
retiré  dans  une  autre  chambre.     Il  fut 
appelle   :  Mr.    Lacnbert  me  dit  en  fa 
prefcncc  ,  qu'il  avoit  gagné  fon  bien 
dans  le  Commerce  à  Amfterdam,  qu'il 
avoit  voulu  le  partager  avec  fa  famil- 
le; mais  que  fa  Sœur  mariée  en  France, 
n'en  croit  Jamais  fortie  pour  venir  dans 
des  Pays  Proreftansj  que  fa  Mère  yétoic 
sretournée  ap  es  lui   avoir  fut  de  gran- 
des dépcnfes  à  Nimcgue-,  que  (on  Frè- 
re Vincent  avoit  tenu  la  m^me    con- 
duite ,  après  avoir  fait  aux  dépens  de 
lui  (  Louis  Lambert  )  énwx  voyages 
aux   Indts.     Je  pafferai  ici  fous  filcnce 
toutes  les  horreurs  qu'il  me  dit  fur  le 

co.iipte 


du  Sieur  Vincent  Lambert.    ? 

compte  de  ces  deux  dernières  perforines. 
Je  lui  témoignai  que  j'éfois  tics  fcaa- 
dalifc  de  ce  qu'il  me  donnoit  des  idées 
fi  défavantageufcs  d'une  Mcre  &  a'un 
Ffcrc  »  dont  tant  de  raifons  dévoient 
l'engager  à  cacher  les  défauts.  Il  con- 
firma tout  ce  qu'il  m'aveit  dit,  &  il 
protcfta  qu'ils  n'auroicnt  jamais  aucune 
part  à  fon  Teflamcnt. 

Le  trouvant  inexorable  à  l'égard  de 
ces  deux  Perfonnes  ,  je  lui  demandai 
fi  fa  Sœur  n'avoit  point  d'enfans.  Il 
me  répliqua  qu'elle  avoit  deux  filles  ; 
Je  lui  perfuadai  de  difpofcr  de  fon  bien 
en  leur  faveur.  Pour  l'y  engager ,  je  lui 
dis  qu'il  pourroit  le  faire  fans  rompre 
la  rcfolation  qu'il  avoit  formée  de  ne 
pas  envoyer  ce  bien  en  France  j  qu'il 
n'avoit  qu'à  marquer  un  certain  fems  à 
fesdcux  Nièces, pour fe retirer  dans  dc3 
Pais  Proteftans,  &  qu'à  leur  prefcrirc 
un  nombre  d'années  avant  qu'elles  puf- 
fent  être  en  poffeflion  du  capital  qu'il 
leur  laifleroiti  que  fi  elles  manquoienc 
à  ces  conditions ,  ce  bien  feroit  dnnné 
aux  Pauvres.  Ce  Projet  lui  plut  :  il 
l'exécuta  fur  le  champ:  il  dî£ta  un  mé- 
moire touchant  fcs  dernières  volontez  ^ 
dans  lequel  il  conftituoii.  frs  Nicc^s 
héritières,  fous  les 'conditions  c.ie  j'at 
m  arquées  j  ^'  'û  faifcit  pliincurs  iegv  , 
U  4  dor:" 


s  Rép07ife  au  Faânm  '         ^ 

dont  il  n*e(l  pa^  neceifairc  de  produire  ici  * 
îillc.  Ce  mémoire  fur  mis  ce  j:>ur-là 
même  entre  les  mams  du  NuCairt  Fa- 
von.  Le  Teftamenr  fût  pêt  dès  le 
lendemain  28.0£tobre  1722  Le  nnala- 
do  ne  le  remit  en  difanr,^c//i  moriPaf- 
fepon  pour  l  Eternité, 

Depuis  ce  tenis  là,  je  crus  avoir  une 
vocation  parrivulicre  de  vifiter  un  hom- 
ine.qui  me  témoignoit  tant  de  confiance, 
&■  de  lui  rendre  tous  les  boas  offices 
que  je  pourrois.  Je  le  v^ycis  crdinai- 
rement  une  fois  par  jour  ;  &  je  le  priai 
défaire  demanda  chez  moi,  tout  ce 
qui  lui  pourroit  apporter  quelque  fou- 
îagemtnt.  Mais  dans  toutes  les  vifi- 
tes  que  je  lui  rendis,  il  continua  à  fc 
plaindre  de  fes  Parens.  Il  me  dit  que 
fi  fes  Nièces  fortoient  de  France  ,  ce 
ne  feroit  que  pour  avoir  fon  bien,&:  il 
me  fie  connoîtrc  qu'il  vouloit  que  j'en 
fuffe  l'Héritier  à  leur  place. 

Je  îui  fis  là-deHus  un  monde  de  diflî- 
cultez.  Mademoif.  S.  Martin  Mar- 
chande très-connuë  à  la  Hr^ye  ,  ren- 
contra dans  ce  temslà  Mr.  Cavalhicr, 
qui  lui  demanda  fi  elle  me  connoifToir, 
Il  j*avois  d'aflez  grandes richcfTes, peur 
être  fondé  à  refufer  un  héritage,  &:c. 
Enfin  Mr.  Lambert  envoya  chercher  le 
•Nectaire  Favcn,6c  lui  ordcnna  de  faire 

un 


du  Sieur  Yincent  Lamberf,      ^ 

onTtftament  en  ma  faveur-,  il  voulue 
nicme  qu'il  mit  à  la  rêce  de  cetcc  nou- 
velle diipcfition  j  que  je  proteftois  con- 
tre ce  qu'il  y  avoir  de  contenu.  Le 
Isl Glaire  ^  lui  reprefcntaquc  cette  clau- 

fc 

**  Voici  ce  que  m  Vcik  le  Sr.  Favon,  qu«  j'ai 
piicde  fc  raj)pcller  cette  circonftancc. 


J 


Monficxir , 

E  trouve  fuivanf  la  notice  que  j'en  ai  tenu  .  que  le 
prcnuerTcfL-îmencque  défunt  leSr.  Louys  Lam- 
bert a  fait  ,a  été  clos,  &  parte  kiS.  Odlobre  I7ZZ. 
quclcz.  de  Novembre  cnfuivanc ,  Mr.  Cavalbicr 
m'tft  venu  parler ,  n\c    difanc    que    Mr.  Lambtrc 
vouloit  rompre  fon  TeMUment ,  &  qu'il  vouloir  vous 
faire  fon  Héritier />4K/orcf,    &  que  |e  devois  aller 
le  lendemain  matinchcz  ledit  Sr.  Lambert,  qu'il 
me  vouloit  parler  lA-dcfHis  j  &    qu'étant    venu  le 
lendemain  mutin  ,  environ  les  dix  heures»  chez   le- 
d'JrSr.  Lartibcrt ,  lui  demandant  ce  qu'il  y  avoir  de 
ioniervice,  iline  répondir  qu'il  vouloit  rompre  ou 
changer  fon  Teftaïuent  :    Mr.  Sai^ytnncxiait  pat  être 
mon  Héritier  ,  t^je  vaux  ijn^illejoit  malgré qn*il  tri  ait  , 
OU  femblables  paroles  en  fuliftancc.     Et  spiés  que 
je  lui  avois  demandé  fa  volonté  ,  au  regard  des  legs, 
&  qu'il  m'avoit  &£té  quelques  chnngcmens  à  ccc 
tgatdi  ilmediîoicen  fuite  cfi  fublLince  ;  Qnot  qw. 
hlr.  Saurin  a  protcjlc  ât  ut  vouloir  pas  être  mon  H.  rittct\ 
(jUtutaurnoins  il  Viujlittioit  pour  fon  ,Héitticr  :   voulant 
■que!  je  le  mifîe  dans  le  Icilamenr.     Surquoi  je  lui 
dis  :   V.)us  pouvez  et, bhr  pour  Héritier  cel.ii  que 
vous  voulr/  ,  vous  êtes  maître  de  vôt  re  bien  j   n  ais 
fi  vôfe  vclouir  eft  d'inlli'tucr  Mr.Saurin,  telkstx- 
pr.  filous  ne    font  pas   néctHaires,  il   en   pourroit 
provenir  des  difputes.     Surquoi  ledit  Sr.  Lam.  eiî. 
medifoir:  la.lTcz  la  donc  plutôt  dehois;  tar  je  tic 
veiocpasque  Mr  Snunn  ;.it  quelque  difpure  rout 
cela.     Surquoi  .je    me  fuis  retiré,  &  )  ai  drefTé  \c 
Ttllâount  fuivant  i'inicniion  du  i  dtaieur,  qu'il  a 

l;gné. 


lo  Réponjè  ou  Faêtum 
fc  pourroit  caufcr  des  difficultcz,  &  1^ 
iîc  confentir  qu'elle  fut  fupprimée.  Le 
Teftaaient  fut  fait  &  cacheté  fans  ma 
participation,**  le 4.  Novembre  1722. 
&  je  n*appris  qu'il  étoit  en  ma  faveur, 
que  de  la  bouche  même  du  Teftateur. 
11  me  donna  peu  de  jours  après,  un 
mémoire  écrit  &  ligné  de  fa  propre  main. 
Je  crois  devoir  en  inférer  ici  une  copie 
notariale,  parce  qu'il  détruit  par  avance 
ce  qu'on  débite  fur  la  prétendue  folie 
de  fon  Auteur,  &  que  je  combattrai  plus 
amplement  dans  la  fuite. 

Mémoire  pour  Mr.  Jaques  Saur  in  P  a  fleur 
deVEghje  IFallonne  delà  Haye ^  &c  que 
je  le  prie  d'obferver  exai^ment  pour 
les  effets  fuivans  ,  que  je  lui  Ugue  par 
mon  Tejtament  y  du  ^.  de  Novembre 
ifii.  re^u  par  le  Notaire  Favon, 

j,T  TNc  Obligation  de  10000.  flor. 

3,  U  rente  viagère  argent  courant  de 

5,  Hollande,,  fur  la  Ville,  &  Cartier  de 

„  Nimegue,  pour  en  recevoir  les  inte- 

,,réts 

figné  ,  8f  éiè  paflfé  le  Icodetnain  4  dito  cnfuivant» 

Je  fuis  avec  rcfpeft ,  &c. 

AU  Haye  le  2»  Novembre I7i(5. 

**  Jeiufaice  quî  a  déterminé  leSr.  Vincent 
Lambert  à  mettre  dans  fon  Faclum  que  ledit  Tcfta- 
mciJteftd»4  Décembre  t7xî.  Peut  être  eft-ce une 
Êiutcdc  fon  Imprimeur. 


du  Sieur  Vincent  Lambert,     i  % 

„  rets  qui  feront  ëchusàThcurc  de  moa 
^, décès,  6c  cnfuitc  remettre  la  dite  O- 
„bligation  au  Magiftrat  de  ladite  Ville 
„cic  Nimeguc. 

,,Une  Reconnoidancc  de  Mr.  Guil« 
^,  laumc  Schaphuifc  d*  Amftcrdam ,  pour 
,,  une  Obligation  de  ...  fur  îi  JVÎaifoa 
^dc  Ville  de  Paris  ,  à  la  charge  de 
,,Jcan  Paul  Bombarde  ,  laquelle  porte 
„  204.  florins  argent  courant  de  Hol* 
, , lande,  par  année  ,  &  au  mois  de 
„  Ft'vrier  prochain  il  y  aura  cinq  an- 
3,nécs  que  je  j'ai  rien  reçu  :  Ainfi  il 
j,  faudra  recevoir  les  arrérages  ,  lorf- 
,,quon  recommencera  à  payer. 

„  Mr.  Saurin  trouvera  deux  Rccôn- 
jjnoiffances  :  Vune  de  Mrs.  Santini 
„  &  Seignoret  :  l'autre  de  Mrs.  le  Com- 
,,te6:  Dtfmartts  de  Londres,  par  la- 
, ,  quelle  il  confie  que  j'ai  fous  mon  pro- 
,, prenomôf  àma  feule  dire£t  on,  furies 
,,  Livrer  de  la  Banque  Royale  d*Angle- 
„ terre,  looo  liv.  ftcrl.  réduites  en  ar- 
„gent  courant  de  Hollande,  â  ii.flor. 
^,par  liv.  fter'.fonr ,  il.  660 

,,  12000.  fl.  argent  courant  de 
„Hollandecn  Obligations  fur  la 
„  Vine&  Carrier  de  Nin^egiic,  à 
,34.  pour  cent  par  an,  font,  fl.480 

fl.1140 
~^^  Voila 


12'        Réponfe  au  Faêtitm 

3,  Voila  ce  qu'on  recevra  par  année 
„d*incerét,  &  quelque  fois  plus,  fi  les 
„  alfiires  fc  rcdrcflent  en  Anglerçrre. 

„  Il  s'agira  après  ma  more  de  payer 
5^4300.  florins  ,  ce  qu'il  faudra  faire 
,,lans  dcbourfer  un  feul  fol,  6c  même 
,,cn  trois  années,  &  voici  cornmenc  il 
ofauc  y  procéder. 

„  Mes  Icgats  font  renvoyez  à  une 
,^  année  après  ma  mort  à  être  payez  , 
,,ccp<rndanc  on  reçoit  les  interêcs  de 
^,  cette  année',  qui  montent  comme  ci- 
^dcffus,  fl  1140 

,jOn  prendra  quelques  Obligations, 
,j qu'on  mettra  en  gage  à  quatre  pour 
,,cent,  ce  qu'on  trouvera  toujours  fa- 
,,cilement,  6c  4000.  fi.  coûteront  par 
5,  année  160,  fi.   1140 

„  Intérêt  defl.  3000.  à  4 
jjpour  cent,     -         -      120     fl.  1140 
,, Intérêt  defl.  2000.  34 
,jpourcenr,       -        -       80     fl.  1140 

ti.    :;6o  -  fl.  4560 
Cet  Intérêt  coûtera  pour  trois 
„années,  fl.360  déduits,     fl   360 

fl.  4200 

„  De  forte  qu'ayant  payé  les  fl.  4000 
j, empruntez,  il  vous  reftera  au  bout 

,,dc  trois  années,  ^^-  ^^o 

„  Je  prie  aflcaueuil^ment  M.Saurin  de 

ne 


cîn  Sieur  Vincent  l^ambcrt.       i"^ 

n€  le  dcfaire  jamais  des  Obligations  fur  '^ 
Nimeguc ,  ni  des  Allions  de  la  B.^,nquc  '' 
d'Anglcrerre  ,  fous  quelque  prétexte" 
que  ce  puifle  être ,  à  caufe  qu'il  ne  trou-  '' 
vcvoit  jamais  à  pkc^r  cet  argent  aulli*' 
avantagcufeaicnc  &  aufli  feuremcnc" 
qu'il  l'efta  prefcnt,  outre  l'agrément*' 
d'ctre  payé  de  fix  nsois  en  lîx  mois,  *' 
tant  à  Nimegae  ,  qu'à  Londres.  *' 

A  la  H  lye,  le  5.  Novembre  1722.     *' 
Eioitfignc,  LOUIS  LAMBEKT.   '' 


yîpres  U  collation  faite  s  fon 
Ortgtud ,  //  s^ejî  trouve  que 
laprejente  s*y  accorde. 
A  la  Haye ,  /^  1 8 .  Jjecitfibre  1722. 
Var  moi  i      --.r.  r,,. 

F  A  VON. 
Quelque  tems  après  que  ce  Menioire 
m'eût  été  remis  ,  queieun  me  dit  que 
Mr.  Louïs   Lambert   pafîoit  peur  fol. 
,Comme  j'ignorois  abfolumtnt  les  irrc- 
gularitez  ,   auxquelles  fa  pafii(  n  pour 
le  vin  l'avoit  porte,  je  ne  pou  vois  pas 
comprendre   qu'on  donnât   cette    idée 
d'un  homme  en  qui  je  ne  voycis  rien  qui 
y  reflemblàt.     Je  foupçonnai ,  quoi  que 
.iuns  fondement  ,  que  cette  accufation 
ctoit  faite  par  quelcun  qui  me  vouloir 
faire  de  la  peine.     Je  pris    les  mêmes 
précautions  que  fi   cette  crainte  etoit 

f<jn^ 


14         Rêponfe  au  Fa&nm 

fondée:  Je  publiai  par-tout  la  maladie 
du  Sr.  Lambert,  &:  fesdifpofitions Te- 
ftamentaiacs  :  Je  priii  plufieurs  perfon- 
nes  de  lui  rendre  des  vifites:  en  un  mot 
je  fis  tout  ce  quimc  parut  le  plus  propre 
à  prévenir,  ou  àrepoufler  let  effets  de  la 
inaligniié  publique. 

Le  Malade  recouvra  des  forces  ;  Il 
fut  même  en  état  de  (ortir  hors  de  la 
Ville  ,  ôc  je  lui  procurai  deux  fo'Sj  (1 
je  ne  me  trompe  ,  un  Carofle  pour  fe 
promener. 

Mais  fon  mal  redoubla  bien  tôt.  Je 
redoublai  auflî  m;'S  exhortations  à  fc 
réconcilier  avec  fa  Famille.  J*échouii 
en  cela  commj auparavant,  ^  je  voulus 
tenter  fi  un  de  mes  Confrères  réùlFiroic 
mieux  que  moi  à  toucher  ce  cœur.  Je 
pr.aî  Mr.  Chion  dt-  fe  tranfporter  chez 
le  Malade.  Il  le  fît  deux  fois  :  l'une 
ainll  que  nous  en  crions  convenus  , 
comre  de  fon  mouvement  ,  quoi  qu'à 
ma  prière  :  l'autre  en  déclarant  au  Ma- 
lade j  que  c*etoic  moi  qui  lui  procu- 
rois  cette  vifitc  ,  pour  effaycr  par  de 
nouveaux  moyens  de  le  ramener.  Je 
placeriii  ici  deux  Atteftations  de  Mr. 
Chion.  La  première  ne  dcvroit  paroi- 
tre  naturellement  que  parmi  les  pièces 
que  je  produirai  dans  la  fuite  ,  pour 
détruire  ce  qu'on   débite   touchant  la 

prc- 


du  Sieur  Vincent  Lambert,      i  y 

prétendue  folie  de  Mr.  Lambert.  Ce- 
pendant comme  la  féconde  Arteftation  9 
dont  j*ai  befoin  ici ,  eft  relative  à  Tau- 
ire  ,  je  les  rapporterai  toutes  deux  dans 
cet  endroit.  Voici  ce  que  dit  Mr.  Chion 
devant  la  Cour  ,  quand  il  fut  requis  de 
témoigner  dans  quel  état  ilavoit  trouvé 
Mr.  Lambert. 

,,TE  fous-^Signé  Paftcur  de  TEglife 
3>  I  Walonnedela  Haye,  certifie  avoir 
„  vifité  deux  fois  Mr.  Lambert,  pen- 
„dant  fa  dernière  maladie  ,  &  l'avoir 
5,  toujours  trouvé  fouffrant  de  violentes 
, , douleurs  :  Que  lui  ayant  fait  les  quef- 
,,tions^quefon  état  me  permcttoit  de  lui 
^,  faire  ,  il  me  répondit  avec  un  efprit 
3,préfcnt,  &  avec  jufteflfc  :  Qu'aprèsla 
„  prière  il  me  remercia  ,  &:  me  donna  des 
„  marques  de  fa  repentance  ,  &  de  fon 
3j,efpéranceen  la  mifericorde  de  Dieu. 
,5  Fait  à  la  Haye  le  2 1.  Janvier  1 724. 
J.  CHION,  Pafteur. 

Voici  ce  que  le  même  Fadeur  certifie 
fur  ce  que  je  viens  d'avancer,  que  cefuc 
à  ma  rcquifition  qu'il  avoit.vifité  le  ma- 
lade. 

5,"!*  Ai  vifité  deux  fois  Mr.  Louis  Lam- 
,>  I  bcrt  pendant  ia  dernière  maladie , 
o     àlarequifition  de  Mr.Saurin  ,  qui 

me 


i6         Rêponfe  au  Facliim 
^,me  pria  d'miirtcr  fur  Tarn "nofité, que 
,;  le  dit  Louis  Lambert  paiOilloit  avoir 
„  contre  Tes  Parens. 

,,Fait  à  la  Haye  le  20.  Novembre 
,,1726 

Le  Sr.  Antoine  Vabres  Marchand 
Chapelier  à  Amfterdarn,  qui  avoir  connu 
particulièrement  ;jurrt  fois  le  ir.  V.ncent 
Lambert,  vint  à  la  Hiyepjur  me  prier 
de  folicirer  le  malade  en  faveur  de  ce 
Freie.  Je  lui  dis  que  je  Pavois  f.it;  que 
je  le  pnois  de  parler  avanr  moi,  à  Mr. 
Louis  Lambert,  Se  je  pronrs  d'apuycr 
enfuiie  ce  qu'il  lui  auroïc  dit.  •  On  p:uc 
voir  au  bas  de  la  page,  i  i*Afte(la' ioa 

'  "'-■  de- 

I  T  E  friufigné  Antoine  V^brfs  Al-nîrrc  Ch^pe* 
I  ligi  à  Aini^er  lann  ,  dcclarc  ;}vuir  *;onnupnr-. 
eiciilierenK'iu  dcf'iuu  Mi)iilieur  Loiis  Lamlptrc 
comme  étant  natif  d'une  mèiioe  i'rovincc  ,  qui 
e(l  le  Vivarais  au  bas  Languedoc,  pour  cd  ha* 
bile  hoîutiie  dans  l'on  Ncgfxe,  l'cM'pice  de  vi!\gc 
à  vinic  cifiq  nmiccs ,  étanr  Garçon  de  Comproir 
clu'z  .Vlc/ïïcnrs  Tourton  &  Picne  Hm,  S:  en  dernier 
lieu  ^our  fon  piopre.  De  plus  ayant  apris  qu'il 
eioic  -irriv'o  i  l.t  Hiyc  8c  qu'ilétoic  malade  , 
je  inc  rendis  fur  le  lieu  exprès  pour  le  voir ,  ce 
■qfie  )Ç  fi>  l'Z^'  Novembre  1712.  où  <e  fus  fort 
bteiireçù;  cecjut  iRefit  un  fcnfîbie  plaifir  au  con- 
mînccnentj  mais  U  fuite  ne  me  fie  pas  favora-» 
ble  aux  dciwandes  qu#)eluihs.  ].:  l'exhorrai  n  n'a- 
voir aiiçuiw  ran :une contre  perfoijne  >,&  fur  fouc 
cAîitre  fi  Méreût  Frères;  il  me  re['/oniic  là  dwlFus 
<]a'il  ne  leur  fouhaitoic  p»s  du  mal  i  fi  bica  que 

jepoulTai 


î 


du SieurV'mcent  tamhert.     1r;> 

èe  ce  Marchand,  &  le  dciail  de  façon  • 
Ver  fat  ion  avec   IcdiC   Louis.     Ccîui-ci 

B  lut- 

e  pouïTai  la  chofe plus  outre  ,  en  l'exhorrant  dehur 

lire  du  bien  iprcS  fon  décès  i  qiic  j'avciis  i  ^â' 
deux  Lc'îtrcsde  fon  Frerc  Vinceiu ,  &  même  .>u*il 
me  marquoit  par  icclies  qu'il  vouloit  retTomr  de 
France;  la  dèHiis  le  dit  Si.  Louis  Lambrrt  me 
i^ria  de  ne  lui  pas  parler  davantage  de&  Hetis*' 
fciue  ce  n'étOH  que  des  Revoluz  .  &  qu'il  s'en 
ëroîenr  retournez  au  .i*ais  pour- (c  faire  PapifteSi 
Zt  qù  li  avoir  mis  Ordre  à  es  affaires,  &  qu'il 
n'y  avoir  rien  du  tout  a  dire  à  fa  dernière  volon- 
té, U 'abord  )e  pris  congé  de  lui  ,  &r  ii  me  fou- 
haita  toute  ;one  de  bcntdicljons  &  à  ma  famil- 
le ,  fais,  cependant  vouloir  entendre  la  le<îlurc  des 
d^ui  Lertrcs  que  j'avois  reçu  de  fou  dit  Fre»ej 
aulfi  qu'il  étoii  dans  fon  bon  fens  &  rfpric,  puif- 
qi,e  je  n*ai  pu  cil  auciirie  rhatiiere  le  détourner 
de  Ta  dernière  volonté  i  &*  eri  fortant  il  ire  pria 
de  prier  Dieu  pour  lui  C'eft  ce  que  )c  déclare  . 
devant  Dieu  &  devant  le  Monde.    .      -, 

Amllerdam  c«  30.  juin  1713.  Signé  Az  mon 
fein ordiaaiire  [  étoic  Signé]'        A.  VABREb* 

ji  t'attefîe  qu'ayantété  voir  IVÎr  Saurin  à  la  J^aye» 
jipour  le  prier  de  parl:r  à  Mr  Loriis  Laa;bert, 
5,  en  faveur  defon  Fr^rt  Vincent,  h  dit  Pafteur  me 
s,  dit  d  ille^'  parier  moi  mêmelr  premier  au  dit  Sieur 
„  Lôui».  Lambert.  Il  me  promit  d'apuyer  ira  fo- 
jjlicitatiôn.  j'âtcffle  âutfi  tout  ce  que  ma  Dé- 
i,claration  porte  furcefuier.  En  f<ii  dcquoi  ;'aj 
«fignélcpicfent.  Lei^  Septembre  i7Z(î. 
A.     VABRtS». 

Le  Sieur  Vflbres  me  rappelle  dahs  la  Lettre  Wi 
il  m'envoye  fon  nouveau  certificat,  qu'il  croit  ac« 
compagué  de  Mr  David  Dumont  ,  qui  tft  prefert- 
tement  à  L.iplîg,  &  qui  coiiîuiiffoit  teu  Mr  Latx\- 
bci't.  Je  le- pri  il  d'aller  avec  ieSicu'  Vabres  foûte- 
sir  fa  dw-mande  auprès  du  malade  j  le  plusfcrtemenc 

qu'il 


Î.8  Répmfe  au  Faâum 

fuc  vififi^  par  diverfes  pcrfonnes,  dont 
je  produirai  ci-:^près  les  témoignviges. 
Il  mourut  le  3.  Décembre  1722. 

Mon  premier  foin,  après  fa  mort,  fut 
de  la  not.fier  à  Mada,mc  fa  Mère.  Voi- 
ci b  *  copie  de  ma  Lettre,  dont  je  ne 
fupprime  que  les  premiers  compliment 
de  condoléance. 

5>*^  T^Ôérè  'affli£bfon  fera  fans  doute"' f^ 
>>  \  doublée ,  par  cetce  penfée  que  Mï. 
j,  votre  Fils  efl:  mort ,  fans  que  vous  aye:i 
s, eu  la  çonfplatioo  de  l'afTiftcr  dans  fes 
jj  derniers  moracn$  ,  fur  tout  fans  \c  voir 
j,  réconcilié  avec  vous.  J'aifàquelques- 
3,  unes  des.  divifions,  que  v^ous  avez  eues 
53 avec  lui  ;  mais  cornme  je  n'en  fuis  que 
j,peu  inftruit ,  cen*eft  point  à  moi  à  pro« 
jjnonccr  fur  une  caufe  fi  délicate  :  eu  ge-- 
j^neraljje  fuis  tp^ijoucs^portéà  croire,  que 
»>dans  les  querelles  des  Feres  avec  les  En- 
5»  fans  ,  ce  font  ces  derniers  qui  ont  tort, 
a»  Nos  devoirs  envers  ceux  qui  nous  ont 
«mis  aumoiide  ,  font  fl  facr^2>  qu'il  n'y 
»>a  aucun  prétexte  qui  puific  nous  en  dif- 

•  «ju'il  pourroit. 

•  La  copiç  q«e  i'ai  <Jc  cette  LcÇfrff.eftic  la  maip  «Jtt 
Ï5r.  Bourges  qui  cioit  mon  Ecrivain  dansce  rems-là, Se 
qui  eft  mort  il  t  a  quelques  annécî.  Je  proiiuiraidaria 
la  fuite  un  certifirnt  de  Me.  fa  Mcrc,  quand  elle  aura 
confronte  Iilcrrrc  qti?  je  public  ici,  avec  j  a  copie  e^ 
«rite  de  U  main  de  Ton  Fils. 


ce 


du  Sieur  Vincent  l^anthert.     ip 

penfer.      Mais  je  vous   crois  fi   bonne 
Mere,qLic  quand  je  pou rrois  vous  don-'* 
ner  cntiertmtnr  gain  decaufe.  Se  vous* 
prouver  par  mille  &  mille  argumens  que  * 
toure  la  railon  a  été  de  votre  côféjquc 
tAr.  Lambert  eft  entièrement  conjam-*^ 
nable  lur  ce  fujec  ,  vous  feriez  morti-*^* 
fiée  de  ce  triomphe  ,  &  vous  ne  pour-' 
riez  trouver  aucune  farisfa£tion  avoir** 
faire  le  procès  à  un  Fils,  dontlanTicmoi-** 
re  doit   vous  être  toujours  cherc,  quel-^* 
que  déplaifir  qu'il  ait  pu  vous  caufcr** 
pendant  fa  vie.  ** 

Mais  ce  que  mon  cara£tere  de  Mini-** 
fl:re  de  l'Evangile  m'autorife  à  vous  rc-** 
préfenter,  c'eft  que  les  peines  quevous*^ 
avez  eues  hors  de  France,  ne  pou  voient** 
jamais  vous  fournir  des  raifons  légitimes** 
pour  y  retourner.  En  rentrant  dans** 
votre  Patrie,  vous  avez  fcandal ifé  TE-** 
glife  dont  vous  êtes  fortie  :  Vous  avez** 
confirmé  dans  leur  defeftion,  les  Prore-** 
llans  parmi  Icfquels  vous  êtes  allée  /* 
Vous  vous  êtes  privée  de  tout  le  fruit'* 
que  Ton  rerire  du  Culte  public  de  la" 
Religion  :  Vous  vous  étcsmife  horsd'é-** 
tarde  participer  au  Sacrement  delafain-** 
te  Ccnc  :  Vous  ^vcz  négligé  de  vous'* 
procurer  i'aflillance  des  Miniflresdans'^ 
votre  lit  de  mcrt  :  Vous  vous  êtes  ex**^ 
pofee  à  la  tentation  d'abjurer  de  nou-'* 
B  2  veau** 


20         Reponfe  aux  Fa  cl mit 

^,  veau  vôtre  faince  Religion  ;  &•  vous  avc:5 
jjété  ainfi  à  la  veille  d'erre  l'objet  decec- 
^^re  Sentence  que  Jcfus-Chrilt  a  pronon- 
3,  cée  lui-m^me  :  Si  quelqu'un  me  renie  de^ 
,j  vant  les  Hommes  ,  je  le  renierai  devant 
3j  mon  Père.  Quels  dérèglements  de  Mr. 
3,  Lambert  ,  pouvoienc  vous  engager  à 
,,  des  démarches  (i  dangereufes  ôc  fi  cri- 
3,minelle$  ? 

„  Ce  n'eft  pas  pour  vous  les  reprô- 
jjcher  que  je  vous  en  rappelle  le  fouve'- 
„  nir  j  c*eft  pour  vous  porter  à  profirejf 
3,  des  occafions  que  la  grâce  de  Dieu  vou9 
5,  offre  pour  les  reparer.  Mr.  votre  Fils 
,,  m'a  fait  fon  héritier.  Je  ne  vous  dirai 
,,  point  icilesoppofitions  que  j'ai  mifes  à 
5j  Tes  volontez ,  le  Projet  de  Tcrtrament  que 
5,  je  lui  avoisdreflc  ,  les  prières  rcitcrées 
^,  que  je  lui  ai  faites  f;n  faveur  de  fes 
33  Parens  de  France  :  Dieu  a  vii  ma  con- 
,,  duite  dans  cette  occafion  -,  le  Public 
j,  en  a  été  témoin  ,  &  on  vous  fournira 
,,des  mémoires  complets  là-detTus  quand 
3,  vous  le  voudrez.  Tout  ce  que  je  dois 
33  vous  dire  ,  c'eft  que  malgré  ce  que  j'ai 
5,  pûoppofer  au  delïeinîquc  Mr  LamberC 
3,  me  témoigna  de  me  donner  ^on  bien  ; 
5,  il  le  fit  par  un  Teftamcnt  qu'il  drefla 
,3  fans  m::  le  communiquer.  L'héritage 
,,  cil:  beaucoup  plus  grand  qne  je  n'aurois 
3^  dû  Tactendre  ,mais  fore  au  defTous  de 

ce 


du  SieurVmcent  La?nbert.     tt 

ce    qu'il  kmbloic   devoir  être.     Une^' 
partie  des  revends  du  défunt  étoient  fur'* 
des  fonds  perdus  ,  &  ils  meurent  avec^* 
Jui.     Il  avoic  même  placé  depuis  deux*' 
ans  feulement  fur  fa  tête,  une  fommc^^ 
de  dix  mille  florins.     Il  me  laifle  auili'* 
des  legs  à  payer  ,  &  fur  tout  beaucoup*' 
de  dettes  à  fatisfairc.     Je  n'ai  garde  de  '* 
vous  dire  ces  chofes  pour  diminuer  l'o-  ** 
bligarionquejeUii  ai,  clic  nesVfFaccra  '^ 
jamais  de  mamcmoire  ,    &  m'engagera*' 
toute   ma    vie  à   m'intereiïer     tendre-**^ 
menr  pour  les  pcrfonnes  qui  lui  appar-'^ 
tiennent.     Qiie  n'ont- elles  toutes  le  cou- ^*^ 
rage  de  fe  charger  de  la  Croix  de  Chrift'* 
comme  nous  !  Je  ferois  tous  mes  efforts** 
pour  les  aider  à  la  porter  &  pour  leur**^ 
en  diminuer  le  poids.     Servez  leur  de** 
mode! le  ,   Madame.     Vous  étQS   aux*^ 
pertes  de  Genève.     Allez  y  iînir  vos" 
jours.     J'y  aurai  foin  de  vous  comme 
li  vous  étiez  ma  propre  Merc.     Stipu-'^ 
lez  avec  votre  Famille ,  afin  qu^elle  vous  ** 
fournifle  quelque  fecours  dans  ce  nouvel* 
exil,  Ôclaiflez  molle  foin  du  refbc.      l'ai^' 
des  amis  puiffans  dans  cette  Ville  là  :" 
Ils  contribueront  à  la  douceur  de  vôtre" 
vie,  &  il  ne  vous  manquera  rien  de  ce* 
qui  fera  néceflairc  à  vôtre  entretien.  Non" 
feulement  je  vous  laifTc  la  liberté  de  vous" 
prévaloir  de  cette  proporition,  mais  jc*^^ 
ii  X  vous 


21  Réponfe  au  FaBmn 

,,vo'js  exhorte  parles  entrailles  des  com- 
,,  pallions  de  Dieu^  &  par  le  grand  intè- 
j,  retdc  votre  falut ,  à  ne  pas  attendre  plus 
,,  long-tpmsôc  à  partir  inceO'amment. 

„  kcndez-vous  à  des  n:)o:ifs  fi  prenants, 
,,  6c  vous  aurez  lieu  de  vous  réjouir  des 
jjdtrnieresdifpofitionsda  Mr.  vôcre  Fiis. 
,j  S'il  étoic  mort  fans  Teftament,  l'EtâC  fe 
^,  feroit  faili  de  tous  fes  biens  ,  &"  s'il  en 
j,  ivoic  fait  un  en  faveur  de  votre  Famille, 
,,cUe  n'auroit  pu  en  profiter.  Les  Loi^C 
5,  de  nos  Souverains  interdifent  à  nos  Pa- 
3,  rens  de  France  d*hcriter  de  nos  biens, 
31  comme  les  Loix  de  vôtre  Roi  nous  in- 
,j  rerdifenc  d'heritcr  des  leurs.  Ainfi  vous 
,,  dc:vez  n'être  pas  fâchée  que  les  biens  de 
,,  Mr.  votre  Fils,  ne  pouvant  vous  parve- 
5,  nir,  fuient  tombez  en  des  mains  qui  ne 
,,  font  pas  tout  à  fait  étrangères  ,  &  que 
,,  m'ayant  abfolumcnt  lié  les  bras  à  l'é- 
,,g2rd  des  Capitaux  par  des  écrits  de  fa 
,,main  ,  je  veuille  en  partager  les  revenus 
,, avec  vous.  J'attens  votre  réponfe  avee 
3,  impatience ,  6c  j'ai  l'honneur  d'être ,  &c. 

Saukin, 
De  la  Haye  W^. Décembre  ijiz, 

5,  J'aflfar^  de  m^.s  refpe£ts  Scdemes  fer- 
5,viccs  toute  vôtre  Famille  :  Se  je  n'ofe 
,j vous  envoyer  h  copie  du  Teftament, 
,,pour  vous  épargner  la  mortification  de 

voir 


du  Sieur  Vincent  Lamherf,  2  j 
„voir  que  vous,  ni  le  vôtres  n  y  ont  au. 
„cunc  part. 

Je  ne  fai  ce  que  devint  cette  Lettre 
mais  la  veuve  Lambert  au  lieu  ci'/  ré- 
pondre, m'écrivit  celle-ci. 

D'Annonayk  2<).  Janvier  1723. 

Monficur , 

TAi  appris  avec  bien  de  triftefle  , 
jue  mon  fils  Louis  Lambert  ecoïC 
mort  à  la  Haye,&  qu'il  vous  aveic 
fait  héritier  de  les  b^rns,  &  qu*il  me 
donne  quelque  leg  fur  Ls  biens.  Je 
vous  prie,  Monlieur,  de  nevousdcf* 
faifir  pas  de  ce  qu'il  me  donne,  parce 
que  je  pretens  d'aller  à  laHaycda;  s  ^Q 
Mois  d^.  Mai  ,d'y  amener  une  fille  de 
mafilleâgcedc  dixLept  ans.  C'efl: 
pourquoi,  Monficur,  je  vous  prie  de 
me  retenir  par  devers  vous,  tour  ce  que 
mon  Fils  Louis  m'a  donné,  afin  que 
je  puille  fubfiftcr  avec  ma  petite  fii  e 
queje  vais  amcneravec  moi.  Mon  Fîls 
Vincent ell parti  le  6.dc  Janvier  pour 
fe  rendre  à  la  Haye  ,  pour  retirer  le 
bien  de  Ton  Frère,  mais  je  vous  prie, 
Monfieur ,  derechef,  de  me  garder 
par  devers  vous  tout  ce  que  mon  Fil^ 
Lrùis  m'a  donné,  afin  que  )e  puiffe 
H  4        iubruler 


î4  "Ëéponfeau  Faâtnn 

^jfubfiftcr  avec  ma  petite  Fille, jufqu*i 
j,  la  fin  de  mes  jours.  Si  vous  le  don- 
j,  nicz  entre  les  mains  de  mon  Fils  Vin- 
jjcent ,  je  n^aurois  Umais  un  denier.  \\ 
,jert  parti  pour  aller  à  la  Haye  le  6. 
j,  ]  an  vier.  J'efpere  cette  grâce  de  vous  x 
j,  ôcdcme  croire,  &c. 

La  Veuve  Lan^bcrt. 
3,  Je  vous  prie  de  me  faire  répondre. 
i,  Mon  adrefle  eft  au  Fauxbourg  de  Can* 
^,cc,  à  Annonay. 

Je  ne  faurois  me  difpenfer  de  placer 
jcima  réponfeà  cette*  Lettre  :  La  voici. 

Madame  ^ 

jjTT'Ai  été  furpris  devoir  par  la  Lettre 
3)  I  ^^^^  vous  m*avez  fait  Thonncur  de 
3,  '  m'écrire^du  29.  fanv'er,que  vous 
,,  n'aviez  pascellcs  que  TExecutcur  du 
,,Tefl'amer\c&  moi  vous  avions  écrire^ 
„  du  8.  du  mois  précèdent.  Cela,  joint  à 
3,  diverfes  contradi£fcions  que  nous  avons 
,,  trouvées  dans  ce  que  nous  a  die  Mr. 
3,  Vinccnt,nous  fait  préfumer  qu'il  les  a 
jjfuprimces.  11  nous  a  afi'uré  qu'il  étoit 
„  parti  le  15.de  Décembre  ,&  vous  dites 

♦  l'ai  une  copie  (le  cptte  t-cttre  ,  He  la  msin  d?  l'E- 
criv..in  métuionné  ci.deflfu»,  8r  dont  le  ctraâcre  eft 
Qoauu  de  diverfes  priibnuci?  la  H^jiC* 


du  Sieur  Vhicenî  Lamhert.     2  y 

qu'il  n'cft  parti  que  le  6.  de  Janvier,, 
Il  nous  a  dit  que  la  foiblefle  de  vôtre,, 
corps,  &  encore  plus  celle  de  vôirc,^ 
cfprit  [Je  ne  vous  d!$  ces  chofcs  qu'avec  <« 
répugnance,  mais  il  cH  necefTaire  q,uc  •* 
vous  les  fâchiez]  vous  rocttoit  hors  d  é-  <« 
tatdefortir  de  France,  &  cela  eft  dé  «« 
menti  par  votre  Lettre.  Il  a  ajoûié  «« 
qu'il  vous  avoit  affermé  tout  (on  bien  <« 
pour  vous  lai  (Ter  de  quoi  v  vre,  &  cela  «« 
n'cftpab  plus  apparent  que  k^r«.fte.  J*ai  <c 
lieu  de  canclurre  de  toutes  ces  dcpo-  <c 
fjtions ,  que  le  but  de  Mr.  Vincent  a  été  <* 
de  me  perfuader  de  ne  rien  faire  pour<« 
vous,  &  de  m*cngager  à  lui  remettre  <f 
un  Capital  qu'il  auroit  bien-tôt  con-  «< 
fume  pour  retourner  enfuite  en  Fran-  «« 
ce.  <c 

Quoi  qu'il  en  foit,  Madame ,  faites- «c 
moi  lajuftice  de  croire,  que  jcn'avoist» 
garde  de  manquer  à  un  devoir  aufij  ç« 
efTentid  que  celui  de  vous  notifier  la  «« 
perte  que  vous  aviez  faite.  Vous  irou  u 
verezicila  copie  delà  lettre  que  je  vous  <t 
avois  écrite  fur  ce  fujer.  ce 

Vous  verrez  par- là  qu'on  voui  a  fait<c 
un  faux  rapport,  quand  on  vous  a  dit«« 
que  Mr  Lambert  votre  Fils  vous  avoîtcc 
fait  un  Icg  :  Dieu  m'eft  témoin  que  jç<c 
l'y  ai  exhorté  avec  toute  la  force  dont  «« 
j*ai  été  capable  ,  &  comme  s'il  s'étoit  c» 

agi  cf 


^6         Répoufe  au  Fa&um 

35  agi  de  ma  propre  vie  ;  matb  tous  les  moO"» 
3^îvemens  que  ]c  me  fuis  donnez  oat  été 
»> inutiles.     Cela   n'empêchera    pas  que 
»  vous  n'exécutiez    le  d.fiein   que  vous 
3>avez  forme  de  forfif  de  France  avec 
3»  Madem.  V(>tre perdre  Fille,  &  bien  loin 
,»  que]  j  veuiliC  traverfer  un  fi  beau  deflein, 
,j  je  le  fivoriferai  de  rcUies  mes  forces,    je 
3,  voudrois  que  vous  pufii  z  ameneravec 
3,  vous,  non  (eu^c.ncnt  cetre  Dem.    mais 
,,  toute  votre  Famille,     je  ne  Uiis  pour- 
tant point  d'avis  que  vous  veniez  à  la 
,  Haye-,  le  voyage  eft  long  &  de  grands 
j  fraix.     Rerirez  vous  à  Genève  comme 
j  je  vous  l'ai  mandé  dans  ma   première 
leitre  :  j'aurai  foin  de  vous  y  fournir 
',de   quoi   vivre.     Qtie    Madem.   votre 
Fille  vous  y  fvTve  j  qu'elle  y  demeure 
'  avec  vous  jufqu'à-ce  que  nous  ayons 
^  vu  à  quoi  elle  veut  s'employer ,  ôc  fo- 
'^  yfz  afTurée  que  je  ferai  tour  ce  qui  dé- 
'  pendra  de  moi  pour  la  mettre  en  état 
''  de  gagner  fa  vie.     Je  fuis  6cc. 
Du  i8.  Février  1715. 

•La  pr'étniere  Lettre  que  je  reçus  de 
la  veuve  Lambert  ,  après  celle  que  je 
viens  de  tranlcrire,  eft  dattée  du  9.  de 
Mars,     l'en    ai  l'original.     En   voici 

quelques  tr^fts. 
J\ti  reçu  la  Lettre  que  Mr  CaveJhicr 

m'a 


du  Sieur  V'mcent  Lambert,     ly 

m^ a  écrite  y  que  vous  trouviez  a  propos  que 
j'ûllaffeàGincvr  ;  que  ictis  rn'aivcrrez 
vnepenjion  honnête ,  -pour y  pouvoir (v.  h fijicr 
jhfqu'À  la  fin  de  ma  jours,  Depms  fat  rf- 
çu  une  Lettre  de  fiion  Fils  Vincent ,  que  vous 
vouliez  r/ie  donner  une  penjion  de  deux  cens 
livres  par  année ,  que  c^etoit  par  charité.. 
Monfieur ,  jje  ne  veux  point  de  votre  chanté. 
Ma  demande  efi  cinq  cens  livres  de  ptnfion 
pendant  ma  vie  :  ou  bien  dix  mille  livres,  éf 
point  i'epenfion.  Autrement  je  m'en  irai  à 
la  Haye  y  à^  me  pref enter  ai  en  Jujiice  de- 
mandant  le  bien  de  mon  hlsy  é'C.  .y» 

C'eli^ueleSr.  Vincent  expliqnoità  a  (U^ 
fa  manière  les  offres  que  je  faifois  à  fa 
Mcre,  lefquencs  je  n'avois  encore  nié- 
tenduës,  ni  bornées  à  deux  cens  livres 
de  penfion. 

Le3.d*Avril  je  reçus  encore  une  Let- 
tre de  la  veuve  Lambert,  qui  me  de- 
mandoit  deux  cens  livres  pour  aller  à 
Genève.  Cette  Lettre  fut  fuivie  deplu- 
fieurs  autres  i  les  unes  pour  moi  j  les  au- 
tres qui  m'étoitnt  adreflees  ouvertes, 
pour  le  Sr  Vincent.  Jelaifle  à  Ta  con- 
fcience  à  décider  s'il  lui  tfl  nuifble  eu 
avantageux  que  je  ksfupprime.  Enroue 
casje  remettrai  5  quand  il  voudra,  à  Mrs. 
les  Commiflâires  du  HautConfeil,  les 
Originaux  qiii  font  entre  mes  mains,  & 
il  n'a  qu'a  remettre  à  ces  Meilleurs  ceux 

qu<? 


i8         Réponfe  au  Fa^ium 

que  je  lui  ai  faic  parvenir. 

Mais  je  ne  faurois  me  difpcnfer  de 
n'arrêter  un  moment  fur  la  conduite 
qu'il  a  tenue  à  mon  égard,  depuis  fon 
arrivée  en  Hollande.  Il  y  arriva,  au- 
tant qu'il  m*cn  peut  fouvenir,  au  com- 
mencement de  Tannée  XXIII.  Il  vint 
me  voir  à  la  Haye,&  Mr.  de Morin ar- 
riva chez  moi  quelques  momens  après 
lui.  Le  Sieur  Vincent  nous  dit ,  que 
Feu  fon  Frère  lui  devoit  des  fommes 
confiderables.  Il  ajouta,  qu'il efperoit 
^  que  Dieu  punilToit  actuellement  ce  mort, 

A^i..  ,d*avoir  fait  un  Teftamcnt  aufli  injufte 
que  le  ficn.  Voici  ce  que  Mr.  dcT^orin 
certifie  fur  ce  fujer,  &  que  je  ne  produis 
qu'avec  répugnance. 

J'attefte  que  m^ étant  trouvt  chez  Mi\ 
Saur  m  quelques  momens  après  que  le  Sr, 
Pincent  Lambert  y  arriva  y  j'entendis  prO' 
mncer  à  ce  dernier  des  paroles  dont  je  n*ai 
retenu  que  le  Cens  ,  &  auxquelles  je  ré' 
pondis  avec  indignation  ,  elles  êtoient 
équivalentes  à  celles  ci.  J'ejpere  que 
Dieu  fait  fouffrir  aEiuèilement  à  mon 
Frère  Us  peines  qu' il  mérite  ^  pour  avoir Jait 
ttn  Teflament  aujjl  injujîe  que  lefen. 
C'cft  le  témoignage  de  Mr.  de  Morin. 

Je  n'entrai  point  dans  cette  querelle  5 
Suais  je  dis  au  Sieur  Vincent ,  que  dés 

que 


dît  Sieur  Vincent  Lambert.     29 

^ue  j*avois  fû  qu'il  devoir  venir  en  Hol- 
lande, j'avois  prié  Mr  la  Frété  &c  Mr 
Bcnelle  ,  deux  Banquiers  Réfugie t  à 
Anifterdam,&  des  plus  honnêtes  gens 
de  cette  grande  Ville,  qui  avoicnt con- 
nu très-particulierement  fon  Frert , d'e* 
xaminer  fi  lui  Vincent  Lambert  étoit 
propre  pour  le  Commerce.  J'ajoutai 
que  ces  Mcfllcursétoient  chargez  de  lui 
ofFrir  de  m  a  part  tout  ce  qu'ils  trouvc- 
roient convenable-, que  je  leur  avois  de* 
mandé  de  ne  point  épargner  ma  bourfciÔc 
que  jem'ctois  engagé  a  ratifier  aveugle- 
ment toutes  leurs  promcflcs.  Je  confeillai 
au  Sieur  Vincent  d'aller  voir  ces  Ban- 
quiers. Je  lui  donnai  une  Lettre  pour 
eux  ,  donc  je  mets  ici  la  copie. 

Meflîeurs, 
i,  T  7  Oici  le  Frère  de  feu  Mr.  Lam- 
>,  V  l^-rt  donc  fai  eu  l'honneur  de 
„  vous  parler^  vous  avez  bien  voulu  vous 
„  charger  de  décider  ce  à  quoilachari- 
5,  ré  m'engage  à  Ton  égard,  &  je  fuisab- 
5,rolument  refolu  de  m'en  rapporter  â 
„vosdécifions.  Je  fuis  fâché  de  îa  peine 
„quc  cette  affaire  vous  donnera  ,  mais 
„je  compte  fur  le  penchant  qui  vous 
„  porte  à  faire  du  bien.     Je  fuis  6:c. 

Ces  MeiTicurs  jugèrent  que  û  le  Sr. 

Vin» 


,3o        Rêponfe  au  Faâum 

Vincent  confencoic  de  retourner  pour  la 
troisième  fois  aux  Indes,  je  devois  tra- 
vailler à  lui  procurer  un  emploi  conforme 
a  pi  capacité  &  ^  ft^  lumières ,  &  lut  dort" 
ner  une  fomme  d' argent  pour  faire  f on  écjiù^ 
"^age  ép  f^5  provtJloHS ,  d'une  manière  conve-', 
uabli  a  fon  emploi  :  ]' xi  entre  les  mains  les 
témoigniagcs,&  les  lettres  quMs  m'cnvoi- 
çrcat  a-lors ,  donc  je  n*extrairs  que  ce  que 
tjfj'en  écrit  Mr.laFretéle  2.  JuiUcr  1723. 
Qiiilejîprêta  aîtefter  quec'ejl  lui  qui  na 
détourna,  de  faire  autre  chofe  pour  le  Sr. 
llncent ,  que  ce  que  je  viens  de  marquer. 
Je  prie  mon  Lefteur  de  comparer  ce 
récit,,  avec  celui  du  Sr.  Vincent  dans  le- 
quel il  n^  fait  pas  moins  de  tort  à  Mr. 
Beneîle  qu'à  moi;  puifqu'il  fcmbleque 
Mr  Benelle  dans  le  tems-même  que  je 
l'avois  pris  pour  mon  Conf^illerSc  pour 
mon  Arbitre,  tcmoignoitau  Sr.  Vincent 
que  je  ne  voulois  lui  donner  que  trois 
cens  florins  par  cPjariîe' i  &  que  lui  Mr 
Benelle  ,  auroit  tenu  une  toute  autre 
conduite  à  ma  place.    Je  fus  a  yJ^f/er- 
dam,  dit  le  Sr.  Vincent ,  dans  la  20.  pi- 
ge defon  Fa£l:um,  oh  l'on  ne  tn'envoyoiY 
^j ne  pour  me  leurrer.    On  m'y  amufa  près 
d'un  mois.  Pendant  ce  tems4à  Mr.  Cavel- 
hier  alla]  à  Nimegue ,  il  s'y  mît  enpoffeffîon 
des  meubles  de  mon  Frère,  il  y  vyiditpour 
1 2  DO  D  Jlïiriris  d'obligations  fur  la  Gueldre , 

qutl 


du  Sieur  Vincent  Lambert.     3 1 

qîCtl  avott  latjfees.     St  fciVQis   pr/vcm 
Mr.  Saurirt ,  ces  mevbUs  ér  ces  obligations 
rn''auroient  été  ajvgez  fur  prt^'ui/icn  ,  fé- 
lon Us  Loix  de  cette  Frovmce,  comme  au 
plus  proche  parent  du  défunt ,  à  famois 
eu  V avantage  de  plaider  les  mains gar nies  k 
^rnhem ,  où  ma  partie  n'auroitpas  eu  ceUn 
ï^u'ille  a  à  la  Haye  contre  moi.    Mr.  Sau- 
rm  ayant  fait  fonccup  ,  je  m  tardât  pas  à 
être  informé  defes  intentwns  à  mon  égard. 
Mr.  Benells  me  dit  qtion  lui  aurott  fait 
beaucoup  de  fldifir  de  ne  le  point  charger  de 
cette  comnnjlfion  ;  quefï  l hérédité  de  wcu 
'Frère  étott  tombée  entt  e  (es  mains ,  //  faaroit 
ce  qttUl  auroiî  kj aire  en  pareil  cas  ;  mais 
£ue  Mr.  Saur  in  meilleur  Cafuifle  que  lui  ^ 
jçroyott  pouvoir  avec  pifiice  U  retenir  toû' 
te  entière  ,  d^  que  n^ étant  pas  riche  ^  il 
aufoî  d'autant  plus  de  befoin   de    cet 
héritage  qu'ail  avoit  beaucoup  perdu  aux 
''^flions.     Âpres  ce  préambule  il  m'offrit 
dé  fa  part  ^oo.  florins  par  charité ,  fi  je 
loulois  retourner  aux  Indes;  ajoutant  ^ 
'^{jiie  tels  ctoienîfes  ordres ^que chacun avoit 
fa  propre  conjcience  ,  ér  q^ie  laflcnne  né- 
ti.i  pas  celle  ae  Mr.  Saurin  ,  m  celle  de 
Mr.  Saurinlafienne,     Ce  font  les  paro- 
les du  I^a£tuni. 


Si    j'ai   lieu  ^çi.   me  plaindre  de  c-e 
qiie  k    Sr.   Vincent    me    charge  de 

tant 


I 


^t         Répoijjc'  au  Faêtmi 

tant  de  fâures  dont  je  me  fcris  fi  innd^ 
cent,  j*ai  pourtant  lieu  de  le  remercicil' 
de  ce  qu'il  décrie  en  mêhie-tems  uii 
homme  d'une  probité  aulîî  connue  que 
Mr.  Benclle.  Comment  celui  ci  auroit- 
il  pu  dire  que  j*avois  beaucoup  perdu  auît 
Adions  auxquelles  je  n'ai  jamais  tu  aucu- 
ne part  que  celledclaincràMr.  la  Frété 
ladifpofîtiond'unc  AdionderOueft/ur 
laquelle  il  me  fît  gagner  environ 4000. 
lior.? Comment  Mr  Benelleaurôit  il  pu 
dire  que  je  lui  avois  don  né  ordre  d'offrir 
trois  certs  florins  au  Sr.  Vincent  ?  Corn** 
ment  auroit-il  pu  dire  pendant  qUe  je 
me  raportois  à  Tes  décifiODS  ,  touchant 
la  potrion  qite  je  dcVois  donner  au  Sir 
Vincent  de  l'héritage  de  fon  Frerè 
Louis,  que  lai  iVlr  Benelle  avoit  une 
toute  ûurfe  confcicnre  que  la  mu.nne  ? 
Sur  tour  comment  Mr.  Bc  nielle  qui,  fi 
Ton  sVnrjpofce  au  Fadum  ,  avoir  une 
idée  fi  peu  avantagtufcd'maconrciencej 
auroic-il  eoncouru  aVec  Mr.laFrete  p'  ut 
leurer  éf*  ainvjer  le  Sr.  Vincent  prè^  d'un 
mois,  &  p' ur  ne  lui  notifier  ks  préten- 
dus ofjres  qu'ils  avourit  reçus  de  moi, 
que  lors  (\:iC  j  diirois  fait  mon  coup  à  Ni* 

Je  laifie  anfi]  au  Le£Veur  à  juger  fi 
M'*s.de  Nimeg  é  auroient  ajugéaii  Sr. 
Vincent  des  Obiit^atiOns  dont  j'ertiis 

nui  ni 


du  Sieur  VificefJt  Lambert,     35 

muni  depuis  plus  d*un  Mois,  en  ver- 
ui  d'un  Teftament  ,  8c  lui  auroient 
garni  les  mains  de  douze  mille  florins, 
lous  prétexte  qu'il  ctoic  le  plus  proche 
Parent  de  celui  qui  m'en  avoit  fait  héri- 
tier. Qiii  v'^ou droit  acheter  des  effets  de 
cette  Province  fi  elle  avoit  une  Loi  par 
laquelle  Tachetcur  perdroir  le  droit  de 
dirpofer  de  fes  effets  comîie  bon  lui 
lèmbleroit ,  &  fcroit  forcéde  les  laiffcr  à 
ion  plus  proche  Parent  <* 

Mais  j'ai  tant  d'interéc  à  ne  pas  me 
trouver  en  eontradi£tion  avec  Mrs.  U 
Frété  &  Benelle  ,  que  je  crois  devoir 
marquer  ici  les  i.npreflîons  que  cet  ar-. 
ricle  du  Fadum  du  Sr.  Vincent  a  fai- 
tes fur  leur  efprit. 

,,  Mr.  Benelle  [  c'efl:  ce  qtie  Mr.  la 
5,  Frété  me  fait    l'honneur  de  m'écrirc 
dans  une    Lettre   du    26.   Novembre 
,,1726.  3   Mr.  Benelle  me  fit  eommu- 
,,niquer  hier  après  midi  la    lettre  que 
5,  vous  lui  avez  écrite  ,Monfieur.  Nous 
„  ne  ferons  aucune  difficulté  de  rendre 
„ témoignage  à  vos  bonaes  intentions, 
3,6c  aux  nôtres,  par  rapprt  auSr.Vin- 
5,  cent  ,    quoi  que  nous  ayons  à  nous 
„  reprocher  le  peu  de  fuccés  de  nôtre 
,,  éloquence  ,  qui  iiuroic  certainement 
j,perfuadé  tout  autre  que  lui ,  puifqu'il 
^s'agilfoit  de  lui  procurer  plus  d'agré- 
C  ment 


34      -'  Béponfe  au  FaBum 

,,menf  &  à^,  commodifé  pour  aller  aux 
,»  Iiidcs, qu'aucun  chercheur  cVavantures 
.%,n*enait  jam  liseu.  J'ai  crû  alors  ,Mon- 
5,(icur,  6c  je  crois  encore  aujourd'hui 
3,  en  confcience,  que  ce  voyage  étoit 
3jlc  feul  parti  convenable  à  fa  fituarion 
sjôc  à  fes  intérêts.  J'ai  lu  depuis  peu 
jjleFadum,  ^<  une  des  chofcs  les  plus 
3,  incroyables  que  le  Sr Vincent  y  affirme, 
y^  c'eil  qu'il  l'a  compofé  lui  même, 6rc. 
3,  Je  m'inlcris  aufli  en  faux  contre  ce  qu'il 
Si  avance  ,  qu'il  a  écc  retenu  ici  prés 
3j d'un  Mois,  puifque  notre  Negotia- 
j^tion  fut  entamée  hz  rompue  en  moinsf 
,5 de  vingt-quatre  heures,  6c  il  pa- 
rt rqit  que  l'Auteur  du  Fadum  a  eu 
,,  moins  en  vue  de  juftifier  les  prétcn- 
»j rions  du  Sr.  Vincent,  que  de  noircir 
j)  votre  réputation  par  écs  imputations 

j,  atroces  . O.nfuprimedans 

j,  cette  Pièce  la  converfation  que  j'eus 
5, avec  le  Sr.  Vincent.  Ce  n'cft  pas 
I,  fans  raifon  ,  puifque  je  lui  fis  des  offres 
3»  très-confiderablcs,  quoi  qu'illimitées. 
3,  »  .  .  .  Mon  dcflein  étoit  de  lemet- 
3jtre  en  équipage  ,  de  lui  fournir  une 
j,  bonne  fomme  de  Ducatons  comme  le 
,,  meilleur  effet  qu'on  puifle  porter  aux 
,,  Indes,  pour  fe  rnettre,  à  fon  aife  & 
„en  état  de  faire  fa  fortune.  Mais  ces 
sy  offres  n'auroicnr  pas  décoré  le  Fa£tijm, 


dtè  S ie»  r  Vincent  Lambert,     jy 

3,8c  fansfaic  la  malignitc  de  TAuteur, 
,,qui avance  lî  hàrd^meni  qu'iifut  amu- 
5,  lé  près  d'un  Mjii.  Je  rcirerc  que 
,,par  raporc  à  nojs  ,  il  ne  fut  retenu 
,,cjuedu(oir  au  lendemain,  5:c. 
„  Je  démontrai  au  Sr.Birdon  la  ri* 
,,dicule  demande  de  6000.  florins  , 
,,d\\utant  que  vous  étiez  engage  ,  & 
,,  lié  de  fournir  une  penfion  annuelle 
„dc  400.  florins  à  fa  Mère,  puilque 
,,ruppofe  cet  engagement ,  &  Icspré- 
yy  tendus  6000  fl.donncZjl'hérédité  vous 
„  fctoit  plus  dommageable  en  l'accep- 
5,  tant  ,  qu'en  larcjettant  -,  un  peu  de 
,j calcul  prouve  ceU  ,  8fc.  Voilà  cç 
5,  ce  que  m'écrit  Mr.  la  Frété- 

Mr.  Benclle  m'envoyc  auflî  un  mé- 
moire relatif  à  cette  lettre  ,  le  voi- 
ci. 


C  z  Me- 


36         Réponfe  MU  Faâum 

^Mémoire  pour  /ervir  de  réponfe  k 
t article  du  Faâum  ^  ou  Vincent 
"Lainberî  impute  fauffement  à. 
Benelle  des  chofes  qu  Un  a  jamais 
dites ,  ni  penfées ,  &  oii  il  en  dé- 
gui/e  d'autres  ,  cùtne  manière 
quelles  font  entièrement  mécon* 
noijjablcs. 

"/^Uoi  qu'il  foit  bien  difficile  de  fc 
'y  ^^-f^nouvcnir  d'une, ou  de  pluficurs 
''converfations  que  l'on  îi  eues  il  y  a 
"  quatre  ans,  avec  une  pcrfonne,  au  fujec 
'*  d'une  affaire ,  celles  que  j'ai  eues  avec 
"Vincent  Lambert,  font  encore  fort  pre- 
"  fentes  à  ma  mémoire  ,  tant  parce  qu'el- 
'*les  étoicnt  d'une  nature  à  n'être  pas 
"oubliées  facilement, que  parce  que  j'ai 
"  eu  occafion  d'en  parler  louvent ,  pour 
"juftifîer  Mr.  Saurin  ,  envers  des  gens,  à 
''qui  on  avoic  fait  croire,  qu'il  n'avoit 
''jamais  voulu  donner  la  moindre  chofe  à 
''  Lambert  de  la  fuccefllon  de  fon  frère. 
*'Sije  ne  raporre  pas  prccifétr.ent  lesmô- 
"nies  termes  de  nos  converfations,  au 
"moins  fuis-je  feur  d'en  donner  le  veri- 
*»' table  fens,  H  le  prccis. 
"  Je  repondrai  d'abord  à  ce  que  Vin- 
cent 


^u  Sieur  Vincent  Lambert,  %r 
cent  Lambert  ine  tait  dire  dans  fonFa-**. 
£Vuini  Ôc  enfuire  je  ferai  un  petit  narré '^ 
de  ce  qui  s'elt  pafle  entre  Mr.  k  Frété,  ** 
moi.  &  Vincent  Lambert  ,  au  fujet  de  ** 
l'affaire  que  ce  dernier  avoïc  avec  Mr.  *^ 
Saurin.  ** 

Je  nie  en  premier  lieu  ,  à  pur  &  à  '^ 
plac,  quej'aye  jaaiais  dit  à  Lambert /*> 
que  Mr.  Saurin  avo^r  befoia  de  Theri-*^ 
tage  de  Louis  Lambert,  &  qu'il  avôk" 
beaucoup  perdu  dans  les  aftions.  Je  ne" 
]'ai  pas  dit,  parce  que  je  ne  i*ai  janaiîî  *^ 
fil,  nipenfe,  ni  avant,  ni  alors,  ni  de** 
puis.  -  ^^: 

Je  nie  en  fécond  L'eu,  formellement,*^ 
que  j'aye  jair.ais  offî^rt  à  Lambert  la  ". 
fomme  de  trois  cens  florins,  ni  aucune" 
autre  fomme  fixe,  quelle.qu'cllefoit.      '* 

lied  ridicule  de  me  faire  dire,  qiie*^ 
Ton  m'auroitfait  beaucoup  de  plaifirde  ** 
ne  me  point  charger  de  cette  affaire,** 
puifque  je  m'en  étois  chargé  volontai-  *' 
remenc ,  à  la  réquifition  de  Mr.  Saurin ,  '* 
que  rien  ne  m'y  forçoit  ,  &  qu'il  m'é-*' 
toit  entièrement  libre  de  m'en  charger,^* 
ou  de  ne  m'en  pas  charger.  *^ 

Dans  la  féconde,  qui  fut  la  dernière'^ 
converfation  particulière  que  j'eus  avec  *^ 
Lambert,  il  me  demanda,  ce  que  je** 
ferois  à  fa  place  de  Mr.  Saurin  ,&  ajouta,  '' 
qu'il  ctoicperfuadé  que  j'en  agirois  au-*^ 
C  ^  tre- 


3*      Rêponfe  au  FaBum 

jitrr.mcnt  que  lui.  Je  lui  répondis  que 
„  I  idema  idcétoit  forr  horsdcfaifon,  qu'il 
,,  nes'âg  ffoicpas  de  cela,  &c.  Que  Mr. 
5, Siurinavoit  ua  Tellement  authentique 
,,  t:n  fa  faveur  ,  que  les  offres  que  nous 
g,  lui  avions  faites  a  lui  Lambert,  témoi- 
„gnoient  la  bonne  volonté  que  iMr.  Sau- 
,i  fin  avoit  pour  lui ,  &:c. 
j,  11  cft  faux  que  nous  Payons  amufé 
„  \Q.\  pendant  un  Mois.  Notre  offre 
,i  ayant  été  refufée dans  l'cfpace de  moins 
3,  de  deux  jours  ,  notre  comaaiflion  finit  en 
^j  mêiîie  teras  ,&  je  déclarai  à  Lambert  de 
„  n*avoir  plus  rien  à  lui  dire.  Il  s*eft 
,,  amufé  lui-même  ici,  pour  recueillir  des 
„  témoignages  de  la  folie  de  feu  Ton  Fre- 
„  re  ,  mais  il  n*y  a  été  en  aucune  manie- 
,^  re  retenu  par  moi. 

5,  Ceci  fert  de  rcponfe  à  ce  que  Lam- 
„  bert  m'impute  dans  fon  Fa£lum ,  &  je 
3, crois  ma  réputation  aflez  bien  établie, 
3,  pour  efperer  que  Ton  m'en  croira  fur 
,5  ma  p-îrole ,  autant  &  plus  que  Lambert 
3,  fur  la  flenne.  On  fait  ailcz  que  l'on 
j,n*a  pas  de  témoins  de  pareilles  con- 
3,  verfations  5  &  que  par  confequent  on 
5,  ne  peut  pas  en  produire. 
g,  J'ajoure  ici  un  narre,  de  ce  qui  fc 
5,  palTa  entre  Mr.  la  Frété  moi,  ôc  Vin- 
;,,  cent  Lambert. 

^>     Vincent  Lambert  apporta,  ici  une 

kt- 


du  Sieur  Vincent  Lambert.      39 
lettre  de  Mr.  Saiirin  addreflee  à  Mr.  la  ** 
Frété  &  à  moi.     Il  fut  cher  Mr.  la*^ 
Frété  le  premier,  qui  ayant  alors  quel- '^ 
qiies  affaires  preffées ,  lui  dit  de  me  la  '^ 
communiquer,  puisqu'elle  me  tcgar- '*' 
doit  aufli'bicn  que  lui.     Il  me  la  ren» -. 
dit,&  me  déclara  qu*il  vouloir  llx  mille-; 
florins  argent  contant,  outre  ce  que  feu**' 
ibii  Frère  lui  devoir,  qui  alloic  au  de»  ** 
\:\  de  douze  cens  florins,  ^'i  -^^^        '-'1^*^ 
Le  même  jour  jf;  m'abouchai  avéè**' 
Mr.  la  Frété,  &  ayant  raifonné  cnfem-'^^ 
ble   fur  la  demande  ,  fur  les  talens  de-^^ 
Lambert^  qui  par  parcnthefe  eft  aufîi    , 
peu  capable  d'avoir  fait  fon  Fa£tum,** 
que  moi  de  commander  une   Armée, ^^^ 
nous   conclûmes,  que  Ton  meilleur  par- ^- 
ti  feroit,  dé  retourner  aux  Indes,  cù'*' 
il  avoit  déjà  fait  deux  voyages.     Nous  '^ 
le  propofâmes  à  Lambert,  &  lui  ofFri-'^ 
mes,  que  s'il  vouloit  prendre  ce  parti,  ^* 
nous  perfuaderions  àj  Mr.  Saurin  de  lui  '' 
obtenir  une  charge  de  Botrelitr  fur  un  ** 
des  VaifTeaux   delà  Compagnie,   qui'* 
étoit  la  feule  que  nous  croyons  lui  convc-  *^ 
nir:  que  nous  le  ferions  nipper  de  pied  en  '* 
capjêclargement  :  que  nous  lui  ferions^* 
donner  desprovifions  pour  le  Voyage," 
6c  une  pacotille  de  Ducatons,  quietoit'^ 
la  meilleure marchandife  qu'on  pût  por-'* 
ter  aux  Indes  ,  &  aveclefquelsil  pour-'* 

C  4  roit 


40      r  Eéponfe  au  Faâum    • 

i,  voit  faire  Négoce,  quand  il  y  feroitar- 
»j  rivé.     Notez  que  nous  ncdeternirnàmes 
',  jamais  la  fommc ,  Se  quepar  confequcnt  il 
Yn'cft  nullement  apparent  que  je  l'aye^a- 
'i  mais  fixée  trois  cens  flor.     Il  rejet  ta  nos 
,»  offres,  difant,  qu'il  ne  vouloir  pas  re- 
ji tourner  aux  Indes,  parce  qn'onymou- 
>«roic.  Nous  ne  nous  attendions  pas  à  cet- 
5' te  rifpofte.     Nous  lui  repréfentâmes  , 
'♦que  fi  l'on  ne  moiiroit  pas  aux  Indes, ^ 
'*  elles  né  pourrôient  pas  contenir  les  Ha* 
^'bitansqui  iroientles  peupler,     llrepli- 
^qua,  qu'outre  cela  ,  il  ne  vouloir  pas 
,;écre  le  valet  de  la  Compagnie,  qu'il 
,Vcn  étoit  las,  6c  qu'il  ne  vouloit  pasen- 
j'rtendre  parlerd'aller  aux  Indes.     Nous 
ïilui  demandâmes  ce  qu'il  vouloiÉ  donc? 
*^I1  répondit  qu'il  vouloit  uneïoinmcde 
'^  fix  mille  florins  i  outre  ce  que  l'on  Fre- 
*'rc  lui  devoit,  pour  faire  Commerce  de 
''vin.     Mr.  la  Frété,  mrfentendce  Ne- 
^j  goce  la  mieux  que  moi,  lui  dit,  que 
.,,  ce  Négoce  étoit  trop  dangereux  pour 
,, lui,  qui  ne  l'avoir  pas  appris.    A  quoi 
1, il  répliqua,  qu'il s'afîbcieroit avec qucl- 
»>  qu'un.  Enfuite  ayant  refléchi  à  ce  qu'on 
"luireprefentoit,  il  dit  qu'il  vouloit  fai- 
"rc  le  Négoce  de  toiles,  qu'il entendoit 
'*âufli  peu  que  celui  de  vin.     Il  n'y  eut 
"pas  moyen  de  tirer  autre  chofe  de  lui. 
^Nous  lui   demandâmes,    s'il  y  avoïc 

bien 


du  Sieur  V'wcent  Lambert.     41 

bien  réfléchi  ,  &:  s'il  pcrfiftoit  dans** 
fa  refolution.  11  répondit  que  ouï,  fur** 
quoi  nous  lui  dînies  ,  que  puifque  cela  *' 
etoit,  notre  ccmnrifîion  étoit  finie  ,  &  '* 
que  nous  ne  jugions  pas  à  propos  de  fol-  '  * 
licicer  Mr.  Saurin  de  lui  donner  une ''^ 
auili  grofle  fomme  5  pour  entreprendre^^ 
des  Négoces  qu'il  n'entendoit  pas  j  ^^ 
que  ce  ieroit  toujours  à  recommencer,'* 
éz  que  quand  il  auroit  perdu  ce  pre-  ** 
mier  fond^  i!  en  redemanderoft  un  au-'* 
cre.  Que  s'il  n'éfoir  pas  content  il  pou  ** 
voit  s'adrefTcr  àqui  il  lui  plairoit,  nnais'* 
que  nous  en  demeurerions  à  ce  que  nous'' 
]ui  avions  offert,  6r  qui  nous  pa- ** 
roiObit  raifonnable.  Depuis  cetemslà'* 
nous  ne  l'avons  pas  revu,  &■  toutes  nos  '* 
convcrfations  n'ont  d'ure  que  Tefpacc  de  ** 
deux  ou  trois  jours;  ainfi  nous  ne  l'avons  '* 
fii  retenu,  ni^mufé  ,  ni  par  ordre  ,  ni  dc^« 
notre  chef.  *« 

Comme  il  nous  revenoit  de  tous  c6-  •* 
tez,  que  Lambert  clabaudoit  contre** 
Mr. Saurin  &conrre  nous,  difant,  que** 
nous  ne  lui  avions  offert  qu'une  gueu  *« 
(erie,  nous  refolumes  Mr.  la  Frtté  6:  *' 
moi,  d'en  parlera  Mr.  David  Bardon, '^^ 
que  Lambert  difoit  erre  fon  grand  ami.*« 
Nous  réitérâmes  à  Mr.  Bardon,  les  cf-'« 
fresque  nous  avions  faites  à  Lsmberr** 
daller  aux  Indes,  aux  conditions  que*' 

Il    Us 


41         Répofîfe  au  Faâum 

3,  nous  lui  avions  propofées;  que  nous 
3,  étions  encore  prêts  à  lui  procurer  ce 
,,  que  nous  lui  avions  promis ,  Ôc  qu'il 
i,,  pouvoir  le  lui  dire  de  nôtre  part;  mais 
3,  nous  ne  favons  ce  qui  s'cft  paffé  à  ce  fujer. 
„  Nous  démontrâmes  àMr.  Bardon,  qu'il 
3,  n'étoit  pas  pofîibic  que  Mr.  Saurin 
33  payât  à  Lambert  fix  mille  florins,  parce 
.,♦  qu'il  ctoic  oblige  de  payer  ks  legs  > 
3téc  qu'il  s'ccoit  engagé  de  payer  qua* 
,itre  cens  florins  de  rente  à  la  mère  du 
,}  défunt ,  qu'ainfl  cet  héritage  tourncroit 
ff,  à  la  perte  de  Mr.  Saurin,  puifque  les 
a*  legs  payez  ,  6c  les  fix  mille  florins 
^j  donnez  ,  il  ne  refl:eroit  pas  aflez  de  fonds 
3,  pour  produire  une  rente  de  quatre  cens 
j,  florins  par  an. 

p  J'ai  drefl!*é  le  Mémoire  cî-defl"us  ,  a- 
„  prés  m'étre  rappelle  les  faits  efltntiels, 
,jquc  j'ai  communiquez  à  Mr.  la  Frété  , 
j,  qui  les  a  approuvez.  J'efpere  que 
,3  ce  mémoire  couvaincra  les  perfonnes  é- 
j,  quitablcs  ^  defintercflees  ,  que  Lam- 
j^  bcrt  m'a  imputé  des  chofes  fauflcs , qu'il 
3,a  déguifé  les  autres,  pour  rendre  facau- 
3, fe meilleure,  &•  que  Mr.  Saurin  me  ren- 
^,  dra  la  jufl:ice  de  croire ,  que  je  n'ai  rien 
,,  dit  de  mal  rangé  fur  fon  compte.  Am- 
,,  flerdnm  le 25. Novembre  1 726. 

Paul  Bcnelle. 


Je 


dn  Sieur  Vincent  'Lambert.     4 y 

Je  reprens  1«:  fil  de  ma  narration.  Mrs. 
la  Frété  8c  Benellc  nVayant  déclaré^ 
qu'ils  ne  croyoicnt  pas  leSr.  Vinccnc 
propre  au  Commerce,  je  lui  fis  propo- 
îerparMr.  Cavclhier»  d'aller  vivre tran" 
quillement  en  Proceilant  Réfugié,  dans 
quelqu'une  des  Villes  où  il  pourroit  s'en* 
trctenÏT  à  moins  de  frais.  J'indiquai Cle- 
ves,  ou  Wefel,  ou  Dublin,  &  je  m'en- 
gageai d'y  pourvoir  à  fa  fubnftancc. 
Cette  propofition  ne  fut  pas  de  fon  goûtj 
il  aima  mieux  tenter  de  me  contraindre 
par  îa  Juftice,  que  d'accepter  les  offres 
que  je  lui  faifois  par  condefcendance , 
&  il  m'intenta  un  Procès.  -'"'^ 

A  peine  l'eut-il  commcncéjqued'hcn» 
nêtes  gens  m'avertirent  qu'une  pcrfon- 
ne,  qu'ils  me  nommèrent,  avoit  voulu 
perfuader  le  Sr  Vincent  de  lui  prêter  Ion 
nom,  afin  qu'elle  pût  le  mettre  à  la  tête 
d'un  libelle  qu'elle  vouloit  publier  con- 
tremoi.  Laperfonnequi  luifaifoit  cette 
propofition  ,  fe  promcttoit  de  débiter 
pUificurs  milliers  d'exemplaires  de  cet 
ouvrage  ,  &  s'engageoit  de  faire  part  au 
Sr.  Vincent  dts  profits  qui  en  revien- 
droient.  On  ajoure ,  que  celui  ci  ayanc 
demandé conftil  fur  cette  propofition  , 
fut  détourné  de  l'acceprcr,  par  îa  crain- 
te d'encourir  les  peines  que  les  loix  in- 
fligent aux  Auteurs  des  Ecrits  diffama- 

toircs. 


44         Réponfe  au  Fa&îun 

toires.  Je  tais  le  nom  de  celui  qu£ 
avoit  formé  un  de  (Tein  fi  noir.  Je  veux: 
lui  en  épargner  la  honte.  Si  ce  qu*or» 
m'a  die  fur  fon  fujet  eft  fondé,  il  me 
faura  que Ique  gré  de  ma  difcrecion. 

Si  le  S^  Vincent  ne  publia  pas  alors 
dans  des  écries  imprimez  ce  qu'il  vient 
de  débiter  dans  fon  Fa6tum,  il  L-  fît  de 
bouche,  êcdans  Irs  pièces  qu*il  remit  i 
la  Cour,  Il  difoic  que  j'avois  abafédc 
la  foiblciTjde  fon  Frère,  que  ne  le  trou- 
vant pas  allez  fol  pour  l'engager  à  dif- 
pofer  de  fon  bien  en  ma  faveur  ,  je  l'avois 
enivré,  (Sz  quejeluiavoisdi^te moi  mê- 
me un  Teftament  à  mon  eré,  dans  le 
tems  que  fon  y  vredele  mettoii  hors  d'é- 
tat de  favoir  ce  qu'il  faifoît. 

Pendant  que  le  Sr.  Vincent  faifoit 
courir  ces  bruits,  on  vcnoit  de  tems  en 
tems  me  propofer  de  m'accotiimoder 
avec  lui.  On  vouloitque  je  fomcotaflc 
moi- même  ce  qu'il  difoir  de  moi,  &  que 
je  laiffafle  metttrc  en  queft^on ,  fi  ce  n'é- 
toit  pas  la  crainte  que  la  Cour  ne  dé- 
couvrit les  infamies  dont  il  me  cbargcoir, 
qui  m'auroit  porté  à  finir  notre  différent 
à  l'amiable.  Je  ne  donnai  point  dans  ce 
picge  ,  je  crus  devoir  attendre  une 
Sentence  juridique  ,  qui  me  fembloic 
le  feul  moyen  d'effacer  les  mauvaifes 
imprcflions  que  les  difcours  du  Sienr 

Vin. 


iu^iemVincent  Lambert.     4 y 

Vincent  pourroicnt  avoir  faites  fur  les 
perfonncs  dont  je  n'ctois  pas  con  nu. 

Ce  fut  dans  ces  difpolîrîons  que  je 
comparus  devant  deux  Commiflaires  que 
ia  Cour  nomma  pour  m'cxhortet  à  un 
accommodement.  '  Ces  deux  Mrs.  me 
dirent  pour  m'y  engager  ,  tout  ce  que 
l'amour  de  la  paix  peut  infpircr  à  des 
Juges  éclairez  &  charitables.  Je  leur 
temo'gnai  le  refpcft  que  j*avoi$  pour  la 
vertu,  à  laquelle  ils  vouloicnt  me  por- 
ter; mais  je  leurreprcfcntai ,  que  je  ne 
croyois  pas  pouvoir  leur  en  donner  les 
preuves  qu'ils  cxigeoicnt  de  moi ,  fans 
iletrir  mon  Miniiltre.  Ils  me  répon- 
dirent que  les  imputations  du  Sr.  Vin- 
cent n'avoient  fait  aucune  irapreflion  fur 
leur  ciprit  ,  &  que  fi  je  voulois  m'en 
raporter  à  eux ,  ils  s'engagf  oient  de  me 
procurer  un  accommodement ,  qui  me 
feroic  autant  d'honneur  que  la  Senten- 
ce la  plus  favorable.  Je  me  rendis  , 
malgré  la  refokition  que  j'avois  faite 
de  rcilfter.  Lesperfonnes  qui  loiier^^nt 
le  plus  ma  facilité,  craignirent  quVlle 
ne  me  fût  préjudiciable.  Elles  me  re- 
préfenterent  l'intérêt  que  j'avois  â  faire 
parcître  devant  la  Cour  les  pièces  qui 
détruifoîcnt  les  idées  que  le  Sr.  Vin- 
cent avoit  données  de  moi.  Je  dcm^n'- 
dai de  nouveau  une  Sentence ,  6v  je  !'<  b- 


^6  'Répùfffe  au  Facimn  ' 

^ins ,  telle  que  je  pouvois  la  fouhaiter.  " 
Dès  qu'elle  m'eut  été  notifiée,  je dé- 
îçlarai  le  à^^c'm  que j'avois  de  céder  à  peit 
près  la  troisième  partie  de  la  fuccefîioii 
qui  venoitdem*étre  a)ugéCy  c*eftà  dire 
6000  fl.  Quand  je  dis  que  e'cll  là  à  peu 
près  troifiéa^iC  partie  de  la  fucceflion ,  je 
cOiXiprends  dans  l'héritage,  les  legs  faiÊs 
à  mes  cnfans  ;  car  fi  je  les  en  retranche ,  il 
fc  trouvera  qu'en  cédant  6000.  florins^ 
jedonnois  à  peu  près  la  moitié  de  la  fom- 
medontj'étoisendroitdedifpofcr.^Cela» 
paroîtra dans  îa  fuite 3  &  Ton  verja  que 
Iccomprc  que  le  Sieur  Vincent  fak  de- 
cette  fuccelTion,  n'eft  pas  plus  juftc  que 
fes  autres  narrations.  Je  fouhaitoisque 
les  6000.  flor.  fufîcnt  deftinez  a  fournir 
Mût  rente  viagère  au  Sieur  Vincent,  s^il 
vouloir  aquicfeer  à  la  Sentence  de  la 
Cour,  6c  vivre  en  Protcftant  réfugié: 
mais  en  cas  qu'il  ne  fe  fournît  pas 
à  ces  conditions  ,  cette  femme  étoic 
deftinée  à  fa  Sœur,  ou  à  fcs  deux 
Nièces,  pourvu  qu'elles  s'engageafîenc 
au  genre  de  vie  auquel  j'avois  voulu 
l'engager  lui-même.  Et  fuppoféqu'eU 
les  refufaffent  de  le  fuivre,  les  6000,  il. 
dévoient  être  donnez  aux  Pauvres.  La 
veuve  Lambert éroit morte,  &  il  ne  s*a- 
.giflfoit  plus  de  lui  fiire  part  de  la  fuc* 
ceffion  de  fon  Fils. 

V:>i«  ce  calcul  à  la  fin  d:  ccf  if.cr/r. 


du  Sieur  Vincent  LamherL     47 

Après  que  j'eu.s  fait  cette  dccUration^ 
un  inconnu  alla  chez  Mr.  Bafin  Mini- 
ftrc,  &:  lui  dit  que  le  Sr.  Vincent  ctoit 
fort  porté  à  s'accommoder  avtc  moi. 
M.  Bâfin  m*informa  de  cette  démarche, 
Se  je  lui  disque  fi  le  Sr.  Vincent  (c  fou. 
niettoit  à  ia  Sentence  de  la  Cour  ,ilau* 
roit  lieu  d*étre  fatisfait  de  ma  conduire 
à  Ton  égard  :  mais  que  les  bruits  qu'il 
avoir  répandus  fur  mon  fujet,  me  mcc- 
toient  hors  d'ctat  de  faire  ce  qu'il  ap- 
pelloit,  rm  accommodement.  M.  Bafin 
lui  fir  favoir  mes  diipofjtions  :  11  vou- 
lut même  en  quelque  forte  être  caution 
de  mes  intentions,  &  il  l'afTura.quewît? 
connoîffant  comme  il  lefatfott ,  //  e'ioit  treS' 
convamcff  que  fi  le  Sr,  k^tnctnt  s*enremeu 
toit  à  la  bonté  de  mon  cœur ,  il  n^anroit 
pas  lieu  de  s"* en  plaindre.  Cette  caution 
lui  fut  rufpcde,  ^  voici  laglofequ'ily 
fait  dans  fon  Fa£lum  page  23.  Monjietir 
Bajin  me  permettra  de  lui  dire ,  qu'ayant 
l'honneur  de  connoître  Monfieur  Saurin 
comme  je  le  fais  ,  ie  fuis  tr}  s -convaincu 
qne je  ferais  la  plus  franchie  dupe  du  monde, 
Jîje  wV«  remettois  à  la  bonté  de  /on  cœur  ; 
témoin  fon  offre  de  tr  m  cens  florins  par  cha- 
nt é  k  condition  que  pr ois  aux  Indes.  Ce 
font  les  paroles  du  Sr.  Vincent.  Si  les 
autres  mémoires  qu'on  lui  a  donnez  fur 
mon  fujet  à  la  Haye^  fontaulli  peu  fi- 

dc- 


4?         Réponje  au  Fa&um 

dcîes  que  Celui  fur  lequel  il  afonnéce 
jugemcnc  ,  je  oc  dois  pas  m'étonner 
du  portrait  qu'il  fait  de  moi  :  Mais  fî 
au  lieu  d'ajourer  foi  à  ce  que  lui  ont  die 
des  perfonnes,  avec  lefquelles  je  n*ai 
aucune  relation,  il  avoit  confultë  celles 
que  j*ai  l'honneur  de  voir  tous  les 
jours,  il  auroit  fû  qu'on  m'a  fou  vent  re- 
proché que  je  n'eftime  pas  aflfez  l'ar- 
gent,  mais  jamais  que  je  l'cftime  trop. 
J'cfe  même  me  flater  que  s'il  s'étoic 
adreflé  à  quclcun  des  malheureux  qui 
m'ont  demande  des  fe».ours,  il  aurolc 
jugé  que  je  n'ai  pas  le  cœur  inltufible 
aux  maux  de  mes  Frères.  1!  auroic 
conclu  delà,  que  je  n'étois  pas  homme 
à  envoyer  aux  Indes  avec  trois  cens 
florins  Je  Frère  d'une  perfonne  qui  m'a- 
voit  laifle  un  bien  auquel  je  n'avois  au- 
cun droit  de  prétendre  ,  beauconp  moins 
îi  le  voir  languir  fous  mes  yeux  dans 
l'indigence,  quand  il  auroit  égard  aux 
moyens  honnêtes  que  je  lui  propofcrois 
pour  s'en  tirer. 

Le  Sr.  Vincent  jugea  à  propos  d'ap- 
peller  de  la  Sentence  de  la  Cour.  Le 
Haut  Confeil  nomma  des  Commifrai- 
res  qui  furent  chargez  de  travailler  à 
terminer  ce  nouveau  procès  par  un  ac«» 
commodément.  On  a  été  furpris  en  li- 
fant  quelques  unes  des  circon fiances  que 

y'ai 


du  Sieur  Lambert  Vincent.     49 

Tai  npporrees  ,  que  le  Sr.  Vinrent  aie 
pu  avancer  dans  UQ  écrit  piibiC  discho-, 
fes  non  fealcncnt  faufles ,  mais  dont  je 
pouvois  fi  ai  emcnc  faire  voir  la  fauf- 
ieré.  On  di.oit  que  tout  le  but  de  ion 
FidiLim  a  ctC  de  me  décrier  pendant  le 
tems  que  je  mettrois  à  deiibcrerlljc  dc- 
vois  y  répondre ,  ou  à  publier  ma  repon- 
fe.  Oii  fera  la  même  réflexion  dans  U 
fuite.  Mais  Tarticle  dans  lequel  il  ra- 
conte ce  quis'eftpdfle  devant  Meilleurs 
les  Commiflaircs  du  H.iut  Conleil  à 
l'égard  de  nôtre  Procès  ,  quoi  que  peut- 
être  moins  injurieux  à  ma  réputation  ^  a 
quelque  chofe  de  plus  fingulier.  Gcs 
MeilicLU's  vivent  i  il  Icuf  a  prefentc  lua 
Fa£tun  j  ils  doivent  être  fes  Juges:  Et 
quatre  jours  avant  que  de  recevoir  foa 
jugement,  il  leur  raconte  leurs  propres 
démarches  de  la  manière  du  monde  la 
plus  capricufej  ôc  la  plus  propre  à  les 
dcguifer.  Voici  ce  qu'il  en  dit,  page 
23.  LeGrAtid  Confnl  ordonna  mie  com- 
parution ,  ou  il  ne  je  p/jjja  rien  autre  chofe 
finon  (j  Ne  feus  ordre  de  faire  venru'tmepr»' 
furatton  de  ma  Sœur ,  afin  qu'on  fût  ac' 
commoder.  Cette  Froctiratton  étant  i;<r- 
nué  ^  je  comparus  devant  Mcjfi^urs  'vander 
Hoopy  ô-  BleefwykConfedUi  s  du  Grand 
Confeil  nos  Comnnjfaires,  On  me  dit  dans 
cette  compartition  que  Mr.  Saur  m  m' offrait 

D  0000, 


jo  Réponfè  au  FclBmn 
(yooo.  florins  en  argent  compant  y  h  certai- 
nes condtHons  que  je  trouvai  dures  ;  mais  que 
Vextremcmtfere  oh  je  fuis  réduit  ^  &  le'de- 
Jîr  ardent  que  fat  d'aqmter  les  dettes  que  f  ai 
été  forcé  de  conîraBer  four  mafubjijtence  , 
pendant  ce  long  Procès  ^  me  firent  accepter. 
On  ordonna  une  autre  comparution  pour 
conclurre  l'affaire ,  d'autant  plus  aifà  h 
terminer  que  nous  étions  d'accord.  Mats 
Mr.  Saurmfit  dire  par  fon  Avocat ,  qu'il 
m  donner  oit  que  2000.  florins  comptant; 
que  les  autres  4000.  florins^  dont  tl  me 
fayerott  les  intérêts ,  jer oient  mis  entre  les 
mains  d  un  honnête  homme ,  juÇqu'' à  ce  que 
j^eujjè  fait  condamner  ma  Sœur  à  ne  pou- 
rvoir rien  demander. 

A  en  juger  par  cette  narration,  ne 
diroiton  pas  que  le  Sr.  Vincent  a  eu  la 
Procuration  qu'on  luiavoit  ordonné  de 
d(  mander  i  qu'il  l'a  produite  à  Mrs.  les 
CoœmilTaireSî  qu'il  ne  me  reftoit  plus 
qu'à  donner  les  éooo.  florins  qu'ils  a- 
vcient  offerts  en  mon  nom  i  que  je  man- 
quai à  ma  parolcj  qu'au  lieu  de  con- 
clurre cette  affaire,  d'autant />///j  aifée 
k  terminer  que  nous  étions  d'accord,  j'a- 
vois  fait  de  nouveaux  incidcns,  &  prô- 
pofé  de  nouvelles  conditions  ,  que  le 
Sr.  Vincent  ne  pouvoit  accepter,  fan^ 
fe  rendre  le  plus  malheureux  de  tous  les 
k»mmes,  comme  il  s'exprime  lui-mt-me  ? 

Mais 


du  Skur  X^wcent  Lamhrt.     yr 

Mais  tout  cela  eft  /ans  fondçjnenr. 
Voici  comme  la  chofe  ie  paiïaj  &  j'en 
prtns  à  témoin  Mrs.  vander  Hoop,  &: 
de  Bleswik  ^  èc  je  confrns  qu'ils  me 
dénoncent  comme  un  Impofteur  ,  non 
feulement  à  leur  augufte  corps  ,  .mai& 
par  tout  ailleurs,  ù  je  dcguile  Itscho- 
fes  que  je  vai  rapporter,  èc  donc  ils  ont 
été,  non  feulcnent  les  témoins,  mais 
les  Auteurs.  Voici  ,dts-;e  ,  ce  qui  fe 
pafTa  devant  Mrs.  les  Commiflaircs  du 
Haut  Confcil. 

Je  ne  comparus  qu'une  feule  fois  5c 
ce  fut  devant  Mr.  vander  Hoop  &  Mr. 
Viïshcr,  qui  me  promirent  qucilje  vou- 
îois  conientiràun  accord  ils  le  feroicnc 
tel  que  je  pouvois  le  fouhaiter.  J'a- 
quiefçaiàlcurs  dédrs.  Les  raifons  qui 
ni'avoienr  oblige  de  denoaiideruDe  Sen- 
tence à  là  Cour  ne  fubfiftoienc  plus  : 
les  pièces  du  procès avoienc  paru,  &  la 
Couravoit  fait  voir  Ja  nullité  de  la  de- 
mande du  Sr.  Vincent ,  ^<  ils  l'en  avoienc 
débouté.  Je  déclarai  à  Mrs.  les  Cornmif- 
faires  que  j'avois  ccdé  le  tiers  de  l'héri- 
tage, &  je  promis  d'en  faire  l'ufagequMs 
jugcroicnt  à  propos.  Ces  Mrs.  furent 
fatisfaits  de  ma  docilité.  Le  Sr.  Vin- 
cent à  qui  elle  fur  notifiée  leur  promit 
aufli  d'être  facile  :  Mais  mes  Avocats  me 
firent  naître  un  fcrupule  qui  ne  mefcroit 

D  2  pas 


51        Réponfe  au  Fciâum 

pas  venu  dans  refprit  j  c'eft  que  je  rîf« 
quoisde  nelortir  de  procès  avec  k Frè- 
re quc;  pour  en  avoir  un  nouveau  avec 
la  Sœur.  G'eft  aufli  ce  qu'ils  rcprefente- 
rent  à  Mrs.  les  ComrrulTaires ,  qui^décla- 
rcrent  au  Sr.  Vincent  qu'ils  ne  travail- 
leroient  à  Taccord  ,  que  lorfqu'il  au- 
Toit  une  procuration  qui  me  mit  à  cou* 
vert  de  cet  inconvénient  j  il  s'engagea 
à  la  faire  venir  ,  Se  après  que  le  tcms 
néceflTairc  pour  la  recevoir  tut  expire  , 
ildit  qu'il  i'avoic  reçue.  Nouvelle 
comparution  dans  laquelle  on  lui  de- 
manda,  s'il  ne  feroit  pas  Satisfait  en  cas 
qu'on  me  fir  confentir  à  ;Iui  donner  le3> 
6000.  florins  fans  lui  prefcrire  aucune 
des  conditions  fous  lefquelles  je  de- 
ftinois  cette  fomnie  à  lui  ou  à  fa  Famil- 
le. 11  témoigna  ^qw'cn  ce  cas  li  aquiefce- 
roit  à  la  Sentence  de  la  Cour.  Mrs. 
\ts  Commifîaires  me  dirent  alors  qu'il 
dépendoit  de  moi  de  prévenir  de  nou- 
velles procédures,  &  ils  me  preiTcrenc 
de  céder  6©oo.  florins  fans  me  mettre 
en  peine  du  lieu  ,  où  le  Sr.  Vincent 
les  rrangeroit,  ni  du  genre  de  vie  qu'il 
méneroit  en  les  mangeant.  J'avoue  que 
j'eus  quelque  répugnance  à  pafler  cet 
article.  Je  croyoisque  les  inftances  réi- 
térées qui  m'avoicni  été  faites  par  un 
T-ftareurjde  ne  pas  laifTer aller  fbnbien 
hors  des  Pais  Proteilans  3  me  lioient  ks 


du  Sieur  Vincent  Lambert,      jj 

bras.     Suppofe  inémc  quj  le  Sr.  Vin- 
cent reftât  dans  ces  Provinces,  iJ  pou- 
vojt  arriver  que  Mlic.  fa  Sœur  iortîcdc 
France  avec  ies  deux  Filles,  pendant 
qu'il  y    retourncroit    ,    &  alors  il  ne 
me  rtftoit  qu'une  femme  modique  de 
l'hentâge  pour  les  fccourir  dans  leur 
refuge.     Je  fis  pourtant  par  confidera- 
tion  pour  Mrs.  les  CommilTaircs  ,  ce 
que  je  ne  pou  vois  faire  par  conviftion. 
Voilà  donc  les  éooo.  florins  promis  de 
ma  part  êc  acceptez  du  Sr.  Vincent. 
i\urrt  comparution  dans  Jaquellr  il  n*é- 
toit  plus  qucftion  que  des  formalitezde 
l'accord.     Je  ne  donnai  là  dcffus  aucu- 
ne in  ftrudion  à  mes  Procureurs  i  je  m'en 
remis  entièrement  à  Mrs.  les  Commiffai- 
res  ,  qui  demandèrent  d'abord  au  Sr. 
Vincent  la  procuration  qu'i^.  difoit  avoir 
reçue.     Il  en  produiTu  une  véritable- 
ment j  mais  toute  différente  de  celle 
qu'ils  avoicnt  demandée.     Celle  qu'on 
lui  avoit  envoyée  me  laiiroitexpoféaux 
rifques  d'un  nouveau  Procès  ,  comme 
s'il  n'en  avoit  fourni  aucune.     On  lui 
ordonna  d'en  faire  venir  une  nouvelle. 
11  s'y  engagea;  mais  quelque  tcms  après 
il  déclara  qu'il  ne  pouvoir  pas   l'obte- 
nir.    Mrs.  les  CommilTaircs  ne  voulu- 
rent  pas  fe  relâcher  fur  un  point ,  fans 
kqucl  ma  déférence  ,  pour  ce  qu'ils  a- 
D  7^  voient: 


54         Réponfe  au  FaBum 

vofenc  exige  de  moi,  m'auroit  éré  fu- 
nelte.  Ils  ne  renonce rcutpourcanc pas 
ûu  projet  de  raccommodement.  Ils 
prrp.?kreuc  eux  mêmes  au  Sr.  Vincent 
un  expédient  pour  me  mettre  à  couvert 
de  l'inconvénient  qu'ils  vouloient  pré- 
venir. Ils  lui  dirent  de  citer  ia  Sœur 
afin  quVlle  vint  en  perfonne  ,  ou  par 
Procureur  ,  déclarer  les  prétentions 
Qu'elle  pouvoit  former  fur  l'hérédité 
de  Mr.  Louis  Lambert.  Ils  firent  plus 
encore  :  ils  promirent  au  Sr.  Vincent 
que  pendant  le  cours  de  cette  procé- 
dure, il  touchcroit  deux  mille  florins, 
&  que  quand  elle  feroit finie,  il  auroit 
Jcs  quatre  mille  qui  dcvoient  lui  re- 
venir encore,  &  qui  feroient  mis  jufqu*à- 
ce  tems-là  en  dépôt  entre  les  mains 
d'une  perfonne  qui  ne  pourroit  pas  lui 
ctrcfufpccbc. 

Voilà  les  dures  conditions  qui  furent 
propofeesau  Sr.  Vincent.  Un  homme 
quiavoitété  Tanneur  en  France,  &  qui 
fe  plaint,  *  en  écrivant  à  fon  Frère  qu'il 
foufFroit  plus  dans  cette  profellion  qu'un 
Forçat  fur  les  Galères  :  vin  homme  qui 
avojt  fait  inutilement  deux  voyages  aux 
Indes  pour  gagner  fa  vie:  un  homme  que 
fon  Frère  avoir  déshérité  :  un  homme  qui 
plaidoit  actuellement  prtf  Deo  ,  6c  qui 
de  Ton  propre  aveu  s*étoit  endchté  de  trois 

*    J'ji    i'origiual  de  cette  Lcurc. 


du  Sieur  Vincent  Lambert.  5 y 
niilk  florins  pendant  ies  procédures  d'un 
il  long  procès  j  un  tel  homme  trou  voit 
qu'il  l'eroit  le. 'plus  malheur  eux  de  tous  les 
hommes  d'avoir  Je  tiers  ou  la  moitié  a  u» 
lie  hérédité  dont  le  Tert-iieur  t'^voic 
tant  de  fois  déclaré  indigne.  Il  vou- 
loit  après  avoir  obtenu  de  moi  éooo. 
florins  par  accommodement  ,  me  taire 
peut  être  un  nouveau  Procès  au  nom 
de  fa  Sœur,  6c  m'ôter  même  1  honneur 
&  le  plaifir  d'aiUfter  de  bon  gré  cttcc 
Femme  &  fes  deux  Filles ,  en  cas  qu'el- 
les vinfent  profeflTer  leur  Religion. 

11  ne  me  rcftoitdonc  plus  dereflbur- 
ce  que  dans  une  Sentence  du  haut  Con- 
feil  :  Je  Tattendois  avec  impatience 
pour  faire  voir  au  Sieur  Vincent  qu'a- 
près m'avoir  efTayé  par  des  mena- 
ces ,  il  me  trouveroit  acceflible  par 
d'autres  voyes.  Il  fembloit  queliPru» 
dence  l'engageoit  à  fe  concilier  la  bien» 
veillance  de  Tes  Juges  dans  une  circon- 
ftance  fi  délicate ,  &  Il  critique  pour  lui. 
J'avoue  que  j'aurois  cru  qu'il  m'auroic 
ménagé  au^î,  afin  que  (1  la  Sentence 
delà  Cour  étoit  confirmée  par  le  Haut 
Confeil ,  il  pût  obtenir  de  moi  des 
moyens  pour  fubfifter.  Cette  conjec- 
ture paroifloic  d'autant  mieux  fondée 
qu'il  dit  luirnême,  que  s'il  avoit  accep- 
té les  6orjo.  florins  qui  lui  furent  offerts, 

D  ±  il 


5<5  Réponfe  au  Faclum 

il  éroît  même  avec  cette  fomme  k  plus, 
malheureux  de  tous  les  hommes ,  &  qu*il 
ne  pou  voit  ni  payer  fes  dettes  ,  m  ga^ 
gnerfa  vie.  A  quel  état  ll^ra  t-il  donc 
rcduir  ,(1  la  confiance  qu'il  a  de  gagner 
fon  Prccès  eft  trompée  ?  Mais  dans  le 
tems  que  j'avoiscctte  opinion  de  lui, 
oa  m'avertit  qu'il  imprinioit  un  ouvra- 
ge Satyrique  contre  moi  ,  &  qu'il  en 
avoit  déjà  montré  les  premières  feuilles 
àfesconfidens.  A  peine  m'eut- on  don- 
né cet  avis  ,  qu'on  me  connmuniquâ 
cette  pièce.  Je  la  fis  voir  dès  lors  à 
quelques  perfonnes,ncmmémcnf  à  Mr. 
de  Morin,  &  à  Mr.  van  dcr  Burg. 

Environ  quirze  jours  3près  que  je 
l'us  vue  êc communiquée,  j'en  reçus  un 
exemplaire  avec  une  =*  lettre  du  Sr.  Vin- 
cent qui  s'en  dit  l'Auteur,  6c  qui  m'af- 
fure  qu'il  ne  tient  qu'à  moiâejupprimer 
entièrement  ce  Fa6îurn  ,  qu'il  n'en  a  pas 
diilribué encore  un  feul  exemplaire ,  qu'il 
ne  tiendra  qu'à  moi  qu'il  ne  r/je  les  remet- 
U  tous  5  que  je  n'ai  pour  cela  qu'à  lui 
faire  une  offre  ratfonnable  /mais  qu'il  ne 
me  donne  que  vingt-quatre  heures  pour 
m'y  déterminer,  6cc. 

|c  lui  répondis  que  j*avois  déjà  dé- 
claré mes  difpontions  à  Mrs.  les  Ccm. 
miiTairts  du  Haut  Confcil  qui  Us  a- 

*  Çiilte  Lettre  cfl  Jrj)priMCc  à  !â  firi  dî  foti  Faélum. 


élu  Sieur  V'mcait  Lambert,     fr 

voient  apr  uvecs  :  Qiie  je  n'avois  rien 
à  y  ajfûttr,  &  qu'il  pouvoit  difpo- 
fer  de  fon  Fadum  comme  il  jugcroic 
à  propos.  C*tft  auHi  le  parti  qu'il  a 
pris  ,  i\a]vgé  À  propos  non  Icuîement  de 
donner  cette  pièce  aux  pcrfoanes  qui 
peuvent  avoir  quelque  influence  fur  la 
décifion  de  fon  Procès  ,  mais  de  l'en- 
vcyer  à  toutes  les  Eglifes  de  ces  Pro- 
vinces. On  m'alTurc  même  qu'il  en  a 
répandu  d^s  exemplaires  en  France 
&  en  Angleterre. 

A  Près  avoir  ex pofc  la  conduite  que 
)\ù  tenue  à  l'égard  de  Mr.  Louis 
Lajiibertjjevais  examiner  quelques  paf- 
fages  du  Fadlum  qui  m'a  engagé  dans 
cette  difcuilion.  J'en  faits  deux  claf- 
ies.  Dans  la  première  je  mets  ceux  qui 
tende^it  à  invalider  eu  à  annullerle  Te- 
llament  :  Dans  la  féconde  ,  ceux  qui 
roulent  fur  d'autres  fujets,  que  je  n'ai 
pasrtioini  d'intérêt  d'eelaircir.  Je  com- 
merce par  la  féconde  clafïc. 

Le  Sieur  Vincent  veut  d'abord  per- 
fuadtr  fcs  1  e6%eurs  que  c'efl  lui  qui  a 
compofc  fon  F?dum.  Qim  que  f  igno- 
re Vart  àe  parler  éUqtiemmmt y  dit-il,  je 
ne  lailjcrat  pus  de  parler  mot-même  ,  ûfin 
de  n  expofer  per'lome  au  rejjemtment  de 
Mr .  Saurm,     On  a  dcja  vu  Icjiigcmenr. 

que 


5?        Réponfe  au  Fa&um 

que  Mrs.  la  Frété, &  Benelle  font  de  ce 
paflagc.  Je  ne  favirois  non  plus  qu'eux 
me  perfuadcr  que  le  ftylc  du  Fadum 
ibitle  même,  que  celui  d'une  lettre  du 
Sr.  Vincent  à  feu  fon  Frère.  J*en  ai 
l'original  entre  les  mains,  j'en  mets  ici 
une  fidèle  copie,  êc  je  puis  en  produire 
plufieurs  autres  du  même  ftyle,  &  de 
beaucoup  plus  fraiche  datte. 

De  Paris  ce  ij.  Janvier  1705. 

,j  Tai  receut  lauotre  mon  très  chcrt 
,,  I  frère  aucc  beaucoup  du  plefier  , 
j,  dans  laquelle  vous  me  marque,  de 
,,traiuailler  aparis  ce  que  je  fait  auec 
,,  beaucoup  de  chagrin  voyant  que 
„vous  me  ditte  que  je  ne  pourret  pas 
,j  trouver  du  traiuail  Amftcrdant,  fi  je 
j,  vous  ay  témoigné  que  je  fcroicnr  bien 
j.  aife  dy aller  ce  netoientpas  pouryRe- 
3,  {1er  longtems  ,  mais  feulcmant  pour 
jjauoir  le  plefir  de  vous  enbralTcr  voy- 
j,antqueje  nez  jaraaiz  eut  l'honneur  de 
3, vous  voir  ,  &"  pour  voir  la  religion 
5,cart  comme  uous  fcavcx  je  ne  Les  ja- 
5,maiz  veut.  Je  feroient  bien  aife  s'y 
,,  îella  ce  pouuecde  la  voir  et  vous  aufli 
3,  auant  meretirer  annonay,  je  n'auroit 
,j  pas  filtot  quitte  le  pays  ,  Ci  navoit 
„e(l-e  le  MeliiTe  quon  y  va  faire  qui 
5,  font  plus  rudes  que  jamaiz  on  les  ayes 
„faircart  lonî  krat  tirer  au  billhietjuf- 


du  Sieur  Vinc  ent  L  cfnltrt.      59 

quaux  hommes  maries  depuis  4ans  et  ** 
ceft  ce  qui  ma  oblige  aiiec  plufieurs*^ 
autre    garçonz  dannonay  de  venir  a  ** 
paris  pour  lcsEsuiter,ceft  pourquoi  je 
vous  prie  mon  cher  frère  fy  par  quelle 
moyent  je  pouuec  traiuailler  Amfter- 
danc  ma  profcilion  ou  en  quelque  ville'* 
voifine  jufqua  ce  que  le  mauvais  tand" 
cuflè  pafle  je  vous  feroicnt  bien  oblige  * 
fî  vous  vouliez  avoir  la  bonté  dcme  le  '* 
faire  fçavoir,  &  me  faire  prendre  par 
quelque  pcrfonne  que  je  peuteftre  en- 
furette  quart  je  vous  aflciireque  fi  iy 
peut  trouver  du  traivail  jy  gagnere  bien 
vie  au  lieu  qua  ce  temps  icy  lonnega-** 
gne  Rien  a  paris,  je  vous  envoyé  une 
lettre  que  ma  mère  ma  enuoye  danno-* 
nay  dans  une  lettre  quelle  ma  exrit. 
Je  trauaille  chcux  Monficur  craflbu'* 
tanneur  au  faubourg  S.  Anthoine  je 
vous  foite   une  bonne  année  acompa-** 
gnée    d'un   grand  nombre  dautre  et" 
vous  demande  la  continuation  de  vo-*^ 
{Ire  bonne amitîc  et  \à  grâce  de  craire*^ 
que  je  ch'.rchere  toufeles  auccafionsa'* 
vous  tesmoignier  combien  je  fuit  aucc'^ 
toutte  lamittiépoflibk.  Moncherfre- '* 
re  *' 

Votre  très  humble  ^r  obciflant 
frcrectferviteur 

Laipbcrt, 

Mon 


fo  Réponfe  au  Faâum 

5,  Mon  adreATicIla  Mr.  Craflbut tanneur 

,,aiifaubourgS.  Anihoine. 

Si  Ton  ne  peut  pas  reconnoître  dans 
la  Lettre  que  je  viens  do  produire,   le 
flylede  TAutcur  du  FaAutn,  il  cft dif- 
ficile aiifll  de  la  concilier  avec  ce  que 
leSr.  Vincentavancc,j)age8.  Jevinsen 
Hollande,  dit  il  ,  m  1705.  après  avoir 
ûpprts  en  France  a  tenir  les  Livres  chez 
Mr.  de  la  Forte  fameux  Maître  Hollan^ 
dois  y  &  avoir  été  quelque  tcrnsfur  le  Com* 
ptoir  de  Mrs.  Galdi  Banquiers  à  Paris. 
Mon  Frère  qui  avoit  be[oin  d'un  Garçon 
de  Comptoir  ^  meperfuada  de  lut  en  fervir^ 
cy  rn* empêcha  de  rn' engager  avec  Mr .  Jean 
Rien  Marchand  à  Amjterdam  y  qui  n^ of- 
frait de  bnns  apomtemens  &Ja  table.    Je 
reftai  chez  mon  Frère  jufq/ien  ijio.     Et 
dans  la  page  9.    Je  n'ai  pas  peu  contribué 
par  mm  travail  &  par  mon  afftdmté,  à 
ta  fortune  que  mon  Frère  a  faite  dans  le 
Commerce. 

La  LccrreduSr.Vincentquc  je  viens 
de  produire,  eft  de  1705.  11  vient  de 
nous  dire  lui-même  ,  qu'il  arriva  en 
Hollande  cette  même  année j  il  veur 
donc  que  nous  croyions  qu'il  étoit  dès 
lors  en  état  de  rendre  à  iow  Frère  les 
fervices  qu'il  fait  monter  ,  dans  un  mé- 
moire qu'on  m'a  donné  depuis  quel- 
que 


du  Sieur  Vince fît  Lambert,     6i 

que  temsjurqu'à  1400.  flor.  pour  chaque 
année.  C'efl:  à  ceux  qui  entendent  le  Né- 
goce,! décider,  fi  un  Garçon  qui  a  écrit 
la  Lettre  ci-dcflus  mention née,eft  fondé 
à  avoir  de  fi  grandes  prétentions. 

Le  Sr,  Vincent  dit,  page  i.  que  je 
Vaccufe  de  mener  une  vie  déréglée  ^  é^d'a- 
*voir  changé  de  Rdtgton  en  France.     Je 
déclare  que  je  ne  lui  ai  jacais  imputé 
ces  deux  chofes.     Je  ne  le  connois  que 
par  deux  endroitSi   i.  Parce  que  Ion 
Frère  m'en  x  dit.     2.  Par  la  conduite 
qu'il  a  tenue  à  mon  égard.    Je  fufpens 
de  bon  cœur  mon  jugement  fur  l'idée 
que    Ton    Frerc  m'en  a    donnée  :  Et 
pour  ce  qui  concerne  la  conduite  qu'il 
a  lui-même  tenue  à  mon  égard,  je  laifie 
la  liberté  à  chacun  d'en  tir<^r  les  con- 
fequences  que  bon  lui  femblera.     S'il 
mené  une  vie  réglée  comme  je  le  fup- 
pole  :  S'il  veut  vérifier  parfon  attache- 
ment à  notre  Ste.  Religion  j'qu'il  étoic 
incapable  de  la  trahir,  j'en  ferai  ravi  : 
je  ne  ferai  aucune  attention  à  fes  démar- 
ches paiïéesj  je  n'aurai  égard  qu'à  cel- 
les qu'il  fera  pour   les  reparer,  &  j'a- 
girai de  fout  mon  pouvoir  pour   con- 
tribuer au  bonheur  de  fa  vie,  malgré  le 
venin    qu'il   a    voulu  répandre   fur  la 
mienne. 

11  avance  ,  p:^ge  19.  qu'il  n'a  apris 

la 


6i  Réponfe  aux  Factum 
la  mort  de  fon  Frère  qu^apiès  ctrc  ar- 
rivé à  Rotterdam  au  commeneem  cr.t'e 
Tan  1713.  Mais  il  nous  dit  lui-même, 
page  12  que  la  mort  de  fon  Frerc  etoic 
arrivée  le  3.  Décembre  1722.  Je  larjo- 
tifiai  à  U  veuve  Lambert  le  8.  de  ce 
Mois  là  :  Elle  mVcrit  elle-même 
que  le  Sr.  Vincent  éroit  parci  le  6.  de 
Janvier  pour  (e  rendre  à  la  Haye  ^  érpottr 
alir  retirer  le  bien  de  fon  Frère  ,  &  elle 
me  prie  de  pourvoir  à  Câ  qnc  le  Sr. 
Vincent  ne  s*cmp3re  du  Leg  qu'el- 
le croit  avoir,  &  dont  elle  affure  qu*- 
elle  n'auroit  jarn^is  im  denier  s'il  tom- 
boit  entre  les  mains  de  fon  Fils. 

Le  Sr.  Vincent  me  reproche  ,  page 
10.  que  je  n*ai  pas  été  une  fshîe  fotî  voir 
fûH  Frère  Lmts  pendant  les  trof^mois quHl 
a  loge  chez  le  Sr.  R^g-mikh  H^ye,  {^fwi 
qii'ileut  été  plufieurs  fois  chez  moi  avant  le 
voyage  d'Aix.  M.ii<î  comment  aurois- 
je  été  le  voir  alors  ?  fe  nefavoisni  qu'il 
fut  à  la  Hiiye  ,  ni  qu'il  log::ât  chez  le 
Sr.  Rognon,  ni  même  qu'il  vécut.  Il 
y  avoît  environ  quinze  ou  fcize  ans  que 
je  n'avoiseuoccafion  depenfer  qu'il  euç 
ex  fté,  5c  il  ne  me  fit  qu'une  feule  vi- 
fite  dans  laquelle  il  me  dit  qu'il  alloic 
partir  pour  Aix. 

Le  Sr.  Vmccnt  rapporte  enfuite  en 
dérail  ma  coiivcrfacion  avec  feu  fon  Frè- 
re. 


du  Sieur  Vincent  Lambert,     6^ 

rc.  Mr.  Saurin  ,  dic-il  ,  vint  anjji-tot 
voir  mon  Fr  ère ,  &  s'exctifa  du  mieux  qu'il 
put  auprès  de  lut  i  lui  pYOTeJlant(jue  cen\i^ 
•voit  été  m  par  mépris  ^  mpar  fier  1-é  qu'ail 
Vavoit  reçu  comm  e  il  l'avait  fait ,  mais  util" 
quemmt  par  une  dijtra^ton  que  [es  étu- 
des O"  méditations  lut  caufoient  quelquefois, 
crc.  Mais  je  demande  qui  a  pu  fi  bien 
informer  le  Sr.  Vincent  de  ce  qui  fc  par- 
la dans  un  tête  à  tête  que  j'eus  avecfon 
Frère  ?  Moi  à  qui  **  le  Sr.  Vincent  re- 
proche ,  que  je  prenois  des  précautions 
pour  écarter  de  ce  malade  tous  ceux 
qui  auroient  pu  lui  parler  en  faveur  de  (es 
Parens  :  Moi  qui  lobfedois  fans  ceffe  ; 
moi  qui  eus  tant  de  join  que  Mrs.  Belain 
Père  &  Fils  n'aprochûjjent  de  lui  ;  aurois- 
je  admis  des  témoins  quand  je  travaillois 
à  pcrfuader  un  mourant  de  priver  de  fon 
bien  fes  légitimes  héritiers  ,  &:  de  me 
fubftitucr  à  leur  place  ?  Ne  fcra-ce  pa» 
principalement  alors  que  j'aurai  ufé  de 
l'indigne  prudence  que  le  Sr.  Vincent 
m'attribue  f  Que  fî  perfonne  n'a  pu  en- 
tendre les  lâches  difcours  qu'il  me  fait 
tenir,  comment  foutient-il  que  je  les  ai 
tenus  ?  E(l-il  permis  quand  on  parle 
au  public  ,  quand  on  plaide  fa  propre 
caufe  devant  Tes   juges  ,  quand  il  tfl: 

que- 


^4         Rêponfe  au  Fa&um 

queftion  de  la  répHtation  &:  de  rharT« 
neur  d'un  homme  qui  eft  revêtu  *  dis 
Jacrecara0eri.,poux  lequtl  le  Sr.  Vincent 
die  avoir  un  il  i^rofQmlrejpe^ ,  eft-  il  per- 
mis alors  d*imiter  le  ftyk-des  Auteurs 
Roiiiancfqucs  ,  qui  ra portent  les  con- 
verfations  que  les  f  rincts  ont  eues  dans 
leur  Cabinet  avec  kurs  plus  intimes 
con/idcns,  &  qui  ks  racontent  avecla 
même  exaftituJt;,  &  avec  kmêmc  pré- 
cifîon  que  s'ilsyavoi  nx  eux  mêmeaiii- 
fté}  ou  que  ceux  entre  lefqUvUel  es fe 
font  pafTées  leur  en  avoient  fait  confia 
dence  ?  Pour  inoi  je  déclare  que  k  Sr. 
Louis  ne  s'eft  jamais  plaint  à  moi  ,  ni 
directement ,  ni  indirectement  de  la  ma- 
nière dont  je  Tavois  reçu  ,  &  que  com- 
me je  n'ai  jamais  crû  lui  avoir  fait  au- 
cune oiFenfe  dans  cette  réecpion  ,  il 
ne  m'cft  pas  même  venu  dans  l'cfprit  de 
lui  en  faire  les  moindres  excufes. 

Le  Sr.  Vincent  me  reproche,  page 
28.  que  j'ai  refufé d'envoyer  à  fa  Mère  i 
dc'ux  cens  francs  argent  de  France  ,  qui  * 
n'enfefoient  alors  que  50.  monnoye  de 
Hollande  ,  fans  quoi  elle  ne  pouvoir 
faire  le  voyage  de  Genève.  Mais  il  fe 
trahie  lui-même  en  tenant  ce  langage. 
Ne  nous  avoit-il  pas  dit  en  arrivant  ici 

que 

Voyez  le  Fi<n:iJtn  page  I. 


du  Stem  Vincent  Lambert,     éj 

que  cette  Femme  étoic  comme  en  en- 
fance, &  hors  d*etat  d'accepter  les  of*» 
fres  que  je  lui  avois  faites.  Ne  la  re- 
p  efcDte  t-il  pas  lui  même  dans  fou 
Fa£tum  comme  en  état  de  *  caducU 
té  f  Et  fans  infifter  fur  cette  depofi- 
tion  ,  quelle  mcfurepouvois  je  prendre 
avec  une  pcrfonne  donc  toutes  les  dé- 
marches avec  moiétoient  autant  decon- 
tradidions  :  qui  ne m*ccrivoir  fier*  dans 
une  lettre  qui  ne  fût  détruit  dans  celle 
qu'elle  m'écrivoit  incontinent  après  j 
qui  tantôt  vouloit  que  j'agiff-  contre  fou 
Fils,canrôt  que  fon  Fils  agit  contre  moij 
qui  tanr^c  me  rcconnoilîoit  pour  légi- 
mc  herîtier  du  Sr.  Louis»  &  qui  tan* 
tôt  me  menaçoit  de  me  faire  rendre  l'hé- 
ritage par  la  contrainte}  qui  tantôt  me 
dcclaroic  qu'elle  ne  vouloit  point  de 
g'^acedc  moi,  &  qui  tantôt  me  foUici» 
toit  de  lui  en  accorder  ? 

Le  Sr.  Vincent  produit ,  page  22. 
une  lettre  qu'il  dit  avoir  reçue  de  fa 
Mt:reen  datte  du  19.  Mai  1725.  &  dont 
le  ftyle  ne  reflemble  point  du  tout  à 
celles  qu'elle  m'a  écrites.  Je  n'accufc 
point  le  Sr.  Vincent  de  l'avoir  forgée: 
On  ne  faurois  le  foupçonner  avecjulti- 
cc  d'être  l'auteur  de  ces  Phrafes,    //  elè 

**  Page  il* 

f; 


iè  -  Rêponfè  au  Faâmn 
'apz  ContÈk  de  tout  le  monde  que  les  mau* 
•vafstratlemens  de  vo're  Frère  m'ont  oblt- 
gh  de  revenir  en  France ,  &  non  pas  le  clef- 
fem  de  fi  and  ait jtr  l  Eglife,  comme  Mr.  San- 
nn  le  lui  avottfatt  eniendre  four  lui  at* 
U'àper  nti- Tejîament  favarahle.  Dieu  a 
permis  que  dans  fa  va  fie  ambition  il  fefoit 
ûtéUé  jttfqu* ai4  point  de  ne  me  laijjer  nm 
■donner  dhHsjoHTefifimtnt ,  &qu'tin'yfoît 
fait  aucune  inention  de  moi.  Il  efi  (ans 
dfffïculté  que  cet  oubli  âffe5ie  U  rend  nuL 
iMr.  Saurifjl'avôit  reconnu  pmfquecroiant 
aie  faire  tomber  dans  /on  ptegeé^femam- 
^^'éPtir  dâfiS'  vton  bien  a  mon  préjudice  ,  il 
Th'a  off&t  i^  fait  offrir  par  Air.  Ca^ 
n^alhier  une  ftnfion  que  jî  n'ai  pas  voulu 
ikceptert  parce  qu'elle  m'auroit  mis  enfui- 
'-te  hors  d'étatdt  faire  cuffcr  U  Jejtammt. 
Le  ftyledc  cette  lettre  cft  ce  que  j*ai 
lie  moins  d'int<5ret  à  faire  remarquer. 
Ce  qui  doitlcplusycrreobfervt:  ccfonc 
•les  dcrrïarches  qu'on  m'y  attribue.  Il 
y  avoir  quinze  ou  feizc  ans  que  je  n'a- 
■vois  vu  le  Sr.  Louis  Lambert  quand  il 
me  vint  voir  pour  la  première  fois  à  la 
Haye.  Je  ne  favois  un  moment  aTanC 
la  vifite  s'il  vivoit  :  beaucoup  moins  que 
fa  Mère  fin  au  monder  <]u'elle  eût  ja- 
itîâis  été  en  Hollande:  qu'elle  en  fiiC 
repartie  :  que  fon  Fils  Louis  i'eiirbicn 
€u  nul  uaitéc.  Probablement  je  l'igno- 

rcrois 


du  Siefdr  Yincent  Lambert.  67 
rerois  encore,  s'il  ne  me  Tavoit  apris. 
El  c'eH  moi  qui  lui  aurai  perfuadc  des 
choies  fur  lefqucilcs  il  dcvoit  ctrc  beau- 
coup mieux  inftruît  que  moi,  ôc  que  je 
ne  pouvois  favoir  que  de  lui  !  C'ell 
moi  qui  dans  ma  vsfii  ambition  me  Jerai 
oublié  ,  jufqu'à  lui  faire  entendre  que 
cette  More  dont  j'avois  ignore  l'hiftoire 
jufqu'à  ce  moment,  étoit  retournée  en 
France  ,  non  à  caufe  des  mauvais  traite- 
mens  qu'elle  avoir  reçus  de  lui  i  mais 
pour  fcandalifer  TEghle!  C'cftmoiqui 
me  ferai  oublié  jusqu'au  point  de  ne  pas 
permettre  qu'il  lui  lailTât  rien  dans  (on 
Te  (lame  nt  ! 

D'ailleurs  fi  cette  bonne  femme  a  ca 
des  idées  fi  fauflcs  de  moi  le  19.  Mai , 
elle  a  en  quelque  forte  reparc  cette  in- 
juftice  le  20.  de  Juin,  par  une  Lettre 
dont  je  confcrve  l'original  i  que  Mrs. 
les  Commiflaircs  du  Haut  Confeil  pour- 
ront confronter,  s'ils  le  trouvent  bon  , 
avec  la  Lettre  au  Sr.  Vincent  ,  pour 
voir  fi  ces  deux  pièces  fi  différentes  à 
l'égard  du  ftyle  &  des  fentimens ,  font 
écrites  de  la  même  main.  Voici  celle 
qui  ra'eft  adrefiee. 


E  2  Ce 


68  Rêponfe  au  Faâum 

Qe  vain  dejuin, 

y  11  yT^^'^^iï'*  après  vous  avoirs  afcu- 
„  \SjL  "^^s  de  mes  refpcc  je  prcndresla 
j,  1.  berces  de  vous  pries  Monfieur  li!  vous 
,,plaitme  faire  la  graffe  de  portes  mons 
,3  fils  a  me  faire  jouis  mon  bien  ou  bien 
,,qut  mcnvoy  pour  vifure  je  fuis  pas  enago 
„dc  pouvoir  gagnies  mavie  puis  quejc 
j,  fuis  agee  de  fois  faute  &  quainfc  anee 
3,  je  fuis  baucou  foiblc  par  les  chagrin 
5,  quejcay  des  mauvais  traitemcnsque 
55  mon   fils    me  fait  Monficur  je  vous 
jjpriedefairerandre  lafijoins  te  amonfîs 
j.s'il  vous  plait  jefperc  sette  erafse  de 
5,  vous  Monficur  6c  Ac.  Mecroire  voflrc 
5,tres-humble  etobéiflante  fervantc 
Veuve  Lambert. 
La  fufcfiption  cft  ainfi  : 
Monfieitr 
Monjieur  Sorams 
a  la  yais  a  olan^ 
de 
Et  plus  bas ,  d'une  autre  main , 

yl  la  Haye 
en  Holande, 

La   crainte  de  îafl*er  la  patience  de 
ceux  qui  jetteront  les  yeux  fur  cet  E- 
crit ,  m'empêche  de  relever  divers  au- 
tres 


du  Sieur  Vincent  Lambert.    6^ 

très  endroits  du  même  genre  que  ceux 
que  j'ai  marquez.  Je  viens  aux  paca- 
ges qui  rendent  à  invalider  le  ïtib- 
menc  du  Sieur  Lcuïs  -,  &  laiifanc 
aux  Jurifconfultes  qui  fe  font  chargez 
de  ma  caure>  ^c  foin  de  puifer  dans  la 
juriiprudence  des  argumcns  pour  lava* 
ïidicé  de  ce  Tellamei:r,  je  mécontente 
d'alléguer  ici  ce  que  la  railon  &  l'ex- 
periencc  peuvent  me  fournir  contre  W^ 
objections  du  S.  Vincent. 

11  dit,  page  30.  qu'il  a  fait  voir  fÎK 
nuîîitez  du  Teftament  de  feu  fon  Frère. 

Première  nullité.  Le  Teftateur  ne 
l'a  point  diftc  :  Ce  qu'il  prérend  prou* 
ver  par  la  feule  expofition  du  Tefta- 
ment  même,  laquelle  lui  fcmble  fuffire 
pourjuftificrle  jugement  qu'il  en  fait; 
c'eft  que  cette  pièce  eft  l'ouvrage  de 
quelque  habile  Praticien.  [Pageiô.]  Je 
ne  derobs  point  au  Sr,  Fàvon  la  gloire 
qui  lui  reviendra  du  tirre  d'habile Frati* 
ctm ,  que  l'Auteur  du  Faârum  lui  donne. 
Il  me  femble  pourtant  que  ce  titre  ne  doit 
pas  le  flater  beaucoup  3  s'il  n'eft  fonde 
quefurleTeftamentdontil  eft  ici  que- 
ftion ,  6c  où  il  n'y  a  rien  qui  ne  foit  dans 
le  ftyle  le  plus  ordinaire  de  ces  fortes 
d'ouvrages. 

D'ailleurs  fi  le  Sr.  Vincent  a  eu  la  ci- 

p^Kifé  de  compoferleFaduni  dont  il  fc 

.      E  3  dit 


yo         Réponfe  au  Fa&um 

dir  l'Auteur  -,  pourquoi  fon  Frère  Louis 
n'auro'it-il  pas  eu  celle  de  faire  l'ouvrage 
d'un  habile  Praticien  ?  ;..::. 

Mais  fftfin  ,  queleSr  Vincent,  ou 
celui  qui  écrit  pour  lui ,  prouve  qu*un 
Te  dament  pour  être  valide  doit  avoir 
"été  didé  par  le  Teitàteur  ,  &  qu'il  eft 
nul  quandilaeté  dreiTé  par  un  habiU 
Traticten.  '-    ■    - 

«^5  Seconde  nullité,  page3o.  Laântedu 
Te/iament  ejl  contredite  par  les  témoms  de 
la  foufcrtpion.  Le  Sr.  Belain  Fere  dé' 
pofe  [  voyez  page  i6  ]  qu^ilaétéf^iitpar 
le  Notaire  Favon/ïx  ou  fept  jours  avant 
la  mort  du  Teltatcur ,  &  le'Sr.  Belnin  Fils  y 
ytùl  a  été  fait  peu  de  jours  avant  ce  tems- 
là  ;  ce  que  confirme  Mr.  St.  Martin  autre  té- 
fnotn  de  la  fonjcription  ;  ce  fon  t  1  es  paroles 
du    Faftum. 

J'abandonne  fans  répugnance  le  Sr. 
Favon  à  la  rigueur  des  loix,  s'il  cû  ca- 
pable de  mettre  par  malice  ou  pur  négli- 
gence, une  faufledatteàunTcftamenr. 
Je  dois  pourtant  faire  deux  remarques  en 
la  faveur  j  Tune  que  le  Mémoire  men- 
tionné ci-dciïus,  page  lo.  qui  me  fut 
remis  par  le  Sr.  Louis,  &:  qui  efl relatif 
au  Tefl-ament  dont  le  Sr.  Vincent  contre- 
dit la  datte,  eft  daté  du  5  Novembre 
1722.  un  jouraprès celle  duTeftamcnt 
même. 

2. 


du  Sieur  Vincent  l.amberî.     yx 

2.  Mr.  S.  Martin  s'iofcru  en  faujq 
contre  la depofition  que  le  Sr.yinçcnt 
luiacrnbuë,  &  fon  ArteftatîO.n  coctéc 
A.  le iroaycra  à  la  fia  djçii  Ecrit ,  parnii 
les  pièces  juililïçatives  dcii  faits  que  j'y^ 

aurai  avancez.  ■  • -î  va.-v;    ••  .-S 

3.  Four  ce  qui  conce,ri?.eW  Srs.Bc- 
Iain,  c'cft  àcuxà  expliquer- plus  préci-j 
ftm€nc  les  idées  qu'ils  ont  attachées,^ 
leurs  cxpreflions.  II  droit  nacurelqu'^7 
yant  eu  la  généroilté,  du  moins iî  noui 
npus  en  raportons  aii  Fa^tum ,  de  refafc^ç 
i'iiiéritagc  de  Mr.  Louis  Lam,bcrt,  il^ 
euilenc  a-ufli  celle  de  rendce  t^î^JOig  lage  ^ 
la  vcrité ,  quand  le  Sr.  Favon  le^ar  faifoi 


1 


àcs infinuaxions pour  1^ dccoiiyiir.  C 
auifi  ce  quMsontfait  p^r  u,p.4,â;c  cott^ 
B.  (  voi  ibid.  )  dans  It  quel  ils  djé^clari-nr^ 
que  lorsqu'ils  avoienr  fait  en.la.pref  .ne^ 
de  Mrs,  les  Coaunifli^ircs  delà  Cour 
la  fufdiic  dépoijcion,  ils.a'^voient  par- 
lé que  conforme[mmt ,  éf  pffo^  aii^tant  que 
leur  mémoire  leur  df Boit,  alors,  ne  p  u- 
vanr  rnarquer  de  tcms  plus  précis:  mais 
efu\îyant  vu  d.epuis  tm  FrSiim ,  dans  le* 
quel  on  a  Veffronterie  4'expofcr  abufive' 
ment  i  (cefpr^c  les  expre0iQns  des  Srs. 
Belain  ,.[5v,  nan  les  .miennes  )  ô"  de 
iirp'  une  confequcnce  abvfive  de  ce  qui  n'efi 
pas j  ils  déclareritque  ladate  duTtftiinient 
ejl  j^iftC}  qu'il  a  et é  fait  le  ^.  Novemùrc 
E  4  1^22. 


71         Réponfe  au  Faâtm 

lyjz  un  mots  moins  iinjoitravantlamori 

du  'liftatenr. 

'1  roiiiemc  Dullifé,  page^o.     LeTe- 
fiaîeur  a  etéohjede  ;  on  a  écarté  de  jon  Ut 
tous  ceux  qm  ponvoient  lut  remontrer  jon 
devoir  envers  jn  Mère. 

Une  accufâtion  fi  atroce  devoit  du 
moins  être  colorce.  Il  faloir  produire 
quelques  témoins  faux  ou  véritable  s, 
pour  lui  donner  quelque  poids.  LcSr. 
Vincent,  dont  je  ne  puis  mn  dire  de 
plus  avantageux  à  l'égard  du  Public,  fi 
ce  n*cft  qu'il  en  efl  enricremcnt  inton- 
nu  )  ne  pouvoit  pas  fe  flatter  qu'on  le 
çroiroit  d*abord  fur  fa  parole,  ù  toutes 
choies  d'ailleurs  égales,  je  crois  pou- 
voir me  promettre  que  mon  témoignage 
contre  balancera  le  fien.  Ce  n'cft  pour- 
tant pas  mon  témoignage  que  j^oppofe 
à  celui  du  Sr.  Vincent,  c*eft  celui  d'un 
de  mes  Confrères,  quiaattcfté  ci-dcfTus; 
que  je  l'avois  moi-même  chargé  deux 
fois  de  vifiter  le  malade,  êc  d'tpfiJUr  * 
f/irîiculiere^nent  fur  l'ammoflfé  qn^tlavoit 
contre  fus  parens.  C*cft  celui  du  ** 
Sr.  Vabrcs  ,  venu  exprès  chez  moi 
pour  foliciter  en  favtur  de  celui  qui 
me    fait    aujourd'hui  un    reproche  fi 

odieux , 

•  Voî.  ci  <ie(Tut,  pi^je  Ij* 
••  Voi.  ci  idsflTus  pige  \6 


du  Sieur  V'wcent  'Lambert.     75 

©dieux»  &:  que  je  chargeai  d'aller  par- 
ler lui  méïtie  en  tavtur  de  te  Frtrc  , 
promettant  de  joindre  cnfuife  mes  foli- 
citâiions  aux  Tiennes  :  ce  que  Dieu  fait 
que  j'ai  fait  non  feulement  une  fois  ou 
deux,  mais  à  peu  pi  es  autant  de  fois 
que  j*cn  ai  pu  trouver  roccifion. 

Qitc  fi  tout  cela  n*cft  pas  fuffifant 
encore,  pour  rcpoi.ffcr  le  trait  empoi- 
(c  nné  qu'on  a  pcrfuade  au  Sr.  Vincent  de 
lancer  contre  moi,voici  quelque  cliofe  de 
plus.  Le  Sr.  Luia  la  Grange  témoin  d'au- 
ta't  moms  fufpeftlur  ce  fujtt, qu'il  a  pu 
fc  reioudrc  à  dcpofer,qu*il  avoit  toujours 
trouve  le  Sr.  Louis*  extravagant  y  ca- 
pricieux, &  tout  plein  de fûnîatfies,^  que 
j'en  avois  doané  moi-même  ctttc  idée: 
ce  même  homme  attefte  qu'il  m*a  ouï 
recommander  au  Sr.  Btlûn  ,  de  laijfcr 
parler  le  malade  à  tous  ceux  qui  vitndroitnt 
le  voir  :  Qii'ayant  lui  même  témoigné 
à  Mr.  Cavalhier,  qu'il  vouloit  aller  fo- 
îiciter  le  Sr.  Louis  de  faireun  leg  auSr. 
du  Homel  ,  Mr.  Cavalhier  le  mtnu 
dans  la  chambre  du  malade,  cùilrrou- 
va  Mr.  Vorz,  qui  en  fortit  incontinent 
avec  Mr.  Cavalhier ,  8<  qui  n'y  rentrè- 
rent point  jufqu'à  ce  quelcSr.  Luia  eut 
fait  fa  folicitation.     Cette  Déclaration 

fe 

•  Vol.  le  Fââum ,  p«,'»f  7. 


yjç  Uèponfe  au  FafiutH 

fc  trouve  avec  les  autres ,  cottéc  C. 

Quatrième  nullité  du  Tcftamcnt. 
On  a  employé  des  'voyes  tUégitimes  pourga* 
gner  la  bien'veiUdnce  du  Icftatettr,  ^cs 
voyes  vtïitablcmcnc  lîlcguimes,  Seca?- 
pabiesnon  fvuleincnt  d'apauler  le  Tefta» 
ment,  mais  d*imprimcr  une  note  éter^' 
nelle  d*infamie  à  1  héritter,  s'il  a  été  ca- 
pable '  de  les  fuivre  ,  ioat  marquées 
par  i'àccufatcur.  Il  dit,  page  ii.quc 
fon -Fr^re  fit  venir  des  huîtres  ,  &d6S 
coteletcs  la  veille  de  ion  Tcftsinent, 
qu'il; les  mangea  avec  Mr.  Cavaîhiar 
&  moi-v  ce  qui  auroir  été  aireftc  par 
le  Sr.  Bclâin.  De  plus  il  dit  ,  quje 
mon  valeç  fournir  Ac  tria  part  à  ce  rtpas 
le  vin  &  u«  demi  (Dindon  ,  ce  quiai|- 
roir  été  atneilé  par  le  nomme  ^nà^î'^c 
Pracht  valet  du  Sr.  Louis. 

A  ces  faits  il  ajoiitedefonchef,  qucjie 
laijfai  bfitre  le  malade  avec  excès ,  ér  que 
je  lut  fourmjjois  de  pioi  s'enyvrer  jour  ^ 
nuit.  Sur  quoi  je  demande  d'abord 
pourquoi  le  Sr.  Vincent  qui  a  cru  de- 
voir citer  des  témoins  pour  donner  du 
poiîî'S  à  its  deux  premières  dépofitions 
qui  font  les  moins  odicufes,  favoirque 
j'ai  fait  collation  avec  le  Malade  »  à 
laquel'k'fai  moi  •même  contribué,  n'ai- 
lei^ue  aiîcjn  réiioin  pour  confirmer  les 
l'ccoadts  dcpofitions  5   qui  font  incom- 

pa- 


du  Sieur  Vincent  Lambert.    7  j 

parablemeut  plus  odieufes,  &  qui  ont 
pour  cela  même  un  plus  grand  beloin  de 
preuves  ;  favoir  que  je  ioufFris  que  le 
Malade  bût  avec  excès  en  ma  préfence. 
Se  que  je  lui  fournifîois  dequoi  s^enyvrer 
jour  ^  nuit. 

Je  dois  pourtant  avouer  que  je  me 
fbuviens  très-bien  que  le  Sieur  Lambert 
ayant  recouvré  ïqs  forces  quelques  jours 
après  que  je  l*eus  vu  pour  la  première 
fois,  il  me  pria  fou  vent  à  manger  avec 
lui;  queplufieurs  raifons  me  portèrent 
à  me  défendre  de  fes  invitations:  que 
je  m'y  rendis  une  fois  y  ôc  que  je  dfnai 
dans  fa  Chambre  avec  le  Sr.  Vors,  à 
moi  parfaitement  inconnu  dans  ce 
temps-là ,  &  avec  le  Sr.  Cavalhier,  que 
je  ne  connoiiïbis  gueres  davantage.  Il 
efl:  à  noter  que  je  n'avois  pas  la  moin- 
dre connoiffance  alors  des  mœurs  du  Sr. 
Lambert ,  ni  des  excès  dans  lelquels  le 
Vin  Pavoit  jette.  Le  refte  du  détail 
de  ce  repas  je  l'ignore.  Je  ne  fai  fi  le 
Valet  qui  me  fervoit  alors ,  &  dont  on 
peut  voir  le  Certificat  *  au  bas  de  cet- 
te page,  porta  ce  jour-là  quelque  cho- 

fc 


*  Moi  Daniel  Hoefelyn  ayant  appris  que  le 
Sr.  Vincent  Lambert  publie  que  j'ai  porté  du  Vin 
chci  deffunt  fon  Frcrc  de  ia  part  de  Mr.  Saurîn, 

dans 


7(î       Réponfe  au  FaBum 

fè  au  Sr.  Lambert.  Tout  ce  que  je  fai, 
très-certainement ,  c*ell:  que  fi  j'avois 
été  capable  d'une  crime  audi  noir,  que 
celui  de  laifler  boire  avec  excès  un  Ma- 
lade ,  pour  rengager  à  fi^ire  un  Tefla- 
ment  en  ma  faveur ,  cet  attentât  au- 
roit  fait  fur  moi  des  imprelTions  éternel- 
les ;  il  m  auroit  fuivi  par  tout  >  &  je 
n'aurois  eu  aucun  repos  jufqu'à  ce  que 
je  Teufle  reparé  par  la  reftitution  d'un 
bien  acquis  d'une  manière  fi  infâme  ;  au 
lieu  que  j'ofe  demander  à  Dieu  qu'il  me 
traite  à  toute  rigueur,  fi  j'ai  commis 
une  adtion  fi  atroce;  fi  j'ai  même  penfé 
à  la  commettre. 

Cinquième  nullité  du  Teftament  ;  il 
Il  y  eji  fait  aucune  mention  de  la  Mère  du 
Tejîateur,   J'ai  déjà  infinué  qu'à  l'égard 

des 

dans  le  temps  que  j'étois  à  fou  fervîce,  déclare 
quej'en  ai  porté  quelquefois  chez  le  detlunt,mais 
pour  le  medeciner:  &  qu'il  nie  rendoit  du  Vin  à 
la  place  de  celui  que  je  lui  portois  ,  le  prenant 
chez  Mr.  Belain.  Je  fuis  furpris  aufii  que  le  Sr. 
V^incent  ni'iiit  fait  mettre  dans  fon  Fadum  pour 
un  méchant  habit  de  Valet  que  j'ai  reçu  de  fou 
Frère, 

(Etoit  figné) 

DANIEL  HOESELYN. 

Utrechtle  18.  De- 
membre  1726. 


du  Sieur  Vincent  Lamhert.     77 

des  queûionsde  Droit,  je  m'en  rcmcttois 
à  ceux  qui  fe  font  chargez  demacaufe, 
aux  lumières  &  à  réquité  de  ceux  qui 
doivent  la  juger.  Si  le  placard  de  leurs 
Hautes  PuifTances  ,  qui  exclut  de  la 
fucceflîon  des  François  RefFugiczdans 
ces  Provinces  5  leurs  parens  qui  font 
Ci)  France  ,  en  a  excepte  les  mères  qui  y 
font  retournées  :  Si  les  Loix  de  cette 
Province  portent,  comme  celles  de  quel- 
ques autres  lieux,  qu'un  Teftamentjdans 
lequel  le  Fils  paflc  fa  mère  fous  filen- 
ce,  n'eft  pas  valide  -,  ou  fi  le  Sr.  Lam- 
bert ,  qui  félon  que  \t  rcconnoit  fon 
Frère  Vincent,  page  10.  avoit  arrête 
un  logement  à  la  Haye  chez  le  Sr, 
Rognon  ^our  un  an  ,  où  il  logea  trois 
Mois  ,  pour  aller  chez  le  Sr.  Belaia, 
où  il  arrêta  aufll  un  logement  pour  un 
an;  fljdis-je,  IcTeftateur  n'a  pas  été 
<n  droit  de  fc  confiderer  comme  domi- 
cilié à  la  Hayelorfqu*ilafaitfon  Tefta» 
ment,  je  n'aurai  pas  lieu  de  me  plaindre 
quand  on  le  déclarera  nul. 

Sixième  nullité  du  Teftament.  ht 
Teflaîeuretoithorsdefonbonfens  ,  jufques 
îà  qu'entre  tous  ceux  qui  l'ont  connu, 
dit  le  Sr.  Viuccnc,  page  2.  il  ne  s'en 
trouve  pas  un  feul  à  qui  fes  extravagances 
ayent  échapc.  C'cft  ce  qu'il  a  apuyé 
fur  trois  fortes  de  dépelîcionSi  les  prc- 

inie* 


^8  Répmfe  au  FaBmn 

niieres  regardent  le  tcms  que  fon  Fre- 
re  à  pafle  à  Nimcgue  j  Les  fécondes , 
celai  qu*il  a  pafle  à  A'\^  la  Cbapelle; 
.&:  les  troifiçmcs  celui  qu'il  a  pafle  à  la 
Hcyc  depuis  fon  retour. 

Je  n'ai  aucun  intérêt  à  prouver  que  le 
Sr.  Louis  avoit  fon  bon  fcns  pendant  le 
fejour  qu'il  a  fait  à  Nfmegue  :  je  le  fui- 
vrai  bifcn-tôt  depuis  le  tems  qu'il  quita 
cette  Ville-là,  jufques  au  jour  de  fa 
mort,  6c  je  ferai  voir  qu'il  a  eu  Tefpric 
fain  pendant  tout  ce  période,  qui  eft 
d'environ  dix  mois  :  cela  me  fuiîit  ;  quand 
il  auroit  été  enchaîné  avant  ce  tems- là, 
ibn  Tcfl:amcnt  n'en  a  pas  moins  de  vali- 
dité. 

Je  crois  pourtant  devoir  réhabiliter 
autant  qu'il  m'cft:  pofllble  ,  la  mémoire 
d'un  homme  qui  a  cru  me  faire  du  bien 
en  me  conftituant  fon  héritier.  Quene 
puis-jCjCn  montrant  qu'il  n'a  jamais  été 
dansunétat,  oiilâfrêleconilitution  du 
cerveau  des  hommes  peut  faire  tomber 
les  meilleurs  Chrétiens  ,  le  difculpcr 
d'une  paflion  qui  efl:  incompatible  avec 
le  Chrifl:ianifme  ! 

Le  Sr.  Vincent  produit  jufqu'à  huit 
témoins,  qui  attefl:ent  que  fon  Frère  a 
été  hors  du  boa  fens  pendant  fonféjour 
à  Nimeguc.  Mais  je  foùtiens,  qu'à  la 
rcfervc  de  ce  que  dépofent  deux  de  ces 

te- 


du  Sieur  Vment  Lambert.    79 

témoins ,  tout  le  refte  prouve ,  non  que 
k  Sr.  Louis  étoit  fou  alors,  à  prendre 
ce  mot  dans  un  fcns  littéral  &phyfique, 
mais  feulenient  qu'il  a  fait  des  folies  pen- 
dant Ton  yvrcHe. 

Je  veux  qu'un  ^  homme  digne  de  foi, 
qui  étoit  aile  vifiter  le  Valet ,  ait  trou- 
vé le  Maître  extravagant ,  fantaftique  y 
dUine  humeur  mjuportahle,  dejiituê  defens 
^  de  raifon.     Je  veux  qu'il  ait  entendu 
dire  à  deux  autres  Valets  qui  Tavoienc 
fervi,  qu*tl[ekvoitîanmty  courant  parla 
waifon ,  ayant  un  couteau  à  la  mam  pour 
l'a^ajjiner.   Je  veux  qu'un  autre  témoin 
ait  vu  des  garçons  ramafTez  à  la  porte  du 
Sr. Louis,  crians  de  gtkkcn  Hccr,  ôc 
qu'il  ait  prié  le  fils  du  Maîtredcs  hautes 
ceuvrcs,  de  fouetter  twefcmtne ,  &  dépen- 
dre un  homme  ^  lui  offrant  pour  toute  rêcom- 
penfc  de  ces  deux  opérations ,  une  Comme  qui 
ne  pdffoit  pas  un  efcalm  :  tous  ces  faits ,  èc 
quelques  autres  de  ce  genre  accordez, 
qu'en  refulte-t-  il  par  raport  à  la  queH-ion, 
il  le  Sr.  Louïs  avoit  une  habitude  de  folie 
phyfique ,  6c  proprement  a^nfi  nommée  ? 
Conibun  deperlonnes,  d'ailleurs  très- 
raifonnablcs,  connoiffons  nous  ,  qui  dans 
les  accèsdckuryvrelTe  ont  fait  pis  que 

tou 

*  Voif  fz  tous  cet  faitj  8<  pîufi'urs  autr;:?  de  ce  gttir- 
raportés  dantia3;'!£;c-page  dti  F^daut*. 


8o  Rêponji  au  Fa^sm 
tout  cela  ?  Combien  qui  non  fcuîcmant 
ont  pris  un  couteau  pendant  la  nuit ,  mais 
qui  l'ont  enfoncé  dans  les  entrailles  de 
leurs  Concitoyens  ?  Combien  qui  ont 
non  feulemtor  menace  d'aflallincrjmais 
qui  ont  alTafliné  réellement  ? 

Les  deux  dcpofitions  qui  m'ont  le  plus 
frapé  ,  font  celles  de  Oherard  Tiflcn 
Valet  du  Sr.  Louis  ;  &  c  !  h  du  Sr  Je?a 
Ganabicr  ci-devant Fabriqucur  de  tas. 
Le  premier  attelle  (  page  4  ^  qt^il  n'aja» 
mats  pu  âiftmguer ,  Jtfori  Maître  et  oit  y  vu 
mi  dans  {on  bon  fens 

Le  fécond  dcpofe,  que  le  Sr.  Loiiis 
ayant  unccntréelibie  chez  lui ,  comme 
il  Tavoit  lui-m^mc  rcciproquc^raent  c\\-z 
ieSr.  Louis,  il Tavoit trouve  hors  defon 
boufenSy  foiiqu^tlfut  yvre,  ou  non.  lia» 
joùce  que  Mr.  Ponce  Miniftre  lui  avoic 
défendu  fa  maifon ,  parce  que  ledit  Lam- 
bert n*avoit  pas  le  bon  fens.  Cette  demie  - 
rc  circonftâncc,fi  elle  étoit  bien  prouvée, 
f< Toif  unegrande  imprclTion  fur  moiimais 
3*aidémon(lrationqueMrPonceaeunon 
feuît^ment  des  relations  vagues  avec  le  Sr 
Lambert ,  mais  même  un  commerce  d*a- 
mitic  &  de  jeu  d'efprit.  Cela  paroît  par 
divcrfcs  Lettres  qu'il  lui  a  écrites,  6c  qui 
font  datcécs  de  Tannée  même  dans  la- 
quelle la  prétendue  folie  du  Teftateur, 
ùcvoic  être  dans  fon  plus  haut  période; 

fiwoir 


^u  Sieur  Vincent  Lambert.  Zt 
fàvoir  ijyf'  qui  a  été  U  dernicre  de 
fonfeioura  Nimeguc.  Si  le  Sr.  Louis  a* 
voit  été  hors  de  fens  j  s'il  avoir  même  rr.c- 
né  dans  les  années  17 19.  &  1720.  une  vie 
aunircandAieure  que  celle  dont  on  l'ac- 
ciife  ,  cft-il  vrai  fcmblable  qu'un  Mi- 
nière d'une  probité  auffi  reconnue  que 
celle  de  Mr.  Ponce  ,  lui  eut  écrit  en 
172^.  des  Lettres  qu'on  trouvera  à  la 
fin  de  cet  Ecrit,  cottées,  D. 

Mais  comment  le  Valet  TifTen  auri* 
t-il  dépofé,  qu'il  n'a  jamais  pu  difcer. 
ner  fi  l'on  Maître  étoit  dans  Ton  boa 
fens  ?  Et  comment  le  Sr.  Gambicr  au* 
ra-t-il  dépofe  qu'il  Ta  voit  trouve  hors 
de  fort  bon  fens  j  foit  qu' tl  fut  yvre ,  foif  qu'il 
ne  le  jât  pas?  Je  n'en  fai  riea  Mais 
CCS  dépofitions  font  démenties,  nonf.u- 
Icmentparles  Lettres  de  Mr.  Ponce  Icf» 
quellesje  viens  de  produire,  mais  par  fijc 
autres  dépolitions,  qui  font  d'un  touc 
autre  poids  que  celles  des  deux  témoins 
qui  viennent  d'être  nommez. 

La  première  (coitéeE.)  cftde  Mr. 
Durand  Faileur  de  rEglifeFrançoife  de 
Nimcgue,  qui  attelle  que  s'ctant  fou- 
vent  entretenu  avec  IcSr.  Louis  des  de- 
voirs du  Chriftianifme,  il  lui  avoit  ré- 
pondu, d'une  manière  fage^  [en fee,  ftrt 
édifiante,  ô' comme  un  Chrétien  à  qutlE^ 
crittire  étoit  tres-faîmliere. 

F  La 


fii  Réponfe  au  Faéfmn 

'■-  La  féconde  ,  cottéc  F.;»^ft  de  Mr. 
Pidat  Miniftrcde  rfcglifeFbmande  de 
-ia  îitTie  Ville,  qui  artelle  qu'il  a  admis  le 
:ér  Louis  i  la  Sce  Cenc,  &  que  l'Egliie  lui 
adonneuncerti'ficac  lorfqu'il  s'eil  retiré 
à  la  Haye.   Ce  certifîcar,  cocté  G.(t:  trou- 
vera auiîl  avec  l' Attcftacion  cottce ,  F. 

Latroinémc  cotrée  H.ell  de  Mr.  Du- 
i#and  Douleur  &  Avocat  .qui  déclaré  qu'a- 
yant connu  &  fréquenté  IcSr.  Loiiis,  il 

-  Ta  trouve  très  -honnête  homme ,  poli  dansfes 
•  manières  y  précis. dans  fes  tdees,  jujîe  dans 

fesra/forimmenst  fur  tous  les  jujets  de  la 
converfation ,  parttcîdîcrement  fur  ce  qui 
regardoît  U  Commerce  ô'  l'arrangement  de 
fes  affaires  particulières ,  érc 

La  quatrième  ,  cottéc  L ,  e(l  de  feu 
Mr.  Bernard  Miniftre  de  TEglife  Fran- 
çoife de  la  Brille,  qui  attcflel'avoircon- 
n  u  en  1 7 1 9 .  Oc  1 7  2  o .  ////  a<voir  trouvé  beau- 
coup de  mémoire  &de  le^/ire,  &  qu'il  au- 

-  "-roit  formé  une  plus  étroite  liai fon  avec  lui , 
fanslapaffion  quele  Sr,  Louis  avait  pouf 
U  vin, 

La  cinquième,  cottce  K.  ,  efldeMr. 
Devion  réddent  aujourd'hui  à  Utrecht, 
qui  attcfte  qu'il  a  connu  le  Sr.  Louis  à 
Kimegue,  qu'il  en  arcçudiverfes  Let- 
tres, &:  qu'il  n'a  jamais  rien  vii  en  lui 
contre  le  bon  fcns,  &:  déclare  qu'il  Ta 
toujours  trouve  très  rotfonnable,  horsîe 
«  ^  tenis 


du  Slçur  Vincent  Lambert,     83 

tcms  qu'il  avoir  bii. 

Lafixieme,  cottéeL.,  eft  de  Judith 
Clair  Margwillere  de  l'Eglife  Franco  Te 
dt^  Nimeguejquiattefîequc  le  Sr.  Lcuis 
adiiloïc  aux  Exercices  bacrcz,  &  qu'il 
s  ycomportoit  fa gemen t. 

On  doit  ajouter  à  ces  témcignage^ 
diverles  Lettres  que  icSr.  Lambert  a  é^ 
critts  pendant  le  fëjourqu'il  a  faitàNi- 
mcgue ,  &  plus  de  cent  qu'il  a  reçues  dç 
fesCorrefpondans,  dont  nous  avons  les 
Originaux  qui  n'ont  pas  été  produits  à 
la  Cour,  mais  qui  feront  produits  ai^ 
HjutConfeil.  Et  ce  qu'il  y  a  de  plus 
singulier,  c'eft  que  parmi  ces  Lettres, 
il  y  en  a  plufieurs  du  br.  Vin'  cat  rrê- 
rne,  qui  en  écrivant  à  ce  même  F.evc 
qu'il  dii  avoir  érc  fou  alors  i  lui  témoi- 
gne beaucoup  de  fcûmillion  pour  fcs 
ordres,  beaucoup  de  déferencepour  f  s 
confcils  ,  beaucoup  de  recpnnoiflance 
pour  les  bonrez. 

Jen'aipas  voulu  prononcer  fi  le  Sr. 
Louis  avoicTon  bon  f-ns  (durant  le  fc» 
jour  qu'il  fit  à  N!m>.gaej  niaisjc  me  fu'S 
engagé  de  le  fuivre  depuis  le  tems  qu'il 
en  fortit,  jufqucs  au  jour  de  fa  mort. 

Le  Sr.  Vincent  dit,   page  10. ,  que  ce 

fuc  nu  mois  de  Janvier  1722.  qu'il  alla 

d'abord  à  Amfterdam ,  «Pc  qu'ayant  fait 

connoilfance  avec    Mr.  le   Comte   de 

F  2  Blom- 


s  4  '  Réponfè  au  Fa&u?n 
Blomdàrr  j  &  ivec  Mr.  du  Homel,  il 
vint  avec  eux  a  la  Haye.  Je  produirai 
une  Lettre,  coctceM.,  par  laquelleon 
Voir  que  ces  deux  Meilleurs  ne  Icregar- 
doicnr  pas  comme  un  infenfé ,  mais  qu'ils 
âvoicnt  formé  avec  lui  un  commerce 
d'amitié  j  qu'ils  entretinrent  après  leur 
déport  de  Hollande. 

Le  Sr.  Vincent  n'allègue  aucun  té- 
moignage de  l'idée  qu'on  avoit  de  Ton 
Frère  pendant  les  trois  mois  qu'il  pafl'a 
^  la  Haye,  avant  que  d'aller  à  Aix  la 
Chapelle.  11  me  fuffit  de  produire  trois 
\Attefl:ations  pour  ce  court  période.  La 
première cft  de  Mr.  ]alon  fameux  Méde- 
cin, cottée  N.  La  féconde  eft  de  Mr, 
Wolfganck  autre  Drdeur  en  Médecine, 
"Cottée  plus  bas,  X.  Et  la  troifiémc  cft  du 
Sr.  Bofquet  Maître  Chirurgien ,  cottée 
O.  qui  atteftent  unanimement  qu'il  a» 
Voit  alors  toute  fa  raifon. 

11  partit  de  la  Haye  pour  Aix  la  Cha- 
pelle, lé  i8  dumoisdcMai  1722.  &:il 
pafTapar  MallrichtjOÙ  il  logea  dixjours 
dan^  une  maifon  nommée  Rolmarin,donc 
TLÎôre  &:  l'Hôteffe atteftent ,  qu'il  man- 
gea pendant  ce  tcms  là  avec  d'autres 
Mtflieors,  qui  y  écoient  logez  avec  lui, 
5c  qu'il  y  tut  toujours  foncfprit&:  fa  rai- 
fon ,  fans  donner  aucune  marque  du  con- 
traire.    Leur i\tteftation cft  cottée,  P. 

Il 


du  Sieur  Vincejtî  Lamh^rt,      Sj 

11  arriva  a  Aix  U  Chapclfe.  Le  br. 
Vinrent  produit  un  leul  tcipoignagcdes 
marques âc  folic que  ion Fr.re y  donna. il 
eft  de  Mane  Therci'c  &,  de  Jeaniie  yhxi- 
milianc  de  bimon ,  deux  Profcîy tes ch.z 
Itrquellcs  il  logea  quelque  tcnis  ;  mais 
iînenousdic  pas  que  les  depcfântes  a- 
voient  eu  un  procès  avec  le  Sr.  Louis , 
qu'il  ga^na  ,  &  dont  j'ai  vu  moi  même  le 
vcrDaldans  le  voyage  que  je  fis  à  Aix 
Tannée  dernière:  ce  qui  rend  leur  dépo- 
fition,  finonnulle,  du  moins  fore  fuf- 
pc(5tc. 

LaifTons  la  pourtant  dans  toute  fa  for- 
ce; peut-elle  aller  du  pair  avec  celle  que 
je  vais  alléguer  ?  Mr.  Campdomcr  Mi- 
lîiftre  de  rEglifcFrançoife  de  Wals  èc 
réfid^nt  à  Aix  ,  qui  connut  particuliers^ 
ment  IcSr.  Louibdans  le  fcjour  qu'il  fît 
dans  cette  Ville  ;  Mr.  FcUinger  Dodteur 
en  Mcdccine,  qui  le  traita  dans  fa  mala- 
die :  Mr.  Egiiiu?  de  Graaf  qui  le  logea 
durant  trois  mois  entiers;  ces  trois  Mef- 
fjeurs  atrcftcnc  qu'ils  n'ont  jamais  trouvé 
en  lui,  rien  qui  ne  marquât  qu'il  avoic 
fonfcns&faraifon.  Leurs  Atteftations 
qui  n'ont  pas  été  produites  à  la  Cour  de 
Hollande,  font  co.npnfes  dans  une  fevj- 
le,  cortée  Q.. 

llpntlesBiinSj&ilbi^t  les  Eaux,  6c 

Mr.  S,  Martin  Marchand  à  la  Haye,  ac- 

F   z  celle 


$6  Héponfe  au  Fa&mn 

tt'ile  qu'il  le  baigna  avec  lui  environ  vingt 
jots  ;  qu'ils  fe  promenèrent  fouvcnt  cn- 
len  biC  en  buvant  les  Eaux  ^qu'ils  fc  vi- 
fitercnc  rcciproqucmcnt  ,&  que  lui  Jean 
S.Martin  a  trouve  dans  toutes  ces  oc- 
cafior  s ,  le  Sr.  Louis  poflcdant  fa  raiibn 
&  fon  bon  fcns.  Cette  Attelîation  cft 
'cotrécj  R. 

Mr.  Barbot  Bourgeois  de  h  Ville  de 
Rotterdam,  déclare  que  pendant  fîx  fc- 
Imaincs  de  fejour  qu*il  a  fait  à  Aix.il  y 
a  connu  le  Sr.  Louis,  qu'il  s'cft  baigné 
avec  lui,  qu'il  a  mangé  avec  lui,  qu'il 
s't  ft  promené  avec  lui ,  &:qu*iira  tou- 
jours trouvé  tel  que  Mr.  bt,  Martin  vient 
cle  le  dépeindre.  Son  Attcftation  eft 
cottce,  S. 

Mr.  Desmaret  d*Antoigni,  Gentil- 
homme Reffugié  qui  Ta  vu  dans  le  mê- 
Énelicu  ,  lui  rend  le  même  témoignage. 
Son  Atrefbtion  eftcottée,  T. 

LeSr.  Louis  pendant  fon  ftjourà  Aix, 
prit  la  refolution  d'aller  àOlae,  petite 
Ville  de  Leurs  Hautes  PuifTances,  dans 
le  Pays  de  Dalhcm ,  pour  y  confulter  Mr. 
Chrowet  Médecin ,  aulîî  extraordinaire 
par  un  nombre  innombrable  de  cures 
mcrveilîeufes,  que  par  la  profuflon  de 
fescharitez.  Il  atteftequclc  Sr.Louïs 
vint  le  confulter  fur  fes  incornmodircz  , 
êc  que  dans  ksdeux  ou  trois  viiitcs  qu'il 

en 


du  Simr  Vmcent  hamberî.  8r 
en  reçue ,  il  ne.  reconnut  en  lui  aucune 
folie,  nidicnatîonj'efpnt;  mais  au  coth^ . 
trai'ie  oeaucoup  de  jugement  j  Cr  beaucoîijf 
de  circon(pelfwu  à  tous  egat  ds.  Cette  Ac- 
tcllation,  qui  eftaiifliae  celles  qui  n*c  ne 
pas  été  produites  a  la  Cour,  eft  coc 
tée,  U. 

Outre  cela  nous  avons  les  Originaux 
de  cinq  lettres,  que  le  Sî.  Louïs  a  écri- 
tes de  Maftnchc,  ou  d'Aix  la  Chapelle, 
&dont  il  eft  inutile  de  charger  cet  E- 
crit. 

Le  Sr.  Louis  arriva  ici.  Son  Frcre 
produit  qiutre  témoins  des  marques  de 
folie  qu'il  donna  pendant  ce  dernier  pé- 
riode de  fa  vie. 

Le  premier,  c'efl:  Cecilia  Confian- 
ce qui  dépofe  avec  ferment,  que  le  ma- 
lade fut  toujours  pris  de  vm ,  jour  &  nuit, 
fend/mt  lesjixfemaines  c^  deux  jours  qu'elle 
a  pifjjez  ajonfervîce  ;  qu  il  ne  e  (eruit  ja» 
Wûis d' autrelotjfon  t  ér  qiCUfit  des  fûUes 
fans  nombre. 

Lu  témérité  de  ce  ferment  &:  de  certe 
dépofition,  auflî  bien  que  celle  deSim- 
1er  Valet  du  Sr.  Louis,  qui  ca  donne  à 
peu  près  la  même  idée,  paroîtra  toute  à 
l'heure. 

Le  fécond  témoin  c'cft  le  Sr.  Belain, 
qui  dépofe  que  le  malade  éroit  qîidcjue- 
foisfmtaJiujUQ;  6c  que  Mrs.  Cùvalhier 

F4  6c 


8?  Rêponfe  an  Paânm 

ts  Vors  avoient  dir,  qu'il  écoïc  rempli  de 
caprices^  ^  defantai/ïes.  «Mais  que  prou, 
vb  cette  dépoljcion  ?  Il  eft  queftion  de 
favoir  Ci  le  br.  Louis  avoit  le  cerveâU 
troublé,  &  leSr.Belainnoferoitraiïu- 
rer ,  fans  démentir  l'idé::  qu'il  en  a  don- 
née à  divcrfes  perfonnes,  entr'autres  à 
Mr. de  Gaffaud ,  comme  cela  paroît  par 
rAtteftation  de  cet  Officier,  cottée  X. 
&  fans  fe  démentir  lui-même,  puifqu'il 
a  été  un  des  témoins  du  premier  Te- 
ftament  duSr.  Louis. 

Le  3'».  témoin  c'efl:  le  Sr.  Jcan'Luia  , 
quiatteil-e  que  leSr.  Lambert  lui  avoir 
fait  toutes  fortes  degrimaces  ;  qu'il  l'avoit 
trouvé  exîravûgaut ,  capricieux ,  &  tout 
fkmdefantaîjies.     Mais  je  puis  aiTurer 
que  fi  le   br.  Luia  fe  plaint  des  grima- 
ces du  Sr,  Loiiisj  le  Sr.  Louis  fe  plai- 
gnait auffi  des  Tiennes.     Je  lui  ai  fou- 
Vcn»-  oui  dire,   que  le  Sr.  Luia  lui  ad- 
drcffoit  les  exhortotions  les  plus  pathé- 
tiques ,  accompagnées  des  contorfjons 
les  plus  exprcfllvcs,   pour  lui  rappellcr 
fes    anciennes  promeffcs.     Eft -ce  une 
chofc  étonnante  que  le  malade  fefoit dé- 
fendu avec  les  mêmes  armes  dont  on  fe 
fervent  pour  le   combattre  ?   Mais  fans 
infifter  fur  ces  grimaces  réciproques,  j'ai 
trop  bonne  opin.on  du  Sr.  Luia,  pour 
croire  qu'il  i-c  foie  renfermé,  comme  il 

artcfte 


du  StteurV'mcent  Lamhetî.     8p 

ûîtefte  lui-niême,  avec  un  horutnc  qui 
avoit  le  cerveau  troublé ,  ôc  qu'il  aie  vou- 
lu abufer  de  la  foibleffe  de  ccr  cfpric, 
pour  obtenir  de  lui  un  Leg  en  faveur 
d'un  ami  abfent. 

Enfin  le  quatrième   témoin     qu'on 
allègue  ,  c'eft  moi-mCme.     Trois  per- 
fonnes  [  dit  l'Auteur  du  Faâ:um  page 
7.  ]  ont  entendu  Mr.  Saurinarcùerquc 
leSr.  LouLéîoitf^i.     Le  premier, c'eft 
le  Sr.  Luia  qui  revient  encore  fur  la  fcc- 
ne  ,  &  qui  dit  avoir  ouï  ces  paroles  for- 
tan  t  de  ma  propre  bouche  :  Que  vou- 
lez-vous que  je  frjfe  avec  mt  homme  qui 
ejl  capricieux  ,  fou  ér  extravagant  ?  Le 
fécond,  cVft  Mr.  Dclrieu  Capitaine  , 
quidcpofeque  j'aidit  quele  Sr.  Louis 
ûvoitfattk  Tc/lamerit  d'un  fol.     Le  troi- 
fiéme  ,  c'eft  le   Sr.    Etienne  l'Etoile  , 
qui  dépofc  que  j'ai  dit  que  le  Sr.  Lam- 
bert avoit  été  un  fou,  qui,  donnoitfcnbicn 
au  premier  venu ,  ô*  à  celui  qui  le  caref- 
foit  pour  cet  efftt.     Sur  quoi  le  Sr.  Vin- 
cent cite  ces  parole  de  l'Evangile,  donc 
il  marque   le  Chapitre  &  le   verfct  ; 
ijiien  la  bouche  de  deux,  ou  de  trois  toute 
parole  foit  ferme. 

|e  répons  prem'ercYJicnt  en  diftin- 
guiint  une  folie  phyfique  ,  &  une  fo'ie 
Morale  ;  je  puis  avoir  attribue  cttre 
dernière  au  Sr.  Louis  fans  Un  atinbu.r 


9o  Réponfe  au  Faâinn 
U  preinicrc.  Si  tous  ceux  que  j'ai  eu 
droit  d'appcller/^«5  d^ns  uiî  fcns  mo- 
ral, ccoieiu  privez  du  droit  de  tcfter, 
combien  de  gens  ne  mourrolt-ii  pas 
ab  mîeftat  ? 

2.  Le  fujet  dont  il  étoit  qucftion 
entre  les  dcpofiins&  moi ,  juilfîe  le  com- 
mentaire que  je  fais  d  :  mes  c  xprctlions  ; 
ils  vouloient  arracher  quelque  portion 
de  la  fucceflioii  du  Sr.  Lol.ïs  ,  de  dïè 
fondoicnt  tous  fur  cetie  raifon  j  cVft 
qu'il  âvoi':  lui-même  promis  d'en  fa^re 
part  aux  perfonncs  pour  Icfquclles  ils 
me  parloient.  j'étois  accable  de  fol li» 
citations  du  même  genre,  fondées  furies 
mêmes  raifons;  je  ne  pouvois  pas  croi. 
re  fans  injuftice  que  tant  de  perfonnes 
fe  fuifent  accordées  pour  dire  toutes  le 
même  menfonge  ;  favoir  que  le  Sr  Louys 
leur  avoit  promis  de  faire  mentioR  d'elles 
dans  fon  Teftamcnt.  Une  fommc  d\x 
fois  plus  grande  que  celle  à  quoi  fe 
montoit  fon  héritage  ,  n'auroit  pas 
fufîiàfatisfaire  tant  d'afpirans.  Je  puis 
leur  avoir  répondu  :  Lç  Sr.  Louis  Lam- 
bert vous  a  promis  fou  héritage  ;  c'étott  la 
fa  folie  y  il  proracttoit  (on  bien  au  premier 
venu. 

Mais  enfin  il  cft  à  noter  que  la  con- 
verfition  dont  parlent  Mr.  Dclrieu  Ca- 
pitaine 6c  le  Sr.  TEcoile ,  n'ell  qu'une 

mê* 


du  Sieur  Vincent  Lambert.     $f 

même  convcrfaricn. 

Je  connoiiTois  Mr.  Dclrieu  j  ilrrepre- 
fcnra  un  incôriTiu  qui  difoic  que  le  Sr 
Lambert  lui  avoir  promis  un  Icg,  &" 
qui  me  prioit  d'aquiter  cette  promeflc. 
Je  refufai  par  laraifonquc  j'ai  alkguéej 
mais  je  m'informai  s'ilétoit  dans  l'indi- 
gence, auquel  cas  je  raffiftcrois  âcau- 
fe  de  la  pauvreté,  non  en  vertu  de  la 
prétendue  prcmefle  qui  lui  avoit  été 
faite.  Cette  condition  fut  acceptée  j 
le  Sr.  l'Etoile  cft  pour  zo.  florins  fur  la 
lifte  de  ceux  auxquels  on  a  diftribué 
l'argent  que  le  Sr.  Louis  a  légué  aux: 
Pauvres.  Cependant  ce  même  Mr.  Del- 
rieu  à  la  recommandation  duquel  je  don- 
nai cet  argent,  &  ce  même  l'Etoile  qui 
le  reçut  voudroicnt  concourir  à  faire 
caffer  un  Ttftament,  qui  nie  mettoiten 
état  d'avoir  égard  ù  la  recommandation 
du  premiîsr,  &  à  l'indigence  de  Tauirc. 
Le  cas  de  ce  dernier  ell  le  même  que 
celui  de  Marie  Therefe  &:  de  Jeanne 
Maximilicnne  de  Simon  ,  qui  cnr  au^i 
donné  de  fcmblabk'S  Atteflations  ,  quoi 
qu'elles  foient  pour40.  fl.  fur  la  même 
lifts. 

Voila  les  témoignages  qu'on  allègue 
pour  prouver  que  leSr.  Louis  etoii  fou, 
&  incapable  de  teftcr  depuis  ion  retour 
d'Aix  la  Chapelle.     Si  l'on  veut  niain- 

ctn.tnc 


çi        Réponfe  au  Factum 

tenant  jetter  les  yeux  fur  le  recueil  des 
pièces  juftificarives  que  j'ai  placées  à  la 
fin  de  cec  Ecrit ,  on  y  verra  toute";  ces 
depolitions  anéanties,  par  un  plus  grand 
nombre  de  depo{itions  contraires. 

On  y  verra  celle  de  Mr.  Kuyper 
Médecin  qui  a  traité  le  Malade  pcn-^ 
dant  les  trjis  ou  quatre  dernières  fernai- 
nes  de  fa  vie  -,  &  celle  de  Mr.  Wolf- 
gank  qui  lui  donna  fes  foins  pendant 
Jes  mois  de  Mars  &  d'Avril,  &  depuis 
la  fin  du  Mois  d*0£bobre  fuivanr,  juf- 
ques  à  fa  mort.  Ces  deux  Mrs.  i?c 
particulièrement  le  dernier  l'ont  vu  deux 
fois  par  jour  ,  êc  l'ont  toujours  trouvé 
avec  un  efprtt  Jain.  Leurs  atteftations 
font  enfcmble  cortces   Y. 

On  verra  dans  le  même  recueil  Vat-' 
teftition  cottéc  ,  Z.  du  Sr.  Ghcrard 
Gfarçon  Apoticairc,  qui  a  vu  journel- 
lement le  Sr.  Louïs  pendant  quatre  fe- 
jnain.s  ,  qui  lui  a  rendu  divers  offices 
de  fa  profefliûn  ,  &  qui  en  forme  le 
même  jugement  que  ces  deux  Méde- 
cins. 

On  y  verra  celle  de  Philippe  Kray- 
nas,  cottéc  AA  qui  Ta  veillé  quinze 
nuits  immédiatement  avant  fa  mort  j  6c 
qui  déclare  que  véritablement  le  Maln^ 
de  étûiîfort  fâchenx  &  impatient ,  mais pof" 
fedant  tonjonrsfa  raifnn  fnme ,  &  toujours 

il  es- 


du  Sieur  Vimènt  Lam  bert.     93 

ires-exû^  &  ins-ponêfueldans  [es  affaires 
domeftiques. 

On  y  verra  celle  de  Mr.  de  la  Faye, 
cotree  BB.  qui  le  vifita  fouvcnr,  qui 
palfa  quelque  fois  avec  lui  deux  ou  trois 
heures  confecutivcs ,  pour  le  munir  con- 
tre les  frayeurs  de  la  mort,  &  quienfift 
toujours  ccoûtc  d'une  manière  convena- 
ble. 

On  y  verra  celle  de  fon  Tailleur, 
cottée  ce.  &  celle  de  fon  Charpentier, 
coftce  DD.  qui  Tont  reconnu  pour  un 
homme  fenfc 

Je  doisrappellcraufli  quatre  dépofi- 
tions  dontj'ai  fait  mention  dans  un  autre 
endroit.  Celle  de  Mr.  Chion,  &ccl- 
Je  du  Sr.  Vabres  Chapcilicr  j  celle  de 
Mr.  Defmarets,  &  celle  de  Mr- St.  Mar- 
tin. Ces  deux  derniers  ayant  fouvtnc 
vifirélc  Sr.  Louis  à  la  Haye,  après  Ta- 
voir  connu  à  Aix  la  Chapelle. 

Mais  je  ne  fai  fi  l'on  peut  ranger  parmi 
]cs  prétendues  nullitez  du  ïeftamenr, 
laclaufe  qui  porte  que  le  Sr.  Louis  me 
cc^rftiruë  fon  héritier ,  à  caafe  des  borjsc^ 
(igreables  fn^ices  cjue  je  lui  ai  renàns  ,  e^ 
en  coftfuUraîwn des  alliâmes  de  parente  qtn 
ont  été  depuis  Icng  tems  cf  (j^t^  font  encore 
entu (a  fami'le  é^  la  mienne  J'avoue 
q'j-.  j.  nefach  pas  luiavoirjnmais  rendu 
d'aiures  Icrviccs  que  celui  de  Tcxhor- 

tcr 


94         "Rèponfe  au  Va^tm 

ter  à  (e  préparer  à  la  morr  ,  6c  à  Te  re- 
concilier avec  fjfa'Tiille.  Pourcequi 
regarde  nos  allianc  .s  ,  le  Sr.  Vincent  re- 
çonaoit  véritablement,  page  lo  qu'un 
JVlonfieur  Lambert  avoit  cpoufé  une 
Sœur  de  ma  Mcre  :  M aisjî ce  Lambert 
nous  efl  parent ,  d ir-i  1 ,  cUJi  defilom ,  fju'il 
faudrait  prefpte  remonter  juif u' au  Der 
Ifge  pour  trouver  cette  prétendue  parenté  ; 
d'où  il  conclut  qu'elle  n'ell  qu'«^/fp«- 
fe  chmere ,  dont  il  me  defi^  de  prouver 
Ja  réalite.  Je  n*aGcepterai  point  Ton  dé- 
fi ;  je  confens  que  le  Mari  de  ma  Tan- 
te  n*ait  eu  d'autre  relation  avec  le  Sr. 
Vincent  que  celle  du  nom.  Je  ne  fe- 
rai pas  des  effc^rts  ,  puis  qu*il  m'afi'urc 
que  je  ne  pourrois  en  faire  que  d'inu- 
tiles, pour  rapprocher  les  barrières  qui 
nous  réparent  :  cette  injure  qu'il  me 
fait,  eft  celle  à  laquelle  je  fuis  le  moins 
fenlible,  &:  qu  ^  j'ai  le  moins  de  répugnan- 
ce à  lui  pardonner. 

Mais  quoi  que  le  Sr.  Vincent  atten- 
de av:c  beaucoup  de  confiance  le  triom- 
phcdefa  cauf',  il  prévoit  qu'il  pourroic 
la  perdre,  6c  il  fe  ménage  une  reffjurT 
ce  dans  ce  malheur.  11  appt:lle  par 
avance  du  Tribunal  de  la  Cour  &■  dij 
Hiuc  Confeil,  àceluide  l'humaniréôc 
de  la  confcience.  11  foutient  que  quand 
nvlne,  page  29.  coatrQ toute  apparence. 


la 


du  Sieur  Vincent  Lambert.     9  y 

la  fenccnce  de  ia  Cour  feroit  confirmée 
parle  Haut  Confcilj  je  ne  pofl'cdirrois 
pas  ïivec  jufticc  Je  bien  de  (on  Frercj 
parce  que  c'ejl  une  grande  îtijifjiice  ^  dit- 
1 1-  j  que  de  je  prévaloir  au  prêj  udice  des  heri» 
tiers  du  ja>:g,  d'un  Ttft/iment  qui  les  des- 
hmtey  lur  quoi  il  cite  Mr.  Birbeirac, 
Ciceron,  &:  Pline  le  Jeune. 

je  foufcris  aux  maximes  qu'il  extrait  de 
ces  Auteurs:  je  ne  lui  contefte  que  l'appli- 
cation qu'il  en  fait.  Je  révère  auflj  cesAn- 
ciens  l^egiflateursdont  il  parle ,  page  1 7. 
qui  dans  certains  c^s ,  rnettoient  au  nom- 
bre des  fous  les  Enfans  quidesheritoienc 
leurs  Pcres ,  &  les  Pères  qui  desheritoient 
leurs  Enfans.  Mais  je  foùtiens  que  fi  le 
bien  de  la  Socictc  demande  que  l'on  re- 
ftrcigne  quelquefois  la  liberté  des  Te 
dateurs,  il  ne  demande  pas  moins  que 
l'on  reftreigne  quelquefois  au  fil  les  droits 
des  héritiers  naturels  >  qui  fous'prétex- 
tc  que  la  Nature  leur  ajuge  une  fuccef- 
Çvow ,  voudroifnc  l'envahir  quelle  que 
puifTc  erre  leur  conduite.  La  crainte 
d'être  déshérité  par  des  Parens  fages, 
efî:  un  frein  pour  des  héritiers  préfomp- 
tifs.  Rien  ne  les  affermiroit  davanta- 
ge d^ins  leurs  déreglemcns  :  rien  ne  les 
porreroit  davantage  à  rpanquerd'cgards 

pour  ceux  dont  ils  attendent  laf"ccef- 
fion, que  s'ils étoient  afTurez  quVUene 
fauroit  1-fUr  être  enlevée. 


ç6         Réponfe  au  Fa&mn 

Quelques  Lcgiflûteurs  ondi  bicnfen- 
tf  la  neceflîté  de  cette  reftridlion  ,  que 
non  feulement  ils  n'ont  pas  voulu  que 
dcfs  gens  qui  avoient  tenu  une  certaine 
conduire  avec  un  Purent, en  heritaflcnc 
ab  mteftat ;  *maisqu'ils  ontmt'njecaiïG 
desTeftamens  fjits  en  leur  faveur  :  Ec 
parmi  *cs  cas  qui  annulloient  ces  fortes 
de  Teftamens  ,  celui  d*avoir  noirci  la 
mémoire  du  Teftatrur  par  des  Lirres 
difFamatorej,  eft  un  desprincipaux. 

Sans  examiner  ici  les  ccnfcquences 
que  je  pourrois  tirer  de  ces  principes  ; 
je  me  contente  de  marquer  que  les  biens 
qui  m*ont  éré  laifTczpar  Mr.  Louïs  ne 
font  pas  des  biens  de  patrimoine  qu'il 
cûtaportczdc  France.  Il  Icsavoit  ga- 
gnez dans  ces  Provinces,  par  un  travail 
adidu  ôc  par  fa  prudente  Occonomic. 
A  peine  fut  il  parvenu  a  pofTcder  quelque 
chofc  en  propre,  qu'il  en  fit  part  à  fcs 
Parcns  ,  qui  n'avoicnt  pas  eu  comme 
lui  le  courage  de  fortir  de  leur  Patrie, 
il  fit  tous  fcs  efforts  pour  \ts  en  retirer, 
il  leur  fournit  des  fccours  durant  Ictems 
quMs  croient  ob'igez  d'y  palTer  encc  re. 
J'ai  parcouru  quelques  tertres  qui  font 
parmi  f  s  papiers  :  Elle  ne  contiennent 
prcfque  autre  chofe  que  des  preuves  de 

ce 

^  Voi.  Domat  Loix  Civiles,  Lîv.  î.  Tit. i.  Scft, 


du  Sieur  Vincent  Lambert.     97 

ce  témoignage  que  je  lui  rends.     T^n» 
tôt  ce  foncdcs  rcmercimcns  de  ix  Mcrc 
qui  lui  allègue  les  recours  qu'cU.  en  a  re- 
çus, comme  un  motif  qui  doit  le  porter 
à  lui  en  accorder  de  nouveaux,     lartôc 
c'cll  le  FrercSimcon  qui  fe  trouvant  â 
Pans,  lui  rend  de  très  humbies  actions 
de  grâces  j  d,;  ce  qu'il  k  met  en  état  de 
fe    produire   dans    cette  grande  Ville. 
T  anrôr  c'eft  le  Frète  François ,  qui  arri- 
vé à  Anicrsfcrf  dans  la  Province  0*1]^ 
trechr  jfereconnoîc  redevable  à  fon  Frè- 
re ,  des  (oins  qu'on  y  prend  de  fon  in- 
ftrudion.      Le  Sr.  Vincent  cft   un  de 
ceux  qui  fe  louent  le  plus  de  la  g^*né- 
rofité  du  Sr.  Lciiis.     J*ai  l'original  d'u- 
ne de  fcs  Lettres,  où  font  ces  paroles: 
yoti^  m  metraïîse  pas  an  jreres ^tnais  an 
aufant  ;  je  dois  vous  aregarder  comme 
pire  je  prie  Dieu  qui  mefajfe  la  grajj  e  de 
vous  donner  toutes  [or tes  de  fajîons. 

Le  Sr.  Louis  n*cuc  pas  le  bonheur  de 
rcudir  dans  les  foins  qu'il  fedonnapour 
fa  P'amillcj  la  mort  en  enleva  uncpar- 
tiej  une  autre  refufade  fortir  de  Fran- 
ce j  fa  Mère  6c  fon  Frère  Vincent  y 
retcurnerent  après  en  être  fortis.  La 
Loi  du  Fais  oi^i  il  avoic  gagné  fon 
bien  ,  exclut  de  lafuccclTion  des  Fran- 
çois Réfugiez  leurs  parcns  qui  font  tn 
France,  fuit  qu'ils  y  prétendent  en  ver- 

G  tu 


9'8  •  Jiéponfe  au  FaBum 
tu  d*un  T-llaTicnr  -,  Toit  pour  mort  , 
ûb  inte/lit.  Nob  Maîtres  n'ont  pas 
fondé  cette  Loi  fur  leur  auforitc  Lu* 
kmentj  mais  fur  dts  raifons  d'équité. 
Nous  avons  abandonné  nos  biens  pour 
fuivrelcsmouvcmcnsde  notre  corJcicn- 
cc  ,  ëc  pour  proftffcr  notre  Religion. 
Nous  ne  pouvons  hcriter  ni  par  Tcfta- 
ment,  n\ab  intejîat ,  de  nos  proches  qui 
font  en  France.  Stroit-iljufte  qu'ils  hé- 
ritafTcnr  des  biens  que  nous  tenons  delà 
gencrofité  des  Nations  qui  nous  onc 
recueillis  dans  notre  exil  ,  ou  des  biens 
que  nous  avons  gagnez  au  milieu  d'el- 
les ,  ou  de  ceux  que  nous  avons  fauvcz 
du  naufrage  ?  C'ert  fur  ces  raiions  d'c« 
quité  que  nos  Souverains  ont  fait  le 
placard  de  1709.  &  qu'ils  l'ont  renou- 
velle en  1726.  Je  foutiens  qu'on  ne 
fauroit  contrevenir  à  cette  Loi  fans  fe 
rendre  indigne  delà  protedion  du  Tri- 
bunal d'où  elle  cm.ine  ,  &  fans  violer 
les  raifons  de  jufticc  fur  k-rquelles  elle 
cil  appuyée. 

•  Mais,  obje£Ve  le  Sr.  Vmcenr,  rron 
Frère  ne  pouvoir-il  pas  fans  contrevenir 
3i,u  Placard  appellerma  Mereàfafuccef- 
fîon ,  fous  la  condition  qu'elle  (brriroic 
de  France?  Je  l'avoué.  Cependant  quel- 
que loiiab'e  que  foir  ce  noven d'accor- 
der la  qualité  d"  bon  Ciroyen  avec 
celle  de  bon  Parent ,  iliaut  y  aportee 


(tu  Sieur  Vincent  L cmhert,     99 

quelqucprecaution.il  doit  crrt  employé 
à  l'égard  dc^  ctux  qui  aiment  ta  ilcligion, 
&  que  la  f- ule  crainte  de  rrujurir  de 
faitn  ernpêcbe  de  la  profefler.  En  ce 
cas  méiiie  Jcius-Chnll  les  appelle  à 
tout  facrificr  pour  le  fuivre  :  Cepen- 
dant leur  faute  eft  digne  de  pitic-,  c'eft 
à  nous  à  leur  laiffcr  des  biens  qui  \ts 
iiicttv^nt  en  état  de  s'en  relever.  Mjis 
nous  ne  femmes  pas  obligez  de  tenir  la 
même  conduite,  a  i'egard  Je  ceux  que 
leur  indifférence  pour  la  Religion  re- 
tient dans  leur  Patrie,  &  qui  ne  vien- 
droicnt  dans  les  Pays  Prorcftans  que 
pour  y  vivre  dans  l'âiTe  ôf  dans  Tabon- 
dance.  C*étoit  là  Tidec  que  le  Sifur 
Louis  avoit  de  fa  famille.  E'uJer  le 
Placard,  en  attirant  dans  ces  Pr<.vinccs 
des  gens  que  ces  fortes  de  motifs  ani- 
mcToient  j  c'eft  faire  pis  que  le  irioler; 
c'eft  donner  à  de  faux  R.éiup;icz  ,  les 
reflburces  qui  n'étoienc  ducs  qu'aux  vé- 
ritables. 

Après  tout  ,  fi  le  Sr,  Loiiis  a  péché 
en  u'appe liant  pas  fa  Mère  à  fa  {uccci- 
ilon  ,  cil'Ce  à  moi  que  îe  Sr.  Vincent 
doit  s*en  prendre  ?  Ero's-jc  le  Maître 
de  Tcforit  de  fon  Frère  ?  Lui  qui  ne 
voulut  pas  laiffer  fLsbfiRcr  le  Teila- 
incnt  que  je  lui  avois  fuggeré  en  faveur 
dt(cs  deux  Nièces,  centre  lefquelles 

G  z  il 


loo  Réponjeau  Fa&im 

il  ne  formoic  aucune  plainte,  commcf>t 
auroit-il  confenti  d'en  faire  un  en  faveur 
d'une  Mcre,  contre  laquelle  il  Te  pîai- 
gnoit  fi  amercir.ent  ?  Si  je  n*ai  jamais 
pu  lui  perfuadcT,  de  léguer  â  cette 
Veuve  une  fommc  modique,  comment 
Taurois-je  engagé  à  la  faire  Légataire 
univerfelle  ? 

Mais  je  veux  donner  moi  même  de 
la  force  .lUX  objtftions  de  mon  aJvcr- 
lairc,  &  lui  fournir  des  arn^es  pour  me 
combattre.  Je  fuis  Minière  de  l'E- 
vangile. Un  homme  revêtu  d'im  fi  fa- 
cré  €ara£btre,  doit  avoir  une  Morale  à 
part  :  fur  tout  dans  les  affaires  d'intc- 
rêr,  qui  font  celles  qui  peuvent  mettre 
Jcs  plus  grands  obîlacics  au  fuccès  de 
fon  Minifttre.  S.  Paul  porta  le  délln* 
tcreflement  fi  loin,  qu'il  aima  mieux 
travailler  de  fes  propres  mains,  que  de 
fcandaliftr  les  Corinthiens, en  exigeant 
i^itwii  des  émoluTcns  qui  lui  croient 
dûs.  Il  démontre  qu'il  étoit  fondé  à 
en  demander  ;  mais  il  c(l  retenu  par 
cette  pcnfee,  qu'en  ufant  de  fes  droits, 
il  pourroic  retarder  les  prog  es  de  l'E- 
vangil  %  ♦  ht  Seigneur  a  ordotme,  dit- 
il  ,  que  cdui  qui  pré  he  l'Evangile  ,  vive 
de   l'Evangile  ;  cependant  je  ne  me  fuis 

point 

*    i.  Cor.  IX.  14.  15. 


du  Sieur  Viiicent  hawherL  toi 
fvitit  preinlu  de  cette  loi ,  c^  j  aimerois 
ftifux  mourir  que  Ji  qudcun  ancantijfou  ma, 
gloire. 

buppofons  pour  un  moment  cjuc  le 
cas  ou  je  me  trouve  ait  quelque  raport 
àc'wlui  de  cet  Ap6crc,&quc  jedoivcce- 
di.r  à  \A  plus  grande  édification ,  une 
fucccflion  que  les  Tr  bunaux  humains 
m'avcicnt  ajugée  -,  a-r-il  éié  cnt  ore  en 
mù  puiHance  de  faire  ce  (acrificc? 

Dcvois-jc  envcy^r  ces  biens  en  Fran- 
ce î*  Lts  i.ojx  du  Souverain  me  le  dé^ 
fendoient,  &  le  Tcftateur  avoit  exige 
de  moi ,  qu'ils  reftaflenc  dans  \^%  ^^ys 
Froreftans. 

De  vois  je  prorrcttre  à  la  Mère  Lam- 
bert que  je  lui  fcftirucrois  rhéritagc  de 
fon  Fils,  dès  qu'elle  (eroic  à  Genève, 
où  i'avois  promis  de  Tcntrerenir?  Mais 
le  Sr.  Loiiis  m'avoic  prévenu  contre  le 
cœur  de  cette  femme  ^^  Se  le  Sr.  Vincenc 
m'avoir  reprefenté  fon  cfprit  comme  ea 
etar  d't  nfance. 

Dvvois-je  remettre  au  Sr.  Vincent, 
dès  qu'il  fut  arrivé  en  Hollande,  une 
hérédité  qu'il  fait  monter  à  plus  de 
30000.  flor.?  Mais  la  prudence  ne  m*en- 
gag^Oit-elle  pas  à  examiner,  avant  que 
de  lui  céder  une  fommc  fi  conllderable, 
fî  les  idées  que  fon  Frère  m'avoit  don- 
nées de  lui^  ctoient  fauflfcs  ou  verira- 
G  3  ble*  ? 


101        Répoiije  au  FaBum 
b'!cs  ?  De  plus,  pouvois-je  le  mettrce» 
polTcfllon  de  ce  bien  ,  fans  me  recon- 
noître  coupable  des  crimes,  qu'il  m*ac- 
cufoit  d'avoir  commis  pour  me  le  pro- 
curer ?   M'éroit  il  permis  de  facrificr  le 
falut  des  Nièces  à  l'avidité  deTOaclc? 
&  ne  me  fcrois-jc  pas  fermé   toutes  les 
voyes  d'attirer  dans  le  fein  de  TEglife, 
deux  créatures   innocentes ,  qui  n'ont 
jamais  été  à  portée  de  la  connoltre  ?  Et 
quelle  refTource  m'aiiroit-il  refté  pour  les 
fecourirP.Le  Sr.  Vincent  qui^fi  nous  nous 
enraportonsàla  V<"uvc  Lambert,  nclui 
auro.ît  pas  donné  un  denier ^  s'il  eût  reçu 
l'argent  qu'el'e  att-  ndoit  de  moi,auroit-il 
donc  aflîfté  ces  deux  pauvres  Filles  ?  Dur 
envers  uneMere,auroit-il  été  tendre  pour 
des  Nièces?  Luiquidefon  propreaveu, 
aconfumé  , depuis  qu*ilc(l  en  Hollande, 
3000  ft. qu'il  n'apas,n'auroit-il  pasbien^ 
tôt  eng'outi  les  prétendus  30000.  delà 
lucceiîion  de  fon  Frcre,  fi  je  les  avois 
iriiS  en  fa  pu; (Tance  ? 

Qie  chacun  fe  mette  en  ma  place  j 
qu'il  voye  s'il  auroit  pu  tenir  uBCCon- 
duitt  plus  Chrétienne,  Le  Maladeeft 
pi, il  d'animoijté  envers  fa  Mère,  6c 
envers  îbn  Frerc;  je  fais  tous  mes  efforts 
p^>ur  le  ramener:  ils  font  fans  fuccés.  Je 
me  retranche  à  demander  pour  les  Nièces 
ce  que  je  ne  puis  obtenir  pour  l'Oncle, 


du  Sieur  Vincent  L  ambert.     i  o^ 

êf  pour  l'Ayeule  ,  &  je  fuggere  ua 
Tcftamenc  qui  les  confticuë  hdMtierts. 
Illecafle  après  me  l'avoir  accorde  ,  &  il 
veut  me  taire  l^heriîitT  iinivcr(cl.  Je 
prorertc  contre  ce  deflcin  :  lli'txecute. 
Je-  plaide  la  caule  de  ceux  qui  font  tru-^ 
ft.cz  de  rricritage,  &  j'appelle  à  aïoa 
(ecours  undemes  Confrères  pour  me  le-» 
conder.  Le  Malade  meurt  -8c  me  laffle 
fonbicn.  J'oftred'abordàfa  Mère  de  lui 
en  faire  part.  Le  Sr.  Vincent  arrive  ea 
Hollande  j  je  m'engage  de  lui  fournir 
les  moyens  de  cultiver  Tes  talcns,  mê- 
me de  vivre  dans  l'oiTivetéôc  dansi'inac- 
tion.  Il  m'intente  un  procès,  que  jé 
gagncj  je  déclare  inctfîammenc  quejô 
donne  le  tiers  de  l'hérirage  aux  Fau-^ 
vrcs  ,  (i  la  famille  du  Tcllateur  ne  fe 
foûmec  aux  conditions  fous  lefquelics 
je  veux  lui  céder  cette  fomme.  Mrs. 
les  Commiffaires  du  Haut  Confeil  par- 
lent en  faveur  du  Sr,  Vincent,  &  m'ex« 
hortent  à  lui  laifler  éooo.fl.queje  croyois 
avoirdeftinezàun  meilleur  ufage:  je  me 
rends.Um'attaquepar  une  libelle, il  m'ac* 
cufe  d'avoir  ob(édé  fon  Frère ,  de  l'avoir 
enivrc,de  l'avoir  confirmé  dans  fa  haine 
ôcdansfa  vangeance:au  lieu  de  me  pré- 
valoir contre  1  ui  de  la  rigueur  desLoix,  je 
ne  me  défends  que  par  dcsraifons,  jcmé-' 
nage  fa  réputation  tant  que  je  puis  ,fans 
noirc;'r  la  mienne. 


io|  Rêponfe  an  Tiâum 

Sij'ai  fnivi  jiifqu'àcejoiJrlcs  Loixde 
réquire  dansl'afFairo  qu  -  je  Viens  d'ex- 
poler  }  que  puis-jc  faire  X  prclenc  pour 
alTortir  cette  conduire  ?  Ou  fi  je  les  ai- 
vio!ees,que  puis  je  faire  pour  réparer  ma 
faute?  KenoncerâThérediré  ?  Maisje 
n'eu  fuis  pas  le  maître-,  il  eft  encore  in- 
certain fi  elle  fera  ajugce  à  mot.  ou  à  m?. 
Partie.  Suppofé  même  que  jVn  fiffe 
dèsàprcfent  celfion;  l'Auteur  du  Fac- 
tum  nediroit-il  pas  que  j'afFc;£te  une  gé- 
ncrofîtéhorsde  faifonjque  jedirpofed'un 
bicrnquin'cftpointàmoi,  &que  jcveuK 
prévenir,  en  feignant  de  m*en  défaire  vo- 
lontairement, la  honte  de  me  voir  forcé 
à  le  reftituer  ?  Qiic  le  Haut  Confcil  pro- 
nonce ,  je  déclarerai  alors  ouvertement 
mes  intentions,  &  j'cfpcrcqueccuxqui 
s'intervffenr  à  mon  honneur  ,  n*auront 
pas  fujt  d'en  rougir. 

Il  efl:  tcmsde  finir  une  Apologie,  que 
j'ai  cru  devoir  à  rcd.ficationdu  Public. 
Mais  j^^déc'arcen  "nême  temSjquefi  Ton 
m*atraque  déformais  par  des  pièces  du 
genre  de  celle  que  j*âi combattue,  j'en 
rc.ïieftrai  la  refitstiori  à  ceux  qui  font 
con-licùrz  pour  veiller  à  la  fureté  Pu- 
blique;. 

Qiielque  peu  intéreflant  que  foit  pour 
mes  LcSteurs  le  détail  que  je  viens  de 
faire  ,  ils  peuvent  en  cirer  quelque  fruit. 

Cha- 


dtt  Sieur  Vincent  Lambert,  loy 

Chacun  peut  y  aprcndrcitrufpcGdrcfon 
jugenr.ent  &  à  ne  pas  ajourer  foi  légè- 
rement à  la  médifance,6:à  la  calomnie. 
Qui  n'eut  cru  en  lifanc  le  Fa6luni  du 
Sr.  Vincent  ,  que  j'avois  extorqué  les 
biens  de  fon  Frcrc  ?  Et  a  on  a  vu  que  j*ai 
protefté  contre  la  rcfolution  qu*il  avoit 
formée  de  me  les  donner.  Qui  n'eût  cru 
que  je  l'avois  confirmé  dans  le  dcflein 
de  n'en  point  faire  part  à  fa  Famille/' 
Et  b  en  a  vii  qu'ayant  échoué  en  par- 
lant pour  elle  ,  i*ai  prié  un  de  mes 
'Confrères d*cflayer  s*il  y  pourroitréuf- 
flr.  Qui  n*cûtcrii  c,uc  l'avoismis  des  bar- 
rières autour  de  fon  lit  ,  de  ptur  que 
quelcun  ne  leptrfuadât  de  changer  fes 
dernières  difporitions  ?  Et  c  on  a  vu  que 
je  lui  ai  envoyé  ,  non  feulement  les 
gcnsqui  venoientle  folicirerpourfcs  Pa« 
rens,  mais  cci\ii  mêmes  qui  vouloicnt 
lui  parler  pour  des  Etrangers.  Qui 
r/eiît  crû  que  j'avois  traire  durement 
le  Sr.  Vincent  ,  &:  que  Mrs.  la  Frète 
êf  Benellen'étoientaurorifcz  à  lui  offrir 
que  300.  florins  pour  le  reléguer  aux 
Indes  .^Er^  on  a  vu  ces  deux  Banquii^rs 
fe  recriant  contre  tout  ce  qu'il  dit  fur 
leur    fiijer.      Qui  n*eût    crû    que    les 

Témoins 

7'. 


10^        Réponfc  au  Faâinn 

Témoins  du  TJlanent  dépofoicRt 
qu'il  ctoit  mal  daté  ?  Et  e  on  a  vu  ce 
qu'ils  atreftoienr  contre  une  dcpofjtio» 
lî  nul  fondée.  Qiii  n*ei\c  crû  qu'après 
avoir  vu  la  procuiation  que  Mrs.  les 
CommifTaircsdu  Haut  Confcil  avoient 
demandée  au  Sr.  Vincent  ,j'avois  man- 
qué à  rengagement,  dans  lequel  iVrois 
entre  de  lui  coder  éooo.  florins  ces  qu'il 
l'auroit  produite  ?  Et  «  on  a  vu  qu*il 
n'a  jamais  pu  obtenir  care  procuration: 
ou  ce  qui  le  rendroit  encore  plus  digne 
de  blâme,  qu'après  l'avoir  obtenue,  il 
a  refufé  de  la  produire.  Quelle  cir- 
conrpeclion,dcs  faits  11  hardunentavan- 
ces,  èv'  fi  pleinement  réfutez  ,  ne  doivent- 
ils  pas  nous  faire  aporter  dans  le  juge- 
ment que  nous  formons  fur  la  conduite 
de  nos  Frères  ? 

Si  chacun  peutaprendre  de  ce  détail 
à  fufpendrt-  (on  jugement -,  les  faifeurs 
et  livres  difT.imatoires  peuvent  y  aprcn- 
dreaufli  que  s'ils divcrtiffent  d*abord  1© 
Publ'C  par  ces  lortes  d'Ouvrages  ,  ils 
en  deviennent  enfin  l'exécration. 

Le  Sr.  Vincent  petit  y  aprcndre  que 
n'ayant  pu  m'efFrayer  par  des  menaces, 
il  tient  à  lui  de  me  gagner  par  une  vie 
digne  d'un  Chrétien  &  d'un  Froteftanc 

Refu- 


du  Sieur  Vincent  Lambert,     107 

Réfugie. 

Si  ce  ux  qui  ont  emprunté  fon  nom 
pour  me  décrier  font ,  comme  l'ai  lieu 
de  le  prcfuner,  des  gens  que  mes  der- 
niers Ecrits  ont  revoirez  ,  lU  pourront 
aufli  aprcndrcdc  ce  détail,  qu'en  atta- 
quant perfonncllfment  un  Auteur  ,    on 
fait  honneur  à  fon  Ouvrage»  on   donn<î 
lieu  à  juger  que  fi  un  Anugoniftepou-? 
voit  défendre  fa  caufc  ,  il  tourncroit  de 
ce  côté-là  toute  la  pointe  de  fon  cfprit, 
&    qu'il  n*â    recours  aux  invedivcs, 
que  parce  qu'il  fe  fent  dcftituc  de  raifons. 
Et  quel  ccIairciflTcment  peut  aporter  à 
nos  controvcrfes  mon  procès  nvtc  le  Sr. 
Vincent  r  Le  Miracle  opéré  en  la  perfon- 
ne  de  la  Dame  dt:jla  Folîc  recevra-t^  il  un 
nouvel  éclat ,  ou  en  fcra-t-il  mieux  prou- 
vé ,  quand  on  aura  démontré  que  j'ai  eu 
la  ldchcte&  la  barbarie  d'arracher  à  une 
Mère  la  fucceflion  de  fon  Fils  j  à  un 
Frère  celle  de  fon  Frere3  à  des  Nièces 
ceile  de  leur  Oncle  ? 

Enfin  pour  ne  pas  m'oublicr  moi- même 
dans  les  leçonsquejedonne  aux autresjes 
Mini  (Ires  de  l'Evangile  doivent  appren- 
dre àccQ  que  je  viens  d'cxpofer  ,  quel- 
le doit  être  la  régularité  d'une  condui- 
te, fur  laquelle  oneilfi  porté  àjetterdcs 
foupçons  odieux.  Surtout,ilsy  verront 
combien  il  leur  importe  d'avoir  des  fen- 


loJ  Répofifcau  Faâtim 

ti.îîcns nobles  6:  derinLcrcflez.  Etcorn- 
wcnt  pQuiTos-jc  me  produire  devanc 
ks  gens  de  bien,  fi  j'avois  été  convain- 
cu de  quelcune  àts  mferna.cs  démar- 
ches ,  ciUtf  mon  âccu  Tareur  vient  de  m'ini^ 
puter.  S*il  avoir  pu  nie  ranger  p.irmi 
ces  indignes  Ecc!efuitique$,donr  *bc. 
Paul  U  pliignoit  déjà  de  Ton  tems,  6c 
qvii  n'ont  eu  que  trop  d*imirateur.s  dans 
cha]u  •  Sircle  de  V^<z^h(ct  qui  f)oc  ua 
trafic  dj  Inir  Min  ft*:re,  quiéftnJent, 
ou  qui  reftroignCiU  les  loix  de  IVEvan- 
g:le  ,  (elon  le  créJit  &:  Topvilence  de 
ceux  à  qui  i's  font  appeliez  de  les  an- 
noaccr  :  CoTmcnt  auroi:>-)e  ofé  ofFrir 
m-s  confolationsà  "les  m  i!ad;s  jSM  nvoic 
pu  dire  avec  fondement  :  Ce  Miniflre 
qui  veut  être  iw\  \  feul  avc-clcs  mou- 
ms  ,  n'en  écarte  les  airiftans  ,  qu'a- 
fî  1  Jj  o'ivoir  point  de  te  noins  des 
trancs  qa'.l  a  ourdies  pour  s'emparer  ds 
leur  fucccflion  ? 

Il  eft  vrai  que  quelque  conduite  que 
puifTeMt  tenir  des  hommes,  qui  fe  dé- 
vouent à  écl  JÎrcir  la  vérité  &  à  prêter 
!â  vcrru  ,  il:»  doivent  s'attendre  à  avoir 
autant  d  ennemis,  que  lemenfongeôc  le 
vice  ont  de  pîtcifan^.  Mais  que  nous 
imoorce  que  le  Monde  nous  condamne, 

•  ï,  Tira.  V.  V. 


du  Sieur  Vinccvt  Lambert.  109 

Ç\  nôtre  confcience  nous  juftifîc  ?  Islc 
fommcs-nous  pas  alors  en  droit  de  nous 
confoler  par  1  exemple  àc  nôtre  grand 
Maître,  &:  de  prendre  ce  bouclier  donc 
il  munit  lui-même  fes  Apôtres  :  *  S'ils 
ont  nppelU  Belzebui  le  Vcre  de  famille ,  cont- 
bint  plus  donneront  pis  ce  mm  à  fes  Domejii' 
ques  f 

AD  D  ITION S. 
K 

J*Ai  dit,  pag.  43.  que  des  gens  d*hon» 
•leur  m'avoient  averti  qu*unc  pcr- 
Tonne,  qu'ils  rr»c  nommèrent,  avoic 
voulu  engager  le  Sr.  Vincent  à  lui  prê- 
ter fon  nom,  afin  de  le  mettre  à  la  tête 
d'un  libelle  qu'elle  rouloit  publ/crcon- 
tre  moi.  Voici  la  preuve  de  ce  fait  : 
C'cfl:  une  Lettre  duSr.  Vincent  qui  m'a 
été  communiquée  ,  &  par  laquelle  on 
peur  voir  qu'il  y  aà  la  Haye,  des  gens 
qui  cherch:  nt  à  gagner  de  l'argent  t~n 
débitant  des  Livres  diffamatcires.  Je 
tairai  le  nom  de  celui  à  qui  le  Sr.  Vin- 
cent écnvoir  vette  Lettre.  La  chunic 
m'engage  aulVi  à  ne  pas  nommer  laperfon. 
ne  qui  voulor  publier  le  libelle,  6:  que  je 
ne  iaurois  faite  connoître  fans  rcxpoltr 


iio  Rêponfeau  Faâum 

àU  rigueur  des  Loix.  Je  lui  promets, 
â  condition  qu'elle  iera  plus  fage  ,  que 
je  ne  la  découvrirai  point ,  &  que  j'cxhor» 
terai  ceux  qui  m'ont  communiqué  cet- 
te Lettre,  6:  qui  en  ont  l'Original  ,  à 
ne  la  point  découvrir. 


COPIE.  1 

De  la  heye  ce  24  êouft  1724. 

M  On  tris  cher  6^'  treshonnoreMon- 
îleur  j'ai  bien  Reccu  L'honneur  de 
la  chcre  vre  en  fon  temps  par  la  uois 
de    Mr.  G  :.     Et    vois  par  ycelle  que 
vous  me  faittes  Efpere  d'avoir  La  Cop- 
pic  de  la  ma  f  n  que  la  Demoifclle  ocu-  j 
pc,  Cella  me  fera  un  grand  plaifir,  tant 
pour  Esvittc  les  ÙAlyi  du  voyage,  que  '' 
par  Raport  à  ce  que  les  vacance  vont  * 
bien  tcau  finir,. ^  qis'il  faut  que  je  laye 
pour  mcnfcrvir  dans  mais  Êscrittures,  j 
|e  père  montres  cher  monfieurque  vous 
me  Rendre  ce  grand  fervicc  ,  s'il  vous  ' 
plait  Et  que  le  Seigr  par  fa  grâce  vous 
en  resmogncra  ma  jufte  ReconnoifTancc 
Je  vous  dire  que  mon*  fatontEtfait  que 
jelay  a  prcfcnt  entre  mais  mains  Je  doit 

Le 

•  Jcfupofcquecelavsut  dire,  wo»  faBum, 


du  S'miY  Vincent  Lambert,     m 

Le  faire  voir  a  Nos  juges  pour  avoir 
La  permiflîon  de  le  faire  in  primer  a  fia 
que  ma  partie  n*aye  Rien  a  Redire  Con- 
tre moy,  Cyvous  voulequc  Je  vous  en 
fafic  une  Coppie  Je  vous  lenvairay  ou 
Cy  vous  voulc  arcndre  qu'il  foir  inpri- 
lïie  vousme  leferay  favoirsil  vousplair» 
peur  Ce  qiiy  Et  du  livre  que  je  vous 
avec  parle  Lt  fait  Mais  Jay  defcouvec 
que  *  S.  avee  promit  a  la  perfonne  bonne 
Recompence  cy  il  pouue  me  porte  a  le 
faire  inprimea  mon  nom,  dout  jennes 
Eftc  averty  Lauteur  nemenqua  pas  de 
Rie  venir  prie  de  le  faire  inprims  a  mon 
nom, au  quel  je  Refpondy  quil  de  vcet: 
le  faire  au  fïen  jEt  quejene  vouloit  poinc 
quMfuc  a  mon  nom  nyaunomdcperfon. 
ne  5  qui  fut  a  moy  Conuft  lequel  fent 
Retourna  bien  f^iché,  Enmedifent  que 
je  luycn  pechet  de  gagnie  une  bonne 
fommc  que  Linprimeur  luy  auroisdon* 
nCj  Lavoca  quy  Mnverty  cetour  medk 
qi-e  cy  je  le  fcioit  jnpriiiicr  que  je  per- 
droit  mf)n  procès  Et  que  j^  (croit  chaijc 
de  U  hcye  par  Raport  a  des  placars  quil  y 
a  voitqu,  d  s  fendoit  de  faire  Rien  in- 
pri m  contre  fa  partie  averfejqui  puifTc 
luy  faire  du  tort,  Cet  ee  que  jjy  fait 
aulcrver  dans  le  fatont ,  Lauteur  du  Li- 
vra 

*  Si  s.  dans  ccr  endtnit  ?à ,  fignifie  ^mrïn  ^  Je 
déclare  que  ce  i^u'iiHJdit  là  de  moi  dt  iuppoié*. 


lîi        KépOKfeauVa&um 

vrc   Et  **^  â  la  htye  Je  nay  Rien  de 
nouueaux  a  prcfent  a  vous  aprandre. 

Je  vous  prie  de  Rechct  sil  vplait  de 
fongcs  à  la  Coppi<^  Je  finy  En  vous  difcnc 
qucjiylhonn.deftre  du  profont  dcmoa 
cœur     Votre  &c. 

Vincent  Lan^bcrt. 

^*  Le  nom  de  celui  qui  avoic  fait  le  libelle»  cli 

vtans  l'original* 

SECONDE  ADDITION. 

T'Ai  oublié  dç  faire  remarquer  page 
8i.  Ôv'c.  que  Mrs.  les  Ma,5:;iftrats  de 
Niaieguc  a  voient  contradé  avec  le 
Sr  Louis  Lambert ,  pendant  le  fcjour 
qu'il  fit  dans  1«  ur  Ville.  Ils  avoienC 
pris  de  lui  loooo.  florins  il  fonds  per- 
du ,  dont  ils  lui  ont  payé  la  rente, 
jufques  à  fa  mort  :  ce  qu'ils  n'auroent 
pii  faire  avec  un  hoinmc  qui  auroit  eu 
rcfpric  troublé. 


^,     PIECES 


(  I  ) 

PIECES 

JUSTIFICATIVES, 

Concernant  les  faits ,  qui  ont  été 

avancez  dans  la  Réponfe  au 

Fadum  du  Sr.  Vincent. 

A. 
Attefiatton  du  Sr.  St.  Martin, 


j 


^S  fouffigné  déclare  qu'ayant  veu  un 
Wx  Faâ:um ,  mis  au  jour  fous  le  nom  de 
-^  ^^  Vincent  Lambert ,  où  à  la  page  xC.Aw- 
Wi^i^Mim,  (jit  Fadum, il  fait  dire  à  MeffieursBe- 
lain  père  &  fils, fçavoir  à  l'un  d'eux  que  le  Tefta- 
ment  du  feu  Louis  Lambert  en  datte  du  4.  No- 
vembre 1722,.  &  mort  à  la  Haye  le  ^.  Décembre 
fuivant,  a  eité  fiit  par  le  Notaire  Samuel  Favon, 
fix  ou  Jept  jours  avant  la  mort  du  deffunt  Lambert, 
d'oLi  ledit  Vincent  Lambert  tire  cette"  conie- 
qucnce  abufive  que  ledit  "^ï  ellament  feroit  fait  le 
z6.  ou  2,7.  Novembre,  &  qu'il  fait  dire  à  l'autre 
qui  efl;  Bclain  fils ,  qui  a  cfié  rermoin  de  la  fou- 
Icription ,  qu'il  a  elle  fait  peu  de  jours  avant  la 
mort  du  dt.fi\inr,&  me  font  dire  à  moy  foufiîgnc 
Jean  St.  Martin  tefmoin  de  ladite  foufcription 
que  je  le  confirme  :  bur  quoy  moy  fouffii^né  dé- 
clare qu'ayant  vu  &  examiné  aujourd'huy  en 
Original  au  Protocol  ,  tant  le  Teltamcnt  que 
l'aéte  de   foufcription ,   que   l'un   6c   l'autre   (e 

A  trou- 


(  o 

trouve  en  ordre ,  (ignés  par  le  defflint  Louis  Lam- 
bert, &  la  foufcription  dudit  Teftament  fignée 
de  mermes  en  ordre  par  moi  foufîîgné,  6c  par 
ledit  Bflain  fils,  en  datte  du  4.  Novembre  172.2. 
&  qui  cft  le  jour  que  lefdits  Aéles  ont  efté  faits 
&  pa(rez,en  foy  de  quoy  j'ai  donné  ma  prefente 
déclaration, que  j'offre  d'affirmerpar  ferment  fo- 
lemnelj  toutes  ics  fois  que  j'en  feray  requis.  A 
la  Haye  le  2p.  Novembre  iji6.  (Etoit  fîgné.) 
Jean  St.  Martin. 

B. 

Jîttefiaîion  des  Srs.  Belain. 

'Ous  foufllgncz  Louis  Bclain  pejc,ôc  Louis 

Belain  fils,  déclarons  qu'ayant  eflé  citez  à 

ilTCour  d'Hollande,  dans  le  mois  de  Février  de 
l'année  1724.  pour  rendre  telmoignage  au  fujec 
du  Teftament  clos  de  feu  Louis  Lambert  &  de 
la  foufcription  du  mefme  Tellament:  que  moi 
Louis  Belain  père  ai  déclaré  par  devant  les  Sei- 
gneurs CommifTaires  de  ladicte  Cour  de  Juilice, 
conformément  ^  pour  'autant  que  ma  mémoire  me 
diBoit  alors ,  que  ledit  Teflament  avoit  eflé  fait  flx 
ou  fept  .jours  avant  la  mort  duclit  Louis  Lambert , 
mais  m'eftnnt  en  même  temps, bien expreiïement 
expliqué  ne  pouvoir  dire  le  temps  au  jufte:  & 
moi  Louis  Belain  fils  ai  déclaré  de  même  par  de- 
vant les  Seigneurs  CommiîTinres  de  ladirte  Cour 
de  Juftice ,  conformément  £>  pour  autant  que  ma 
mémoire  me  âiBoit  alors ,  que  ledit  Teflament ,  ^ 
a3.e  de  foufcription  .^  que  j'^ai  fgnée  a'ûoiî  eflé  faite 
-peu  de  jours  avant  la  mort  dudit  Louis  Lambert , 
maisaufiî  m'elVantexprcflement  expliqué  ne  pou- 
voir dire  le  temps  précis:  Et  comme  il  paroit  de- 
puis 


(3) 
puis  quelques  jours  un  Fa6tutn  mis  au  jour  fous 
le  nom  de  Vincer,t  Lambert ,  où  à  la  page  i6.  il 
a  V  effronterie  d'expo  fer  abuftvement^  ^  de  tirer 
une  confequence  pofitive  de  ce  qui  n'efi  pas^  en  di^ 
fant  que  ledit  Tejîament  doit  ejîre  fait  le  z6.  ou 
27.  JSlovembre  de  la  même  année  1722.,  Nous 
déclarons  que  ledit  Telitament,  nous  ayant  efté 
produit,  de  même  que  l'afte  de  foufcription,  en 
Original  figné  par  moi  Beîain  fils ,  déclare  avoir 
recognu  ma  fignature,  qui  a  efté  faite  &  paflee 
dans  les  formes  par  le  Notaire  bamuel  Favon  le 
4.  Novembre  1712.  ôc  que  ledit  Louis  Lambert 
étant  mort  le  ^.  Décembre  fuivant,  ledit  Tejla^ 
ment  (^  Acte  de  foufcriptlon ,  ont  e fié  faits  13  pajfez 
un  mois  moins  un  jour  avant  la  mort  dudit  Louis 
Lambert.  En  foi  de  quoi  nous  avons  figné  noftre 
prefentc  déclaration ,  que  nous  offrons  d'affirmer  par 
ferment  folemnel^  toutes  les  fois  que  nous  en  ferons 
requis.  A  la  Haye  le  2.  Décembre  iji6.  (Eftoic 
figné)  Louis  Beîain  père, Louis  Belain  fils. 

c. 

Atîcftatmi  du  Sr.  Lttya. 

JE  foufiîgné déclare  que  pendant  la  maladie  de 
feu  MonCeur  Louis  Lambert ,  j'ai  eu  accès 
aup'cs  de  lui  j  pour  lui  parler  toutes  les  fois 
que  je  l'ai  fouhaiié  ,  comme  auffi  qu'y  ayant 
rencontré  dans  un  certain  temps  Monfieur  Sau- 
rin,  j'ai  entendu  qu'il  difoit  à  Monfr.  Belain  de 
lui  laiffer  parler  à  toutes  les  perfonnes  qui  vien- 
droient  pour  le  voir.  Mais  de  plus  ayant  reçu 
une  Lettre  de  Paris  de  Monfieur  du  Homel,  en- 
viron quinze  jours  avant  la  mort  dudit  Lambert, 
qui  me  chargeoit  de  voir  de  fa  part  ledit  Lam- 

A  2  bert, 


(  4') 
bert,  6c  ayant  rencontré  le  même  jour,  avant 
midi  Monfr.  Pierre  Cavalhier,  à  qui  je  dis  avoir 
reçu  ladite  Lettre,  ledit  Cavalhier  me  vint  pren- 
dre le  même  jour  après  midi,  &  nous  fufmes 
cnfemble  chez  ledit  Lambert,  où  ayant  trouvé 
dans  la  chambre  dudit  Lambert,  un  nommé 
Monfr.  Vors,  il  en  fortit  d'abord  avec  ledit  Ca- 
valhier, 6c  me  laiflerent  feul  avec  ledit  Lambert, 
&  ne  rentrèrent  point  dans  la  chambre  pendant 
tout  le  temps  que  j'y  étois,  6c  ayant  communi- 
qué audit  Lambert  ladite  Lettre ,  6c  y  étant  re- 
tourné le  lendemain ,  il  me  dit  qu'il  n'avoit  rien 
à  répondre  à  ladite  Lettre  :  offrant  toutes  les 
fois  que  j'en  ferai  requis  d'affirmer  ce  que  deflus 
par  ferment,  en  foi  de  quoi  j'ai  donné  la  prefente 
Atteflation.  Fait  à  la  Haye  le  zç>.  Novembre 
1725.  (Efloit  fîgné.)  Jean  Luya  de  Grange. 

D. 

G?//V  des  Lettres  de  Monjieur  Tonce,  Taf 

teur  de  fEglïfe  Wallonne  de  Nimc- 

gue ,  écrites  à  feu  Monfr.  Louis 

Lambert. 


ONSIEUR, 

Je  partage  fî  bien  mes  petites  pièces  a^Tc  mes 
amis,  qu'il  m'en  reile  loij  jours  aflez.  Jugez  donc, 
Monfieur,  de  la  peine  que  cela  m'a  fait  de  voir 
revenir  chez  moi  la  moitié  d'un  chetif  préfenr, 
parfaitement  bien  préparé?  je  vous  protefte  que 
je  vous  l'aurois  renvoyé  fur  le  champ,  fï  je  n'a- 
vois  craint, que  ma  liberté  ne  vous  fût  defàgréa- 
ble.    Mes  Servantes  ont  defTein  de  tuer  demain 

un 


(f  ) 

un  agneau,  s'il  eft  digne  de  l'ous  être  offert,  je 
vous  en  prélcnterai  un  quartier,  qui  fera  une  por- 
tion du  véritable  Agneau  de  Pâque.  Je  fuis 
très  parfaitement,  Monfieur,  votre  très  humble 
ôc  très  obéïffant  Serviteur,  (Etoit  figné.)  Ponce. 
Le  i8.  de  Mars  1720. 


Mo 


Autre. 
NSIEUR, 


Tout  ce  que  vous  faites  eft  fi  bien  fait  &  vous 
le  faites  de  fi  bonne  grâce ,  qu'en  vérité  je  ne  fai 
comment  m'y  prendre  pour  vous  marquer  ma 
fenfibilité  pour  tant  de  faveurs.  Les  nouvelles 
que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de  me  communi- 
quer me  rejouïlfent  beaucoup,  ^  en  réjouiront 
lans  doute  bien  d'autres  avec  moi ,  à  notre  pre- 
mi^^re  ent^eveuë^  nous  en  dirons  davantage.  En 
attendant  je  fuis,  après  vous  avoir  fouhaité  lebon- 
foir,  Monfieur,  votre  très-humble  &  très-obéïf- 
fant  Serviteur,  (Etoit  figné)  Ponce. 
Mecredi  If.  Janvier  172.1. 


Autre, 


M 


ONSIEUR  ET  CHER  AMI-, 

Dieu  fait  que  je  ne  defire  rien  avec  plus  d'ar- 
deur que  de  voir  Monfieur  votre  Frère  chez  vous, 
vivant  en  paix  6c  en  amitié}  mais,  mon  cher 
Monfieur}  lors  que  je  fais  refle6lion  i'ur  tout  ce 
que  vous  m'avez  autrefois  raconté ,  fur  ces  ma- 
nanieres  d'agir  6c  fur  les  vôtres,  qui  font  diamé- 
tralement oppofées,  j'ai  fujet  de  craindre  que  le 
iéjour  qu'il  fera  de  nouveau  dans  votre  maifon  ne 

A  5  fera 


(6)  _ 
fera  pas  long.  Ce  qui  fournira  un  fujet  de  cau- 
feric  en  Ville,  qu'il  eft  de  votre  intérêt  d'éviter. 
Je  vous  parle  a  cœur  ouvert  félon  ma  coutume, 
&  je  vous  prie  de  vouloir  me  communiquer  vos 
penfées  fur  ce  fujet}  je  me  laifîerai  volontiers 
conduire  à  vos  lumières,  &  la  Lettre  que  Je  gar- 
de, partira  fi  vous  le  voulez  ajourd'hui  ou  Ven- 
dredi prochain,  telle  qu'elle  ert.  Je  fuis  très  fin- 
cerement ,  Monfîeur  &  cher  Ami ,  votre  très 
humble  &  très  obéïfTant  Serviteur,  (Eftoit  fi- 
gné  )    Ponce. 

Le  21.  Janvier  1721. 

JE  dois,  mon  cher  Monfieur,  écrire  ce  foir 
à  Hambourg  par  Amilerdam.  Connoiflez- 
vous  dans  cette  dernière  Ville  un  certain 
Marchand  nommé  Baillard,  à  qui  je  dois  adref- 
fer  ma  Lettre, ou  pourriez-vous  m'indiquer  quel- 
qu'un de  vos  amis,  qui  voulut  bien  fe  charger  de 
la  remettre  à  la  Pofte ,  fuppoie  que  vous  écrivez 
vous  même  ?  Un  mot  d'avis  de  votre  part  me 
fera  très  agréable,  &:  vous  obligerez  par  là,  mon 
cher  Monfieur,  d'être  votre  très  humble  &  très 
obéïlTant  Serviteur,  fEltoit  figné)  Ponce. 
Le  f.  Février. 


ONSIEUR, 


Si  je  fais  les  compliraens  de  bonne  grâce,  on 
peut  allurcr  que  vous  faites  vos  prefents  d'une 
bien  meilleure.  Votre  Bouquet  a  été  trouvé 
d'une  beauté  ravifiante,  ôc  digne  d'être  préfenté 

à 


(7) 
à  une  PrincefTe.  Ma  Sara  en  eft  toute  perplexe, 
ne  fâchant  comment  reconnoitre  des  faveurs  qui 
font  fi  fort  au  deflus  d'elle.  Si  mes  remercie- 
mens  font  de  quelque  mérite  auprès  de  vous,  je 
vous  prie  de  vouloir  recevoir  celui  que  je  vous 
fais  à  prefent  pour  elle ,  avec  votre  bonté  ordi- 
naire, &  foyez  perfuadé  que  je  ferai  toujours-par- 
faitement, Monfieur,  votre  très  humble  6c  tj'ès 
obéïQant  Serviteur,  (Eftoit  figné)   Ponce. 


E. 


Attefiaùon  de  Mr.  ^Durand  ^   Fafîenr  de 
P Eglife  Wallonne  de  Nimeguc. 

NOus  Miniftre  de  notre  Seigneur  JefusChrift, 
&  Pafteur  de  l'Eglife  Walonne  de  Nime- 
gue,  atteflons,  que  toutes  les  fois  que  nous  nous 
fommes  entretenus  du  devoir  d'un  véritable  Chré- 
tien Reformé  6c  réfugié  avec  Monfr.  Louis 
Lambert  (ce  qui  a  elle  aflez  fouvent  )  il  nous 
a  repondu  d'une  manière  fage ,  fenfée ,  & 
fort  édifiante,  &  comme  un  Chrétien,  à  qui 
l'Ecriture  fainte  étoit  fort  familière:  &  lors  que 
nous  lui  avons  demandé  de  quelle  manière  il  avoit 
réglé  fes  dévotions  quotidiennes ,  nous  avons  efté 
fatisfaits  ôc  édifiez  du  récit  détaillé  &  bien  fen- 
fé  qu'il  nous  en  a  fait.  Fait  à  Nimegue  le  20. 
Mars  1725.  (Eftoic  figné)  J.  Durand,  Paf- 
teur. 


A  4  Jttejîa' 


(8) 

F. 

Attejlatïon    de  Mr.   Ttelat ,    Tafteur  de 
l'Eglife  Flamâîide  de  Nimvegite, 

l'raduEîion. 

LOuis  Lambert  cft  venu  vers  nous  avec  un 
Certificat  d'Atnderdam.  JI  a  été  admis 
a  la  Ste.  Cène,  &  enluite  s'eft  retiré  de  nous 
avec  un  Certificat  pour  la  Haye.  C'ell  ce  que 
certifie  moi  fouiîigné.  (A  la  marge  étoit)  Fait 
à  Nimvcgue  le  17.  Avril  1713.  (Etoit  figné) 
J.  F.  Pielat.  Ecclef.  Neomag.  Pallor. 

G. 

Atteftation  que  Mrs.  du  Confifloire  de  Ni- 
rnegue  ont  dominée  au  Sr.  Louis  Lam- 
bert ,  lorfquil  s'eft  retiré  à  la 
Hûje. 

Ouis  Lambert  is  Litraaat  dcr  Chriftelykc 
^_^  Gereformeerde  Kcrke  ,  gezond  in  àtn 
relove,  en  (ligtelyk  van  leven,  zoo  veel  Ons 
bekenr  is:  Ven'oeken  daarom  àtn  E.  E.  Broede- 
rcn  ende  Opfienderen  der  Kcrke  J.  Chrilli  toc 
*s  Hage ,  den  welke  dcÇc  onfe  Attcltatie  fal  wer- 
den  vcrtoond ,  datfe  gelieven  de  voorlz  voor  fo- 
danig,  als  boven,  te  crkenncn,  in  hare  Chrif- 
telyke  gemeenfchapen  opfigt  aan  te  nemen.  Ac- 
tum  in  Nymcgcn  ,  defen  f.  July  Anno  1722. 
By  IrJl  ende  uyt  name  des  Kerkenraads.  (  Etoit 
fif^né)  zAlbertus  Royaards,  Eccl.  Neomag. 
"       (L.  S  J 


(p) 

H. 

Atteftatioît  de  Mr,  Durand  y   T>oEîenr 
&  Avocat  t 

NOus  Doûeur  &  Avocat  certifions  que  pen- 
dant le  temps  que  nous  avons  connu  & 
fréquenté  feu  Mr.  Louis  Lambert  >  nous  l'avons 
trouvé  très  honnête  homme ,  poli  dans  fes  ma- 
nières, autant  que  le  pouvoit  exiger  le  rang  qu'il 
tenoit  dans  le  monde,  précis  dans  fes  idées,  jufte 
dans  le  raifonnement,  fur  tous  les  fujets  des  con- 
verfations  ordinaires,  &  particulièrement  fur  ce 
que  regardoit  le  Commerce,  &  arrangement  de 
its  affaires  domeftiques.  Heureux  ôc  tout  à  fait 
eftimable  s'il  eût  pu  vaincre  la  paflion  qu'il  en 
avoit  pour  le  Vin ,  fcul  défaut  que  nous  lui  avons 
connu,  &  qui  nous  ait  empêché  d'entretenir  a- 
vec  lui  cette  union  qui  fait  le  plaifîr  de  la  Société 
civile,  auquel  il  pouvoit  d'ailleurs  fi  fort  contri- 
buer! En  foi  de  quoi  nous  avons  fcellé  le  préfent 
Certificat  de  noltre  fein  6c  de  noftre  cachet.  A 
Nimegue  ce  20.  Mars  1715.  (Eroit  figné.  ) 
J,  Durand. 

I. 

Attejlation  de  Mr.  Berna?  d,  T^ajieur  de 
l'Eglife  Wallonne  à  la  Brielle. 

JE  fouflîgné  certifie  avoir  connu  à  Nimegue 
feu  Monfr.  Louis  Lambert  dans  les  années 
171p.  &  ijio.   j'attefle  qu'il  étoit  compos 
mentis ,  Se  que  je  lui  ai  trouvé  beaucoup  de  mé- 
moire 


(  lo  ) 
moire  &  de  Icélurc ,  ce  qui  m*auroit  fait  entre- 
tenir avec  lui  une  liaifon  plus  étroite,  comme 
il  le  fouhaitoit,  s'il  n'eut  eu  alors  une  forte  paf- 
fion  pour  le  Vin,  en  foi  de  quoi  je  munis  le  pré- 
fent  Certificat  de  mon  feign  &  de  mon  cachet. 
Fait  à  la  Biille  le  i8.  Janvier  1714.  ;  Etoit  fî- 
gné  )  S.  Bcrnart,  Pafteur  de  l'Eglife  Wallonne 
à  la  Brille. 

K. 

^eux  Attefiations  de  Mr.  T^evion. 

J 'Attelle  &  déclare  avoir  connu  le  Sr.  Louis 
Lambert  pendant  le  iéjour  qu'il  a  fait  à  Ni- 
mcgue,.éc  avoir  reçu  plufieurs  de  fes  let- 
tres ,  &  que  dans  fa  converfarion  &  dans  fes 
lettres,  il  ne  m'a  rien  dit  qui  parût  manquer  de 
bon  fensi  en  foi  de  quoi  je  donne  cette  Attcfta- 
tion  pour  fervir  en  cas  de  befoin.  Fait  à  Utrecht 
ce  premier  Odobre  1723.  (Etoit  figné.)  Devion. 

Autre  du  même. 

JE  confefle  &  déclare  avoir  connu  à  Nimeguc  1 
Mr.  Louis  Lambert ,  pendant  le  féjour  qu'il 
y  a  fait,  &  l'ai  toujours  connu  fort  r?i(on- 
nablc,  hors  le  tcms  qu'il  avoit  bu  ,  en  foi  de 
quoi  je  donne  la  prélente  Atteftation.  Fait  à 
Utrecht  ce  17.  Novembre  1726.  (Etoit  fîgné) 
Devion. 


Aï  te  fi  a- 


(II  ) 

Attejldîîon^de  'Judith  Claire  Marguillere^ 
âe  lEglïfe  Wallonne  de  Nimegue. 

Aujourd'hui  le  17.  Novembre  1726.  com- 
parut par  devant  moi  Jean  van  Oorfchot, 
Notaire  public  admis  par  la  Cour  deGucldre, 
refidant  dans  la  Ville  de  Nimegue,  en  préfcnce 
des  rémoins  ci-aprés  nommez,  Judith  Claire  Mar- 
guiilere  de  TEglife  Walonne  de  cette  Ville,  dé- 
clarant à  la  requifîtion  de  Mr.  Jaques Saurin,  Mi- 
niftrc  à  la  Haye  &  de  Pierre  Cavalhicr ,  Marchand 
audit  lieu,  qu'il  eft  véritable  qu'à  un  certain  jour 
de  Communion,  dcfFunt  Mr.  Louis  Lambert, 
demeurant  pour  lors  dans  cette  Ville  étant  venu 
dans  ladite  Eglife  Walonne  ce  qu'il  n'avoir  fait 
jufqu'alors,  dans  un  tel  jour  pour  autant  que  la- 
dite Marguillerc  y  avoit  réfléchi  que  Mr.  Fran- 
çois Durand,  Miniftre  ordinaire,  avoit  fait  de- 
mander par  ladite  Marguillere  audit  Louis  Lam- 
bert s'il  étoit  d'intention  pour  participer  à  la 
Communion:  fur  quoi  ledit  Lambert  répondit 
que  non  ,  ce  que  ladite  Marguillere  rapporta 
audit  Sieur  Miniftre,  fur  quoi  en  après  il  n'cft 
arrivé  autre  chofe,  mais  au  contraire  ledit  Louis 
Lambert  reftoit  jufques  à  la  fin  de  l'Eglife,  & 
fc  comportoit  fagement,  6c  non  point  hors  de 
fens  ni  extravagant,  ôcc. 


Co- 


(  Il  ) 
M. 

Cope  de  la  Lettre  de  Mr.  du  Homel. 
A  Paris  le  p.  'Juin  1722. 
NSIEUR, 


Mo 


J'ai  toute  la  joyc  imaginable  de  ce  que  vous 
vous  trouvez  bien  du  commencement  de  votre 
curej  j'efpeie  de  Taffiftance  de  Dieu  que  la  fuite 
vous  fera  encore  plus  de  bien;  nous  ne  fommes 
dans  cette  Ville  que  depuis  8.  jours,  ôc  à  mon 
arrivée  on  m'y  rendit  la  dernière  dont  vous  m'a- 
vez honoré,  qui  me  fît  d'autant  plus  de  plaifîr, 
que  je  craignois  pour  votre  fanté  dont  la  Ro- 
gnon que  j'avois  prié  de  m'en  informer  ne  m'a- 
voit  rien  repondu.  Je  trouve  comme  vous  que 
le  féjour  d'Aix  la  Chapelle  efl:  très  agréable  par 
le  jrrand  abord  de  Gens  de  tous  les  Païs ,  au 
moins  pendant  la  belle  Saifon,  après  quoi  la  Vil- 
le eft  afTez  defertei  on  n'en  peut  pas  autant  dire 
de  celle-ci,  oii  l'on  fait  un  tracas  de  Diable  à 
chaque  infiant ,  je  n'ai  encore  vu  perfonne  du 
Païs,  ce  que  fouhaiterois  pourtant  bien  par  rap- 
port à  mes  affaires.  J'apprens  avec  bien  du  cha- 
grin que  la  Pelîe  commence  à  faire  de  nouveaux 
ravages  en  Provence,  à  Orange,  &  à  Avignon. 
Dieu  veuille  qu'elle  ne  faflè  pas  de  plus  grands 
progrès!  Honorez  moi,  s'il  vous  plait  de  tems 
en  tems  de  vos  nouvelles,  6c  croyez  moi  avec 
tout  l'attachement  imaginable,  Monfieur,  votre 
très  humble  &  très  obéïflant  Serviteur ,  (Etoit 
ligné)  J.  du  Homel. 

PS.  Mr.  le  Comte  vous  aflure  bien  de  fes  ami- 

ticz. 


•      .    .     .   Oî  ) 

tiez.  J'ai  fait  bien  vos  complimens  à  Mr.  le 
Baron  de  Shoning  6c  à  Ces  deux  Compagnons  de 
voyage  Mr.  Grilot,  &  Mr.  Mizele,  qui  font  ici 
de  recour  d'Angleterre  depuis  un  mois;  il  y  en  a 
un  qui  s'en  retourne  en  Allemagne  &  qui  doit 
pafler  à  Aix  la  Chapelle ,  il  eft  chargé  de  nous 
tous  de  vous  faire  bien  nos  honneurs. 

Je  ne  faurois  vous  dire  combien  je  fuis  morti- 
fié de  la  mauvaife  conduite ,  Se  du  chagrin  que 
vous  donne  Semler,  puis  que  vous  l'aviez  pris 
en  partie  fur  ma  recommandation ,  fî  jamais  je 
le  rencontre  quelque  part  je  le  traiterai  comme 
il  le  mérite  :  mais  comme  vous  le  favez  c'cfl 
en  général  une  maudite  race  que  celle  des  Va- 
lets. Vous  êtes  trop  bon  pour  celui-ci  de  le 
garder  jufqu'au  mois  de  Septembre. 

Mon  adreflè  eft  à  l'Hôtel  d'Entragues,  rue 
Tournon,  Fauxbourg  St.  Germain,  à  Paris. 


N. 


j^ttejlation  àe  Air,  Jalon,  T>o5feur  en 
Médecine. 

TE  fouflîgné  Doéleur  en  Médecine  demeu- 
rant en  cette  Ville,  certifie  d'avoir  veu  & 
vifîté  plufieurs  fois  le  Sr.  Louis  Lambert, 
logé  chez  le  Sr.  Rognon  fur  le  Nieuwe  Hâve, 
lequel  j'ai  entretenu  très  fouvent  aux  mois  de  Fé- 
vrier ôc  de  Mars  1722.  aflcz  long  temps,  &  je  l'ai 
toujours  trouvé  ayant  alTez  d'eî'pnt  6c  ne  man- 
quant point  de  bon  fens  6c  de  raifon.  C'cfi:  ce 
que  je  puis  attefter  comme  étant  la  pure  vérité. 
A  la  Haye  ce  8.  d'Avril  1725.  (Etoic  figné)  P. 
Jalon. 

Attefla- 


<  14  ) 

o. 

Atteftation  du  Sr,  Bofquet,  Chirurgien. 

JE  fouffigné  Maître  Chirurgien  à  la  Haye ,  dé- 
clare que  dans  l'année  I7?.2.  j'ai  connu  feu 
Monfr.  Louis  Lambert,  comme  s'ctant  fait 
rafer  chez  moi,  environ  rcfpace  de  quatre  à  cinq 
mois  tant  qu'il  a  demeuré  chez  Monfr.  Rognon, 
au  commencement  de  ladite  année  j  que  lors  qu'il 
eft  allé  demeurer  chez  Monfr.  Belain ,  Marchand 
de  Vin,  où  il  a  été  malade,  qu'ayant  vu  un  au- 
tre malade  dans  ladite  maifon  dudit  Belain,  cela 
m'a  donné  plulîeurs  fois  occafion  de  voir  ledit 
Lambert,  que  j'ai  toujours  trouvé  poflcdant  fa 
raifon  6c  bon  fens:  ce  que  j'attelle.  Fait  à  la 
Haye  le  i(5.  Mars  1723.  (Etoitfïgné)  Ifaac 
Bofquet,  Chirurgien. 

P. 

Atteftation  du  Sr.  Claude  Gaudet  &  T)e~ 

moifelle  Amoné  fa  Femme ,  Hôtes  à 

Maftricht. 

Aujourd'hui  le  zp.  Oétobre  1725.  compa- 
rut par  devant  moi  fouffigné  Notaire  pu- 
blic, refident  à  Maftricht  en  prefence  des  té- 
moins fous  nommez,  Sr.  Claude  Gaudet,  Mai- 
tre  de  l'Auberge  à  l'enfeigne  du  Rofmarin  en 
cette  Ville,  &:  Demoifelle  Elifabeth  Amoné  fa 
Femme,  lefquels  ont  confefie  &  déclaré  à  l'in- 
ilance  &  requifition  de  Mr.  Pierre  Cavalhier, 
Marchand  à  la  Haye ,  fans  induélion  ni  perfua- 

fion 


fion  de  perfonnejTnais  en  pure  faveur  de  la  jufti- 
ce ,  être  très  vrai  &  véritable ,  qu'au  mois  de 
Mai  de  l'année  lyzi.  fans  préjudice  du  temps, 
prefîx  efl  venu  loger  dans  leur  maifon  un  Mon- 
fieur  nommé  Louis  Lambert,  &  qu'il  y  a  logé 
dix  jours  ou  environ, fans  préjudice  du  tems  pre- 
fix:  qu'il  cft  auflî  vrai  &  véritable,  que  pendant 
ce  tems  il  a  mangé  &  bû  à  table  avec  d'autres 
Meffieurs  qui  éroicnt  auffi  logez  chez  nous  i  6c 
que  eux  Comparans  n'ont  point  vu  qu'il  étoic 
innocent  ni  impuiflant  de  fcs  fensi  mais  au  con- 
traire qu'il  a  en  tous  Tes  Difcours  &  converîâ- 
tions  paru  avoir  fon  efpric  &  fa  railon,  déclarant 
auffi  qu'ils  ont  vu  6c  entendu,  que  ledit  Sieur 
étoit  très  mécontent  de  fon  Valet,  &  le  Valet 
de  fon  Maitre  ,  donnant  pour  raifon  de  favoir 
qu'ils  l'ont  ainfi  vu  &  entendu ,  6c  comme  il 
cfl  raifonnable  de  foutenii  la  vérité ,  principale- 
ment dans  de  juftes  caufes,  &  y  étant  requis. 
C'eft  pourquoi  les  Comparans  ont  requis  Aéte  en 
ceci,  avec  offre  de  le  confirmer  en  tout  temps  fi 
befoin  efl  par  fermenr  folemnel  par  devant  Juges 
competens.  Ainfi  llipulé.  Fait  à  Maftricht, 
date  lufdite,  en  préfence  de  Mi.  DifTcrotre,  Au- 
diteur de  la  Garnifon  de  cette  Viiie,&:  Mr.  Louis 
François  Renier,  tous  deux  comme  témoins  à 
ce  requis,  lefquels  avec  les  Comparans  &  moi 
Notaire  ont  figné  la  niinute  des  prelcntes.  (Plus 
bas  )  ^iod  attejîor,  (Etoic  figné)  J.  B.  de  Ma- 
linne,  Not.  publ. 


^tUfia- 


(  1«) 

Attejîatmt  de  Mr.  Campdomery  Felltnger 
&  de  Graaf. 

7radu£lion. 

Aujourd'hui  21.  Juin  de  l'année  I72f.  com- 
parut par  devant  moi  Notaire  public  re- 
fident  dans  la  Franche  Ville  Impériale  d'Aix  la 
Chapelle,  en  préfence  des  rémoins  fous  nommez 
Mr.  Marc  Antoine  Campdomer  ,  Miniftre  de 
l'Aflemblée  Françoile  à  Vais,  Monfr.  Ifaac  Fel- 
linger,  Do6î;eur  en  Médecine  de  cette  Ville,  & 
le  Sr.  iEgidius  de  GraefF,  Bourgeois  de  cette 
Ville,  Icfquels  ont  déclaré  &  attelle  pour  la  vé- 
rité fincere  que  lefdits  Mrs.  Comparans  ont  bien 
connu  &  converfé  avec  certain  Mr.  Louis  Lam- 
bert ,  lequel  eft  décédé  à  la  Haye  en  l'année 
1722.  au  tcms  qu'il  prenoit  les  Faux  &  Bains 
ici  à  Aix  :  qu'après  avoir  logé  quelques  femaines 
chez  les  Demoifelles  Simon,  il  eft  venu  loger 
environ  le  tems  de  trois  mois  à  la  maifon  du  der- 
nier Comparant  Sr.  de  Graeff,  que  ce  Sr.  pre- 
mier Comparant  a  converfé  pîufieurs  fois  pen- 
dant ce  tcms  là  avec  lui,  &  le  Sr.  Comparant  Fel- 
lingcr  qui  l'a  traité  comme  Médecin,  èc  que 
lefdits  Srs.  Comparans  n'ont  remarqué  autre  cho- 
fe  {inon  qu'il  avoir  êc  pcfTedoit  fes  ler.s  ôc  fa 
raifon,  fâchant  bien  ce  qu'il  faifoit  &  diloit,  & 
d'autant  qu'il  eil  raifonnable  de  donner  "témoigna- 
ge de  la  vérité,  pour  cet  effet  lefdits  Srs.  Com- 
mifiaires  ont  Hgné  de  leur  propre  main  la  minute 
àes  prefenrts  fous  moi  Notaire. 

Ainli  fait  à  Aix  date  fufditc,  en  préfence  de 

Jean 


f«7) 
Jean  Thomas  6c  Nicolas  deux  témoins  à  ce  re- 
quis &  appeliez ,  6c  ell  cette  minute  fignéc  comme 
fuit;  DeCampdomcr,  Miniftrc  à  Vacls,  Ifaac 
Fellinger,M.  Dr.  ^gidius  de  GraafF.  Johauncs 
Thomas  la  Magné,  -f  de  Nicolas  4-j  ^cux  dé- 
clarant ne  pouvoir  écrire  autrement ,  &  de  moi 
Notaire.  (Plus  bas.)  ^uod  atteftor.  (Etoit  figné.) 
Joef.  Henr.  P.  Lugcr,  Sac,  Cacf.  Anthe.  Aquif- 
gran  rcfid.  Not.  publ.  Propr.  S.  &c. 

R. 

Atteftation  de  Mr.  Jean  St.  Martin^ 
Marchand  à  la  Haye. 

AUjourd*hui  le  z^.  Mars  1725.  comparut 
par  devant  moi  Samuel  Favon ,  Notaire 
public,  admis  par  la  Cour  d'Hollande  refîdant  à 
la  Haye,  en  prefence  des  témoins  fous  nommez, 
Monficurjean  Sr.  Martin,  Marchand,  demeu- 
rant ici  à  la  Haye,  à  moi  Notaire  bien  connu, 
lequel  a  dit,  déclaré,  certifié  &  attelle  ,  ainfi 
qu'il  dit,  déclare ,  cerrifîe  6c  attefle  par  ces  pré- 
fentes  être  très  véritable,  qu'ayant  été  à  Aix  la 
Chapelle,  &  arrivé  audit  lieu  environ  le  18.  ou 
20.  du  mois  de  Juin  de  l'année  dernière  172,2.  & 
rcftc  audit  lieu  julques  au  8.  Août  en  fuivantpour 
y  prendre  les  eaux  6c  les  bains  ;  qu'il  y  a  rencon- 
tré Monfieur  Louis  Lambert ,  qui  y  étoit  pour  le 
même  fujet,  qu'ayant  fait  connoifTance  enfem- 
ble ,  ils  ont  pris  les  bains  en  compagnie  environ 
vingt  fois ,  une  ou  deux  fois  plus  ou  moins ,  pro- 
mené plufieurs  fois  enfemble,  en  prenant  les  eaux 
chaudes,  6c  s'être  vus  fouvcnt  de  même  en  plu- 
fieurs endroits,  tant  chez  ledit  Sr.  Lambert  que 
chez  ledit  Sieur  Dépofant.    Que  dans  toutes  ces 

3  oc. 


occafions  il  a  trouvé  le  Sieur  Louis  Lambeft  pof- 
fedant  fa  raifbn  £c  boD  fens,  &  qu*il  a  pris  congé 
dudit  Sieur  Lambert  le  7.  Août  ijzz.  le  laiflant 
audit  Aix  la  Chapelle.    Qu*enfuite  environ  la  fin 
du  mois  d*06):obre  ou  au  commencement  de  No- 
vembre de  la  même  année ,  ledit  Dépofanc  ayant 
apris  que  ledit  Sieur  Louis  Lambert  etoit  arrive 
malade  ici  à  la  Haye,  il  lui  a  rendu  viflte  par  plu- 
fieursfois,  vu  &  parlé  avec  ledit  Sr.  Lambert, 
&  qu*il  Ta  trouvé  de  même  pofledant  la  raifon  & 
bon  fens,  donnant  ledit  Sieur  Dépofant  pour  rai- 
fon de  fcience  Certaine  comme  &  fufdit,  offrant 
en  tout  temps  &  lors  qu'il  en  fera  requis  de  le 
confirmer  par  ferment  folemnel.    Fait  &  pafTc 
à  la  Haye  en  préfence  de  Théodore  Rogier  §c 
Jean  Jacques  Neaulme,  témoins  à  ce  requis.  La 
minute  eft  bien  ôç  dûçment  fignée,  ce  que  j^at- 
teik.  (Etoit  figné)   S.  Favon,  Notaire  public. 

S. 
Attejiation  du  Sr.  Barhot, 

JE  fouffigné  Abraham  Barbet ,  Bourgeois  à 
Rotterdam  ,  déclare  &  attelle  par  la  pré- 
fente, que  dans  le  mois  de  Juin,  environ  le 
14.  du  même  mois  de  Tannée  dernière  1722.  é- 
tant  à  Aix  la  Chapelle  pour  prendre  les  bains,  & 
les  Eaux, dans  lequel  lieu  j'ai  refté  jufques  envi- 
ron le  vingt  &  cinq  de  Juillet  fuivant,  que  dans 
cette  Intervalle  j'ai  rencontre ,  &  fait  audit  lieu 
connoiflance  avec  Monfr.  Louis  Lambert,  qui 
s'y  et  oit  rendu  pour  le  même  fujet,  que  pendant 
refpace  dudit  temps  j'ai  vu  &  fréquenté  ledit 
Louis  Lambert, pris  fouvent  les  bains  &  les  eaux 
enlemble,  de  roéipe  que  promené  &  vu  chez  lui 

CA 


(19) 
en  vifite,  Sctnangc  àlamêmetable,quedan8tôùrc» 
CCS  occaïîons,  j'ai  trouvé  ledit  Louis  Lambert 
pofledant  fa  raiïon  &  bon  Cens,  ce  que  je  déclare 
&  aneftc  en  vérité.  Fait  a  Rottcrda'm  le  zù 
Mars  1713.  (Eftoit  figné)  Abraham  Barbot. 

Atuftation  4e  Mr.  Dumarets  d^Antaigny» 

JE  fouffigné  confèiTc  qu*aiant  vu  &  parlé  par 
plufieurs  fois  &  en  dilFérens  tems  à  Monfîcur 
Louis  Lambert  environ  le  mois  de  Novem- 
bre de  Tannée  1722.  chez  Mr.  Louis  Belain,où 
ledit  Sr.  Lambert  fe  trouvoit  logé  Ôc  malade  dans 
ledit  temps }  que  je  Tai  trouvé  polTédant  iâ  raifon 
&  Ton  bon  fens.  De  plus  je  Tai  auflî  vu  &  con- 
nu à  Aix  la  Chapelle  l'Eté  dernier)  au  même  é- 
tat  j  en  foi  de  quoi  je  donne  lapréfente  atteflation. 
A  la  Haye  le  <î.  Mars  1723.  (Etoit  figné)  Du- 
marets d'Antoigny. 

V. 

Attejîatkn  de  Mr.  JVarnier  Chrouwét^ 
Médecin  à  Olne. 

LE  vingt- unième  Avril  mille  fept  cents  vingt 
quatre  par  devant  nous  la  Haute  Cour  ÔC 
Julticc  du  Banc  d'Olnc,  Paï's  de  Dalhem,  Par- 
tage de  Leurs  Hautes  Puiflances  Nos  Seigneurs 
les  Etats  Généraux  des  Provinces-Unies,  com- 
parut le  Sieur  Warnier  Chrouwet,  Dodcur  en 
Médecine  relident  en  ce  lieu  d'Olne,  lequel  fc 
trouvant  requis  de  donner  (à  déclaration  au  fujec 

Hz  ^ 


(  40  ) 

du  fous-écrit,  de  fa  volonté  franche  &  libre  fie 
en  faveur  dekjuilice  &  vérité,  a  déclaré  que 
dans  les  deux  ou  rtois  vifites  qu'il  a  rendues  à  Mr. 
laouis  Lambert  ,fur  la  fin  de  Juin  mille  fept  cens 
vingt  deux,  fans  préjudice  du  temps  plus  précis, 
en  ce  lieu  pour  le  confulter  fur  fes  incommodi- 
tez,  il  n'a  reconnu  en  lui  aucune  folie,  ni  alié- 
nation d*Efprit,  mais  au  contraire  beaucoup  de 
jugement  &  de  circonfpcélion  à  tous  égards: 
Quoique  d'ailleurs  fort,  inquiet  &  fâcheux  à  caufe 
des  grandes  douleurs  que  fa  malidie  lui  faifoit 
leflèntir,  confentant  qu'Aébe  &  Copie  en  foit 
iÇiate  pour  s'en  fcrvir  à  qui  droit  appartiendra.  En 
foi  de  quoi  nous  avons  ordonné  à  notre  fubftitut 
Greffier  de  relaxer  cette  fous  fa  fignature  &  de 
Ja  munir  de  notre  Scel  Scabmal  fur  les  ans ,  moif 
&  jours.  fufdits.^Etoit  figné)Par  ordonnance,  D. 
^Vi^ere  ,  Soub  Greffier.^ 

■"^V  ■  X. 

Attejîatîon  de  Mr.  Gaffaud, 

Aujourd'hui  le  z6.  May  1724.  comparut 
par  devant  moi  Jean  van  den  Bos,  Notai- 
re^ public  admis  par  la  Cour  de  Hollande,  re- 
fîdant  à  la  Haye,  en  préfence  des  témoins  fous 
nommez,  Monfr.  Dominique  de  Gaflaud,  Lieu- 
tenant de  Cavallerie  au  fervice  de  ce  Païs ,  de 
préfent  ici  à  la  Haye ,  lequel  déclare  à  la  requifi- 
tion  de  Pierre  Cavalhier,  Marchand  ici  à  la  Haye, 
qu'il  eft  vrai  6c  véritable  qu'au  Printemps  de 
l'année  1721.  environ  le  mois  d'Avril,  fans  vou- 
loir pourtant  être  compris  au  temps  préfix,  ïc 
Dépofant  venant,  entre  autres  à  difcourir  avec 
Monlîeur   Louis  Belain.,   père,  demeurant  au 

Buy- 


(  il  ) 
BuytenhofF  ici  à  la  Haye  ,  de  la  perfonne  de 
Monfr.  Louis  Lambert  (  lequel  logeoit  dans  ce^ 
temps-là.  dans  la  maifon  dudit  Belain)  nommé- 
ment que  ledit  Lambert  étoit  une  perfonne  d'u-, 
ne  très  fâcheufe  6c  incommode  fréquèntion  ;  fiMT} 
quoi  ledit  Btlain  répliqua  qu'il  converfoit  &  fré-, 
quentoit  louvent  avec  ledit  Lambert,  &  qu'il 
l'avoit  trouvé  dans  fes  raifonnemens  être  un  hom- 
me de  beaucoup  dVfprit ,  8c  que  lui  Belain  pre- 
noit  plaifir  de  pouvoir  difcourir  avec  ledit  Lam-, 
bert.  Donnant  pour  railon  de  favoir,  offrant  à 
tous  temps  fi  beibin  eft  de  confirmer  fa  dépofi- 
tion  par  ferment  folemnel,  confentant  Aéle  en 
forme.  Ainfi  fait  à  la  Haye  fufdite  en  préfence 
de  Pierre  Dorfet  6c  Pierre  Defur  comme  ré- 
moins. La  minute  eft  dûement  fignée.  (Plus 
bas)  ^iod  atiejîor,  (Eftoit  figné)  J.  v.  d.  Bos, 
Not.  publ. 

Y. 

Attefiatton  de  Air,  Kuyfer  ®  Wolfgang^ 

Aujourd'hui  le  2i.  Février  1725.  comparut 
par  devant  moi  Jacob  vander  Burgh ,  No- 
taire public  refident  à  la  Haye,  en  préfence  des 
témoins  fous  nommez,  Mrs.  Jean  Henri  Kuy- 
per,  6c  Ifaac  Wolfgang,  Doâeurs  en  Médecine 
ici  à  la  Haye ,  lefquels  déclarant  par  ces  pr.éfen- 
tes  qu'ils  ont  enfemble  fervi  comme  Médecins 
Mr.  Louis  Lambert ,  6c  cela  pendant  le  tems  de 
trois  ou  quatre  femaines  ,  qui  ont  commencé 
au  mois  de  Novembre  1711.  6c  continué  jufques 
à  fon  décès  arrivé  ici  à  la  Haye  le  3.  Decenibre 
fuivant,  ôc  que  pendant  ledit  tems  iceux  Com- 
parans  ont  trouvé  ledit  Sr.  Louis  Lambert  çn 

B  3  fon 


C  ii  ) 

(bn  entier  eCprit ,  jouiïTant  6c  ufant  entièrement 
de  fês  fens  &  de  [à  rai  (on. 

Déclare  encore  le  dernier  Comparant  en  parti- 
culier qu'il  a  fervi  ledit  Sr.  Louis  Lambert  com* 
me  Médecin,  outre  le  rems  ci-delTus  nommé  , 
dans  le  mois  de  Mars  $C  d* Avril  de  ladite  année 
1721.  &  à  la  fin  du  mois  d'Oâobre  en  fuivant 
dans  le  temps  que  ledit  Sr.  Louis  étoit  venu 
d*Aix  la  Chapelle  ici  à  la  Haye,  &  affligé  de 
maladie,  &  que  dans  ces  tems  ledit  fécond  Com- 
parant à  auffi  trouvé  ledit  Sr.  Louis  Lambert  en 
Ion  entier  efprit ,  jouïflant  6c  ufant  entièrement 
dfe  fes  Cens  &  (à  raifon. 

Donnant  les  deux  Comparans  pour  raifon  de 
iavoîr  ainfi  qu'il  eft  marqué  dans  le  Texte  de  leur 
depofîtion  ^  offrante  pour  cet  effet  en  outre ,  fi 
befûin  eft,  &  en  étant  requis  de  confirmer  cha- 
cun fa  depofîtion  plus  amplement  par  ferment  fo» 
lemnel. 

Ainfi  fait  Se  pafie  à  la  Hayefiifdite,  en  pré- 
fence  d'Adrien  vander  Straeten  Se  Jacob  Wy- 
nants  comme  témoins ,.lefqucls  avec  kfdits  Com- 
parans ôc  moi  Notaire  ont  figné  la  minute  des 
préfentes.  ( Plus  hâs)  ^od  atte/Ior.  (Eftoit  fi- 
gné) Jacob  vander  Burgh,  Ndt.  publ. 


z. 


Auejlation  du  Sr,  Gérard  van  Al^hefiy 
Garçon  j^j^ticatre. 


TraduSfioTt' 


Aujourd'hui  le  f.  Oftobre  1725.  comparut 
par  devant  moi  Jacob  vander  Burgh ,  No- 
taire public,  admis  par  h  Cour  de  Hollande, 

refident 


C  ij  ) 

refidant  à  la  Haye,  en  préfence  des  témoins  fôut 
nommez,   Mr.  Gherard  van  Alphen,  Compa- 
gnon de  Boutique  chez  Ton  Oncle  Mr.  Jean  Ha- 
gens,  Apoticaire  ici  à  la  Haye,  lequel  déclare 
par  ces  préfentes,  que  Mr.  Louis  Lambert  étant 
malade  au  mois  de  Novembre  ijzz.  le  Compa- 
rant en  fa  qualité  fufdite  a  pendant  refpace  d'en- 
viron  quatre  femaines  ,    fcrvi  journellement   le 
luldit  Mr.  Louis  Lambert  a  frotter  fon  corps  & 
a  mettre  des  emplaftres  fur  fon  ventre,  &  qu'a- 
lors h  Comparant  a   trouvé  que  ledit  Louis 
Lambert  etoit  très  fâcheux,  néanmoins  qifc  lui 
Comparant  a  toujours  trouvé  ledit  Sieur  Loui» 
Lambert  ufant  &  jouiïïànt  de  fes  fens  &  raifon.'  î 
Enfuite  déclare  le  Comparant  qu'ayant  aporté 
audit  Sr.  Louis  Lambert  une  petite  bouteille  avec 
des  gouttes  qui  lui  étoient  ordonnées  de  prendre, 
ledit  Sr.  Lambert  demandoit  pour  lors  au  Com- 
parant avec  quoi  il  devoit  prendre  ces  gouttes, 
que  le  Comparant  ayant  repondu  avec  du  Vin 
ledit  Sieur  Louis  Lambert  avoit  dit  là-deflus,  e^ 
fubftance,  c'eft  le  Vin  qui  m'a  fait  le  mal,  2c 
m  a  mis  en  l'état  oii  je  fuis  à  préfent. 

Donnant  le  Depofant  pour  raifon  de  favoif 
comme  il  eft  expliqué  dans  le  Texte  de  fa  depo- 
fuion, offrant  pour  cet  effet  fi  befoin  cil  en  étant 
requis  de  confirmer  plus  amplement  fa  depofition 
par  ferment  iolemnel.  Ainfi  fait  ôc  paffé  à  la 
Haye  fusdite,  en  préfence  de  Pierre  Kofter  & 
Adrian  vanden  Bergh  comme  témoins,  lefquels 
avec  le  Comparant  &  moi  Notaire  ont  Cgné  la 
minute  des  préfentes.  (  Et  plus  bas  )  ^uod  aUef- 
for,    (Etoit  fîgné)  J.  vandcr  Burgh ,  Not.  publ. 


i«  JUeJâ^ 


(  M  ) 
AA. 

Atteftation  de  ^hili^pe  Craynaske. 

Tradufïhft, 

Aujourd'hui  le  z.  Avril    1725.  comparut 
par  devant   moi   Samuel  Favon  ,    No- 
taire  public  admis  par  la  Cour  de   Hollande, 
refidant  à  la  Haye ,  en  préfence  des  témoins  fous 
nommez  Philippe  Craynaske  demeurant  ici  à  la 
Haye ,  à  moi  Notaire  connu,  lequel  déclare  être 
vrai  &  véritable,  que  lui  Depofant  a  veillé  6c 
lêrvi  dans  fa  maladie  &  jufqu'à  fon  décès  un  cer- 
tain Monfieur  nommé  Louis  Lambert,  qui  étoit 
malade  à  la  maifon  du  Marchand  de  Vin  Belain 
au  BuytenhofF  le  temps   de  quatorze  à  quinze 
nuits  au  mois  de  Novembre  &  au  commencement 
de  Décembre  de  la  dernière  année  1722.  &  que 
pendant  ce  temps  lui  Depofant  a  trouvé,  que  le- 
dit Sr.  Lambert,  (qui  étoit  fort  fâcheux  &  im- 
patient à  fervir  )  a  toujours  eu  fon  entier  efprit 
&  fa  raifon ,  étant  ledit  Sr.  Lambert  très  coneâ 
6c  ponctuel  à  fes  affaires  domeftiques  pour  avoir 
Je  tout  en  ordre,  finiffant  le  Depofant  par  fa  dé- 
pofition,  donnant  pour  raifon  de  favoir  comme 
dans  le  texte,  offrant  en  cas  de  befoin  en  étant 
requis  de  confirmer  plus  amplement  la  préfente 
par  ferment  folemnel. 

Ainfî  fait  &  pafle  à  la  Haye  en  préfence  de 
Théodore  Rogier  &  Jean  Jaques  Neaulme,  té- 
moins à  ce  requis.  La  minute  original  de  la 
préfente  efl  dûement  lignée.  (  Plus  brs  )  ^od 
aiîefior.  ( Ëftoit  ligné)  S.  Favon,  Not.  pubJ. 

Jîtejîa- 


(  fS  ) 
BD. 

Attejîation  de  Monfr*  âe  la  Faye, 

JE  foufligué  déclare  que  dans  le  mois  de  No- 
vembre de  l'an  1722.  je  vis  plufieurs  fois 
Mr.  Louis  Lambert,  alors  logé  chez  Mr. 
Louis  Belain  fur  le  BuycenhofF.  Dans  les  divers 
entretiens  que  j'eus  avec  lui,  je  le  trouvai  tou- 
jours dans  Ton  bon  fens  &  raifonnant  avec  jufiefle 
fur  un  grand  nombre  de  chofes  dont  nous  par- 
lions cnfemble,  quelquefois  jufqu'à  deux  ou  trois 
heures,  nonobftant  l'état  foible  où  il  fe  trouvoit 
par  fa  maladie,  ce  que  j'attefte  être  très  vrai,  A 
la  Haye  le  z6.  Mars  1725.  (Etoit  figné)  Jean 
de.la.Faye. 

ce. 

Attejîattbn  du  Taîlkùr. 

JE  fouffigné  Maitre  Tailleur,  demeurant  à  la 
Haye,  déclare  qu'environ  le  mois  de  No- 
vembre de  la  dernière  année  1722.  j'ai  tra- 
vaillé pour  Mr.  Louis  Lambert  ici  a  la  Haj'e, 
alors  malade  Ôc  logé  chez  Mr.  Louis  Belain,  Mar- 
chand de  Vin  lur  le  BuytenhofF,  tant  pour  lui- 
même  que  pour  fon  Valet ,  que  quoique  ledit  Sr. 
Lambert  fût  fort  difficile  je  l'ai  contenté  &  par- 
lé plufieurs  fois ,  foit  en  prenant  les  mefures  ou 
en  raportant  l'ouvrage,  &  l'ai  toujours  trouvé 
pofledant  fa  raifon  &  fon  fens,  ce  que  j*attelle. 
A  la  Haye  le  \6,  Mars  1725.  (Etoit  figné)  Da- 
\ifJ-Bouvene. 

B  f  Jîîejîa- 


(  »«  ) 

DD. 

Atttftathft  du  Charpentier  f&  de  /a 
Femme, 

^rctàuHion, 

NOus  (biïflîgnw  Mari  &  Femme,  fegitime- 
mcnt  conjoints ,  déclarons  d'avoir  bien 
connu  la  perfonne  du  deffunc  Mr.  Louis  Lant'' 
bcrt ,  lequel  étoit  venu  demeurer  chez  Mr.  Louii 
Belain  ,  Marchand  de  Vin  ici  à  la  Haye ,  au 
Printems  de  l'»année  1722;.  &  oiîi  il  eft  decedé  en 
ladite  année,  que  moi  Pierre  vander  Lugt  com- 
me Compagnon  Charpentier  l'ayant  fervi  pen- 
dant deux  jours  tant  à  monter  de  lits  de  Camp , 
que  quelques  Cabinets,  &  autres  ouvrages.  Et 
moi  Aaltje  Bien  qu'ayant  lavé  pour  lui  pendant 
ce  tems  que  ledit  Lambert  a  été  ici ,  déclarons 
nous  tous  deux  par  enfemble,  &  chacun  en  par- 
ticulier que  nous  avons  toujours  trouvé  ledit 
Lambert  avoir  £c  jouïr  de  Ton  bon  fens  ,  ef- 
prit  &  raifon ,  néanmoins  prompt  &  avare. 
Oflfrant  tous  deux  de  confirmer  la  préfente  en 
tous  tcmpy  par  ferment  folcmnel.  Fait  à  la  F^aye 
ce  f.  OCbobrc  I72r5.  (Etoit  ligné)  Pierre  van- 
der Lugt,  &  Aaltje  Bien. 


Cm 


(  ^7  ) 


Co^ie  de  la  Lettre  de  Mr.  Cavalhier  à 
la  Veuve  Lambert, 


M 


A  D  A  ME, 


Nonobftant  que  je  fais  cftat  qu'aurez  reçu  la 
nouvelle  par  Amfterdamde  la  mort  de  Mr.  Louis 
Lambert  votre  Fils,  décédé  en  cette  Ville  le  j. 
du  courant  mois,  dé  même  que  par  la  Lettre  de 
Monfieur  Jacques  Saurin,   Pafteur  de  TEglife 
Françoilè  en  cette  Ville,  5c  comme  il  a  fait  le- 
dit Mr.  Saurin  ion  héritier  univerfel,  à  laquelle 
je  me  réfère  (  puifqu'il  m'a  fait  Thonneur  de  me 
la  communiquer})   par  laquelle  je  voi  qu'indé- 
pendamment du  droit  qu'il  a  de  pouvoir  jouïr  en 
entier  dudit  héritage,,  il  veut  bien  vous  en  faire 
part  par  une  penfion  honnête  &  convenable ,  pour 
le  refte  de  vos  jours,  moyennant  que  cela  foit 
hors  de  France.,  &  dans  un  Païs  Proteftant,  oii 
vous  faffiez  profeflîon  de  notre  fainte  Religion 
Proteftante;  ce  que  Mr.  Saurin  fait  à  votre  égard, 
efl:  en  quelque  manière  contre  la  volonté  du  def- 
funt,  qui  n'a  voulu  dans  fon  Teftament  entendre 
parler  de  perlbnne  de  fa  Famille,  (ôc  dont  je  ne 
veux  pas  pénétrer  les  raifons  qu'il  a  eues,  bonnes 
ou  mauvaifes)   comme  j'ai  connu  depuis  long- 
temps feu  Mr.  Lamijert,  &  qu'il  m'a  établi  un 
des  Exécuteurs  de  fon  Teftamcnt,  j'ai  crû  de 
mon  devoir  de  vous  communiquer  les  fentimens 
dudit  Mr.  Saurin  i  votre  égard,  &  comme  la 
Saifon  de  l'Hiver  ne  vous  permettra  pas  de  voya- 
ger H-tôt,  je  vous  prie}  Madame,  de  me  mar- 
quer 


(  i8  ) 
pgr  une  Lettre  votre  intention ,  &  Tendroit  ou 
Païs  Proreftant  que  vous  aurez  choifî  pour  vous 
retirer:  j'cfpere  que  j'aurai  votre  reponce  dans 
iîx  femaines  ou  deux  mois ,  pour  que  je  fafle  le 
néceflaire  à  ce  dont  vous  pourriez  avoir  befoin 
en  arrivant  dans  Tendroit  ou  me  marquerez ,  8c 
en  attendant  votre  réponfe,  je  fuis  arec  ref^ei^j 
(Eftoit  fîgné)  P.  Gavalhier.  -   '  > 

De  la  Haye  le  ii.  Décembre  lyiz. 

Mon  adrefTe  efl  à  Pierre  Gavalhier  ,  Marchand 
à  la  Haye. 

L'adreHe,  A  Monfièur  Vincent  Lambert, 
pour  rendre  à  Madame  fa  Mère,  à  Annonay, 
^ar  Lion  en  Vivarois.  r'tiija, 


Etaf  de  T Hoirie  de  Mr.  Louis  Lambert, 

Premièrement ,  en  argent 
comptant  trouvé  après  fa 
mort,  {Vincent  Lambert 
fait  monter  cette  fomme  à 
/'6oo.)  /        88  -    o  -  o 

2.  En  Obligations  fur  la  Vil- 
».  le  6c  Quartier  de  Nyme- 

gen.  /  1200O  -     0-0 

3.  Un  A61:ion  fur  la  Banque 
Royale  d'Angleterre  de 
/.  y?.  1000.  comptée  avec 
l'agio  fait  en  argent  cou- 

■  rànt  d'Hollande.  (  Le  mê' 
me  Vincent  fait  monter  cet' 
te  fomme  àf  izooo.d^Hol- 

/  izo88  -    0-0 
lande* 


(i9) 
Tranfport.  /  12088  ii    0  -  o 

iande.  f  ii(îoo  -     0-0 

4.  Reçu  pour  arrérages  d'u- 
ne Rente  de  dix  mille  flo- 
rins de  Capital  à  fonds  per- 
du fur  la  Ville  &  Quar- 
tier de  Nymegue.  (Ledit 
J^incent  fait  m§nter  cette 
Comme  à  f  foo.  )  /      481  -14-0 

5*.  Reçu  pour  arrérages  d'u- 
ne Rente  à  fonds  perdu  fur 
l'Hôtel  de  Ville  de  Paris 
par  accommodement.  (  Le- 
dît  Vincent  fait  monter  cet- 

.   te  fomme  à  f  \2.\%.)  f      fOO  -    0-0 

/  2466^^  -14-0 

Sur  quoi  déduit  pour 

l'bùnterrementdu 

deflPunt  ou  pour 

les  Pauvres.  /  lOoo. 

Un  Légat  pour  Mr. 

Moyfe  Vors.  /  1000. 
Un  dito  pour  Mr. 

Pierre  Cavalhier.  /  1000. 
Pour  argent  pris  par 

le  defFunt  fur  une 

Obligation.  f  1000. 

Pour  debtes    à    la 

charge  de  l'Hoi- 
rie. /  i6fo. 

■■■    . f<Sf o  -0-0 

Relie       /  ipoip  -14-0 

Sur 


C  P  >       . 
Tranfpçrtdu  Reftc.    /  ipoip  -  t4\  o 
Surquoi   déduit  les  Légats 
pour  les  trois  Enfans  de 
Monfr.  Saurin,  faifarït  en- 
femble.  /    6000  -    0-6 

Reftc  à  la  difpofîtion  de  Mr, 
Saurin.  /  ijoip  -  14  r  0 

Sur  quoi  Mrs  Saurin  avoit  promis  à  la  Merc 
Lambert  de  l'entretenir  à  Genève  ;  &  offert  au 
Sr.  Vincent  200.  livres  de  penfion  pour  manger 
où  il  voudroit,  pourvu  que  ce  fût  dans  un  Païs 
Proteftant. 

Le  Sr.  Vincent  parle  ^ufft  de  h  f^aifelle  de  fon 
Frère,  qu'il  fait  monter  (pag.  28.)  avec  le  reftc 
de|  Tes  Meubles  à  plus  de  loooo.l.  S'il  a  entendu 
par  la  Fai^elle ,  des  plats ,  des  aflîettes  &  des 
cueilleresd'Etain,on  n'a  rien  à  lui oppofer.  Pour 
ce  qui  concerne  les  autres  Meubles,  on  eft  prêt 
à  prouver  par  l'Inventaire  qui  en  a  été  fait,  que 
la  portion  échue  à  Mr.  Saurin  ne  vaut  pas  plus 
de  foo.  florins. 

Atteftation  de  Mad.  Bourges,  relative  à 
la  f  âge  18.  de  cet  Ecrit. 

T'Attefte  qu'après  avoir  lu  la  Lettre  imprimée 
de  Mr.  Saurin  dans  les  pages  18.  ip.  20.  21. 
22.  23.  de  fa  rcponfe  au  Sr.  Vincent  &  a- 
dreflee  à  la  Veuve  Lambert,  auflî  bien  que  celle 
qui  eft  àla  page  24.  af .  &  25.  du  même  Ecrie 
adreflce  à  la  même  Dame ,  &  après  avoir  con- 
fronté ces  deux  Lettres  avec  les  copies  de  la  main 
de  mon  fils  décédé  au  commencement  de  No- 
vembre 17x4.  que  je  les  ai  trouvées  parfaite- 
ment conformes.  De  la  Haye  le  f  ;.  Dccembr« 
ij2,C,  (Etoit  iigoé)  La  vcuye  Bourges, 


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